--Tout ce que je vous dis vous étonne, reprit Maxence avec ce sourire

étrangement découragé qui faisait sa physionomie si différente de celle

des autres jeunes filles;--je n'ai point voulu vous faire du mal...

Je ne crois pas que vous ayez l'âme méchante... et, pourtant, j'ai

bien fait tout ce que j'ai pu pour ne pas vous aimer, car vous portez

malheur!

Ces choses étaient si bizarres, si contradictoires et si absolument

inattendues, que le comte Achille se réveilla par l'excès même de sa

surprise. Il était homme du monde après tout, et ce trouble, éprouvé

par lui naguère en face d'une toute jeune fille, ne pouvait être qu'une

crise passagère.

Sans connaître madame la marquise de Sainte-Croix comme nous pouvons

la connaître, il la savait habile incomparablement. Il l'avait aimée

autrefois. Il l'avait quittée; disons plus: il s'était enfui par la

peur qu'il avait d'elle.

Madame la marquise avait eu bien raison quand elle avait dit, pour

exprimer combien elle comptait sur la nouvelle passion du comte: _Il

l'aime au point de s'être adressé à moi_.

Ceci était énorme, en effet. On peut mesurer exactement le désir à la

hauteur de la barrière franchie. Évidemment, le comte aimait assez

pour faire toutes les folies du monde, mais à la condition qu'un ne

touchât point au bandeau qu'il avait sur les yeux.

Ici, Maxence, à supposer qu'elle fût complice de sa mère, jouait un jeu

assurément inexplicable.

Si elle n'était pas complice de sa mère, pourquoi sa présence à l'hôtel?

Achille eut l'idée qu'il devait avoir. Il se dit:

--Ceci est une comédie dont je n'ai point l'intrigue, une charade dont

le mot m'échappe.

Il y eut comme un froid qui traversa les fougues de son caprice.

Mais Maxence se taisait maintenant et rêvait. Au bout de ses

longs cils, une larme brillait. Achille ne l'avait jamais vue si

splendidement belle.

--Je vois, mademoiselle, dit-il en essayant un ton indifférent,--qu'on

m'a noirci dans votre esprit.

--Oh! non, répondit-elle;--tous ceux qui me parlent de vous ont intérêt

à entretenir les sentiments que j'ai pour vous.

Ceci devenait inexplicable. Achille jeta de côté son pauvre arsenal

diplomatique et dit tout uniment:

--J'avoue, mademoiselle, que je ne vous comprends pas. Notre entretien

prend une tournure tellement imprévue, que je vous prie en grâce de

vous expliquer clairement.

--Clairement! répéta-t-elle avec une sorte d'amertume:--il n'y a rien

de clair en moi, ni autour de moi... rien, sinon que je vous aime et

que je suis condamnée.

C'était la troisième ou quatrième fois qu'elle mettait en avant son

amour, sans retenue aucune et appelant bravement les choses par leur

nom.

Le résultat ordinaire avait lieu: devant cet amour, exprimé avec une

franchise inusitée, Achille ne parlait plus du sien.

Il n'y a pas une femme au monde qui n'ait l'instinct de cette loi. Il

n'y a pas une femme qui ne sache qu'en matière d'amour, la défense est

l'attaque. La pudeur est une valeur qui a acheté le nom de vertu comme

les gros commerçants payent la noblesse qui rend leurs vieux jours plus

grotesques.

--Il est pourtant une femme, reprit Maxence suivant un ordre d'idées

dont le lien échappait au comte,--une femme qui pourrait parler

clairement... mais je n'ai jamais osé l'interroger.

--Quelle femme? demanda M. de Mersanz.

Au lieu de répondre, Maxence passa la main sur son front.

Puis, d'une voix changée, elle se prit à réciter ces vers:

A son insu l'acide mord,

A son insu la fange tache,

Et le vil poignard qui se cache

A son insu donne la mort...

Achille ouvrit à ce coup de grands yeux. La pensée lui vint qu'elle

était folle.

Cela pouvait se lire sur son visage, paraissait-il; car Maxence

poursuivit avec lenteur:

--Non... non! je n'ai pas perdu la raison... Avant de vous aimer, il

y avait des années que je vous connaissais... vous et cette pauvre

morte...

Son doigt montrait le portrait de la première comtesse.

