25 janvier 1844.

Après une interruption de deux mois, la Ligue a repris ses meetings au

théâtre de Covent-Garden. Jeudi soir, la foule avait envahi le vaste

édifice. Dans aucune des précédentes occasions elle n'avait montré

plus de sympathie et d'enthousiasme.

À 7 heures, le président, M. George Wilson, monte au fauteuil. Il

ouvre la séance par le rapport des travaux de la Ligue, dont nous

extrayons quelques passages.

«Ladies et gentlemen: Je ne doute pas que la première question

que vous m'adresserez au moment de la reprise de nos séances, ne

soit: «Qu'a fait la Ligue depuis la dernière session?» D'abord,

je n'ai pas besoin de vous dire _qu'elle n'est pas morte_, ainsi

que ses ennemis l'ont tant de fois répété. Il est vrai que le duc

de Buckingham ne s'y est pas encore rallié; le duc de Richmond ne

nous a pas signifié son approbation; sir Edward Knatchbull compte

toujours sur le monopole pour payer des dots et des hypothèques,

et le colonel Sibthorp a gratifié de 50 l. s. l'association

protectionniste. (Rires.) Mais d'un autre côté, le marquis de

Westminster a donné 500 l. s. à la Ligue. (Applaudissements.) Que

nous ayons fait quelques progrès, c'est ce que nos adversaires ne

pourront nier, et ce dont vous jugerez vous-mêmes d'après les

meetings qui ont eu lieu et dont je vais vous faire

l'énumération.»

Ici le président nomme les villes où ont été tenus les meetings et les

sommes qui y ont été souscrites.

Liverpool, 6,000 l. s.

Ashton, 4,300

Leeds, 2,700; la maison Marshall a souscrit pour 800 l. s.

Halifax, 2,000

Huddersfield, 2,000

Bradford, 2,000

Bacup, 1,345

Bolton, 1,205

Leicester, 800

Derby, 1,200; la maison Strutt a donné 500 l. s.

Nottingham, 520

Burnley, 1,000

Oldham, 1,000

Todmorden, 611

Strond, 558

(M. Wilson cite encore une douzaine de meetings où des sommes

moindres ont été recueillies.)

«En outre, une députation de la Ligue, composée de MM. Cobden,

Bright, Thompson, Moore, Ashworth a parcouru l'Écosse. Nous avons

reçu:

Glasgow, 3,000 l. s.

Édimbourg, 1,500

Dundee, 500

Leith, 350

Paisley, 230

Hawick, 70

(De bruyants applaudissements accompagnent cette lecture.) Tel

est le témoignage que nous avons à rendre des progrès que fait

notre cause dans l'esprit public. C'est un nouveau gage d'union,

un nouveau pacte, un nouveau _covenant_ auquel les amis de la

Ligue en Écosse et dans le nord de l'Angleterre ont attaché leur

nom, s'engageant tous envers eux-mêmes, envers vous et envers le

pays, à persévérer dans la voie qu'ils se sont tracée, et à ne

prendre aucun repos tant qu'ils se sentiront un reste de force

et que la Ligue n'aura pas atteint le but qu'elle a en vue......»

M. Bouverie prononce un discours instructif sur la situation

financière de l'Angleterre et sur la répartition des taxes entre les

diverses classes de la société.

M. W. J. Fox s'avance au bruit des applaudissements; quand le silence

est rétabli, il s'exprime en ces termes:

«Je suis appelé à prendre la parole à l'entrée de cette nouvelle

année d'agitation, dans un moment où la confusion, l'anxiété et

l'incertitude règnent dans le pays. La législature est convoquée;

le peuple attend plutôt qu'il n'espère; la Ligue a recruté des

adhérents, augmenté ses moyens et discipliné ses forces; les

partis politiques épient les chances de se maintenir dans leur

position ou de conquérir celle de leurs adversaires; des

anti-Ligues se forment dans plusieurs comtés. Dans ces

circonstances, il est à propos d'établir le _principe_ autour

duquel se rallie notre association, ce principe que nous avons

tant de fois, mais pas encore assez proclamé; ce principe qui est

l'objet et le but d'efforts et de travaux qui ne cesseront qu'au

jour de son triomphe:--la liberté absolue des échanges,--et, en

ce qui concerne sa réalisation pratique et

actuelle,--l'abrogation immédiate, totale et sans condition[34]

