ROGER, _se redressant_: A moi... n'y a pas d'offense... mais, sans vous

commander, où donc que je vous ai entre-aperçue quelque part?

UN TRANSFUGE DU FUMOIR: La vicomtesse donne dans le militaire, ce soir.

CHOEUR, _à demi-voix_: Est-il drôle, ce bonhomme beau-père!

UN AMI DE LA MAISON: Vous conviendrez que c'est intolérable!... Cette

vieille moustache est un comique par trop audacieux! Achille est

ridicule depuis la plante des pieds jusqu'au bout du nez!... Il est

temps, il est grand temps que cela finisse!

UN VICOMTE DÉPARTEMENTAL: Le vieux a une touche splendide!...

UN DANSEUR _altéré, mais de bonne foi_: La comtesse est une délicieuse

femme!

L'AMI: Comtesse!... comtesse... nous verrons bien cela!

UN MONSIEUR _qui protége une choriste du Cirque-Olympique_: On n'a pas

idée qu'un homme posé comme Achille se mette dans un pétrin pareil!

C'est indécent!

CHOEUR: Il faut le voir pour le croire!

LE MAITRE D'HOTEL, _à un porte-plateau derrière le buffet_: Jean! tu

vois bien cette dame qui emmène ses Victoires et Conquêtes?...

LE PORT-PLATEAU, _regardant Roger et la vicomtesse_: Oui, monsieur

Martineau.

LE MAITRE D'HOTEL: C'est une sans-souci qui a de l'esprit comme

quatre... et méchante et farceuse et, tout!... Prends les glaces

et suis-la pour me dire quelle bamboche elle va jouer à la grande

armée... Je le déteste, moi, ce troupier: il m'a bu deux bouteilles de

champagne...

LA VICOMTESSE, _à Roger_: Capitaine, il ne faut plus retourner au

buffet.

ROGER: Vous dites?... Je m'oppose: il fait trop soif!

Nous sommes forcés d'établir ici une parenthèse pour dire que le bon

Roger était arrivé au bal avec quelques restes de sa bombance du matin.

Il avait passé une notable partie de la journée avec le sergent Niquet,

l'adjudant Palaproie et ce perfide Barbedor, qui l'avait soigneusement

entretenu en état de liesse.--Si la barrière des Paillassons est

jamais percée, il est à souhaiter que, par reconnaissance, on la nomme

barrière Barbedor. Au fond du purgatoire, où Jean-François Vaterlot

expie sans doute ses nombreuses fredaines, ce fort-et-adroit aura un

bien doux moment.

Ce n'était pas pour lui, en effet, qu'il jouait ce rôle de traître,

c'était pour la barrière des Paillassons, son idole!

Vers six heures du soir, le capitaine Roger était rentré à l'hôtel,

toujours en compagnie des deux invalides et du maître du château

de la Savate. Ces trois braves lui avaient proposé de l'aider dans

l'importante affaire de sa toilette. Roger, résolu à se montrer dans

toute sa splendeur au bal de son gendre, avait accepté.

Nous n'avons garde de nier l'effet touchant d'un vieil uniforme. Mais

ces exhibitions réussissent beaucoup mieux au théâtre que dans la vie

privée. Depuis 1852, nous avons vu, Dieu merci, beaucoup de très-vieux

uniformes dans nos rues. Certes, le peuple n'est pas suspect de ne

pas aimer nos gloires: pour l'amour de nos gloires, le peuple le plus

spirituel de l'univers chante faux du matin au soir les chansons les

plus idiotes que jamais muse antigrammaticale ait rimées. Il lui suffit

que _Français_ soit au bout d'un vers boiteux, _Victoire_ au bout d'un

autre, pour s'égosiller loyalement et boire le campêche avec plaisir.

Eh bien, ces très-vieux uniformes qui, depuis 1852, émaillent

volontiers les rues, excitent moins d'attendrissement que de surprise.