Achille, désormais, se taisait. Maxence reprit sans qu'on l'interrogeât:

--Il faut bien que vous sachiez mon histoire... J'ai connu ma mère

loin d'ici, à la campagne. Auparavant, j'étais à Paris... du moins, je

crois que c'était Paris... Mes souvenirs sont fort incertains à cause

d'une maladie que je fis dans ce temps-là et qui dura deux ans. Je fus

comme morte. J'avais tout oublié,--sauf cette mystérieuse et terrible

aventure qui mit votre femme dans le tombeau...

--Mais quelle aventure? s'écria le comte avec un commencement de colère.

--L'ignorez-vous? demanda Maxence;--oui... je crois qu'on disait

cela... vous ne saviez pas... Pourquoi ce souvenir a-t-il survécu à

tous ceux de mon enfance?... Pourquoi votre nom était-il resté en moi

qui avais oublié tous les autres noms?... C'est qu'il était écrit que

je vous aimerais... et que je mourrais par vous...

--Sur mon honneur, mademoiselle, fit le comte en se levant à demi,--je

ne vois pas du tout où peut aboutir ce colloque fantastique.

--Restez! prononça la jeune fille sévèrement;--si vous ne le savez pas,

je me charge de vous l'apprendre!

Achille se rassit, dominé par le regard qu'elle lui jeta.

--Tout ce qui, dans mes souvenirs, se rapporte à vous, reprit-elle

comme si nulle interruption ne fût venue à la traverse de son

récit,--date de l'époque qui précéda ma maladie. Je devais être dans

une maison très-pauvre, et mêlée à des enfants indigents... c'est du

moins la vague impression qui m'est restée... Il y avait une femme

qui avait soin de moi... Il me semble parfois, tant ma mémoire est

malade et confuse, que j'ai revu cette femme et que je ne l'ai point

reconnue... c'était elle qui racontait l'histoire de la belle comtesse

de Mersanz, assassinée lentement, cruellement,--horriblement, monsieur

le comte,--à l'aide d'un poison qui ne laisse point de trace: la

jalousie...

--Aurait-on osé m'accuser?...

Maxence secoua sa belle tête, sur laquelle ondulèrent ensemble les

perles de sa parure et les masses brillantes de ses cheveux.

--Je me représentais cela, continua-t-elle,--tout enfant que j'étais...

Je dédaignais les contes dont on amuse le premier âge: je ne voulais

que cette histoire... Combien de fois ne l'ai-je pas vue toute blanche

dans son lit, tandis que le prétendu fantôme parlait au nom de sa mère

décédée et lui disait: «Ton mari ne t'aime plus... ton mari en aime une

autre...»

La main d'Achille se crispa sur son front.

Lui aussi avait un souvenir.

Le lendemain de la mort de sa femme, la concierge de la maison était

venue à lui. Entre les révélations de cette femme et les paroles de

Maxence, il y avait une analogie menaçante.

Mais le comte Achille était de ceux qui disent: «Le passé est un mort

qu'il faut enterrer.»

--Je n'ai jamais ajouté foi à ces extravagances! murmura-t-il.

--On vous l'avait donc dit! fit Maxence en détournant ses yeux de

lui:--ce dut être une mort digne de pitié... et votre sommeil ne peut

être tranquille.

Dans ces paroles, prononcées d'un ton plus bas et presque mystérieux,

le comte crut trouver la clef de toute cette énigme.

On n'avait pas fait fond sur ses promesses. On voulait le retenir par

l'effroi.

La main de madame de Sainte-Croix était là.

Sur ce terrain, le comte Achille se retrouvait lui-même.

--Mademoiselle, demanda-t-il d'un ton leste et délibéré,--avons-nous

dit assez de folies?... Vous plaît-il que nous rentrions dans le bal?

--Non, repartit simplement Maxence;--quand nous rentrerons dans le bal,

vous me connaîtrez tout entière et vous saurez pourquoi jamais je ne

puis être à vous.

XVIII

--Tête-à-tête.--

Pour le comte Achille de Mersanz, la question n'était réellement pas de

savoir à cette heure si la belle Maxence serait ou ne serait pas à lui.

L'aventure avait pris un pli si extraordinaire, que ses pensées d'amour

faisaient trêve bel et bien.

Les dernières paroles de Maxence lui prouvaient qu'il s'était trompé en

supposant que sa conduite était l'œuvre de madame de Sainte-Croix,

qui voulait à tout prix assurer le mariage.

Maxence, en effet, repoussait ce dénoûment.

L'énigme devenait de plus en plus obscure, c'était tout ce qu'y voyait

le comte Achille.

