WAKEFIELD.

Extrait du _Morning-Chronicle_, 31 janvier 1844.

La démonstration des _free-traders_ du West-Riding du Yorkshire a eu

lieu ce soir dans la vaste salle de la Halle aux blés, qui était

magnifiquement décorée de draperies et ornée de fleurs. Six cent

trente-trois siéges avaient été préparés autour de la table du

banquet.

Vingt-cinq villes du Yorkshire avaient envoyé des délégués à la

séance.--Le fauteuil est occupé par M. Marshall, qui a, à sa droite,

lord Morpeth, et à sa gauche M. Cobden.

Après les toasts d'usage, le président se lève et dit:

«Nous sommes réunis aujourd'hui, en dehors de toute distinction

de partis et d'opinions politiques, pour discuter les avantages

de la liberté absolue de l'industrie, du travail et du commerce.

Nous reconnaissons ce grand principe comme l'unique objet du

meeting. Il y a dans cette enceinte des hommes qui représentent

toutes les nuances des opinions politiques, et ils entendent bien

se réserver, à cet égard, toute leur indépendance. Quand nous

jetons nos regards autour de nous, quand nous voyons ce qu'est

l'Angleterre, ce que l'industrie l'a faite, et que nous venons à

penser que le peuple, qui a élevé la nation à ce degré de

grandeur, travaille sous le poids des chaînes, sous la pression

des monopoles, au milieu des entraves de la restriction, ne

sentons-nous pas la honte nous brûler le front? Pouvons-nous être

témoins d'un phénomène aussi étrange, sans sentir profondément

gravé dans nos coeurs le désir de vouer toute notre énergie à

combattre une telle servitude, jusqu'à ce qu'elle soit

radicalement détruite, jusqu'à ce que notre industrie soit aussi

libre que nos personnes et nos pensées? Je ne m'étendrai pourtant

pas sur ce sujet qu'il appartient à d'autres que moi de traiter.

Je me bornerai à rapporter une preuve, et de la bonté de notre

cause, et de l'efficacité avec laquelle elle a été soutenue; et

cette preuve, c'est le nombre toujours croissant de nouveaux

adhérents à nos principes qui, de toutes les classes de la

société, et de tous les points du royaume, accourent en foule

dans notre camp. Ces conquêtes n'ont été acquises à la ligue par

aucune concession, par aucune transaction sur son principe. C'est

au principe qu'il faut nous attacher; il est le gage de notre

union et de notre force. Ce n'est pas un de nos moindres

encouragements que de voir maintenant nos plus fermes soutiens

sortir des rangs les plus nobles et des plus opulents

propriétaires terriens (applaudissements), des plus habiles et

des plus riches agriculteurs, aussi bien que des classes

manufacturières. Mais si nous offrons notre accueil hospitalier à

tant de nouveaux adhérents, il en est un surtout dont nous devons

saluer la bienvenue, lord Morpeth. (Ici l'assemblée se lève comme

un seul homme, et des salves d'applaudissements se succèdent

pendant plusieurs minutes. Parfois, il semble que le silence va

se rétablir, mais les acclamations se renouvellent à plusieurs

reprises avec une énergie croissante.) Lord Morpeth n'est pas un

nouveau converti aux principes de la liberté du commerce; ce

n'est pas la première fois qu'il assiste aux meetings du

West-Riding. C'est parce que nous le connaissons bien, parce que

nous apprécions en lui l'homme privé aussi bien que l'homme

d'État, parce que nous admirons la puissance de son intelligence

comme les qualités de son coeur, c'est pour ce motif que le

retour de lord Morpeth parmi nous est accueilli avec ce respect,

cette cordialité que devait exciter la coopération à notre oeuvre

d'un nom aussi distingué. Gentlemen, je propose la santé du

très-honorable vicomte Morpeth.»

Lord MORPETH se lève (applaudissements), et après avoir remercié, il

s'exprime ainsi:

«Si je ne me trompe, le principal objet de cette réunion est, de

la part du West-Riding du Yorkshire, d'honorer et d'encourager la

Ligue, ainsi que sa députation ici présente, et de déterminer,

autant que cela dépend d'elle, l'abrogation totale et immédiate

des lois-céréales. (Bruyants applaudissements.) Vous m'informez

que c'est bien là le but de cette assemblée. (Oui, certainement.)

