1er février 1844.
Le second meeting hebdomadaire de la Ligue avait attiré, mardi soir,
au théâtre de Covent-Garden, une foule nombreuse et enthousiaste. Le
nom de lord Morpeth circule dans toute la salle. On parle d'une
entrevue qui eut lieu à Wakefield, hier, entre le noble lord, membre
de la dernière administration, et M. Cobden. Cette nouvelle provoque
une vive satisfaction, à laquelle succède le désappointement lorsqu'on
apprend que Sa Seigneurie n'a pas complétement répondu aux espérances
que la Ligue avait fondées sur son noble caractère, son humanité et
son patriotisme.
Le président rend compte des nombreux meetings qui ont été tenus dans
les provinces depuis la dernière séance, ainsi que des sommes qui ont
été recueillies.
Au moment où nous sommes parvenus, un grand changement s'est opéré
dans l'attitude de l'aristocratie. Jusqu'ici nous l'avons vue
dédaigner le réveil de l'opinion publique, et chercher à l'égarer en
lui présentant, comme remède aux souffrances du peuple, des plans plus
ou moins _charitables_, plus ou moins réalisables, tantôt le travail
limité par la loi (le bill des dix heures), tantôt l'émigration
forcée.
Aujourd'hui que l'action intellectuelle et morale de la Ligue menace
de devenir irrésistible, l'aristocratie sort enfin de sa dédaigneuse
apathie. L'apaisement de l'agitation irlandaise et la dissolution du
meeting de Clontarf lui donnent l'espérance d'étouffer l'agitation
commerciale par l'intervention de la loi. Et en même temps qu'elle
dénonce, comme dangereux et illégaux, les meetings de la Ligue, par
une contradiction manifeste, elle organise un vaste système
d'associations affiliées entre elles, ayant pour but, sous le nom
d'anti-Ligue, le maintien des monopoles et de la protection.--La lutte
devient donc plus serrée, plus personnelle, plus animée. Chacune de
son côté, la Ligue et l'anti-Ligue avaient espéré que leurs efforts,
influant sur la marche des affaires, trouveraient quelque écho dans le
discours de la reine. Les _free-traders_ espéraient que Sir Robert
Peel donnerait, dans la présente session, quelque développement à son
plan de réforme financière et commerciale. Les prohibitionnistes ne
doutaient pas, au contraire, que le premier ministre, cédant à la
pression de cette majorité qui l'a porté au pouvoir, ne revînt sur
quelques-unes des mesures libérales adoptées en 1842. Mais le discours
du trône, prononcé dans la journée même, a trompé l'attente des deux
partis. Le ministère y garde le silence le plus absolu à l'égard de la
détresse publique et des moyens d'y remédier.
Tels sont les objets qui servent de texte aux discours prononcés, dans
le meeting du 1er février, par le docteur Bowring, le col. Thompson et
M. Bright. Bien qu'ils doivent avoir pour le public anglais un intérêt
plus actuel, plus incisif, que des dissertations purement économiques,
fidèles à la loi que nous nous sommes imposée de sacrifier ce qui peut
plaire à ce qui doit instruire, nous nous abstenons d'appeler
l'attention du public français sur cette nouvelle phase de
l'agitation.
Nous croyons utile, cependant, de donner une relation succincte de
l'entrevue de lord Morpeth avec M. Cobden. Lord Morpeth, ayant été un
des chefs influents de l'administration whig, renversée en 1841 par
les torys, on comprend que son adhésion aux principes absolus de la
Ligue devait être considérée comme un fait grave, et de nature à
exercer une grande influence sur le mouvement des majorités et des
partis. L'attitude de ces deux hommes d'ailleurs, la franchise de
leurs explications, leur fidélité aux principes, nous ont semblé une
peinture de moeurs constitutionnelles, dignes d'être proposées pour
exemple à nos hommes politiques.