Maxence, elle, conservait son calme mélancolique. Après avoir refusé de

rentrer dans le bal, elle avait gardé un instant le silence, comme si

elle eût voulu se recueillir.

Elle semblait parler pour elle-même et ne s'inquiétait point si Achille

l'écoutait.

--Quand je m'éveillai de cette longue fièvre, dit-elle, j'avais six

ans. J'étais dans une maison de campagne auprès de Blois. Ma mère

venait m'y voir une fois par an.

»Je l'appelle ma mère, parce qu'elle me dit: «Tu es ma fille.»

»Je n'ai jamais aimé que vous et la comtesse Béatrice, votre femme.

»J'aurais aimé l'autre aussi,--la morte.--D'où vient cela?

»Tout à l'heure, pendant que la valse nous entraînait tous deux,

sentiez-vous battre mon cœur? Pour être à vous un instant,

je donnerais toutes les heures de ma vie. C'est votre fille

Césarine--pauvre enfant imprudente, vaine, orgueilleuse et bonne--qui a

fait naître en moi l'idée d'être votre femme. C'est elle, du moins, qui

a formulé ce rêve, un jour que nous étions seules à causer.

»La causerie est comme ces substances inflammables, qu'il ne faudrait

point laisser entre les mains des enfants.

»Césarine est un cœur loyal, mais capable de mal faire, veillez sur

elle...

»Je n'ai jamais eu pour ma mère qu'un sentiment: la soumission. Je vais

lui désobéir aujourd'hui pour la première fois. Ce n'était pas par

crainte que je faisais ses volontés. Celles qui aiment leur mère et

Dieu doivent avoir le paradis sur la terre...

Sa voix tombait peu à peu et s'adoucissait comme un chant. Il y avait

quelque chose de profond et à la fois d'enfantin dans les inflexions

pénétrantes de sa parole. Ses deux mains délicates et charmantes

étaient jointes sur l'étoffe légère de sa robe.

Depuis quelques instants, le courant des pensées du comte Achille

avait changé. Un autre que lui aurait senti bien plus violemment le

choc qu'il venait de subir; étant donnée l'égalité dans le choc, un

autre encore en eût gardé bien plus fidèlement l'empreinte. C'était une

nature réfractaire et fugace. Les impressions s'émoussaient contre sa

mollesse, comme un coup de massue s'amortirait sur un matelas. Voyez

quelle trace reste de la balle dirigée contre un coussin rempli de

duvet: néant.

La vie qu'il avait menée, ses habitudes, ses mœurs,

perfectionnaient sans cesse sa vocation matérialiste. Il avait, par

instinct et par choix, cette philosophie du sommeil, qui oppose aux

traverses de la vie une sorte de chloroforme moral.

Il écartait d'une main poltronne tout ce qui était remords ou scrupule.

Il voulait ses roses sans épines. Quand un fantôme se dressait devant

lui, il fermait les yeux.

Ses regards étaient maintenant sur Maxence, dont les paupières baissées

ne veillaient plus. A son insu, le charme recommençait d'opérer. Cette

glace, qui tout à l'heure était tombée sur son ardente fantaisie, se

fondait.

Il écoutait, oublieux déjà des épouvantes réveillées, oublieux de la

tragédie de la veille et du drame du lendemain.

Ses yeux clos ne voyaient plus ces deux deuils qui étaient à sa droite

et à sa gauche: la femme morte, la femme qui allait mourir.

Ce n'étaient pas des paroles qu'il écoutait, c'était la ravissante

musique d'une voix d'enchanteresse, dont les accents allaient

réveillant au fond de son être les élans de son caprice engourdi.

Immobile toujours et comme affaissée sous le fardeau de sa rêverie,

Maxence offrait le plus délicieux tableau que pût saisir la main

d'un peintre. Son front fier se penchait, tout chargé de paresseuse

tristesse. Les admirables boucles de ses cheveux tombaient en molles

spirales le long de ses joues,--et parmi leurs anneaux, on voyait

sourdre de subtils rayons qui satinaient le frais duvet de ses joues.

Ses yeux s'ombraient profondément, tandis que son front, éclairé à

demi, avait comme une auréole, et que sa belle bouche sérieuse montrait

en lumière le mat corail de ses lèvres.

Ce n'est rien faire que d'esquisser des lignes ou des contours,

que de marquer des clairs ou des ombres. C'est de la sculpture

froide, ornement des pâles galeries ou des tombeaux silencieux. On

demande davantage à la plume qui se vante d'être même au-dessus du

pinceau.--Mais la plume, comme le ciseau et comme le pinceau, est

impuissante à rendre ces mystérieux rayonnements que la main prodigue

de Dieu jeta autour de la beauté.