de la _loi-céréale_! (Bruyants applaudissements.) Voilà notre

étoile polaire; voilà le point unique vers lequel nous naviguons,

sans nous préoccuper d'aucune autre considération. Nous n'avons

rien de commun avec les factions politiques; nous n'avons aucun

égard aux démarcations qui séparent les partis de vieille ou de

fraîche date; peu nous importent les inconséquences de tel ou tel

meneur d'une portion de la Chambre des communes.--L'abrogation

totale, immédiate, sans condition des _lois-céréales_, voilà ce

que nous demandons, tout ce que nous demandons.--Nous n'exigeons

pas plus, nous n'accepterons pas moins--de Robert Peel ou de John

Russell,--de lord Melbourne d'un côté, ou de lord Wellington de

l'autre, ou de lord Brougham de tous les côtés. (Rires et

approbation.) Nous sommes en paix avec tous ceux qui

reconnaissent ce principe. Mais nous ferons une guerre éternelle

à ceux qui ne l'accordent pas.--Et précisément parce que c'est un

_principe_, il n'admet, dans nos esprits, aucune _transaction_

quelconque. (Applaudissements.) C'est là notre mot d'ordre. Il y

a une classe dans le pays qui ne cesse de crier: «_Pas de

concessions._» Et nous, nous lui répondons: «_Pas de

transaction._» Si ce mouvement, ainsi qu'on l'a quelquefois

faussement représenté, n'était qu'une pure combinaison

industrielle; s'il avait pour objet de relever telle ou telle

branche de fabrication ou de commerce;--ou bien s'il était

l'effort d'un parti et s'il aspirait à déplacer le pouvoir au

détriment d'une classe et au profit d'une autre classe d'hommes

politiques; ou encore si notre cri: _Liberté d'échanges_, n'était

qu'un de ces cris populaires, mis en avant dans des vues

personnelles ou politiques, comme le cri: _À bas le papisme!_ et

autres semblables, qui ont si souvent égaré la multitude et jeté

la confusion dans le pays, oh! alors, nous pourrions transiger.

Mais nous soutenons un _principe_ à l'égard duquel notre

conviction est faite, et qui est comme la substance de notre

conscience; nous revendiquons pour l'homme un droit antérieur

même à toute civilisation, car s'il est un droit qu'on puisse

appeler naturel, c'est certainement celui qui appartient à tout

homme d'échanger le produit de son honnête travail, contre ce

qu'il juge le plus utile à sa subsistance ou à son bien-être.

(Approbation.) Ce n'est pas là une question qui admette des

degrés, ni qui se puisse arranger par des fractions. Nous

respectons tous les droits; mais nous ne respectons aucun abus.

(Applaudissements.) Nous ne comprenons pas cette doctrine qui

consiste à tolérer un certain degré de vol, d'iniquité ou

d'oppression, au préjudice d'un individu ou de la communauté.

Nous considérons au point de vue du _juste_ et de l'_injuste_ la

propriété, quelle qu'elle soit, réalisée par le travail et

sanctionnée par les lois et les institutions humaines. Nous

proclamons notre profond respect pour la propriété de cette

classe qui est la plus ardente à s'opposer à nos réclamations.

Les domaines du seigneur lui appartiennent, nous ne prétendons

pas y toucher, mettre des limites à leur agglomération et à leur

division. Nous n'intervenons pas dans l'administration de ce qui

lui est acquis par achat ou par héritage. Qu'il en fasse ce qu'il

jugera à propos; il est justiciable de l'opinion s'il viole les

lois des convenances ou de la moralité. Tant qu'il se renferme

dans les limites que lui prescrivent les nécessités des sociétés

humaines, nous respectons tous ses droits. Qu'il proscrive ou

tolère la chasse; qu'il abatte ou conserve ses forêts; qu'il

accorde ou refuse des baux, nous ne nous en mêlons pas. Les

produits de ses domaines sont à lui ou à ceux à qui il les loue.

