avec toutes les marques du respect le plus soumis,--vous avez essayé de
me blesser, quoique je ne me souvienne pas de vous avoir jamais fait
de mal. Vous avez accumulé contre moi des accusations absurdes dans la
réalité, mais graves par la manière dont vous les avez formulées. Votre
envie est de me rebuter, j'ai cru deviner cela: vous n'y pourrez point
réussir, parce que ma patience, c'est mon amour même... Vous m'avez dit
que vous m'aimiez, comme on prononce des paroles de haine; vous m'avez
témoigné un mépris insultant et sans nom; j'écarte tout ce qui n'est
pas votre sympathie pour moi! je ne crois qu'à cette sympathie, et j'y
croirai jusqu'à mon dernier jour, parce qu'il est impossible qu'un
amour comme le mien ne soit pas un aimant qui attire. Frappez, s'il
vous reste encore des coups à me porter. Je souffrirai tout. J'y suis
résolu. Frappez celui qui pourrait se défendre et qui ne le veut pas;
frappez un homme agenouillé, percez un cœur esclave, dont tous les
battements sont à vous. Je suis résigné, j'attends avec confiance. Il y
a en moi une voix qui me crie: Toute une vie de bonheur sera le prix de
ce martyre d'un jour.
Le comte Achille savait débiter ces tirades, vides et vaines comme des
outres gonflées par le vent.
Maxence, après tout, n'était qu'une jeune fille.
Le comte vit ses paupières se baisser lentement. Il se crut assuré de
vaincre.
--Une heure viendra, reprit-il d'un accent plus attendri,--où je serai
jugé d'après mes actes et non point sur les vaines rumeurs d'un monde
toujours hostile, parce qu'il ne cesse jamais d'être jaloux. Une heure
viendra, mademoiselle, où vous connaîtrez ma vie, où vous saurez quel
a été mon dévouement, quelles ont été mes souffrances... Si cette
pauvre femme, que j'ai tant pleurée, pouvait parler...
Il s'arrêta, pâlissant à la conscience de sa propre lâcheté.
Mais il ne recula point; au contraire, il eut le courage d'ajouter, en
se tournant à demi vers le portrait de Béatrice:
--S'il était permis à un galant homme de soulever certains voiles...
--Oh!... fit Maxence indignée,--taisez-vous, monsieur!
--Cela n'est pas permis, continua le comte, dont la voix s'affermit
parce que le plus fort était fait,--je me tais... Mais ce qui n'est pas
permis non plus, c'est de laisser une belle et noble enfant briser sa
vie et tuer son avenir par je ne sais quel vain sophisme de dévouement
et de générosité... Vous m'aimez, Maxence, vous m'aimez malgré vous et
jamais aveu ne m'a touché si profondément que le vôtre... Pourriez-vous
donc m'aimer, si vous me méprisiez?...
--Oui..., murmura Maxence d'une voix faible.
Ce fut comme un gémissement.
--Vous vous trompez vous-même! s'écria M. de Mersanz;--comme toutes
les jeunes filles, vous avez lu de ces livres, prétendues études de
mœurs, qui prennent la vie à rebours et font de l'existence humaine
un extravagant paradoxe... Vous jouez avec le feu, Maxence... Je vois
votre cœur battre au travers de vos dédains mensongers... Je ne vous
comprends pas tout à fait; mais je vous devine, et, sur mon honneur,
fallût-il vous défendre contre vous-même, je serai votre avocat et
votre chevalier.
Je ne sais si Maxence l'écoutait, mais elle dit comme si sa pensée se
fût échappée malgré elle:
--Avant de vous avoir vu, jamais je n'avais songé à mourir...
--Mourir! répéta le comte en attirant jusqu'à ses lèvres la belle main
de la jeune fille.
Peut-être qu'en cet instant il était sincèrement ému, car le
découragement de mademoiselle de Sainte-Croix ne ressemblait point à
ces petits rôles désolés qui composent la comédie des pensionnaires en
mal de roman.
Elle serra sa main d'un spasme faible et court. Ses yeux se
troublèrent. Elle dit:
--Je veux rentrer dans le bal.
En même temps, elle fit un mouvement pour se rapprocher de la porte qui
donnait dans le salon voisin.
Le comte la retint par une étreinte plus vive.
--Tout à l'heure, je le voulais, Maxence, dit-il;--maintenant, il faut
que vous m'écoutiez.
--Je vous en prie, repartit la jeune fille;--ne me retenez pas!