Certains sceptiques se permettent de les trouver bouffons au degré

suprême, et j'ai rencontré d'audacieux gamins qui, loin de verser des

larmes à cet aspect, avaient bien le front de rire.

N'oublions pas que le pauvre Roger était, à son insu, un des principaux

auxiliaires de madame la marquise de Sainte-Croix. Le ridicule qui

l'entourait agissait sur ceux que la morale n'eût point suffi à

convaincre de cette vérité: que la position soit régularisée.

Madame la marquise n'eût pas donné son Roger pour beaucoup d'argent.

Niquet et Palaproie, de plus en plus jaloux des splendeurs de leur

ancien camarade, étaient spectateurs passifs de la toilette; mais

Barbedor avait voulu être le valet de chambre de l'ancien,--son soldat,

comme il avait dit. Roger, entre les mains d'un pareil chambellan, ne

pouvait manquer d'être _astiqué_ à miracle.

Toutes les grâces qu'on peut ajouter à la tenue d'un capitaine

d'infanterie, années 1798-1799, furent mises en usage. Les guêtres

dessinèrent sa jambe amaigrie et chancelante, boutonnées qu'elles

étaient sur la culotte blanche; le frac étriqué fit briller au milieu

du dos ses boutons passés à la _patience_; les épaulettes un peu

rougies s'affaissèrent sur le drap trop mûr; et le tricorne était

déjà entre les mains de Niquet, lorsque Barbedor, l'infâme, déplia un

mystérieux paquet, dissimulé jusque-là sous sa vaste houppelande.

Ce paquet contenait une perruque plâtrée, selon l'ancienne mode

militaire, dont le carnaval a conservé la respectable tradition.

Roger, à cette vue, ne put dissimuler son émoi. Il tendit

solennellement la main à son cousin Vaterlot et dit:

--Je ne me les ai fait couper qu'en 1807... le dernier de la 26e! et,

chaque fois que l'occasion y est, je les regrette. Je te remercie

d'avoir pensé à ça!

Niquet et Palaproie s'étaient levés tous les deux. Leurs jambes de bois

sonnèrent sur le parquet de la chambre. Ils trépignaient de joie.

--Moi, je les ai eus jusqu'en 1809! dit Niquet.

--Ah! mais! fit Palaproie;--moi, jusqu'en 1811... et il fallut de la

salle de police pour les faire tomber!

Barbedor ajustait la perruque sur le crâne chauve et grisâtre de Roger.

Les deux invalides se mirent à distance pour mieux voir.

--Ça y est! dit Niquet en battant des mains.

--Ah! mais oui! appuya Palaproie;--et je ne m'en cache pas, que je

boirais bien quelque chose, eu égard à la circonstance d'avoir évoqué

les souvenirs de la victoire!

Quand Roger fut costumé à son gré, on le fit descendre sur l'esplanade

pour l'offrir à l'admiration des anciens. On but encore. Garnier de

Clérambault était là parmi les promeneurs.

Il revint dire à madame la marquise, qui se préparait pour le bal:

--Cet imbécile de Roger est la plus belle plume de notre aile... On n'a

pas un beau-père comme ça... A lui tout seul, il suffirait pour faire

sauter la mine.

Les soirs où madame la marquise de Sainte-Croix travaillait dans le

monde, M. Garnier de Clérambault avait vacances. Elle n'aimait point

le voir se risquer sur le glissant parquet des salons.

Lui se regardait comme un homme universel et propre à tout. Il se

vantait même volontiers, comme tous les gens de sa sorte, d'exceller au

_jargon_ du grand monde. Mais nous savons qu'il ne résistait jamais à

Flavie.--Ceci explique pourquoi nous n'avons pas salué l'habit bleu de

notre Garnier à l'hôtel de Mersanz.

L'entrée de Roger avait été très-belle. Les invalides l'avaient

accompagné jusqu'à la porte cochère. On s'était embrassé tendrement;

puis le capitaine, posant son tricorne sur sa perruque plâtrée, avait

monté le perron d'un pas processionnel.

