Je n'étonnerai personne en avouant que cette feuille de papier satiné

me donna la chair de poule.

Voici cependant quelles étaient les deux nouvelles qui agitaient si

profondément le petit peuple Géran: Césarine avait deux amoureux! Deux!

à son âge! Quelle horreur! mais quelle gloire!

Maxence de Sainte-Croix se mariait. Elle devenait comtesse et

belle-mère de Césarine de Mersanz.

Le comte Achille de Mersanz n'était pas veuf, c'est vrai. Tant mieux.

Mystère!

On connaissait à la pension cette adorable femme, toute jeune et toute

belle, la comtesse Béatrice.--Il y eut une Augustine qui prononça le

mot divorce qu'elle avait entendu par-dessus les murailles. Toutes les

grandes approuvèrent le divorce.--D'ailleurs, cette charmante comtesse

Béatrice avait vingt-quatre ans. A la pension, nulle ne s'intéresse aux

vieilles qui ont dépassé la vingtième année.

Comment ces deux nouvelles, vraies ou fausses, avaient-elles franchi

la grille de la pension Géran? Nous ne saurions rien dire à ce sujet,

sinon que plusieurs étrangers étaient venus au parloir, entre autres

madame la marquise de Sainte-Croix et ce grand Garnier de Clérambault,

orné d'un habit bleu tout neuf. L'agitation était à la maison depuis le

matin. Les sous-maîtresses, avant les élèves, avaient tenu la bourse

aux cancans. Mesdames n'avaient fait ni la classe du matin ni la classe

du soir; on avait pu remarquer leur préoccupation profonde.

Elles dînaient en ville.--Après le dîner, elles allaient au bal.

Au bal! la grande mademoiselle Mélite! avec son foulard et sa boîte

d'or! Au bal! la modeste Philomène, malgré ses humbles allures et sa

physionomie de béguine.

Au moment où nous parlons, elles étaient à leur toilette.

Et la pension savait cela! La pension savait tout, bien que, à cette

époque, elle n'eût pas encore de journal quotidien. Comment jouer

en présence de pareils événements? Je vous le dis: sous-maîtresses,

grandes, moyennes et petites auraient donné par souscription une somme

folle pour percer le rideau jaloux qui cachait les préparatifs de cette

solennelle toilette.

La chambre où mademoiselle Mélite et mademoiselle Philomène

s'habillaient de compagnie, était un dortoir particulier où l'on

plaçait de temps à autre des élèves spécialement recommandées. Elle

communiquait par un bout avec l'appartement de mademoiselle Mélite, par

l'autre avec l'appartement de mademoiselle Philomène.

Elle contenait trois lits.

On payait un supplément pour avoir le droit de dormir dans cet asile

réservé.

Quel que fût, du reste, le taux du supplément, il ne pouvait solder

les bienfaits de ce double voisinage, Philomène d'un côté, Mélite de

l'autre. Heureux parents! Enfants heureux!

Aujourd'hui, la grande glace du parloir, décrochée pour la

circonstance, avait été dressée entre les deux fenêtres et servait

de psyché. La porte du dortoir était fermée à clef. Nul ne pouvait

surprendre les deux demoiselles Géran dans le mystère de leur toilette.

Elles étaient là toutes deux, Mélite devant la glace, Philomène sur le

seuil de sa chambre à coucher. Philomène nattait ses cheveux, qu'elle

avait assez beaux; Mélite serrait d'un bras robuste les lacets de son

vaillant corset en coutil écru. Elle y allait de bon cœur: sa face

était rouge et la sueur perlait à ses tempes.

Le doux regard de Philomène, fixé sur elle, n'était pas exempt d'une

petite pointe de raillerie.

--Est-ce que vous allez danser, ma sœur? demanda-t-elle.

--Pourquoi pas? répondit Mélite avec une certaine vivacité.

