Après une interruption de deux mois, la Ligue a repris ses meetings au
théâtre de Covent-Garden. Jeudi soir, la foule avait envahi le vaste
édifice. Dans aucune des précédentes occasions elle n'avait montré
plus de sympathie et d'enthousiasme.
À 7 heures, le président, M. George Wilson, monte au fauteuil. Il
ouvre la séance par le rapport des travaux de la Ligue, dont nous
extrayons quelques passages.
«Ladies et gentlemen: Je ne doute pas que la première question
que vous m'adresserez au moment de la reprise de nos séances, ne
soit: «Qu'a fait la Ligue depuis la dernière session?» D'abord,
je n'ai pas besoin de vous dire _qu'elle n'est pas morte_, ainsi
que ses ennemis l'ont tant de fois répété. Il est vrai que le duc
de Buckingham ne s'y est pas encore rallié; le duc de Richmond ne
nous a pas signifié son approbation; sir Edward Knatchbull compte
toujours sur le monopole pour payer des dots et des hypothèques,
et le colonel Sibthorp a gratifié de 50 l. s. l'association
protectionniste. (Rires.) Mais d'un autre côté, le marquis de
Westminster a donné 500 l. s. à la Ligue. (Applaudissements.) Que
nous ayons fait quelques progrès, c'est ce que nos adversaires ne
pourront nier, et ce dont vous jugerez vous-mêmes d'après les
meetings qui ont eu lieu et dont je vais vous faire
l'énumération.»
Ici le président nomme les villes où ont été tenus les meetings et les
sommes qui y ont été souscrites.
Liverpool, 6,000 l. s.
Ashton, 4,300
Leeds, 2,700; la maison Marshall a souscrit pour 800 l. s.
Halifax, 2,000
Huddersfield, 2,000
Bradford, 2,000
Bacup, 1,345
Bolton, 1,205
Leicester, 800
Derby, 1,200; la maison Strutt a donné 500 l. s.
Nottingham, 520
Burnley, 1,000
Oldham, 1,000
Todmorden, 611
Strond, 558
(M. Wilson cite encore une douzaine de meetings où des sommes
moindres ont été recueillies.)
«En outre, une députation de la Ligue, composée de MM. Cobden,
Bright, Thompson, Moore, Ashworth a parcouru l'Écosse. Nous avons
reçu:
Glasgow, 3,000 l. s.
Édimbourg, 1,500
Dundee, 500
Leith, 350
Paisley, 230
Hawick, 70
(De bruyants applaudissements accompagnent cette lecture.) Tel
est le témoignage que nous avons à rendre des progrès que fait
notre cause dans l'esprit public. C'est un nouveau gage d'union,
un nouveau pacte, un nouveau _covenant_ auquel les amis de la
Ligue en Écosse et dans le nord de l'Angleterre ont attaché leur
nom, s'engageant tous envers eux-mêmes, envers vous et envers le
pays, à persévérer dans la voie qu'ils se sont tracée, et à ne
prendre aucun repos tant qu'ils se sentiront un reste de force
et que la Ligue n'aura pas atteint le but qu'elle a en vue......»
M. Bouverie prononce un discours instructif sur la situation
financière de l'Angleterre et sur la répartition des taxes entre les
diverses classes de la société.