Elle semblait demander grâce.
Et, en vérité, cette langueur qui voilait son regard, ce tremblement
qui accompagnait ses paroles, démentaient énergiquement les froideurs
méprisantes dont naguère elle enveloppait son étrange aveu. L'amour
était là. Le comte Achille, appuyé sur son expérience, interrogeait
ces symptômes et ne pouvait méconnaître la passion combattue mais
victorieuse.
Cette lutte éclairait comme un rayon la suprême beauté de cette enfant.
Achille la contemplait dans son adorable défaillance et sentait courir
dans ses veines ce subtil frisson qui est à la fois de glace et de feu.
L'ivresse où il entrait lui montra le moment propice.
--Non! s'écria-t-il,--rien désormais ne pourra nous séparer.
En même temps, il saisit Maxence toute pâle et voulut la serrer dans
ses bras.
Pendant la dixième partie d'une seconde, elle subit son étreinte et
la rendit peut-être. Un rouge ardent avait remplacé la pâleur de ses
joues. Ses yeux se fermaient. Sa bouche entr'ouverte demandait le
baiser.
Ce fut rapide comme l'éclair.
Elle se roidit tout à coup, et, redressant son corps souple, elle
repoussa le comte Achille avec toute la force d'un homme.
Il était là encore, étourdi et stupéfait à la même place, que déjà
Maxence touchait du pied le seuil.
Elle se tourna vers lui. Un sourire triomphant, mais bien triste, était
autour de ses lèvres. Ses paupières demi-closes laissaient passer une
flamme.
Sa main effleura sa bouche comme pour envoyer un baiser;--puis elle
disparut en disant:
--Jamais!...
XIX
--Entre deux contredanses.--
L'instant d'après, Maxence s'asseyait, tranquille et froide, au côté
de madame la marquise de Sainte-Croix. Celle-ci l'entoura aussitôt de
soins et de caresses.
Les voisins se disaient: «Comme c'est touchant et beau, l'amour d'une
mère!»
Madame la marquise de Sainte-Croix cherchait du regard le comte
Achille; mais celui-ci était devenu invisible. Flavie n'était pas femme
à montrer son anxiété. Elle n'adressa aucune question à Maxence;
seulement, le diable n'y perdait rien. Elle se livrait en silence à une
sorte d'auscultation morale.
Au bout de dix minutes, elle lissa des deux mains les beaux cheveux de
Maxence et déposa un baiser souriant sur son front. Son examen était
achevé. Elle savait ce qu'elle voulait savoir.
--Ne l'invitez pas à danser, dit-elle à M. de Grévy, qui
s'avançait;--elle aura demain une courbature.
Grévy baisa la main de la marquise.
--Voilà une heure, dit-il,--que je rôde autour de votre trésor... Tout
le monde chante victoire: la huitième merveille du monde est trouvée...
--Mademoiselle, s'interrompit-il,--ayez pitié d'un pauvre aveugle, s'il
vous plaît... Plutôt que de vous lorgner, je me mets à vos genoux pour
vous demander la permission de vous regarder un instant...
--Faites, vicomte, faites! repartit en riant la marquise;--j'ai prévenu
Maxence, qui vous connaît déjà pour le plus myope de tous les originaux.
Elle se dirigea vers les deux demoiselles Géran et se prit à leur
parler d'un air parfaitement tranquille.
C'était très-sérieusement que Grévy présentait ses requêtes aux
personnes qu'il voulait voir. Il s'assit auprès de Maxence et se mit
au point comme une lorgnette. Sa figure de franc évaporé prit une
expression d'admiration profonde.
--Mademoiselle..., commença-t-il.
Maxence lui coupa la parole.
--Où est madame la vicomtesse? demanda-t-elle rapidement et à voix
basse.
--Vous connaissez ma femme? s'écria Grévy étourdiment.--Je la croyais
jusqu'au cou dans le parti de la comtesse Béatrice!
Maxence sourit avec amertume. Comme sa mère la regardait en ce moment,
elle prononça d'un ton dégagé quelques paroles insignifiantes qui
semblaient répondre à un compliment.
Puis, baissant la voix de nouveau:
--Monsieur de Grévy, dit-elle, vous avez le cœur bon et loyal;
peut-être est-il possible encore de conjurer un grand malheur... faites
que je puisse entretenir un instant madame la vicomtesse.
Grévy s'inclina et prit congé sur-le-champ.
La marquise le suivit de l'œil tandis qu'il traversait les groupes.