Elle donna un dernier tour de main à son corset et se campa fièrement

devant la glace en ajoutant:

--Je n'ai pas encore trente ans, ma sœur.

Il n'y avait assurément rien de séduisant dans mademoiselle Mélite,

nature masculine à laquelle les exigences de son état avaient imprimé

ce cachet de roideur et d'importance qui tuerait la beauté même; mais

son visage gardait un air de jeunesse, ses traits étaient réguliers, et

le corset dessinait une taille vigoureusement cambrée.

Elle pouvait, en vérité, interroger la glace avec orgueil.

--Ma sœur, riposta Philomène, occupée à dissimuler de son mieux, à

l'aide de bandeaux collants et plats, le luxe de sa chevelure,--vous

avez pris toute la beauté de la famille... Il n'est pas étonnant que

vous ayez parfois des regrets, car le monde n'aurait eu pour vous que

des succès et des triomphes.

Mélite dirigea vers sa sœur un regard inquiet. Sur l'humble visage

de Philomène, la bonhomie avait remplacé le sourire moqueur.

Mélite ne put retenir un gros soupir.

Puis elle haussa les épaules comme pour repousser une flatterie;--puis

encore, prenant décidément son parti, elle massa au fond de sa boîte

d'or une prodigue prise de tabac avant de l'aspirer avec un tapage

plein de sensualité.

--Voilà! fit-elle;--j'ai fait mon deuil... Si nous nous retirons dans

cinq ans, j'aurai encore le temps de jouer à la jeune femme.

Philomène passait une robe de mérinos noir.

--Comment trouvez-vous ce M. Garnier de Clérambault? demanda tout à

coup Mélite.

--A vous dire vrai, je l'ai peu remarqué.

--L'air commun, mais bel homme.

--Oui... bel homme... parlant haut... trop haut...

--Quelque chose de loyal dans le timbre de la voix... un regard

assuré... une tournure mâle...

Philomène, qui était rentrée dans sa chambre, revint et fit quelques

pas en agrafant sa robe lâche et taillée à la vieille.

--A-t-il tout cela, ce gros monsieur? dit-elle avec un sourire.

Mélite rougit. Philomène reprit d'un ton très-sérieux:

--Faut-il parler franc? Je n'aime pas beaucoup la besogne que nous

allons entamer.

--Pourquoi cela, ma sœur?

--Se mêler des affaires des autres...

--Quand c'est pour le bien et sans danger.

--Est-ce sans danger? demanda tout haut Philomène.

Puis, baissant la voix, elle ajouta:

--Est-ce pour le bien?

Mélite prit une pose d'orateur.

--Ma bonne, dit-elle, tu as de l'esprit, du savoir, du bon sens... mais

tu manques un peu de largeur dans tes vues... Défaut de hardiesse, en

un mot... C'est le vice de tes nombreuses et excellentes qualités.

L'aînée des demoiselles Géran écouta sans rire ce solennel préambule.

--Si je ne t'avais pas jugée supérieure, répliqua-t-elle,--je ne me

serais pas mise volontiers en sous-ordre... je suis l'aînée...

--Bien, bien!... l'aînée de beaucoup... et, le jour où tu voudras être

la maîtresse, tu sais bien que je m'effacerai avec bonheur.

Notez que cette humble Philomène promenait Mélite par le bout du nez,

depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Silvestre.

Elle s'approcha, saisit la main de sa grande sœur et lui dit avec

effusion:

--Tu es à ta place! tu ne peux être que la première! garde la

suprématie et continue de faire prospérer l'établissement!

Mélite approuva du bonnet et continua:

--Moi, au contraire, je vois les choses de haut: c'est ma force... Eh

bien, cette madame de Sainte-Croix est du meilleure et du plus grand

monde. Les cartes de visite qui traînent dans sa corbeille sont un

éblouissement: Talleyrand, Mortemart, Rohan, Noailles, Damas, Duras,

Bauffremont, Chastellux, Mersanz, que sais-je? Tout le faubourg est

là... Et je t'avoue que je n'ai pu résister au plaisir de glisser une

de nos adresses parmi tant d'illustres cartons.