M. W. J. Fox s'avance au bruit des applaudissements; quand le silence
est rétabli, il s'exprime en ces termes:
«Je suis appelé à prendre la parole à l'entrée de cette nouvelle
année d'agitation, dans un moment où la confusion, l'anxiété et
l'incertitude règnent dans le pays. La législature est convoquée;
le peuple attend plutôt qu'il n'espère; la Ligue a recruté des
adhérents, augmenté ses moyens et discipliné ses forces; les
partis politiques épient les chances de se maintenir dans leur
position ou de conquérir celle de leurs adversaires; des
anti-Ligues se forment dans plusieurs comtés. Dans ces
circonstances, il est à propos d'établir le _principe_ autour
duquel se rallie notre association, ce principe que nous avons
tant de fois, mais pas encore assez proclamé; ce principe qui est
l'objet et le but d'efforts et de travaux qui ne cesseront qu'au
jour de son triomphe:--la liberté absolue des échanges,--et, en
ce qui concerne sa réalisation pratique et
actuelle,--l'abrogation immédiate, totale et sans condition[34]
de la _loi-céréale_! (Bruyants applaudissements.) Voilà notre
étoile polaire; voilà le point unique vers lequel nous naviguons,
sans nous préoccuper d'aucune autre considération. Nous n'avons
rien de commun avec les factions politiques; nous n'avons aucun
égard aux démarcations qui séparent les partis de vieille ou de
fraîche date; peu nous importent les inconséquences de tel ou tel
meneur d'une portion de la Chambre des communes.--L'abrogation
totale, immédiate, sans condition des _lois-céréales_, voilà ce
que nous demandons, tout ce que nous demandons.--Nous n'exigeons
pas plus, nous n'accepterons pas moins--de Robert Peel ou de John
Russell,--de lord Melbourne d'un côté, ou de lord Wellington de
l'autre, ou de lord Brougham de tous les côtés. (Rires et
approbation.) Nous sommes en paix avec tous ceux qui
reconnaissent ce principe. Mais nous ferons une guerre éternelle
à ceux qui ne l'accordent pas.--Et précisément parce que c'est un
_principe_, il n'admet, dans nos esprits, aucune _transaction_
quelconque. (Applaudissements.) C'est là notre mot d'ordre. Il y
a une classe dans le pays qui ne cesse de crier: «_Pas de
concessions._» Et nous, nous lui répondons: «_Pas de
transaction._» Si ce mouvement, ainsi qu'on l'a quelquefois
faussement représenté, n'était qu'une pure combinaison
industrielle; s'il avait pour objet de relever telle ou telle
branche de fabrication ou de commerce;--ou bien s'il était
l'effort d'un parti et s'il aspirait à déplacer le pouvoir au
détriment d'une classe et au profit d'une autre classe d'hommes
politiques; ou encore si notre cri: _Liberté d'échanges_, n'était
qu'un de ces cris populaires, mis en avant dans des vues
personnelles ou politiques, comme le cri: _À bas le papisme!_ et
autres semblables, qui ont si souvent égaré la multitude et jeté
la confusion dans le pays, oh! alors, nous pourrions transiger.
Mais nous soutenons un _principe_ à l'égard duquel notre
conviction est faite, et qui est comme la substance de notre
conscience; nous revendiquons pour l'homme un droit antérieur
même à toute civilisation, car s'il est un droit qu'on puisse
appeler naturel, c'est certainement celui qui appartient à tout
homme d'échanger le produit de son honnête travail, contre ce
qu'il juge le plus utile à sa subsistance ou à son bien-être.
(Approbation.) Ce n'est pas là une question qui admette des
degrés, ni qui se puisse arranger par des fractions. Nous
respectons tous les droits; mais nous ne respectons aucun abus.
(Applaudissements.) Nous ne comprenons pas cette doctrine qui
consiste à tolérer un certain degré de vol, d'iniquité ou
d'oppression, au préjudice d'un individu ou de la communauté.
Nous considérons au point de vue du _juste_ et de l'_injuste_ la
propriété, quelle qu'elle soit, réalisée par le travail et
sanctionnée par les lois et les institutions humaines. Nous
proclamons notre profond respect pour la propriété de cette
classe qui est la plus ardente à s'opposer à nos réclamations.
Les domaines du seigneur lui appartiennent, nous ne prétendons
pas y toucher, mettre des limites à leur agglomération et à leur
division. Nous n'intervenons pas dans l'administration de ce qui
lui est acquis par achat ou par héritage. Qu'il en fasse ce qu'il
jugera à propos; il est justiciable de l'opinion s'il viole les
lois des convenances ou de la moralité. Tant qu'il se renferme
dans les limites que lui prescrivent les nécessités des sociétés
humaines, nous respectons tous ses droits. Qu'il proscrive ou
tolère la chasse; qu'il abatte ou conserve ses forêts; qu'il
accorde ou refuse des baux, nous ne nous en mêlons pas. Les
produits de ses domaines sont à lui ou à ceux à qui il les loue.