L'effet aurait été bien plus grand, si Roger s'était montré ainsi au

milieu des salons déjà remplis; mais il ignorait les beaux usages:

il arriva en avance et ne quitta plus le buffet, où ses attraits le

retenaient.

Au buffet, on venait le voir comme une bête curieuse, bien qu'il eût

ôté la fameuse perruque, à cause de la chaleur.

La vicomtesse de Grévy l'attira dans l'embrasure d'une fenêtre.

Roger éprouvait bien un peu de respect pour cette belle dame; mais,

après tout, il était le père d'une dame plus belle encore et plus

riche, selon toute apparence; il était le père de la maîtresse de la

maison. Son embarras ne l'empêchait point de garder la conscience de ce

fait, qu'il était ici presque chez lui.

Son gendre lui avait souri, au commencement de la soirée,--d'un air un

peu équivoque, il est vrai;--mais ce comte Achille était fier et _pas

bon enfant_.

Roger ne se sentait point du tout d'humeur à subir l'oppression de

cette inconnue.

Il refusa tout net de se priver du buffet et entama une énergique

protestation, que la vicomtesse coupa tout net en lui glissant quelques

mots à l'oreille.

Ceux qui étaient en train de lorgner le bon capitaine et d'échanger à

son endroit quelques bons mots de hasard, le virent tout à coup pâlir

comme s'il eût reçu une blessure en pleine poitrine.

Il resta un instant comme foudroyé. La vicomtesse continuait de lui

parler tout bas.

JEAN, _revenant avec son plateau vide, derrière le buffet_: Ah! ah!

monsieur Martineau! vous avez bien deviné! Elle lui en a joué une, de

farce!

MARTINEAU: A la vieille moustache?

JEAN: Oui, monsieur Martineau... J'en ris encore, tenez!

MARTINEAU: Quelle farce?

JEAN: Je ne sais pas.

MARTINEAU: Pourquoi ris-tu?

JEAN: Parce que c'est drôle.

MARTINEAU: Imbécile!

JEAN: Voilà donc qu'elle l'emmenait tambour battant... le vieux allait

comme un chien qu'on fouette... Il a voulu s'en aller... Alors, elle

lui a fait la farce...

MARTINEAU: Mais quelle farce?

JEAN: Vous allez voir... Je ne sais pas la farce... mais elle était

bonne, car le vieux est devenu pâle comme un linge... J'ai cru qu'il

allait tomber à la renverse... je lui ai offert un sorbet... Il m'a

regardé avec des yeux tout choses... et il s'est mis à pleurer comme un

enfant.

MARTINEAU: Il a bien assez bu pour cela... A ta besogne!

JEAN: Oui, monsieur Martineau... mais elle était drôle, pas vrai, la

farce?

ROGER, _à la vicomtesse_: Ce n'est pas Béatrice qui vous a chargée de

me parler ainsi! (_Il se laisse aller sur un fauteuil._)

LA VICOMTESSE: Non, sur mon honneur!

ROGER: Qui donc? (_Il essaye de se lever._)

LA VICOMTESSE, _s'asseyant auprès de lui_: Peu importe cela... Vous ne

savez pas tout; écoutez encore!

DOROTHÉE: Voyez donc, ma mère!... madame de Grévy en tête-à-tête avec

le beau-père.

JULIETTE: Il est ivre!

LA BARONNE, _sévèrement_: Je vous défends de vous mêler de tout ceci.

LES DEUX GRANDES FILLES, _se regardant_: Qu'a donc ma mère?

MÉLITE: Je remarque rarement les choses de cette sorte... mais le fait

est tellement patent...

PHILOMÈNE: Ce n'est pas une de nos chères enfants qui ferait cela!

LA DOUAIRIÈRE: J'ai reçu autrefois... et je passais pour bien

recevoir... mais je ne restais pas la soirée entière avec un officier...