De telle sorte que ces perfections vivantes semblent nager dans une

atmosphère qui leur est propre et s'éclairer d'une lumière choisie, qui

est le pur reflet de leur beauté même.

Vous vous souvenez bien de celle qui parut à vos yeux comme un céleste

éblouissement? vous vous souvenez du poëme que chantait son sourire?

Elle était unique en ce monde, n'est-ce pas? Elle avait tout ce dont

Dieu est avare. Elle était l'étincelle divine, faite exprès pour

allumer le foyer de votre âme. Son regard vous anéantissait ou vous

créait une vie nouvelle. Sa voix, sa douce voix, vous faisait vibrer

comme une lyre.

Que de jeunesse et que de parfums! Comme la brise jouait heureusement

dans cette chevelure!--Que de beauté, soit qu'elle allât, souriante et

folle, par les sentiers mouillés, sous les grands arbres, au matin,

quand les feuilles gardent dans leur creux des perles de rosée,--soit

qu'elle se couchât à demi, fatiguée et pensive, dans le pré ras, tout

blanc de pâquerettes...

Que de chère gaieté! que d'enivrantes tristesses! Vous vous en souvenez!

Maxence était celle-là. Maxence était un de ces riches diamants dont

toutes les faces scintillent.

On dirait que la main de Dieu les laisse échapper, ces perles sans prix

et qu'elles roulent ensuite au hasard d'une incompréhensible destinée.

Elles sont rares, et pourtant il y en a qui se perdent sans avoir

profité à aucun,--comme ces trésors et ces parures qui dorment au fond

de l'insondable mer...

Le comte Achille contemplait Maxence. Ses yeux s'animaient en la

regardant. Son esprit, revenu à sa pente naturelle, cherchait déjà un

moyen de vaincre.

--J'ai peu de bons souvenirs derrière moi, poursuivait la jeune

fille;--les années de mon enfance furent tristes. Quand j'eus huit ans,

on me mit en pension à Blois. J'apprenais mal; mais j'étais très-belle.

Mes compagnes étaient jalouses de moi et se vengeaient en me disant que

j'étais idiote.

»Je n'ai eu mon intelligence qu'à l'âge de quatorze ans. Ma mère

me prit un instant chez elle à Paris. Il y avait là des gens qui

m'accablèrent de flatteries. Je fus fière de ma beauté, pour la

première fois.

»Je me rappelle ceci: je demandais un jour à ma mère où j'étais avant

ma grande maladie. Elle ne me répondit pas tout de suite. Ma mère est

la femme la plus adroite et la plus habile que je connaisse. Elle fit

en sorte d'abord de savoir au juste l'état de mes souvenirs. Cela fut

aisé: j'étais sans défiance. Quand elle m'eut suffisamment sondée, elle

me répondit:

»--Voilà un singulier phénomène, et je le soumettrai au docteur. Cette

maladie a coupé ton existence en deux, puisque tu ne te souviens point

de moi. Je ne t'ai jamais quittée.

»Ma mémoire confuse ne pouvait repousser ce mensonge par des faits.

Mais le brouillard n'est pas la nuit. J'avais parfaite conscience que

cette assertion était un mensonge.

--Depuis lors, je n'ai jamais plus interrogé ma mère. On me mit à la

pension Géran,--et l'on me dit de me lier avec mademoiselle Césarine de

Mersanz, votre fille...

»Cela vous fait tressaillir, monsieur le comte, s'interrompit ici

Maxence, qui releva sur lui ses yeux tout à coup souriants et pleins

d'une espiègle raillerie;--vous n'avez jamais songé à tout l'attrait

qu'ont vos huit cent mille livres de rente.

Achille rougit et se mordit la lèvre.

--Sur ma conscience! poursuivit Maxence déjà redevenue sérieuse,--je ne

sais pas comment il se fait que je vous aime... Toute jeune que je suis

et bien pauvre, je me crois au-dessus de vous.

Cela n'était pas fait pour dérider M. de Mersanz, qui salua en tâchant

de prendre à son tour un air ironique.

La jeune fille le regarda un instant en silence.