Mais il y a une chose qui n'est pas à lui, et c'est le travail
d'autrui, c'est l'industrie de ses frères, et leur habileté, et
leur persévérance, et leurs os et leurs muscles, et nous ne lui
reconnaissons pas le droit de diminuer, par des taxes à son
profit, le pain qui est le fruit de leurs travaux et de leurs
sueurs. (Bruyantes acclamations.) Ils sont ses frères, et non pas
ses esclaves. Les bras de l'ouvrier sont sa propriété, et non pas
celle du landlord. Nous réclamons pour nous ce que nous accordons
aux seigneurs, et notre _principe_ exige le même respect, la même
vénération pour la propriété de celui qui n'a au monde que sa
force physique pour se procurer le pain du soir par le travail du
jour, que pour celle de l'héritier du plus vaste domaine dont on
puisse s'enorgueillir dans la Grande-Bretagne.
(Applaudissements.) Dans notre attachement à ce principe, nous
nous opposons à tout empiétement sur la propriété de la classe
industrieuse, de quelque forme qu'on le revête, quel que soit le
but auquel on veuille le faire servir. Notre principe exclut le
_droit fixe_ aussi bien que le _droit graduel_. (Approbation.)
L'un est aussi bien que l'autre une invasion sur les droits du
peuple, car quelle est leur commune tendance? Évidemment d'élever
le prix des aliments, et tout ce qui élève le prix des aliments,
diminue le légitime bien-être des classes laborieuses. Lorsque
nous nous rappelons la condition de ces classes; quand nous
venons à songer que l'ouvrier se lève avant le jour, et qu'il est
déjà bien tard quand il peut goûter quelque repos et manger le
pain de l'anxiété; quand nous nous rappelons par quels fatigants
efforts il obtient dans ce monde sa chétive pitance, et combien
il y a de malheureuses créatures autour de nous dont toute
l'histoire est résumée dans ces tristes vers si populaires:
Travaillons, travaillons, travaillons
Jusqu'à ce que nos yeux soient rouges et obscurcis;
Travaillons, travaillons, travaillons
Jusqu'à ce que le vertige nous monte au cerveau.
[Note 34: _Unconditional_; la Ligue entend par là que l'abolition
des droits d'entrée, sur les grains étrangers, ne doit pas être
subordonnée à des dégrèvements accordés par les autres nations
aux produits anglais.]
«Quand nous sommes témoins d'une telle destinée, nous disons que
le _droit fixe_ ne doit pas prendre même un farthing sur la part
exiguë du pauvre pour augmenter les trésors d'un duc de
Buckingham ou de Richmond. (Applaudissements prolongés.) Bien
plus, il est des cas où le droit fixe aurait plus d'inconvénients
que l'échelle mobile elle-même. On a déjà fait cette objection
contre le droit fixe, et je crois qu'elle a déjà frappé ses
partisans. «Que ferez-vous de votre droit de 10, de 8, de 5 sh.
lorsque le blé s'élèvera, comme cela peut et doit quelquefois
arriver, à un prix de famine, _a famine price_? (Écoutez!
écoutez!) Et l'on a répondu: «Alors, on le suspendra.»--Mais quel
est le pouvoir qui décidera cette suspension, et sur quelle
épreuve? Réalisez dans votre imagination la situation d'un
premier ministre obligé d'observer le pays pour décider si le
temps approche, si le temps est arrivé où le droit fixe sur le
blé sera remis, parce que les aliments ont atteint le prix de
famine! Il faudra qu'il compte dans les journaux combien d'êtres
humains ont été relevés dans nos rues, tombés par défaut de
nourriture. Combien faudra-t-il de cas de _morts par inanition_?