--Maxence nous trahit, dit-elle à Mélite;--quel est son motif? Je
l'ignore... L'heure marche... Il faut jouer notre va-tout sur Césarine.
Philomène et sa sœur échangèrent un regard. La marquise fixait sur
elles son regard demi-fermé.
--Êtes-vous prêtes? demanda-t-elle.
--C'est pour faire le bien..., murmura Philomène.
--Notre chère Césarine, ajouta Mélite,--ne peut décemment habiter sous
le même toit que cette créature.
--Êtes-vous prêtes? répéta la marquise.
Mélite prononça un oui franc et brave. Philomène avait la douce et
vaillante résignation d'un martyr qui marche au combat.
Nous allons bien voir maintenant pourquoi madame de Sainte-Croix
avait introduit à l'hôtel de Mersanz ces deux discrètes personnes.
Leur véritable rôle commence. Il est modeste, mais véritablement
utile.--C'est un simple soldat qui, d'ordinaire, met le feu à la mèche
chargée de faire sauter un bastion.
La mèche, ici, c'était, paraîtrait-il, cette belle petite demoiselle
Césarine.
--Assez dansé, mon cher ange, lui dit mademoiselle Mélite en la
saisissant au passage;--nous n'avons plus aucuns droits sur vous...
--Sauf les droits du cœur..., intercala Philomène.
Césarine, rouge d'animation, essoufflée par la polka qu'elle venait de
finir, essuya la sueur dont les gouttelettes perlées ruisselaient sous
les boucles de ses cheveux blonds. Elle souriait, heureuse et lasse de
tout ce plaisir qui l'entourait comme une enivrante atmosphère.
Il y avait un siége entre mademoiselle Mélite et mademoiselle
Philomène; Césarine s'y laissa tomber en poussant un soupir joyeux.
--Jamais je ne me suis amusée ainsi! dit-elle.
C'était dans le second salon. Les deux demoiselles Géran étaient
entrées en campagne. La marquise les attendait dans l'autre pièce.
--Nous en sommes-nous donné à cœur joie, pauvre belle chérie! reprit
Mélite. C'est plaisir de voir briller ces beaux yeux!...
--Et fleurir ce teint qui semble une rose épanouie! appuya Philomène.
Quelques expressions poétiques émaillaient souvent çà et là les sages
discours de l'aînée des demoiselles Géran. Mélite aussi avait de la
poésie, mais moins, et le peu qu'elle avait tournait à l'épopée.
Césarine éprouvait un certain plaisir à revoir les deux demoiselles
Géran. Le captif, une fois sorti de prison, aime à retrouver son
geôlier. Le bon air du ciel ne semble que plus libre quand on
contemple du dehors le profil du donjon où la chaîne est restée.
Mélite, la terrible Mélite, n'avait plus d'autorité sur Césarine; ses
actions étaient à l'abri du contrôle de la suave Philomène.
Elle le croyait du moins;--aussi ses charmants sourcils se
froncèrent-ils tout à coup avec mutinerie quand, après des caresses
alternées comme les dystiques des bergers de Virgile, Mélite et
Philomène lui dirent presque en même temps:
--Mon enfant, il faut que nous causions raison.
Causer raison! Césarine connaissait ce redouté préambule.
Toute grande demoiselle qu'elle était désormais, elle ne put se
défendre de faire un rapide examen de conscience. Elle sentit deux
baisers qu'on mettait sur son front, l'un à droite, l'autre à gauche,
et deux voix prononcèrent à l'unisson ces paroles:
--Il faut que vous veniez au secours de votre bon père.
La jolie fillette se redressa, étonnée.
Elle regarda Mélite, puis Philomène, qui fixaient sur elle leurs yeux
remplis d'onction.
Elle crut deviner et dit en rougissant:
--Jamais je ne ferai de peine à mon père... On peut être convenable
avec quelqu'un, mes bonnes demoiselles, sans se jeter toute la journée
à son cou... Je sais le respect que je dois à ma belle-mère, et, si je
ne puis l'aimer bien tendrement, du moins...
Elle s'interrompit à ce mot, étonnée de l'expression double et
singulière qui naissait sur le visage de ses anciennes maîtresses.
Mélite atteignait vigoureusement son foulard. Il y avait de
l'indignation sur ses traits majestueux. Avant de se moucher avec un
bruit de clairon, elle répéta:
--Du respect!