Eh bien, je sais qu'il me sera demandé par les amis comme par les

ennemis: «Êtes-vous préparé à aller aussi loin?» La dernière

fois, ainsi que vous vous le rappelez sans doute, que je me suis

occupé des lois-céréales, c'était en 1841, alors que, comme

membre du cabinet de cette époque, j'étais un des promoteurs du

droit fixe de 8 shillings. (Écoutez! écoutez!) Cette proposition

entraîna notre chute, parce que les défenseurs du système actuel,

qui étaient nos adversaires alors, comme ils sont les vôtres

aujourd'hui, pensèrent que nous accordions trop, et que notre

mesure était surabondamment libérale envers le consommateur. Mais

bien loin que l'insuccès m'ait changé et que notre chute m'ait

ébranlé, je crois qu'il est maintenant trop tard pour transiger

sur ces termes (ici l'assemblée se lève en masse et applaudit

avec enthousiasme), et que ce qui était alors considéré comme

_trop_ par les constituants de l'empire, serait _trop peu_

aujourd'hui. En outre, le fait même de ma présence dans cette

enceinte, libre de toute influence, sans avoir pris conseil de

personne, sans m'être entendu avec qui que ce soit, agissant

entièrement et exclusivement pour moi-même, tout cela, gentlemen,

vous donne la preuve que je ne refuse pas de reconnaître le zèle

et l'énergie déployés par la Ligue (sans accepter naturellement

la responsabilité de tout ce qu'elle a pu dire ou pu faire); que

je ne refuse pas ma sympathie à cette lutte que vous, mes

commettants du Yorkshire, vous soutenez avec tant de courage, et

comme vous l'avez prouvé récemment, avec tant de libéralité, dans

une cause où vous pensez, et vous pensez avec raison

(applaudissements), que vos plus chers intérêts sont profondément

engagés. Mais, gentlemen, quoiqu'il me fût facile de m'envelopper

dans de vagues généralités, et de m'abstenir de toute expression

contraire même à ceux d'entre vous dont les idées sont les plus

absolues, cependant en votre présence, en présence de vos hôtes

distingués, dussé-je réprimer ces applaudissements que vous avez

fait retentir autour de moi, et refroidir l'ardeur qui se montre

dans votre accueil, je me fais un devoir de déclarer que je ne

suis pas préparé à m'interdire pour l'avenir,--soit que je vienne

à penser que l'intérêt bien entendu du trésor le réclame, ou que

je ne voie pas d'autre solution plus efficace à la question qui

nous agite, soit encore que je le considère comme un grand pas

dans la bonne voie,--dans ces hypothèses et autres semblables, je

ne m'interdis pas la faculté d'acquiescer à un droit fixe et

modéré. (Grands cris: «Non, non, cela ne nous convient pas.»

Marques de désapprobation.) Je m'attendais à ce que la liberté

que je dois néanmoins me réserver provoquerait ces signes de

dissentiment. Mais après m'être prononcé comme je crois qu'il

appartient à un honnête homme, qui ne saurait prévoir dans quel

concours de circonstances il peut se trouver engagé, je déclare,

avec la même franchise, que je ne suis nullement infatué du

_droit fixe_. À vrai dire, réduit au taux modéré que j'ai

indiqué, je ne lui vois plus cette importance qu'y attachent ses

défenseurs et ses adversaires; et je suis sûr au moins de ceci:

que je préférerais l'abrogation, même l'abrogation totale et

immédiate, à la permanence de la loi actuelle pendant une année.

(Tonnerre d'applaudissements.) Et même, si dans le cours de la

présente année l'abrogation totale et immédiate pouvait être

emportée,--comme je me doute que cela arriverait, gentlemen, si

la décision dépendait de vous,--je ne serais certainement pas

inconsolable, ni bien longtemps à en prendre mon parti.

(Applaudissements.)--Sa Seigneurie déclare qu'elle a partagé la

satisfaction de l'assemblée lorsque M. Plint a rendu compte des

progrès de la cause de la liberté. Elle annonce qu'elle va porter

ce toast: «À la prospérité du West-Riding; puissent les classes

agricoles, manufacturières et commerciales, reconnaître que leurs

vrais et permanents intérêts sont indissolublement unis et ont

leur base la plus solide dans la liberté du travail et des

échanges.» Après avoir peint en termes chaleureux les heureux

résultats du commerce libre, le noble lord ajoute: «Je ne veux

pas, gentlemen, développer ici une argumentation sérieuse et

solennelle, peu en harmonie avec le caractère de cette fête,

quoique je ne doute pas que votre détermination ne soit calme,

mais sérieuse. (Oui! oui! nous sommes déterminés.) Mais ce que

je voudrais faire pénétrer dans l'esprit de nos adversaires, des

adversaires de la liberté de l'industrie, c'est que leur système

lutte contre la nature elle-même et contre les lois qui régissent

l'univers. (Applaudissements.) Car, gentlemen, quelle est

l'évidente signification de cette diversité répandue sur la

surface du globe, ici tant de besoins, là tant de superflu; tant

de dénûment sur un point, et, sur un autre, une profusion si

libérale? Les poëtes se sont plu quelquefois à peupler de voix

les brises du rivage, et à prêter un sens aux échos des

montagnes; mais les mots réels que la nature fait entendre, dans

l'infinie variété de ses phénomènes, c'est: _Travaillez,

échangez_,» etc.