Mais il y a une chose qui n'est pas à lui, et c'est le travail

d'autrui, c'est l'industrie de ses frères, et leur habileté, et

leur persévérance, et leurs os et leurs muscles, et nous ne lui

reconnaissons pas le droit de diminuer, par des taxes à son

profit, le pain qui est le fruit de leurs travaux et de leurs

sueurs. (Bruyantes acclamations.) Ils sont ses frères, et non pas

ses esclaves. Les bras de l'ouvrier sont sa propriété, et non pas

celle du landlord. Nous réclamons pour nous ce que nous accordons

aux seigneurs, et notre _principe_ exige le même respect, la même

vénération pour la propriété de celui qui n'a au monde que sa

force physique pour se procurer le pain du soir par le travail du

jour, que pour celle de l'héritier du plus vaste domaine dont on

puisse s'enorgueillir dans la Grande-Bretagne.

(Applaudissements.) Dans notre attachement à ce principe, nous

nous opposons à tout empiétement sur la propriété de la classe

industrieuse, de quelque forme qu'on le revête, quel que soit le

but auquel on veuille le faire servir. Notre principe exclut le

_droit fixe_ aussi bien que le _droit graduel_. (Approbation.)

L'un est aussi bien que l'autre une invasion sur les droits du

peuple, car quelle est leur commune tendance? Évidemment d'élever

le prix des aliments, et tout ce qui élève le prix des aliments,

diminue le légitime bien-être des classes laborieuses. Lorsque

nous nous rappelons la condition de ces classes; quand nous

venons à songer que l'ouvrier se lève avant le jour, et qu'il est

déjà bien tard quand il peut goûter quelque repos et manger le

pain de l'anxiété; quand nous nous rappelons par quels fatigants

efforts il obtient dans ce monde sa chétive pitance, et combien

il y a de malheureuses créatures autour de nous dont toute

l'histoire est résumée dans ces tristes vers si populaires:

Travaillons, travaillons, travaillons

Jusqu'à ce que nos yeux soient rouges et obscurcis;

Travaillons, travaillons, travaillons

Jusqu'à ce que le vertige nous monte au cerveau.

[Note 34: _Unconditional_; la Ligue entend par là que l'abolition

des droits d'entrée, sur les grains étrangers, ne doit pas être

subordonnée à des dégrèvements accordés par les autres nations

aux produits anglais.]

«Quand nous sommes témoins d'une telle destinée, nous disons que

le _droit fixe_ ne doit pas prendre même un farthing sur la part

exiguë du pauvre pour augmenter les trésors d'un duc de

Buckingham ou de Richmond. (Applaudissements prolongés.) Bien

plus, il est des cas où le droit fixe aurait plus d'inconvénients

que l'échelle mobile elle-même. On a déjà fait cette objection

contre le droit fixe, et je crois qu'elle a déjà frappé ses

partisans. «Que ferez-vous de votre droit de 10, de 8, de 5 sh.

lorsque le blé s'élèvera, comme cela peut et doit quelquefois

arriver, à un prix de famine, _a famine price_? (Écoutez!

écoutez!) Et l'on a répondu: «Alors, on le suspendra.»--Mais quel

est le pouvoir qui décidera cette suspension, et sur quelle

épreuve? Réalisez dans votre imagination la situation d'un

premier ministre obligé d'observer le pays pour décider si le

temps approche, si le temps est arrivé où le droit fixe sur le

blé sera remis, parce que les aliments ont atteint le prix de

famine! Il faudra qu'il compte dans les journaux combien d'êtres

humains ont été relevés dans nos rues, tombés par défaut de

nourriture. Combien faudra-t-il de cas de _morts par inanition_?