quelle somme de maladies, de typhus, de mortalité sera-t-il
nécessaire de constater pour justifier la remise du droit? Voilà
donc les occupations d'un premier ministre! Il faudra donc qu'il
veille auprès du pays, qu'il compte ses pulsations, comme fait le
médecin d'un régiment quand on flagelle un soldat,--la main sur
son poignet, l'oeil sur la blessure saignante, l'oreille
attentive au bruit du fouet tombant sur les épaules nues, prêt à
s'écrier: Arrêtez; il se meurt! (Acclamations.) Est-ce là le rôle
du premier ministre du gouvernement d'un peuple libre? (Non,
non.)--La pente est glissante quand on quitte le sentier de la
justice. Oubliez la justice, et vous oublierez bientôt la
charité, et l'humanité vous trouvera sourde à ses cris.--Un droit
fixe! Mais c'est toujours la protection sous un autre nom, et la
protection, c'est cela même que la Ligue est résolue de combattre
et d'anéantir à jamais.--Et qu'entend-on protéger? L'agriculture,
dit-on; mais quelle branche d'agriculture? quelle classe de
personnes? Non, non, dépouillée de sophismes, d'énigmes, de
circonlocutions, cette protection, c'est _la protection des
rentes_, et rien de plus. (Approbation.) Protection aux
fermiers!--Et quel fermier s'est jamais enrichi par
elle?--Protection à l'ouvrier des campagnes! Oh! oui! vous l'avez
protégé jusqu'à ce qu'il ait descendu tous les degrés de
l'échelle sociale; jusqu'à ce que ses vêtements aient été
convertis en haillons; sa chaumière en une hutte; jusqu'à ce que
sa femme et ses enfants, faute de vêtements, aient été forcés de
fuir le service divin. Votre protection l'a poursuivi du champ à
la maison de travail, et de la maison de travail à la cour de
justice, et de la cour de justice au cachot, et du cachot à la
tombe. C'est sous la froide pierre qu'il trouvera enfin plus de
protection réelle qu'il n'en obtint jamais de vos lois.
(Acclamations prolongées).....
«Et pourquoi privilégier une classe? Qu'y a-t-il dans la
condition d'un rentier qui lui donne droit à être protégé aux
dépens de la communauté? Pourquoi pas protéger aussi le
philosophe, l'artiste, le poëte? À pareil jour naquit un poëte,
et les Écossais qui m'entendent savent à qui je fais allusion,
car beaucoup de leurs compatriotes sont réunis aujourd'hui pour
célébrer l'anniversaire de Robert Burns. La nature en avait fait
un poëte; la protection aristocratique en fit un employé. Mais la
seule protection qui lui convint, c'est celle qu'il devait à ses
bras vigoureux et à son âme élevée. Le servilisme lui faisait
dire:
Je n'ai pas besoin de me courber si bas,
Car, grâce à Dieu, j'ai la force de labourer;
Et quand cette force viendra à me faire défaut,
Alors, grâce à Dieu, je pourrai mendier.
«Et il se sentait l'indépendance du mendiant, et, en réalité,
elle est plus digne et plus respectable que l'indépendance
pécuniaire de ceux qui l'ont acquise par la rapine et
l'oppression.
..... «Et pourquoi la Ligue transigerait-elle aujourd'hui? Si
elle n'y a pas songé quand elle était faible, comment y
songerait-elle quand elle est forte? Si nous avons repoussé toute
transaction quand nous n'étions qu'un petit nombre, pourquoi
l'accepterions-nous quand nous sommes innombrables? Habitants de
Londres, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas l'idée de
la puissance de la Ligue, et il serait à désirer que vous
envoyassiez dans les comtés du Nord une députation chargée
d'observer la nature de cette puissance, sa progression, son
intensité. (Écoutez! écoutez!) Là, vous verriez les multitudes,
hommes, femmes, enfants, accourir, s'assembler et mettre la main
à cette oeuvre si bien faite pour éveiller les plus intimes
sympathies du coeur humain; les maîtres et les ouvriers porter
leur cordiale contribution; les femmes payer leur tribut, car
elles ont compris qu'il leur appartient de soulager ceux qui
souffrent, et de sympathiser avec les opprimés, et l'enfant même,
respirer comme une atmosphère d'_agitation_ patriotique,
pressentant qu'un jour viendra,--alors que tant de glorieux
dévouements auront assuré le triomphe de la liberté
commerciale,--où il pourra dire avec orgueil:--«Et moi aussi
j'étais, encore enfant, un soldat de la Ligue!» Oh! si vous