--Tu as bien fait! décida Philomène.

--Mon Dieu! répondit modestement Mélite,--c'est un enfantillage; mais,

quand il s'agit de publicité, je ne connais pas de petits moyens...

C'est un charme que cette femme-là! Elle vous met à l'aise, elle vous

confesse... Maxence sera comme cela... On dit bien de côté et d'autre

qu'elle a eu des si et des mais... Faut-il écouter tous les cancans?

--Notre position, risqua l'aînée,--nous oblige à beaucoup de

précautions.

--Notre position, repartit la grande Mélite,--nous défend les voies

de la publicité vulgaire. Nous ne pouvons mettre décemment la pension

Géran ni sur les murailles, ni à la quatrième page des journaux...

Il faut pourtant se pousser, n'est-ce pas vrai!... Si nous pouvions

battre la caisse comme le racahout des Arabes et la pommade du lion,

le métier serait aussi par trop facile!... Je dis que ce M. Garnier de

Clérambault est un homme immensément répandu... je dis que la marquise

de Sainte-Croix voit Dieu et le diable... je dis que la maison de M. le

comte Achille de Mersanz...

--C'est là le _hic_! interrompit Philomène.

--Ma parole, fit observer Mélite,--vous avez parfois des expressions

d'une trivialité singulière, vous qui êtes si distinguée, quand vous

voulez.

--C'est là le _hic_, ma sœur! répéta l'aînée avec son humble

fermeté.--Laissons de côté les expressions: nous ne sommes pas encore

au bal... Qui sait si M. Mersanz sera bien aise de notre intervention...

--Bah! fit Mélite;--il n'a pas d'autre fille à mettre en pension! S'il

se fâche, tant pis!

--Et que nous a fait cette pauvre comtesse Béatrice?

Mélite grandit aussitôt de trois pouces.

Elle déploya, toute blanche qu'elle était dans son corset, son foulard

rouge, vaste comme une serviette de table, et, restant dans la posture

d'une personne qui va se moucher:

--Ma sœur, prononça-t-elle avec emphase,--est-ce vous qui parlez

ainsi!... Faites-vous si bon marché des principes les plus sacrés de

la morale?... Songez-vous qu'il s'agit d'une jeune fille de seize ans,

élevée dans notre propre maison, nourrie de ces principes qui placent

notre établissement si haut dans l'estime des familles bien posées?...

Songez-vous que cette jeune fille, livrée à elle-même, privée de nos

conseils, de nos exemples et de nos enseignements, va se trouver en

contact avec une femme dont l'état civil est un mensonge!... j'emploie

les propres expressions de M. Garnier de Clérambault... une femme qui

porte un nom que le mariage ne lui a point donné...--une femme qui

trompe effrontément le monde...

Philomène posa sa main sur le bras de sa cadette et dit:

--Vous êtes sévère.

Mélite se moucha.

Puis, au lieu de continuer le discours haut monté dont l'exorde

promettait une si foudroyante péroraison, elle décrocha une robe de

taffetas noir,--étoffe plein la main,--et la passa d'un air de mauvaise

humeur.

La robe, coupée avec une certaine prétention d'élégance sévère, était

un peu étroite pour la vigoureuse taille de mademoiselle Mélite. Il

fallait une aide pour l'agrafer. La douce Philomène s'approcha.

--En conscience, grommela Mélite, qui ne pouvait refuser ses

services,--il y a des jours où je ne vous comprends pas!

--Vous êtes sévère! répéta paisiblement l'aînée;--ce titre de comtesse

de Mersanz n'a pu être dérobé par la pauvre jeune femme... le comte

Achille était là pour empêcher ce vol... Si elle l'a pris, c'est

qu'on l'y a poussée... et vous savez comment ces choses se font, ma

sœur... je mettrais ma main au feu qu'il y avait là-dessous quelque

solennelle promesse de mariage...