quelle somme de maladies, de typhus, de mortalité sera-t-il

nécessaire de constater pour justifier la remise du droit? Voilà

donc les occupations d'un premier ministre! Il faudra donc qu'il

veille auprès du pays, qu'il compte ses pulsations, comme fait le

médecin d'un régiment quand on flagelle un soldat,--la main sur

son poignet, l'oeil sur la blessure saignante, l'oreille

attentive au bruit du fouet tombant sur les épaules nues, prêt à

s'écrier: Arrêtez; il se meurt! (Acclamations.) Est-ce là le rôle

du premier ministre du gouvernement d'un peuple libre? (Non,

non.)--La pente est glissante quand on quitte le sentier de la

justice. Oubliez la justice, et vous oublierez bientôt la

charité, et l'humanité vous trouvera sourde à ses cris.--Un droit

fixe! Mais c'est toujours la protection sous un autre nom, et la

protection, c'est cela même que la Ligue est résolue de combattre

et d'anéantir à jamais.--Et qu'entend-on protéger? L'agriculture,

dit-on; mais quelle branche d'agriculture? quelle classe de

personnes? Non, non, dépouillée de sophismes, d'énigmes, de

circonlocutions, cette protection, c'est _la protection des

rentes_, et rien de plus. (Approbation.) Protection aux

fermiers!--Et quel fermier s'est jamais enrichi par

elle?--Protection à l'ouvrier des campagnes! Oh! oui! vous l'avez

protégé jusqu'à ce qu'il ait descendu tous les degrés de

l'échelle sociale; jusqu'à ce que ses vêtements aient été

convertis en haillons; sa chaumière en une hutte; jusqu'à ce que

sa femme et ses enfants, faute de vêtements, aient été forcés de

fuir le service divin. Votre protection l'a poursuivi du champ à

la maison de travail, et de la maison de travail à la cour de

justice, et de la cour de justice au cachot, et du cachot à la

tombe. C'est sous la froide pierre qu'il trouvera enfin plus de

protection réelle qu'il n'en obtint jamais de vos lois.

(Acclamations prolongées).....

«Et pourquoi privilégier une classe? Qu'y a-t-il dans la

condition d'un rentier qui lui donne droit à être protégé aux

dépens de la communauté? Pourquoi pas protéger aussi le

philosophe, l'artiste, le poëte? À pareil jour naquit un poëte,

et les Écossais qui m'entendent savent à qui je fais allusion,

car beaucoup de leurs compatriotes sont réunis aujourd'hui pour

célébrer l'anniversaire de Robert Burns. La nature en avait fait

un poëte; la protection aristocratique en fit un employé. Mais la

seule protection qui lui convint, c'est celle qu'il devait à ses

bras vigoureux et à son âme élevée. Le servilisme lui faisait

dire:

Je n'ai pas besoin de me courber si bas,

Car, grâce à Dieu, j'ai la force de labourer;

Et quand cette force viendra à me faire défaut,

Alors, grâce à Dieu, je pourrai mendier.

«Et il se sentait l'indépendance du mendiant, et, en réalité,

elle est plus digne et plus respectable que l'indépendance

pécuniaire de ceux qui l'ont acquise par la rapine et

l'oppression.