pouviez voir l'ardeur qui les anime, vous comprendriez que
l'arrêt de mort du monopole est prononcé; oui, le jour où Londres
prendra le rôle qui lui revient, le jour où la voix des provinces
réveillera l'écho de la métropole, le jour où votre libéralité,
votre enthousiasme, votre ferme résolution, votre foi dans la
vérité égalera la libéralité, l'enthousiasme, la détermination et
la foi de vos frères du Nord, ce jour-là, l'oeuvre sera consommée
et le monopole anéanti. (Acclamations prolongées.) L'idée de
transiger n'entrerait pas dans la tête des chefs de la Ligue,
alors même qu'ils seraient seuls dans la lutte. Rappelez-vous
qu'ils n'étaient que sept quand ils proclamèrent pour la première
fois le principe de l'abrogation immédiate et totale. Ils
persévéreraient encore, quand bien même l'opinion publique
n'aurait pas été éveillée, quand bien même ces vastes meetings
n'auraient pas encouragé leurs efforts, car, lorsqu'une fois un
principe s'empare de l'âme, il est indomptable. C'est ce qui fait
le martyre ou la victoire! Il peut y avoir des victimes, mais il
n'y a pas de défaite.--C'est à cette foi individuelle, à cette
résolution de ne jamais transiger sur un principe, que nous
devons tout ce qu'il y a de grand et de beau sur cette terre.
Sans cette foi, nous n'aurions pas eu la liberté politique, la
réformation, la religion chrétienne. Si la Ligue pouvait fléchir
dans sa marche; si ceux qui la dirigent pouvaient la trahir, eh
bien! qu'importe? ils ne sont que l'avant-garde, la grande armée
leur passerait sur le corps et marcherait toujours jusqu'à la
grande consommation. (Acclamations.)
«Je le répète donc, pas de transactions. On nous défie, on nous
appelle au combat; les seigneurs nous jettent le gant et ils
veulent, disent-ils, abattre la Ligue. (Rires ironiques.) Eh
bien, nous en ferons l'épreuve.--Ce ne sont plus les fiers barons
de Runnêymède. Le temps de la chevalerie est passé; il est passé
pour eux surtout, car il n'y a rien de chevaleresque à se faire
marchand de blé et à fouler le pays pour grossir son lucre.--Mais
où veulent-ils en venir en s'isolant ainsi au milieu de la
communauté? Ils créent la méfiance parmi les fermiers, la haine
et l'insubordination parmi les ouvriers; ils se déclarent en
guerre avec tous les intérêts nationaux; ils rejettent les
Spencer, les Westminster, les Ducie, les Radnor; ils se
dépouillent de ce qui constitue leur force et leur dignité; où
veulent-ils en venir, en se séparant du mouvement social, en
rêvant qu'ils seront toujours assez forts pour écraser leurs
concitoyens? Ils n'ont rien à attendre de cette politique, si ce
n'est ruine et confusion! S'ils y persistent, ils ne tarderont
pas à s'apercevoir qu'ils n'ont d'autre perspective qu'une vie de
dangers et d'appréhensions; ils sentiront la terre trembler sous
leurs pas, comme on dit qu'elle tremblait partout où se posait le
pied du fratricide Caïn. Qu'ils parcourent l'univers; nulle part
ils ne rencontreront la sympathie de l'affection et le sourire de
la bienveillance. Ah! qu'ils se joignent à nous; qu'ils
s'unissent à la nation; c'est là que les attendent le respect, la
richesse, le bonheur; mais s'ils lui déclarent la guerre, la
destruction menace cette caste orgueilleuse.»
L'orateur discute quelques-uns des sophismes sur lesquels s'appuie le
régime restrictif, et en particulier le prétexte tiré de
l'_indépendance nationale_. Il poursuit en ces termes:
«_Être indépendants de l'étranger_, c'est le thème favori de
l'aristocratie. Elle oublie qu'elle emploie le _guano_ à
fertiliser les champs, couvrant ainsi le sol britannique d'une
surface de sol _étranger_ qui pénétrera chaque atome de blé, et
lui imprimera la tache de cette _dépendance_ dont elle se montre
si impatiente. Mais qu'est-il donc ce grand seigneur, cet avocat
de l'indépendance nationale, cet ennemi de toute dépendance
étrangère? Examinons sa vie. Voilà un cuisinier _français_ qui
prépare _le dîner pour le maître_, et un valet _suisse_ qui
apprête le _maître pour le dîner_. (Éclats de rire.) Milady, qui
accepte sa main, est toute resplendissante de perles qu'on ne
trouve jamais dans les huîtres britanniques, et la plume qui
flotte sur sa tête ne fut jamais la queue d'un dindon anglais.