LA MARQUISE, _distraite_: De qui parle-t-on?

MONTMORIN: Madame la marquise me permettra de lui offrir mon sincère

hommage... Il y a des siècles que nous n'avions eu l'honneur...

LA MARQUISE, _sèchement_: Trois ans.

FRÉMIAUX, _qui passe, à part_: Que va-t-il lui parler de

siècles!...(_Haut et s'avançant_): Madame la marquise... (_Il salue._)

MONTMORIN: C'est que le temps nous a paru horriblement long!

FRÉMIAUX: On parle de cette pauvre comtesse Béatrice, qui devient folle.

LA MARQUISE, _très-froide_: Comment?

FRÉMIAUX: J'oubliais que vous êtes la charité même.

GRÉVY, _lorgnant, puis saluant_: Madame la marquise... tout ce bruit,

c'est pour un lieutenant de la ligne!... Si j'étais femme, en ce temps

d'austérité, j'aurais peur de promener mes neveux qui sont au collége.

LA MARQUISE, _tendant la main au vicomte_: Vous êtes bon, vous,

monsieur de Grévy!

MONTMORIN, _à part_: Touché!

FRÉMIAUX, _entre haut et bas_: Elle aura vu le lieutenant avec la

vicomtesse.

GRÉVY, _à la marquise_: Mais où donc est votre charmante fille?

LA MARQUISE: C'est une pensionnaire...

FRÉMIAUX, _à Montmorin_: Une collégienne qui se fait déjà promener.

MONTMORIN, _à Frémiaux_: Achille a disparu... elle aussi... c'est

superbe!

FRÉMIAUX, _lorgnant à la ronde_: Ma parole!... (_Il essaye son

lorgnon._) Dans un vaudeville, on réconcilierait les deux époux et l'on

marierait le lieutenant à la collégienne.

MONTMORIN: Cela a tant d'esprit, les vaudevilles!

FRÉMIAUX: Aussi vivent-ils peu.

ROGER, _dans l'embrasure, saisissant les deux mains de la vicomtesse_:

Dites-vous vrai, madame?

LA VICOMTESSE: Malheureusement, oui, capitaine.

ROGER, _avec explosion_: Alors, je vais aller trouver mon gendre... et

lui dire... Mille tonnerres!... je ne lui dirai rien et je lui brûlerai

la cervelle!

LA VICOMTESSE: Vous ne bougerez pas d'ici!

ROGER: Par exemple!... je serais curieux de savoir...

LA VICOMTESSE: Qui vous en empêchera?...

ROGER: Oui... qui m'en empêchera!

LA VICOMTESSE, _froidement_: Ce sera moi... en vous disant ces simples

paroles... Si vous prononcez un mot, si vous faites un geste, vous tuez

votre fille!

XVII

--Maxence de Sainte-Croix.--

Depuis quelques instants, madame la marquise de Sainte-Croix était

inquiète et agitée. Il n'y paraissait rien, et c'est à peine si Garnier

de Clérambault, introduit tout à coup dans les salons de Mersanz, eût

découvert quelque signe de trouble sur le bronze sculpté qui était le

visage de sa souveraine.

Garnier de Clérambault était pourtant le seul homme capable de lire un

peu couramment les pages de ce livre fermé.

La marquise, tout en soutenant la conversation, suivait d'un œil

furtif les mouvements du comte Achille.

Était-elle mère, ne fût-ce que pour un moment?

Voyait-elle le danger ou l'inconvenance de la position de Maxence?

Avait-elle honte ou peur?

Nous savons bien que non. Rien de pareil ne pouvait exister entre

madame la marquise de Sainte-Croix et Maxence. Il y a des mendiants

qui volent des enfants et s'en servent pour exciter la charité des

passants; il y a des bohémiens qui volent aussi des enfants pour

leur rompre les muscles et en faire des saltimbanques. Madame de

Sainte-Croix avait une autre industrie, voilà toute la différence.