..... «Et pourquoi la Ligue transigerait-elle aujourd'hui? Si

elle n'y a pas songé quand elle était faible, comment y

songerait-elle quand elle est forte? Si nous avons repoussé toute

transaction quand nous n'étions qu'un petit nombre, pourquoi

l'accepterions-nous quand nous sommes innombrables? Habitants de

Londres, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas l'idée de

la puissance de la Ligue, et il serait à désirer que vous

envoyassiez dans les comtés du Nord une députation chargée

d'observer la nature de cette puissance, sa progression, son

intensité. (Écoutez! écoutez!) Là, vous verriez les multitudes,

hommes, femmes, enfants, accourir, s'assembler et mettre la main

à cette oeuvre si bien faite pour éveiller les plus intimes

sympathies du coeur humain; les maîtres et les ouvriers porter

leur cordiale contribution; les femmes payer leur tribut, car

elles ont compris qu'il leur appartient de soulager ceux qui

souffrent, et de sympathiser avec les opprimés, et l'enfant même,

respirer comme une atmosphère d'_agitation_ patriotique,

pressentant qu'un jour viendra,--alors que tant de glorieux

dévouements auront assuré le triomphe de la liberté

commerciale,--où il pourra dire avec orgueil:--«Et moi aussi

j'étais, encore enfant, un soldat de la Ligue!» Oh! si vous

pouviez voir l'ardeur qui les anime, vous comprendriez que

l'arrêt de mort du monopole est prononcé; oui, le jour où Londres

prendra le rôle qui lui revient, le jour où la voix des provinces

réveillera l'écho de la métropole, le jour où votre libéralité,

votre enthousiasme, votre ferme résolution, votre foi dans la

vérité égalera la libéralité, l'enthousiasme, la détermination et

la foi de vos frères du Nord, ce jour-là, l'oeuvre sera consommée

et le monopole anéanti. (Acclamations prolongées.) L'idée de

transiger n'entrerait pas dans la tête des chefs de la Ligue,

alors même qu'ils seraient seuls dans la lutte. Rappelez-vous

qu'ils n'étaient que sept quand ils proclamèrent pour la première

fois le principe de l'abrogation immédiate et totale. Ils

persévéreraient encore, quand bien même l'opinion publique

n'aurait pas été éveillée, quand bien même ces vastes meetings

n'auraient pas encouragé leurs efforts, car, lorsqu'une fois un

principe s'empare de l'âme, il est indomptable. C'est ce qui fait

le martyre ou la victoire! Il peut y avoir des victimes, mais il

n'y a pas de défaite.--C'est à cette foi individuelle, à cette

résolution de ne jamais transiger sur un principe, que nous

devons tout ce qu'il y a de grand et de beau sur cette terre.

Sans cette foi, nous n'aurions pas eu la liberté politique, la

réformation, la religion chrétienne. Si la Ligue pouvait fléchir

dans sa marche; si ceux qui la dirigent pouvaient la trahir, eh

bien! qu'importe? ils ne sont que l'avant-garde, la grande armée

leur passerait sur le corps et marcherait toujours jusqu'à la

grande consommation. (Acclamations.)

«Je le répète donc, pas de transactions. On nous défie, on nous

appelle au combat; les seigneurs nous jettent le gant et ils

veulent, disent-ils, abattre la Ligue. (Rires ironiques.) Eh

bien, nous en ferons l'épreuve.--Ce ne sont plus les fiers barons

de Runnêymède. Le temps de la chevalerie est passé; il est passé

pour eux surtout, car il n'y a rien de chevaleresque à se faire

marchand de blé et à fouler le pays pour grossir son lucre.--Mais

où veulent-ils en venir en s'isolant ainsi au milieu de la

communauté? Ils créent la méfiance parmi les fermiers, la haine

et l'insubordination parmi les ouvriers; ils se déclarent en

guerre avec tous les intérêts nationaux; ils rejettent les

Spencer, les Westminster, les Ducie, les Radnor; ils se

dépouillent de ce qui constitue leur force et leur dignité; où

veulent-ils en venir, en se séparant du mouvement social, en

rêvant qu'ils seront toujours assez forts pour écraser leurs

concitoyens? Ils n'ont rien à attendre de cette politique, si ce

n'est ruine et confusion! S'ils y persistent, ils ne tarderont

pas à s'apercevoir qu'ils n'ont d'autre perspective qu'une vie de

dangers et d'appréhensions; ils sentiront la terre trembler sous

leurs pas, comme on dit qu'elle tremblait partout où se posait le

pied du fratricide Caïn. Qu'ils parcourent l'univers; nulle part

ils ne rencontreront la sympathie de l'affection et le sourire de

la bienveillance. Ah! qu'ils se joignent à nous; qu'ils

s'unissent à la nation; c'est là que les attendent le respect, la

richesse, le bonheur; mais s'ils lui déclarent la guerre, la

destruction menace cette caste orgueilleuse.»

L'orateur discute quelques-uns des sophismes sur lesquels s'appuie le

régime restrictif, et en particulier le prétexte tiré de

l'_indépendance nationale_. Il poursuit en ces termes:

«_Être indépendants de l'étranger_, c'est le thème favori de

l'aristocratie. Elle oublie qu'elle emploie le _guano_ à

fertiliser les champs, couvrant ainsi le sol britannique d'une

surface de sol _étranger_ qui pénétrera chaque atome de blé, et

lui imprimera la tache de cette _dépendance_ dont elle se montre

si impatiente. Mais qu'est-il donc ce grand seigneur, cet avocat

de l'indépendance nationale, cet ennemi de toute dépendance

étrangère? Examinons sa vie. Voilà un cuisinier _français_ qui

prépare _le dîner pour le maître_, et un valet _suisse_ qui

apprête le _maître pour le dîner_. (Éclats de rire.) Milady, qui

accepte sa main, est toute resplendissante de perles qu'on ne

trouve jamais dans les huîtres britanniques, et la plume qui

flotte sur sa tête ne fut jamais la queue d'un dindon anglais.