Les viandes de sa table viennent de la Belgique; ses vins, du
Rhin et du Rhône. Il repose sa vue sur des fleurs venues de
l'_Amérique du Sud_, et il gratifie son odorat de la fumée d'une
feuille apportée de l'_Amérique du Nord_. Son cheval favori est
d'origine _arabe_, son petit chien de la race du _Saint-Bernard_.
Sa galerie est riche de tableaux _flamands_ et de statues
_grecques_. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs
_italiens_ vociférant de la musique _allemande_, le tout suivi
d'un ballet _français_. S'élève-t-il aux honneurs judiciaires,
l'hermine qui décore ses épaules n'avait jamais figuré jusque-là,
sur le dos d'une bête britannique. (Éclats de rire.) Son esprit
même est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie
et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome; sa géométrie,
d'Alexandrie; son arithmétique d'Arabie, et sa religion de
Palestine. Dès son berceau, il presse ses dents naissantes sur le
corail de l'océan Indien, et lorsqu'il mourra, le marbre de
Carrare surmontera sa tombe. (Bruyants applaudissements.) Et
voilà l'homme qui dit: Soyons indépendants de l'étranger!
Soumettons le peuple à la taxe; admettons la privation, le
besoin, les angoisses et les étreintes de l'inanition même; mais
soyons indépendants de l'étranger! (Écoutez!) Je ne lui dispute
pas son luxe; ce que je lui reproche c'est le sophisme,
l'hypocrisie, l'iniquité de parler d'indépendance, quant aux
aliments, alors qu'il se soumet à dépendre de l'étranger pour
tous ces objets de jouissance et de faste. Ce que les étrangers
désirent surtout nous vendre, ce que nos compatriotes désirent
surtout acheter, c'est le blé; et il ne lui appartient pas, à
lui, qui n'est de la tête aux pieds que l'oeuvre de l'industrie
étrangère, de s'interposer et de dire: «Vous serez indépendants,
moi seul je me dévoue à porter le poids de la dépendance.» Nous
ne transigeons pas avec de tels adversaires, non, ni même avec la
législature. Nous ne recourrons pas à la législature dans cette
session. (Écoutez! écoutez!) Plus de pétitions. (Approbation.)
Membres de la Chambre des communes, membres de la Chambre des
lords, faites ce qu'il vous plaira et comme il vous plaira,--nous
en appelons _à vos maîtres_. (Tonnerre d'applaudissements qui se
renouvellent à plusieurs reprises.) La Ligue en appelle à vos
commettants, aux créateurs des législateurs; elle leur dit qu'ils
ont mal rempli leur tâche, elle leur enseigne à la mieux remplir
à la première occasion. (Nouveaux applaudissements.) C'est sur ce
terrain que nous transportons la lutte; et nos moyens sont, non
point, comme on l'a dit faussement, la calomnie, l'erreur, la
corruption, mais de persévérants efforts pour faire pénétrer dans
ceux qui possèdent le pouvoir politique, l'intelligence et
l'indépendance qui ennoblissent l'humanité. Remarquons qu'un
notable changement s'est déjà manifesté dans les élections,
depuis que la Ligue a adopté cette nouvelle ligne de conduite.