Philomène avait dardé ses yeux au plafond. Ce fut en poussant un soupir
prolongé qu'elle dit à son tour:
--Du respect!
Puis, toutes les deux, les lèvres pincées par une intention non
équivoque de mépris:
--Du respect, chère enfant! du respect!
--Et que faut-il donc de plus, bon Dieu? s'écria Césarine.
Les deux demoiselles Géran jouèrent, chacune de son côté, la
stupéfaction.
--Pauvre ange! fit Mélite,--elle ne comprend pas.
--Et comment comprendrait-elle? s'écria Philomène;--ce n'est pas chez
nous qu'on s'instruit sur ces sujets-là.
--Certes, certes, reprit Mélite;--cependant... comme mademoiselle de
Sainte-Croix était sa meilleure amie...
Elles causaient maintenant par-dessus la tête de Césarine, qui était
tout oreilles.
Philomène parut frappée de l'observation de sa sœur.
Elle baissa les yeux et répliqua:
--Notre chère Maxence est la réserve même... Peut-être n'a-t-elle pas
voulu montrer qu'elle avait connaissance de ce secret.
--Mais quel secret? s'écria Césarine, qui était entre ces deux bonnes
femmes comme un petit cheval fougueux, impatienté par les mouches.
--Vous voyez bien! dit Mélite en s'adressant toujours à sa
sœur.--Notre Maxence n'a pas parlé.
--Elle est admirable! ajouta Philomène;--à cet âge-là!...
Cependant, Césarine avait changé de couleur. Un fait lui revenait en
mémoire. Lors de sa dernière conversation avec Maxence,--sur le banc du
cavalier,--dans le jardin de la pension Géran, Maxence allait lui faire
une confidence, lorsque le pas furtif de la petite bonne femme s'était
fait entendre derrière les lilas.
Maxence s'était tue à l'instant où maman Carabosse annonçait sa venue
par son cri joyeux:
--Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!
Césarine s'en souvenait bien, désormais. Sans cette interruption,
Maxence allait lui dire un grand secret,--un secret qui l'intéressait.
Maxence s'était fait prier beaucoup. Cela devait être terrible.
Et Césarine avait maudit maman Carabosse, dont la présence fermait
cette bouche entr'ouverte. Césarine, aussitôt après le départ de la
petite bonne femme, avait redoublé ses supplications. Peine inutile.
Maxence, impitoyable, avait dit:
--A demain.
Le lendemain, Césarine et Maxence s'étaient séparées. Césarine n'avait
pu rien savoir. Elle gardait seulement cette impression, que le secret
devait se rapporter à sa belle-mère, madame la comtesse Béatrice de
Mersanz.
--Vous avez été trop loin pour ne pas achever, mes chères demoiselles,
dit Césarine en prenant son air impérieux;--si Maxence m'a caché une
chose que je devais savoir, vous pouvez suppléer à son silence... Je
vous le demande... Je l'exige de votre maternelle affection.
Les deux sœurs semblèrent hésiter.
--Le cas est embarrassant, murmura Mélite.
--Vaut-il mieux, objecta Philomène,--que la pauvre enfant l'apprenne
par d'autres que nous.
Mélite se recueillit et prit son air solennel.
--Césarine, commença-t-elle,--malgré votre innocence, vous allez
comprendre nos scrupules. La chose est tellement grave, et vous vous
attendez si peu à cette malheureuse révélation, que je cherche en vain
la tournure de phrase à employer pour...
--Dites-moi tout simplement de quoi il s'agit, ma chère demoiselle,
l'interrompit Césarine, pâle et les sourcils froncés.
--Eh bien..., fit la grande Mélite,--eh bien... Mais, je vous en prie,
que ce soit vous, ma sœur Philomène.
--Je ne m'en sens pas la force, ma sœur Mélite.
--J'attends! murmura mademoiselle de Mersanz entre ses dents serrées.
Ce fut Mélite qui prononça enfin le mot:
--Celle que vous appelez votre belle-mère, dit-elle,--n'a pas le droit
de porter le nom de votre père.
Césarine resta bouche béante. Elle était vivement frappée. Les jeunes
personnes qui sortent de la pension Géran ne sont pas sans comprendre
parfaitement une phrase pareille.
Philomène et Mélite la guettaient du coin de l'œil. Voici ce
qu'elles virent:
D'abord, sous le coup même de sa surprise, la prunelle de Césarine
brilla. Elle eut cette joie méchante de l'enfant qui aime _plaies et
bosses_, selon l'expression vulgaire. Il y avait bien réellement en
elle, contre sa belle-mère, un instinct d'éloignement. C'est la loi.