Les viandes de sa table viennent de la Belgique; ses vins, du

Rhin et du Rhône. Il repose sa vue sur des fleurs venues de

l'_Amérique du Sud_, et il gratifie son odorat de la fumée d'une

feuille apportée de l'_Amérique du Nord_. Son cheval favori est

d'origine _arabe_, son petit chien de la race du _Saint-Bernard_.

Sa galerie est riche de tableaux _flamands_ et de statues

_grecques_. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs

_italiens_ vociférant de la musique _allemande_, le tout suivi

d'un ballet _français_. S'élève-t-il aux honneurs judiciaires,

l'hermine qui décore ses épaules n'avait jamais figuré jusque-là,

sur le dos d'une bête britannique. (Éclats de rire.) Son esprit

même est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie

et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome; sa géométrie,

d'Alexandrie; son arithmétique d'Arabie, et sa religion de

Palestine. Dès son berceau, il presse ses dents naissantes sur le

corail de l'océan Indien, et lorsqu'il mourra, le marbre de

Carrare surmontera sa tombe. (Bruyants applaudissements.) Et

voilà l'homme qui dit: Soyons indépendants de l'étranger!

Soumettons le peuple à la taxe; admettons la privation, le

besoin, les angoisses et les étreintes de l'inanition même; mais

soyons indépendants de l'étranger! (Écoutez!) Je ne lui dispute

pas son luxe; ce que je lui reproche c'est le sophisme,

l'hypocrisie, l'iniquité de parler d'indépendance, quant aux

aliments, alors qu'il se soumet à dépendre de l'étranger pour

tous ces objets de jouissance et de faste. Ce que les étrangers

désirent surtout nous vendre, ce que nos compatriotes désirent

surtout acheter, c'est le blé; et il ne lui appartient pas, à

lui, qui n'est de la tête aux pieds que l'oeuvre de l'industrie

étrangère, de s'interposer et de dire: «Vous serez indépendants,

moi seul je me dévoue à porter le poids de la dépendance.» Nous

ne transigeons pas avec de tels adversaires, non, ni même avec la

législature. Nous ne recourrons pas à la législature dans cette

session. (Écoutez! écoutez!) Plus de pétitions. (Approbation.)

Membres de la Chambre des communes, membres de la Chambre des

lords, faites ce qu'il vous plaira et comme il vous plaira,--nous

en appelons _à vos maîtres_. (Tonnerre d'applaudissements qui se

renouvellent à plusieurs reprises.) La Ligue en appelle à vos

commettants, aux créateurs des législateurs; elle leur dit qu'ils

ont mal rempli leur tâche, elle leur enseigne à la mieux remplir

à la première occasion. (Nouveaux applaudissements.) C'est sur ce

terrain que nous transportons la lutte; et nos moyens sont, non

point, comme on l'a dit faussement, la calomnie, l'erreur, la

corruption, mais de persévérants efforts pour faire pénétrer dans

ceux qui possèdent le pouvoir politique, l'intelligence et

l'indépendance qui ennoblissent l'humanité. Remarquons qu'un

notable changement s'est déjà manifesté dans les élections,

depuis que la Ligue a adopté cette nouvelle ligne de conduite.