--Cela ne nous regarde pas, prononça sèchement Mélite.

Elle retenait sa respiration pour diminuer d'autant le mâle

développement de sa taille.

Philomène repartit:

--Si nous le prenons ainsi, rien ne nous regarde dans cette

affaire-là...

Il y avait deux agrafes de mises, péniblement. Elles craquèrent toutes

deux, parce que la grande Mélite perdit patience.

--Ma parole d'honneur! s'écria-t-elle,--tu n'a pas le sens commun!...

M. Garnier de Clérambault se fait fort de nous donner la famille de

Croze: il y a quatre jeune filles faites et trois qui poussent...

Madame de Sainte-Croix m'a promis les Berton, tout ce qu'il y a de plus

riche dans la chaussée d'Antin... Nous avons dix-sept lits de vides...

et le loyer va toujours!... Est-ce avec tes idées révolutionnaires que

tu rempliras nos cadres?...

--J'ai voulu dire seulement..., murmura Philomène, qui battait en

retraite.

--Non! l'interrompit l'impétueuse Mélite,--il y a des jours où je

planterais là toute la boutique, vois-tu... Penses-tu que je ne

trouverais pas à me marier?... Si tu veux marcher en dépit du bon sens,

eh bien, garde la maison, je m'en lave les mains.

--Ma sœur!...

--Ce mariage fera un bruit d'enfer... et, quand on saura que les

demoiselles Géran ont accompli cette bonne œuvre, toutes les mères

voudront en tâter... Une pension qui marie peut augmenter son prix d'un

bon tiers... sans compter les cadeaux et les pots-de-vins... Mais n'en

parlons plus; c'est fini, j'y renonce...

--Si tu crois, ma bonne Mélite...

--J'y renonce!... J'ai une sœur qui ne comprend pas... elle avoue

franchement cela... qui ne comprend pas qu'on se donne un peu de

mal pour produire un grand bien... j'ai une sœur qui fait de la

sensiblerie et qui s'intéresse aux femmes vivant dans le concubinage...

Philomène, à ce mot cruel, eut grande envie de se fâcher. Elle était,

au fond, bien plus forte que sa sœur. Mais qui n'a observé ce

singulier phénomène, si commun dans les ménages: l'oppression de la

supériorité par l'infériorité?

On peut affirmer que c'est la règle. La paix intérieure est le lâche

prétexte de cette anomalie. Certains maris font, pour avoir la paix,

des concessions véritablement héroïques. Cela leur procure une guerre

éternelle.

«Si vous voulez la paix, disait cependant l'adage antique, soyez prêt

pour la guerre.»

L'adage a bien raison politiquement parlant; il a raison surtout dans

le domaine des faits domestiques.--Seulement, il y a la fatalité qui

fait toujours rire Gavarni, et ces pauvres maris ne se corrigeront

jamais.

S'ils se corrigeaient, adieu la comédie!

La douce Philomène et la robuste Mélite formaient une sorte de ménage.

C'était la douce Philomène qui était le mari, à cause de son âge et de

sa mansuétude.

Quand le costume cessera de différencier les sexes, on reconnaîtra

toujours l'homme à sa débonnaireté.

Or, notez que, dans les querelles intestines, la déroute du mari est

trop souvent déterminée par un dessous de cartes. L'intérêt, ce dieu

folâtre des bucoliques modernes, rit presque toujours dans un coin de

l'alcôve.

Ici, pour combattre le légitime courroux de Philomène, il y avait les

dix-sept lits vides, les quatre demoiselles de Croze et les trois qui

poussaient;--chers nourrissons dont quelques années devaient faire des

pensionnaires.

Il y avait les Berton, une dynastie du quartier de l'Opéra!