Les deux pédagogues femelles se sentirent l'âme contente.
Mais la réaction se fit bien vite. Notre pauvre Césarine avait bon
cœur. Son front se chargea de tristesse. Le froncement mutin de ses
sourcils tomba. Elle baissa les yeux en murmurant:
--Elle doit bien souffrir!
--Ce n'est pas à vous de la plaindre! dit sèchement Mélite, qui ne
s'attendait pas à cela.
Césarine se redressa, blessée. Ce n'était plus une écolière.
Philomène se hâta de verser sur la plaie sa parole, fade comme une
infusion de guimauve.
--Mon enfant! ma bonne enfant! roucoula-t-elle,--combien ce premier
mouvement vous fait honneur... et aussi à notre établissement... S'il
s'agissait d'une autre femme...
Mélite haussa tout bonnement les épaules, et ouvrit sa boîte d'or d'un
geste méprisant.
Philomène lui fit un signe en poursuivant:
--Il est incontestable, mon trésor chéri, que vous ou moi,--s'il était
possible de supposer que nous tombions si bas,--nous éprouverions de
cruelles souffrances... Il arrive même parfois qu'un reste de sentiment
survit au sein même du vice...
--Songez, mademoiselle, dit Césarine avec hauteur,--que votre blâme
pourrait atteindre mon père.
Mélite massa convulsivement sa prise et dit d'un ton tranchant:
--Cela ne déshonore pas les hommes.
Quand Mélite, premier consul de ce gouvernement, lâchait ainsi quelque
grosse sottise, Philomène tendait le dos.
Philomène pensait:
--La petite est d'un caractère bien difficile!
Elle mit un doigt sur sa bouche en regardant sa sœur.
--Dans le monde, fit-elle précipitamment;--ajoutez dans le monde,
sœur Mélite... Dans le monde, en effet, malheureusement, on donne
à l'autre sexe une latitude funeste... mais, selon nos principes, à
nous... et notre chère Césarine a tous nos principes, Dieu merci, la
présence de cette femme dans la maison de M. le comte de Mersanz...
Mélite l'interrompit pour s'écrier:
--Cela ne fait pas de doute.
Elle entrevoyait une transition excellente, un moyen tout naturel
d'arriver au but. Il ne fallait pas moins que cela pour qu'elle baissât
pavillon publiquement et si vite devant Philomène. Mais, l'arme une
fois trouvée, elle voulut elle-même la manier.
--C'est à ce point de vue, reprit-elle,--que nous devons nous placer
et que nous nous plaçons, par pur dévouement à notre ancienne élève...
à notre fille chérie, pourrais-je dire, puisque nous lui avons tenu
lieu de mère... Ne craignons point de parler clairement. La présence de
cette femme est une honte et un scandale.
Philomène, tirant un long soupir du fond de sa poitrine, répéta:
--Un scandale et une honte.
--Et pourquoi me dites-vous cela? demanda Césarine avec une farouche
défiance.
--Parce que, répliqua Mélite,--nous vous aimons de tout notre cœur.
--Et parce que, ajouta Philomène de son accent le plus
mielleux,--d'autres bouches moins délicates pouvaient vous
l'apprendre... C'est malheureusement le secret de la comédie.
La tête de Césarine s'inclina, tandis qu'elle murmurait:
--Qu'y puis-je faire?
--Vous pouvez tout! répliquèrent les deux sœurs avec une égale
vivacité.
--Prétendriez-vous, fit la jeune fille, dont la droiture ne voyait
qu'une issue à cette situation, et qui, d'un autre côté, suivait les
mauvais conseils de son aversion irraisonnée,--prétendriez-vous que mon
devoir fût de forcer la main à mon père et de le pousser à un mariage
avec cette femme?
Mélite ouvrit la bouche pour protester carrément. Philomène vit le
danger et saisit la parole.
--Ma bonne petite enfant, dit-elle plus onctueuse que jamais,--vous
possédez un discernement bien supérieur à votre âge... Nous sommes
fières, très-fières, d'avoir contribué à développer en vous cette
exquise sûreté du sens moral qui sera votre guide dans toutes les
situations de la vie... Oui, mille fois oui, vous avez parfaitement
jugé la situation...
Mélite regardait sa sœur avec un étonnement plein d'inquiétude.