Le maire de Leeds porte la santé de MM. Cobden, Bright et des autres

membres de la députation de la Ligue.

M. COBDEN. (Pendant plusieurs minutes les acclamations qui

retentissent dans la salle empêchent l'orateur de se faire

entendre. Quand le silence est rétabli, il déclare qu'il

n'accepte pour lui et pour M. Bright qu'une partie des éloges qui

ont été exprimés par le maire de Leeds. Il y a dans la Ligue

d'énergiques ouvriers dont le nom n'est guère entendu au delà de

la salle du conseil, et qui cependant ne travaillent pas avec

moins de dévouement et d'efficacité que ceux qui, par la nature

de leurs fonctions, sont plus en contact avec le public. Après

quelques autres considérations, l'orateur continue ainsi): On

nous a objecté dans une autre enceinte que le blé était une

_matière imposable_. Gentlemen, comme _free-traders_, nous

n'entendons pas nous immiscer dans le système des taxes levées

sur le pays, et si l'on proposait de lever loyalement et

équitablement un impôt sur le blé, sans que cet impôt, par une

voie insidieuse, impliquât un odieux monopole, je ne pense pas

qu'en tant que membres de la Ligue nous soyons appelés à

intervenir, quoique une taxe sur le pain soit une mesure dont je

ne connais aucun exemple dans l'histoire des pays même les plus

barbares. Mais que nous propose-t-on? De taxer le blé étranger

sans taxer le blé indigène; et l'objet notoire de ce procédé,

c'est de conférer une _protection_ au producteur national. Eh

bien! nous nous opposons à cela, parce que c'est du monopole;

nous nous opposons à cela en nous fondant sur un principe, et

notre opposition est d'autant plus énergique, qu'il s'agit d'une

taxe qui n'offre aucune compensation à la très-grande majorité de

ceux qu'elle frappe. Il n'est pas au pouvoir du gouvernement, en

effet, de donner _protection_ aux manufacturiers et aux ouvriers;

et, quant à eux, le monopole du pain est une pure injustice. S'il

y a quelques personnes qui désirent, en toute honnêteté, asseoir

une taxe sur le blé, qu'elles proposent, afin de montrer la

loyauté de leur dessein, de prélever cette taxe, par l'accise, et

sur le blé, _à la mouture_. Personnellement, je résisterai à cet

impôt. Mais parlant comme _free-trader_, je dis que si l'on veut

une loi céréale qui n'inflige pas un monopole au pays, il faut

taxer les céréales de toutes provenances à la mouture, et laisser

entrer librement les grains étrangers. Alors quiconque mangera du

pain paiera la taxe; et quiconque produira du blé ne bénéficiera

pas par la taxe. Je crois que lorsque la proposition se

présentera sous cette forme, elle ne rencontrera pas

_l'agitation_ dans le pays, pas plus que la taxe du sel qui ne

confère à personne d'injustes avantages (Applaudissements.) S'il

faut que le trésor public prélève un revenu sur le blé, il en

tirera dix fois plus d'une taxe _à la mouture_ que d'un droit de

douane, sans que le premier mode élève plus que le second le prix

du pain[35].

[Note 35: Cela se comprend aisément. Supposons que la consommation du

blé en Angleterre soit de 60 millions d'hectolitres, dont 54 millions

de blé indigène et 6 millions de blé étranger.

Supposons encore que ce dernier vaut _à l'entrepôt_ 20 fr.

l'hectolitre. Un droit de 2 fr. à la mouture frapperait les 60

millions d'hectolitres et donnerait au trésor un produit de 120

millions. De plus, il établirait le cours du grain sur le marché à 22

francs.

Un droit de douane de 2 fr. fixerait aussi le cours du blé à 22 fr.,

puisque, d'après l'hypothèse, l'étranger ne saurait vendre au-dessous.

Mais le droit, ne se prélevant que sur 6 millions d'hectolitres, ne

produirait à l'Échiquier que 12 millions.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 67 / 106 题