Il y avait l'idée excellente--presque sublime--d'ajouter aux mérites de

la pension Géran je ne sais quel horizon rose et voilé de gaze, au fond

duquel, à perte de vue, on apercevrait le dieu d'hymen...

Philomène avait eu déjà plusieurs fois cette pensée.

Elle avait vu dans ses rêves toutes les élèves de la pension Géran,

emportant, aux premiers jours de septembre, au lieu de livres dorés sur

tranche et au lieu de couronnes de laurier-sauce, un prix vivant, un

prix charmant: chacune un petit mari sous le bras.

Elle s'était demandé dans quelle partie de la plaine Saint-Denis on

pourrait bâtir une pension Géran assez vaste pour contenir toutes les

jeunes demoiselles que ce nouveau système de récompenses, une fois

connu, ferait sortir de terre.

Au lieu de se fâcher, elle courba la tête.

--J'ai une sœur, continuait cependant la grande Mélite avec une

croissante amertume,--une sœur qui, abusant de la prépondérance que

lui prête la supériorité fortuite de son âge, pose son _veto_ brutal

au-devant de mes meilleures résolutions.

--Du tout! du tout! fit l'aînée;--tu vas trop loin!... Je n'empêche

rien, ma bonne biche... c'est tout au plus si je cherche à m'éclairer

de temps en temps...

--De mieux en mieux!... Dites tout de suite que vous êtes dominée...

esclave... victime...

--Mon Dieu, non... veux-tu savoir le fin mot?

--Voyons ce fin mot!

Ce disant, mademoiselle Mélite tendait de nouveau son dos aux doigts

complaisants de sa sœur aînée.

--Le fin mot, dit Philomène, c'est que j'ai peur de jouer le rôle de

marionnette, entre des mains trop habiles.

Mademoiselle Mélite eut pour le coup un sourire de pitié.

--Fais ce que dois, advienne que pourra! prononça-t-elle avec un

magnifique sérieux. Puisque nous trouvons l'occasion de sauvegarder

l'avenir d'une de nos élèves... de régulariser une position et de...

--Arrête-toi là, chère sœur, l'interrompit Philomène, qui peinait à

la tâche;--je crois que tu as gagné un ou deux centimètres depuis la

dernière fois... le corsage est un peu juste... Voilà le mot qui me

détermine: _régulariser une position_... quand même nous devrions en

souffrir... Avale un peu ton haleine, ou nous n'arriverons pas... Si tu

crois pouvoir compter sur ces nouvelles élèves... d'ailleurs, je n'ai

aucune répugnance, moi, pour opérer les rapprochements en tout bien

tout honneur et faire de temps en temps un mariage.

--Alors, pourquoi contraries-tu? demanda la rancunière Mélite.

--Là!... fit l'aînée, qui respira gros après avoir attaché la dernière

agrafe.

Elle poussa Mélite jusqu'au-devant de la glace et ajouta en la

caressant du regard:

--Voilà ce qui s'appelle une jolie taille!... ça ne m'étonne pas qu'on

me prenne toujours pour ta mère!

Mélite se retourna radieuse et tendit la main à sa sœur. Elle était

sanglée comme une valise. La paix fut cimentée par un double sourire;

après quoi, Mélite ouvrit la fenêtre et appela:

--Mademoiselle Mathilde!

La sous-maîtresse leva sa pauvre figure maigre et farouche. Mélite lui

fit signe de monter.

Quand mademoiselle Mathilde passa le seuil, Mélite s'occupait à faire

bouffer les plis de sa robe. Elle ne put s'empêcher de demander:

--Suis-je bien habillée, mon enfant?

--Vous avez une toilette ravissante, répondit Mathilde.

Elles font, les infortunées, un effrayant abus de ces mots-là.

--Il est fort heureux, dit Mélite avec une pointe de dédain,--que je

sois à votre gré, ma toute belle. Dieu merci, je m'occupe fort peu de

ces frivolités. Ce sont là des triomphes misérables et trop faciles...