Tandis que ses adversaires recherchent tous les sales recoins,

toutes les taches de boue qui peuvent se trouver dans le

caractère de l'homme, pour bâtir là-dessus; tandis que les gens

qui exploitent en grand le monopole du sol britannique, vont

chassant au tailleur et au cordonnier et lui disent: «N'avez-vous

pas aussi quelque petit monopole? Soutenez-nous, nous vous

soutiendrons.» Tandis qu'ils gouvernent avec les mauvaises

passions, avec ce qu'il y a de folie et de bassesse dans la

nature humaine, la Ligue s'efforce de mettre en oeuvre les

principes, la vérité; et réveillant, non la partie brutale, mais

la partie divine de l'âme, de réaliser cet esprit d'indépendance

sans lequel ni les institutions, ni les garanties politiques, ni

les droits de suffrage, ne firent et ne feront jamais un peuple

grand et libre. C'est pour cela qu'ils nous appellent des

_étrangers_ et des _intrus_...»

L'orateur établit ici des documents statistiques qui prouvent que la

_mortalité_ et la _criminalité_ ont toujours été en raison directe de

l'élévation du prix des aliments. Il continue ainsi:

«Voilà l'expérience d'un grand nombre d'années résumée en

chiffres. Elle fait connaître les résultats de ce système,

horrible calcul, qui montre l'âme succombant aussi bien que les

corps, les tendances les plus généreuses et les plus naturelles

conduisant au crime, l'amour de la famille transformé en un

irrésistible aiguillon au mal, et la perversité décrétée pour

ainsi dire par acte de la législature. (Écoutez! écoutez!) Oh! je

le déclare à la face du ciel et de la terre, j'aimerais mieux

comparaître à la barre d'Old-Bailey comme prévenu d'un de ces

crimes auxquels poussent fatalement ces lois iniques, que d'être

du nombre de ceux qui profitent de ces lois pour extraire de l'or

des entrailles, du coeur et de la conscience de leurs frères.

(Immenses acclamations, l'auditoire se lève en masse, agitant les

chapeaux et les mouchoirs.)

«Nous dira-t-on qu'il faut attendre une plus longue expérience?

Qu'il faut éprouver encore le tarif de R. Peel ou de nouvelles

formes du monopole? Mais, c'est expérimenter la privation,

l'incertitude, la souffrance, la faim, le crime et la mort. C'est

un vieil axiome médical que les expériences doivent se faire sur

la vile matière. Mais voici des lois qui expérimentent

cruellement sur le corps même d'une grande et malheureuse nation.

(Applaudissements.) Oh! c'en est assez pour réveiller tous les

sentiments de l'âme; hommes, femmes, enfants, levons-nous,

prêchons la croisade contre cette horrible iniquité, et fermons

l'oreille à toute proposition jusqu'à ce qu'elle soit anéantie à

jamais. Habitants de cette métropole, prenez dans nos rangs la

place qui vous convient. Combinons nos efforts, et ne nous

accordons aucun repos jusqu'à ce que nos yeux soient témoins de

ce spectacle si désiré: le géant du _travail libre_ assis sur les

ruines de tous les monopoles. (Applaudissements.) C'est pour cela

que nous _agitons_ d'année en année, et tant qu'il restera un

atome de restriction sur le _statute-book_, tant qu'il restera

une taxe sur la nourriture du peuple, tant qu'il restera une loi

contraire aux droits de l'industrie et du travail; nous ne nous

désisterons jamais de l'_agitation_, jamais! jamais! jamais!

(Applaudissements enthousiastes.) Nous marchons vers la

consommation de cette oeuvre, convaincus que nous réalisons le

bien, non de quelques-uns, mais de tous, même de ceux qui

s'aveuglent sur leurs vrais intérêts, car l'universelle liberté

garantit aussi bien le plus vaste domaine que l'humble travail de

celui qui n'a que ses bras. Nous croyons que la liberté

commerciale développera la liberté morale et intellectuelle,

enseignera à toutes les classes leur mutuelle dépendance, unira

tous les peuples par les liens de fraternité, et réalisera enfin

les espérances du grand poëte qui fut donné, à pareil jour, à

l'Écosse et au monde:

Prions, prions pour qu'arrive bientôt

Comme il doit arriver, ce jour

Où, sur toute la surface du monde,

L'homme sera un frère pour l'homme!»

(Longtemps après que l'honorable orateur a repris son siége, les

acclamations enthousiastes retentissent dans la salle.)

MM. Milner Gibson et le Rév. J. Burnett parlent après M. Fox. La

séance est levée à 11 heures.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 65 / 106 题