Maxence faisait partie de son fonds, comme les enfants volés sont la

marchandise des gueux et des acrobates.

Elle nous a dit une fois, cette femme, dans une heure de solitude et de

passion: «Si j'avais eu une fille...»

Mais chaque âme, si profondément pervertie qu'elle soit, se fatigue du

blasphème parfois, et plaide sa cause devant la conscience éveillée

tout à coup. Il n'est point de criminel endurci qui n'ait perdu quelque

nuit d'insomnie à maudire le hasard, à refaire son passé, à chercher un

motif plausible à son infamie.

Les uns s'écrient: «Si j'avais eu une mère!...» Et qui sait, en effet?

D'autres: «Si j'avais pu me faire aimer!»

Oh! qui sait! mon Dieu! qui sait?

Le crime n'est pas en nous,--et celui qui jette la première pierre,

Notre-Seigneur le maudit.

Mais nous n'ignorons point que Flavie avait eu une fille. La baronne du

Tresnoy n'était pas de ces femmes qui mentent pour trop parler. Tout au

plus aurait-elle pu mentir _parce qu'elle avait ses filles_. Or, ici,

l'accusation mensongère ne pouvait que nuire à sa maison.

L'histoire du nº 37bis de la rue de Cherche-Midi devait être vraie.

Flavie avait mis au monde un enfant dans cet humble appartement qu'une

mince cloison séparait du logement des époux Seveste.

Comment Flavie avait répudié ce gage de suprême miséricorde, comment

elle avait vendu l'espoir de son salut, son amour, la dernière goutte

de rosée qui pût raviver et refleurir son cœur, les papiers de feu

le baron du Tresnoy nous l'ont dit.

Celui-là non plus ne pouvait mentir.

Cette femme était un abîme où rien d'humain apparemment ne restait.

Et pourtant, croyez-le, c'était sincèrement que, du fond de sa

perdition sans nom, elle s'était écriée: «Si j'avais eu une fille...»

Dieu veut qu'une étincelle reste toujours couvant sous les cendres d'un

cœur.

Mais pour la ranimer, cette étincelle, il faut le repentir...

Maxence semblait triste et comme absorbée. C'était la seconde fois que

le comte Achille dansait avec elle. Il lui parlait avec une extrême

vivacité. Les réponses de la belle Maxence tombaient, rares et courtes.

Sa démarche et son attitude respiraient une fatigue découragée.

La contredanse allait finir.

Madame la marquise de Sainte-Croix avait peine à dissimuler désormais

son humeur.

Elle n'avait pas honte, mais elle avait peur.

En vérité, oui;--et sa peur n'était point que Maxence pût se

compromettre.

Toute situation morale se traduit par un mot. Le mot était ici

_impatience_.

La marquise de Sainte-Croix était sur le gril.

Sa principale attaque faisait long feu, et il lui était impossible de

sonner la charge.

Elle restait condamnée à une douloureuse immobilité, pendant qu'une

aile de son armée pliait. Elle rongeait son frein; elle se disait

derrière son immuable sourire:

--Cette petite fille ne l'aime pas comme je l'espérais... c'est une

poupée!... Cela ne marche pas... Rien ne se noue!

Mais, tout à coup, ses yeux brillèrent extraordinairement. Elle poussa

un long soupir, et son être entier sembla se détendre en une joie

soudaine.

Achille et Maxence venaient de disparaître derrière une draperie.

La grande Mélite se pinça, ma foi, les lèvres, et Philomène, la douce,

rougit en baissant les yeux.

Le seuil que M. de Mersanz et sa jeune compagne venaient de franchir

était marqué d'avance pour la mise en scène du drame. Madame la

marquise de Sainte-Croix, Mélite et Philomène savaient où donnait cette

porte. C'était un boudoir où la fête n'avait pas le droit d'entrée.