--Vous vîntes seul, la première fois, au parloir, poursuivit-elle;--le

nom de famille de Césarine m'avait déjà rappelé la fatale et

mystérieuse histoire qui était tout le souvenir de mes premières

années... J'avais interrogé Césarine avidement et souvent; je ne sais

pourquoi je possédais sur elle un singulier empire: elle m'avait aimée

tout de suite... Césarine me raconta volontiers ce qu'elle savait de

la mort de sa mère... Elle me dit qu'elle avait une marâtre: une toute

jeune femme, belle, douce et bonne.

»Je fus prise tout de suite d'un désir passionné de la voir et de vous

voir.

»Bien des fois, je m'étonnai de la violence avec laquelle je détestais

votre femme.

»Vous vîntes.--Je compris. Jamais mon cœur n'avait battu. Quand vous

vous éloignâtes, il me sembla que je restais toute seule. Je compris

pourquoi je haïssais votre femme.

»Césarine me disait, la pauvre chère enfant:

»--Comment trouves-tu mon père? N'est-ce pas que mon père est bien

beau? n'est-ce pas que mon père est tout jeune?

»J'attendais désormais avec une impatience pleine de fièvre la venue de

la comtesse... Sa vue me mit au désespoir. Je n'avais rien rencontré

jamais de si parfait. Je crus comprendre pour la première fois ce que

c'était que la beauté, la grâce et le charme d'une femme. Se peut-il

qu'on ait aimé Béatrice de Mersanz et qu'on ne l'aime plus?...

Maxence prononça ces dernières paroles, les yeux fixés sur ceux

d'Achille.

Achille eut un sourire contraint et murmura:

--Je n'ai jamais aimé qu'une fois dans toute la belle et grande

acception de ce mot, mademoiselle.

--Et cet amour a été pour moi, n'est-ce pas? prononça Maxence avec

amertume.

Son regard se tourna successivement vers les deux portraits. Elle pensa

tout haut:

--Qu'y a-t-il donc dans le cœur des hommes?

--Tout à l'heure, Maxence, reprit Achille, dont les yeux ardents

l'enveloppaient de la tête aux pieds,--je vais vous dire ce qu'il y a

dans mon cœur.

Maxence avait suivi le regard d'Achille, qui glissait sur ses épaules

demi-nues. Elle dit:

--J'ai froid!

Et, tout émue, elle montra une écharpe qui était sur l'ottomane.

L'écharpe appartenait à Béatrice. Le comte, empressé, la lui offrit.

Maxence la noua autour de son cou.

--C'est tout ce que je lui prendrai, fit-elle.

Sa main levée imposa silence au comte, qui allait répliquer.

Elle reprit:

--Je m'habituai à l'idée que cette femme était mon ennemie,

c'est-à-dire l'obstacle élevé entre moi et vous...

--N'est-ce pas la vérité? s'écria le comte.

--Ce n'est pas la vérité, répondit froidement Maxence. Je vous

dirai le vrai nom de la barrière qui nous sépare... Je fus lâche et

méprisable à mes propres yeux... J'enseignai la défiance à cette

pauvre Césarine... je travestis les actions de la comtesse... je la

calomniai...

Achille voulut prendre ses mains.

--Laissez, dit-elle;--j'aurai bientôt achevé: ne m'interrompez plus...

Il y a quelques jours, j'ai eu comme une vision... Une pauvre femme que

je voyais chaque matin et chaque soir, m'est apparue tout à coup sous

un aspect nouveau... Pendant un instant, ma mémoire morte a fait effort

pour renaître...

Et, changeant de ton soudain:

--Je mourrai jeune, monsieur le comte... je mourrai toute jeune.

--Puis-je enfin parler? demanda celui-ci d'un ton qu'il voulait faire

enjoué.

Maxence glissa un regard effrayé vers le portrait de Béatrice.

Elle eut un frisson et murmura!

... Et le vil poignard qui se cache,

A son insu donne la mort...

--Puis-je parler? répéta le comte.

--Pas encore... Ce soir, quand nous sommes arrivées, elle était

seule... Son mari la délaissait... sa fille, qu'elle aime tant,

s'éloignait d'elle... A un moment où personne ne faisait attention à

moi, je me suis approchée...

--Et vous lui avez parlé? fit Achille avec un dépit effrayé.

--Écoutez bien ceci, monsieur le comte, répartit Maxence;--on a voulu

tuer mon cœur, mais il vivra autant que moi!... Je ne veux pas être

le poison qui mord ni le stylet caché dans la manche de l'assassin...

Je ne veux pas! entendez-vous!

