double sermon qui la tenait prisonnière, Césarine ouvrit son carnet.
Ses yeux tombèrent sur la première page. Elle vit le nom de Vital,
écrit en regard de la huitième contredanse.
MM. les lieutenants de la ligne ont tant d'autres mérites d'un ordre
très-supérieur, que nous pouvons bien faire cet aveu: ils ne portent
pas tous l'habit noir avec une parfaite élégance. L'uniforme communique
au torse, et surtout au cou, une raideur martiale qui ne va point à
notre frac léger, et qui est beaucoup trop héroïque pour la paisible
cravate blanche.
Nous croirions avoir bien mérité de l'armée, si cette humble
observation pouvait diminuer le fâcheux attrait que nos jeunes
officiers ont pour le déguisement bourgeois.
Mais ce bon lieutenant Vital était si dépourvu de toute prétention,
si naturel dans ses allures et si franchement beau depuis la tête
jusqu'aux pieds, qu'en vérité, peu lui importait le costume. C'était,
dans toute la rigueur du terme, un de ces hommes qui ne peuvent pas
être ridicules.
Césarine l'avait revu ce soir tel que ses souvenirs le lui montraient
bien souvent. Elle ne savait pas s'il portait l'habit noir ou
l'uniforme. Elle avait retrouvé son loyal et beau sourire; son émotion
d'autrefois était revenue, mais décuplée.
Vital n'était plus à l'âge où la timidité est un charme. Il était
très-timide pourtant, et sa timidité restait pleine de grâces.
Je ne sais trop que dire, sinon que c'était une belle âme,
magnifiquement accompagnée par les dons physiques les plus prodigues
que Dieu puisse accorder à une créature humaine.
Césarine, au son de sa voix sympathique et grave, avait senti battre
son cœur.
J'ignore si Césarine eut honte de ce mouvement et si les sarcasmes
de Maxence, à l'endroit des lieutenants d'infanterie, lui revinrent
en mémoire. Le fait certain, c'est qu'elle s'étonna des mystérieuses
émotions qui se succédaient en elle. La huitième contredanse lui sembla
bien longue à venir. A mesure que le temps avançait, il s'opérait
en elle un travail si bizarre, qu'elle repoussait sa propre pensée
comme une fantasmagorie.--Elle, Césarine, la fille unique du comte de
Mersanz, la filleule et la nièce du maréchal et prince de L***; elle,
Césarine, la fillette orgueilleuse qui avait une tendance notoire aux
fiertés de pensionnaire, aux dédains irréfléchis, se sentait domptée
d'avance. Cet homme qui allait venir tenait assurément un des rangs les
plus humbles de la hiérarchie sociale. Césarine le voyait grand comme
un maître.
Oh! non, elle n'avait pas honte;--mais, parfois, elle avait frayeur...
--Ma sœur, dit Philomène après avoir hésité un instant,--je ne
trouve point de paroles pour me faire comprendre de cette chère
enfant... Remplacez-moi: vous lui expliquerez cela bien plus clairement.
La prochaine contredanse était la huitième. Césarine songeait au moyen
de s'esquiver. Elle regardait à toutes les portes, cherchant le noble
et beau visage de Vital.
--Faites, ma sœur, faites, repartit Mélite;--puisque vous avez
commencé, c'est à vous d'achever.
Philomène parut se recueillir. Au moment où Césarine, tout à fait
distraite, ne prenait même plus la peine de feindre l'attention, elle
dit d'une voix basse, mais pénétrante:
--Mon enfant, connaissez-vous bien l'histoire de votre malheureuse mère?
Césarine bondit sur son siége comme si un choc violent l'eût atteinte.
Une pâleur livide couvrit son front et ses joues.
Mélite elle-même, qui s'attendait à toute autre chose, fut vivement
frappée. Elle regarda sa sœur avec stupéfaction.
--Pourquoi, demanda mademoiselle de Mersanz d'une voix
altérée,--pourquoi choisissez-vous cette heure et ce lieu pour me
parler de ma mère?
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES.
DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.
(SUITE.)
XII. Les papiers du baron. 7
XIII. Toilette de mademoiselle Géran. 41
XIV. Une fête à l'hôtel de Mersanz. 69
XV. Régulariser une position. 85
XVI. Saynètes. 107
XVII. Maxence de Sainte-Croix. 129
XVIII. Tête-à-tête. 147
XIX. Entre deux contredanses. 167
FIN DE LA TABLE DU QUATRIÈME VOLUME.
End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages - Volume IV, by Paul Féval