Une minute après que la portière fut retombée sur Achille et Maxence,

le bruit de l'aventure courait du buffet au fumoir en passant par la

serre et par tous les salons.

Cela venait corroborer si bien les rumeurs accréditées déjà, que la

foule éprouva ce plaisir hébété des spectateurs qui, au théâtre, ont

éventé une _ficelle_ de la pièce.

Ce fut une joie générale.

On s'abordait en murmurant:

--Que vous disais-je?

--Avais-je deviné juste?

--La chose est complétement arrangée.

--Nous danserons aux noces.

--Il n'y aura pas de noces... Bénédiction à l'Abbaye-aux-Bois et départ

immédiat pour l'Italie.

--Sait-on où se retirera l'ancienne comtesse?

--Vingt mille livres de rente viagère et la bride sur le cou.

--C'est bien payé!

Il y avait dans ce boudoir un portrait de Béatrice et un portrait de

la première comtesse de Mersanz: deux pauvres belles jeunes femmes qui

semblaient se sourire avec mélancolie.

Le comte Achille n'avait peut-être pas songé à cela: il était de ceux

que ces coïncidences ne frappent pas très-vivement.

Cependant, lors de son entrée, les deux portraits lui sautèrent aux

yeux et il éprouva une sensation pénible.

Cette sorte de conscience spéciale que les gens du monde possèdent, ce

qu'on pourrait appeler un _pèse-ridicules_, s'émut en lui. Il se vit en

Barbe-Bleue, amenant la troisième épouse dans la chambre où sont deux

mortes.

Son regard rapide et sournois interrogea la physionomie de Maxence.

La physionomie de Maxence était muette.

Achille mit un soin puéril à la faire asseoir de manière qu'elle ne vît

ni l'un ni l'autre des deux portraits. Maxence s'assit comme Achille

le voulait. Une fois assise, elle croisa ses deux belles mains sur la

blanche étoffe de sa robe et demeura immobile.

Cela n'avait certes point l'air d'un rendez-vous d'amour.--Cela

ressemblait assez à ces entrevues auxquelles la foule bavarde faisait

allusion là-bas, de l'autre côté de la porte, à ces tête-à-tête d'essai

où un monsieur et une demoiselle se rapprochent officiellement pour

savoir--en une heure--s'ils s'entr'aimeront fidèlement toute leur vie.

Cette chose est burlesque entre toutes. Personne n'en rit. _Cela se

fait_, pour employer la solennelle et vide formule des pandectes

mondaines.

Achille se plaça sur une chaise, à côté de la bergère où Maxence était

assise.

Achille était un homme à succès qui savait sur le bout du doigt toute

la série des sermons séducteurs. Il avait en sa mémoire un plantureux

recueil de harangues passionnées; il possédait un choix riche d'exordes

par insinuation ou _ex abrupto_; c'était un fort élève de rhétorique

amoureuse.

Il était, en outre, bien capable d'improviser quelque peu, comme ces

redoutables pianistes qui font du nouveau avec leurs réminiscences.

Il arrivait là sûr de lui-même. Le seuil de cette chambre, c'était le

Rubicon. La belle Maxence l'avait passé.

Le comte Achille ouvrit la bouche pour entamer le discours-ministre,

commandé par la circonstance. Le discours ne vint pas. Le comte Achille

resta muet.

Les paroles qui venaient à ses lèvres lui semblèrent tout à coup

démodées et surannées. Il n'y avait pas de prétexte à exorde. Cette

charmante créature avait franchi le seuil de cette chambre sans émotion

ni terreur.

Était-ce vaillance précoce et menaçante? Était-ce le comble de la

candeur?

La candeur n'était pas en excès sur ce visage où perçaient tous les

germes de la passion. La vaillance était plus vraisemblable. Que dire à

la vaillance?

Le comte Achille se battait les flancs de tout son cœur et n'en

tirait rien.

Les minutes s'écoulaient.