--Oui, poursuivait cependant Philomène,--vos instincts d'honneur
ne vous trompent point... Dans la plupart des cas, ce serait votre
devoir... à tout le moins votre devoir de chrétienne... mais...
Mélite respira.
--Mais?... répéta Césarine, dont les grands yeux interrogateurs étaient
fixés sur Philomène.
Celle-ci se composa un maintien qui voulait dire: «J'ai pudeur et
scrupule d'achever.»
L'orchestre emplissait les salons de lestes et joyeux accords. La
gaieté du bal avait fini par prendre le dessus, couvrant ou chassant
les menaces,--ou les promesses de drame qui naguère gênaient l'essor du
plaisir. On dansait franchement, on se divertissait pour tout de bon,
et les mille petites intrigues qui se croisent au milieu d'une fête,
écheveau charmant et embrouillé de passions menues comme des fils de
soie, allaient et venaient, sans souci de la récente inquiétude.
Il est, en définitive, des gens qui sont au bal pour se divertir. Les
raffinés dédaignent ce naïf troupeau qui prend victorieusement sa
revanche en laissant aux raffinés tout l'ennui de la fête.
Peut-être que les raffinés continuaient de ressasser la crainte ou
l'espoir de la catastrophe possible;--mais on ne les entendait plus,
tant la jeune voix de la danse chantait de bon cœur.
L'entrevue des deux demoiselles de Géran avec Césarine aurait pu
réveiller la préoccupation générale; mais elle passait inaperçue.
Maxence et madame de Sainte-Croix la suivaient seules de loin: Maxence,
d'un œil triste et froid, la marquise avec une ardeur contenue qui
faisait parfois poindre une plaque de vermillon parmi la pâleur de ses
joues.
Nous avons parlé de la ferveur du bal, parce qu'il nous faut bien
dire que cette voix grossissante du plaisir donnait de nombreuses
distractions à notre jolie Césarine. Mon Dieu, oui, les jeunes filles
sont ainsi, et nul ne peut se flatter d'être vrai, s'il ne tient compte
des plus petites choses. Au milieu de ces graves questions soulevées,
Césarine écoutait la polka gaillarde et suivait d'un regard envieux les
couples qui passaient devant elle.
Les révélations qu'on venait de lui faire la tiraillaient dans un sens,
le plaisir l'attirait de l'autre. Ses puérils désirs de vengeance
contre sa belle-mère allaient en même temps s'éteignant. Elle ne
pouvait haïr désormais celle qu'on lui disait être si bas tombée. Bien
plus, elle était sur le point de la plaindre.
Mais vous allez comprendre cela, gentilles demoiselles qui n'avez
pas encore oublié les effervescences, les ivresses et les serrements
de cœur du premier bal,--du bal qui suivit la sortie de pension.
Vous allez vous rappeler quelle affaire c'était qu'une polka promise
ou qu'une contredanse manquée. Vous allez convenir avec moi que ces
sérieux intérêts peuvent primer tout le reste.
Vous aviez un carnet--un bijou--pour inscrire ces contrats mignons,
assurant pour un quart d'heure votre blanche main aux cavaliers qui
avaient eu le bon goût de vous inviter à l'avance. Sur ce carnet, que
de noms alignés! Vous étiez... vous êtes si jolie!
Césarine avait un carnet. Ce carnet était riche en noms inscrits;
car le premier pas de mademoiselle de Mersanz dans la vie mondaine
ressemblait à une ovation.
Mais je m'adresse encore à vous, mesdemoiselles: dans cette liste,
n'est-ce pas qu'il y a toujours bon nombre de noms indifférents?
Et toujours aussi un nom,--quelquefois deux, car le cœur ne sait pas
encore,--un nom pour le moins qui vaut tous les autres, à lui tout seul.
Dès le commencement de la soirée, Vital, tout de noir habillé, avait
demandé une contredanse à Césarine. C'était déjà bien tard. Césarine
n'avait pu accorder que la huitième. Les sept premières lui avaient
paru durer longtemps, même celles qu'elle avait dansées avec Léon
Rodelet, le second soupirant du temps de la pension.
C'était hier, ce temps; mais, bon Dieu! que c'était loin!
Tout en écoutant, avec une émotion mêlée d'impatience, les harangues
jumelles de mademoiselle Mélite et de mademoiselle Philomène, Césarine
faisait tourner entre ses doigts déliés le bijou de nacre et d'or qui
renfermait le bilan de ses obligations de la soirée: polkas, valses et
quadrilles.