Elle se redressait, belle et grande comme une reine. Toute la vaillance

d'une âme héroïque était dans sa pose. Ses yeux brûlaient. Une tempête

intérieure soulevait son sein.

Achille comprenait-il? Achille admirait.

--Je ne veux pas! répéta-t-elle encore;--vivre est-il donc si bon?

se guérit-on de l'infamie?... Elle songeait, votre femme, elle

pleurait... Oh! c'est que, moi, je n'aurais pas pleuré! Remerciez-moi!

vous m'auriez trompée comme les autres et c'eût été votre dernière

lâcheté!... Je me suis mise à genoux devant elle... C'était de

l'épouvante et de l'horreur que je lisais dans son regard... Elle

savait déjà qu'on m'avait choisie pour lui porter le coup de la mort...

J'ai baisé sa pauvre main tremblante, et j'ai dit:

»--Madame, je vous le jure, ce n'est pas vous que tout ceci tuera!

Maxence ne parla plus. Achille était de ceux que la résistance

échauffe. Bourreau de deux anges, il eût assurément rampé devant un

de ces délicieux démons qui prennent leur rôle de femme au rebours et

domptent leur mari comme un écuyer hardi réduit un étalon.

Ce qui avait perdu la première comtesse de Mersanz, ce qui allait

perdre Béatrice, c'était leur pareille et inaltérable douceur. Il

fallait des verges pour mener ce gentilhomme. Les femmes russes aiment,

dit-on, être battues; le comte Achille avait la vocation de ces dames.

Il s'ennuyait quand l'aiguillon n'entrait pas dans sa chair.

Ceci n'est point une exception. Les amoureux de la cravache abondent.

Quand une femme n'est ni belle, ni spirituelle, ni honnête, elle peut

encore faire des passions parmi nos raffinés, si elle apprend à manier

le gourdin.

Le symptôme de cette perversité de goût qui va gagnant nos mœurs,

c'est la joie naïve de tous nos bêtas du boulevard, quand ils voient

un cigare souiller de jolies lèvres roses. J'ai connu plusieurs dames

aimées pour leurs moustaches.

Achille était piqué au jeu. Cette conquête, dont la facilité l'avait

jeté d'abord dans une sorte de désarroi, devenait de plus en plus

problématique. La citadelle refermait ses portes entr'ouvertes, et

l'ennemi, qui avait fait mine de se rendre, plantait maintenant son

drapeau provoquant au plus haut des remparts.

Et cette proie, qui fuyait après s'être tenue à portée de sa main,

jamais il n'en avait calculé si bien tout le prix. Maxence venait de

déployer, sans le savoir, tout un arsenal de séduction; Maxence était

belle à rendre fou le plus glacé de tous les quakers.

N'oublions pas, d'ailleurs, qu'avant cette entrevue décisive, la

passion du comte était déjà très-haut montée. Nous avons dit en toute

sincérité qu'Achille de Mersanz n'était point un méchant homme;

nous avons dit aussi qu'il gardait à Béatrice une affection presque

fraternelle.

Eh bien, pour satisfaire son désir aveugle, Achille de Mersanz était

déjà déterminé, avant de mettre le pied dans cette chambre, à briser

le cœur de Béatrice en trahissant une promesse sacrée. Il avait eu,

quelques heures auparavant, à la vue de sa femme, un de ces retours

fainéants auxquels sont sujets les gens de sa sorte. Il avait proposé

le mariage immédiat comme un abri où réfugier sa défaillance morale.

Nous ne prétendons point qu'il fût de mauvaise foi au moment précis où

cette offre était faite. Mais le moment était passé; le comte Achille

ne s'en souvenait plus.

Un autre moment était venu: celui de la fantaisie arrivée à son comble.

Les caprices de ces messieurs peuvent être passions pendant un temps.

Achille était captif et subjugué. Rien en lui ne résistait plus. Il

était désormais capable de tout pour arriver à son but,--de tout, sauf

peut-être d'un acte de vigueur.

Dans le mal comme dans le bien, la force lui manquait.

Pendant plus d'une minute, il resta comme en extase devant la

miraculeuse beauté de cette fille qui venait de lui faire ces deux

déclarations contradictoires: «Je vous aime et jamais je ne vous

appartiendrai.»

Il se recueillait. Il choisissait son point d'attaque. Il pensait:

«Faut-il tant d'artillerie pour donner l'assaut à un cœur de seize

ans!

La fabrique de mariages, Vol. 4 · 第 6 / 8 段