Au travers des cloisons, les mille bruits de la fête filtraient:

murmures et harmonies. Cette odeur tiède et cependant enivrante qui est

comme le parfum de ces frais bouquets de femmes, venait par bouffées.

Le boudoir n'était éclairé que par deux grandes lampes dont la lumière

était tamisée par des globes en verre dépoli.

C'était une clarté douce qui contrastait avec les éblouissements du bal.

Maxence, dans son étrange immobilité, avait l'air d'une admirable

statue.

On ne peut dire comme la situation marche durant ces silences. Quand

même Achille se fût résolu à ce pis aller de reprendre l'entretien au

point où il était lors de l'entrée dans le boudoir, la chose eût été

absolument impossible.

Il y avait un monde entre l'instant présent et la minute écoulée.

Et plus le temps allait, plus la soudure de la conversation interrompue

devenait malaisée.

Achille prit la main de Maxence; elle ne la retira point.

Cette main était de marbre: froide comme la mort.

--Vous souffrez?... balbutia le comte au hasard.

--Non, répondit mademoiselle de Sainte-Croix.

Un soupir souleva son beau sein. Le comte ajouta:

--Auriez-vous frayeur de moi?

Sur l'honneur, il n'y avait pas lieu. Ce pauvre vainqueur était tout

défait. La sueur perlait à ses tempes.

--Frayeur?... répéta lentement la jeune fille;--pourquoi, frayeur?

Puis, se ravisant au moment où cette réponse naïve éperonnait le

sommeil de don Juan, elle ajouta:

--Et pourtant, c'est vrai... je crois que j'ai peur.

Il fallait partir ou jamais.

Le comte fit à ses talents oratoires un appel désespéré.

--Mademoiselle, dit-il,--pensez-vous donc qu'il puisse exister un

grand amour sans un grand respect? Comment vous ferais-je comprendre

que ma passion pour vous n'est pas un désir, mais un esclavage... J'ai

déclaré mes sentiments à madame la marquise, et c'est de son aveu que

je m'agenouille à vos pieds...

Il s'agenouilla. Les mots ne lui venaient point.

Et néanmoins, il parlait vrai. Son émotion qui ne le servait point,

était profonde. Il aimait avec fougue, avec violence.

Mais, à l'encontre de l'aventure de Pygmalion, cette Galathée se

changeait en pierre.

Maxence poussa un second soupir.

Elle releva sur lui ses yeux humides, ses grands yeux où Dieu avait mis

d'irrésistibles rayons. Elle sourit avec tristesse. Elle lui dit:

--Il y a longtemps que je vous aime.

Le comte faillit tomber de son haut.

Il y avait dans la voix de Maxence un tremblement adorable qui

démentait la froideur de sa pose et l'invraisemblance de son aveu.

--Serait-il vrai?... s'écria le comte comme un amoureux de comédie.

--Bien longtemps, répéta mademoiselle de Sainte-Croix d'un accent

rêveur;--depuis la première fois que je vous vis au parloir de la

pension.

Le comte voulut porter à ses lèvres la main qu'il tenait. Elle la

retira sans affectation et se tourna soudain vers le portrait de la

première comtesse.

--Elle était belle! dit-elle.

Le comte tout pâle, se rejeta en arrière.

--Quel âge avait-elle quand on la tua? demanda Maxence avec simplicité,

comme si elle n'eût point aperçu le trouble de M. de Mersanz.

--Mademoiselle!... murmura ce dernier, dont les lèvres roides se

crispaient.

--L'autre était encore plus belle! fit doucement Maxence, dont le

regard alla chercher le jeune et suave visage de Béatrice.

Elle avait employé le verbe _être_ à l'imparfait, comme si Béatrice eût

déjà rejoint dans la tombe celle qui se nommait avant elle madame la

comtesse de Mersanz.

Le comte Achille restait frappé de stupeur.

La fabrique de mariages, Vol. 4 · 第 5 / 8 段