Tandis que ses adversaires recherchent tous les sales recoins,
toutes les taches de boue qui peuvent se trouver dans le
caractère de l'homme, pour bâtir là-dessus; tandis que les gens
qui exploitent en grand le monopole du sol britannique, vont
chassant au tailleur et au cordonnier et lui disent: «N'avez-vous
pas aussi quelque petit monopole? Soutenez-nous, nous vous
soutiendrons.» Tandis qu'ils gouvernent avec les mauvaises
passions, avec ce qu'il y a de folie et de bassesse dans la
nature humaine, la Ligue s'efforce de mettre en oeuvre les
principes, la vérité; et réveillant, non la partie brutale, mais
la partie divine de l'âme, de réaliser cet esprit d'indépendance
sans lequel ni les institutions, ni les garanties politiques, ni
les droits de suffrage, ne firent et ne feront jamais un peuple
grand et libre. C'est pour cela qu'ils nous appellent des
_étrangers_ et des _intrus_...»
L'orateur établit ici des documents statistiques qui prouvent que la
_mortalité_ et la _criminalité_ ont toujours été en raison directe de
l'élévation du prix des aliments. Il continue ainsi:
«Voilà l'expérience d'un grand nombre d'années résumée en
chiffres. Elle fait connaître les résultats de ce système,
horrible calcul, qui montre l'âme succombant aussi bien que les
corps, les tendances les plus généreuses et les plus naturelles
conduisant au crime, l'amour de la famille transformé en un
irrésistible aiguillon au mal, et la perversité décrétée pour
ainsi dire par acte de la législature. (Écoutez! écoutez!) Oh! je
le déclare à la face du ciel et de la terre, j'aimerais mieux
comparaître à la barre d'Old-Bailey comme prévenu d'un de ces
crimes auxquels poussent fatalement ces lois iniques, que d'être
du nombre de ceux qui profitent de ces lois pour extraire de l'or
des entrailles, du coeur et de la conscience de leurs frères.
(Immenses acclamations, l'auditoire se lève en masse, agitant les
chapeaux et les mouchoirs.)
«Nous dira-t-on qu'il faut attendre une plus longue expérience?
Qu'il faut éprouver encore le tarif de R. Peel ou de nouvelles
formes du monopole? Mais, c'est expérimenter la privation,
l'incertitude, la souffrance, la faim, le crime et la mort. C'est
un vieil axiome médical que les expériences doivent se faire sur
la vile matière. Mais voici des lois qui expérimentent
cruellement sur le corps même d'une grande et malheureuse nation.
(Applaudissements.) Oh! c'en est assez pour réveiller tous les
sentiments de l'âme; hommes, femmes, enfants, levons-nous,
prêchons la croisade contre cette horrible iniquité, et fermons
l'oreille à toute proposition jusqu'à ce qu'elle soit anéantie à
jamais. Habitants de cette métropole, prenez dans nos rangs la
place qui vous convient. Combinons nos efforts, et ne nous
accordons aucun repos jusqu'à ce que nos yeux soient témoins de
ce spectacle si désiré: le géant du _travail libre_ assis sur les
ruines de tous les monopoles. (Applaudissements.) C'est pour cela
que nous _agitons_ d'année en année, et tant qu'il restera un
atome de restriction sur le _statute-book_, tant qu'il restera
une taxe sur la nourriture du peuple, tant qu'il restera une loi
contraire aux droits de l'industrie et du travail; nous ne nous
désisterons jamais de l'_agitation_, jamais! jamais! jamais!
(Applaudissements enthousiastes.) Nous marchons vers la
consommation de cette oeuvre, convaincus que nous réalisons le
bien, non de quelques-uns, mais de tous, même de ceux qui
s'aveuglent sur leurs vrais intérêts, car l'universelle liberté
garantit aussi bien le plus vaste domaine que l'humble travail de
celui qui n'a que ses bras. Nous croyons que la liberté
commerciale développera la liberté morale et intellectuelle,
enseignera à toutes les classes leur mutuelle dépendance, unira
tous les peuples par les liens de fraternité, et réalisera enfin
les espérances du grand poëte qui fut donné, à pareil jour, à
l'Écosse et au monde:
Prions, prions pour qu'arrive bientôt
Comme il doit arriver, ce jour
Où, sur toute la surface du monde,
L'homme sera un frère pour l'homme!»
(Longtemps après que l'honorable orateur a repris son siége, les
acclamations enthousiastes retentissent dans la salle.)
MM. Milner Gibson et le Rév. J. Burnett parlent après M. Fox. La
séance est levée à 11 heures.