M. Cobden répond à l'accusation qu'on a dirigée contre la Ligue,
d'être trop absolue. Il adjure le meeting de ne se séparer jamais de
la justice abstraite et des principes absolus. Nos progrès, dit-il,
démontrent assez ce qu'il y a de force dans la ferme adhésion à un
principe. Nous avions à instruire la nation, et qu'est-ce qui nous a
soutenus? la vérité, la justice, le soin de ne nous laisser pas
détourner par la séduction d'un avantage momentané, par aucune
considération de parti, ou de stratégie parlementaire.
M. COBDEN continue ainsi: Nous ne sommes point des hommes
politiques; nous ne sommes point des hommes d'État, et n'avons
jamais aspiré à l'être. Nous avons été arrachés à nos occupations
presque sans nous y attendre. Je le déclare solennellement, si
j'avais pu prévoir il y a cinq ans que je serais graduellement et
insensiblement porté à la position que j'occupe, et dont je ne
saurais revenir par aucune voie qui se puisse concilier avec
l'honneur (bruyantes acclamations), si j'avais prévu, dis-je,
tout ce que j'ai eu à sacrifier de temps, d'argent et de repos
domestique à cette grande cause, quel que soit le dévouement
qu'elle m'inspire, je crois que je n'aurais pas osé, considérant
ce que je me dois à moi-même, ce que je dois à ceux qui tiennent
de la nature des droits sacrés sur mon existence, accepter le
rôle qui m'a été fait. (Acclamations.) Mais notre cause s'est peu
à peu élevée à la hauteur d'une grande question politique et
nationale; et maintenant que nous l'avons portée au premier rang
entre toutes celles qui préoccupent le sénat, il nous manque des
hommes dans ce sénat;--des hommes dont le caractère comme hommes
d'État soit établi dans l'opinion,--des hommes qui, par leur
position sociale, leurs priviléges et leurs précédents, soient en
possession d'être considérés par le peuple comme des chefs
politiques. Il nous manque de tels hommes dans la Chambre à qui
nous puissions confier le dénoûment de cette lutte.
(Applaudissements.) Et s'il est un sentiment qui, dans mon
esprit, ait prévalu sur tous les autres, quand je suis entré dans
cette enceinte, sachant que j'allais y rencontrer cet homme
d'État distingué que ses commettants considèrent autant et plus
que tout autre, comme le chef prédestiné à la conduite des
affaires publiques de ce pays, si, dis-je, un sentiment a prévalu
dans mon esprit, c'était l'espoir de saluer le nouveau Moïse qui
doit, à travers le désert, nous faire arriver à la terre de
promission. (Acclamations longtemps prolongées.) Je le déclare de
la manière la plus solennelle, en mon nom, comme au nom de mes
collègues, c'est avec bonheur que nous remettrions notre cause
entre les mains d'un tel homme, s'il se faisait à la Chambre des
communes le défenseur de notre principe; c'est avec bonheur que
nous travaillerions encore aux derniers rangs, là où nos services
seraient le plus efficaces, afin d'aider loyalement un tel homme
d'État à attacher son nom à la plus grande réforme, que dis-je? à
la plus grande révolution dont le monde ait jamais été témoin.
(Applaudissements.)--Gentlemen, je ne désespère pas (les
acclamations redoublent); nous travaillerons une autre année.
(Applaudissements.) Je crois que le noble lord a parlé d'une
année, il a demandé une année. Eh bien, nous travaillerons
volontiers pour lui encore une année. (Applaudissements.) Et
alors, quand il aura réfléchi sur nos principes; quand il se sera
assuré de la justice de notre cause; quand ses calmes
méditations, guidées par la délicatesse de sa conscience,
l'auront amené à cette conviction que le droit et la justice sont
de notre côté, j'espère qu'au terme de l'année qu'il se réserve,
il se lèvera courageusement, pour imprimer à notre cause, au sein
des communes, le sceau du triomphe. (Bruyantes acclamations.)
Mais, après avoir exprimé cette sincère espérance, je dois vous
rappeler que nous sommes ici comme membres de la Ligue. Nous
sommes engagés à un principe, et je dois vous dire, habitants du
West-Riding, qu'il est de votre devoir de montrer une entière
loyauté dans votre attachement à ce principe. Vous pouvez être
appelés à faire le sacrifice d'une affection personnelle aussi
bien placée que bien méritée, à consommer, comme électeurs de ce
pays, le plus douloureux sacrifice qui puisse vous être commandé.
Je ne cherche ni à séduire ni à menacer le noble lord. Je sais
qu'il est compétent, par l'étendue de son esprit et l'intégrité
de son caractère, à juger par lui-même. Mais quant à nous, nos
engagements ne sont pas envers les whigs ou envers les torys,
mais envers le peuple. Je n'ajouterai qu'un mot. Le noble lord
nous a dit: «Dieu vous protége; vous êtes dans la bonne voie, et
j'espère que vous y avancerez sous votre bannière triomphante.»
Et moi je lui dis: «Vous êtes dans le droit sentier, et Dieu vous
protége tant que vous n'en dévierez pas!...»
Quelle que soit l'éloquence déployée par les orateurs qui se sont
succédé, l'assemblée demeure longtemps encore sous l'impression de
cette conférence qui laisse indécis un événement d'une haute
importance.--Elle se sépare à minuit, des trains spéciaux ayant été
retenus sur tous les chemins de fer, pour ramener chacun des
assistants à son domicile.