Veuillez m'écouter très-attentivement... Ma sœur et moi nous nous

absentons ce soir; c'est la première fois depuis bien des années, et

vous devinerez--car vous n'êtes pas sans intelligence--que nous avons

pour cela des motifs d'une haute gravité... Il est des cas où l'on doit

savoir rompre avec ses habitudes, même les meilleures, pour aider au

bien ou pour prévenir le mal...

--C'est donc vrai, mademoiselle, dit étourdiment Mathilde,--ce qu'on

raconte sur la pauvre Césarine?...

La grande Mélite n'eut besoin que d'un regard pour la foudroyer.

--Mademoiselle Césarine de Mersanz sort de la pension Géran!

prononça-t-elle avec emphase, tandis que Philomène approuvait du geste

en nouant les rubans de son humble chapeau noir.

Cette réponse, paraîtrait-il, suffisait à tout; car mademoiselle

Mathilde baissa les yeux et resta muette.

La grande Mélite continua, en découvrant un très-majestueux chapeau de

velours qui avait, ma foi, une plume:

--Je ne vous dirai pas, mon enfant, que je vous laisse une grave

responsabilité. Je hais l'exagération. La pension Géran est, Dieu

merci, organisée de telle sorte, qu'elle pourrait marcher longtemps

d'elle-même... Cependant, veillez... Laissez vos romans à vingt

centimes, tranquilles jusqu'à notre retour... Vous voyez que je

sais tout... S'il se passait quelque chose d'imprévu qui nécessitât

impérieusement notre présence, nous dînons à l'hôtel de Sainte-Croix et

nous passons la soirée à l'hôtel de Mersanz.

Ces deux noms retentirent dans la bouche de la grande Mélite comme deux

sons de clairon.

Mathilde, que le mot _roman à vingt centimes_ avait désarçonnée,

s'inclina en silence. Elle essaya de se rendre utile en dépliant le

châle boiteux de sa suzeraine, qui jetait à sa glace un orgueilleux

regard.

--Ferai-je avancer une voiture? demanda-t-elle.

--Il n'est pas besoin, répondit la grande Mélite en style noble.

Son doigt montrait, par la croisée de sa chambre à coucher, un équipage

arrêté de l'autre côté de la grille.

Philomène était prête. On descendit triomphalement l'escalier au moment

où la cloche rappelait les élèves à l'étude. Rien ne put empêcher les

grandes, les moyennes et les petites de traverser le vestibule et de se

mettre en rang sur le perron pour assister au départ de mesdames.

Toutes les puissances de ce monde aiment à voir leur peuple former la

haie. Philomène sourit avec douceur; Mélite daigna caresser deux ou

trois mentons en passant.

La porte de la grille s'ouvrit.

On put reconnaître, sur les panneaux de l'équipage, l'écusson de madame

la marquise de Sainte-Croix. Il y avait quelqu'un dedans. Tous les

regards s'aiguisèrent. C'était un jeune homme,--un beau jeune homme

en habit noir et ganté de blanc. Son visage disparaissait un peu dans

l'ombre.

Mais, quand il descendit pour offrir la main aux demoiselles Géran, dix

voix s'élevèrent pour prononcer son nom;--ce qui prouvait à quel point

grandes, moyennes et petites savaient le menu de la chronique.

--Celui qu'on allait voir sur le cavalier! dirent les unes.

--Le jeune homme de la terrasse! chuchotèrent les autres.

Et toutes:

--M. Léon Rodelet!

XIV

--Une fête à l'hôtel de Mersanz.--

Le dîner de l'hôtel de Sainte-Croix nous sera connu par les résultats.

Nous avons à dire ici seulement le nom des convives. Autour de la

table de madame la marquise s'asseyaient Philomène et Mélite Géran, M.

Garnier de Clérambault, Léon Rodelet et Maxime.

Après le dîner, les deux demoiselles Géran furent prises par madame la

marquise. L'entretien ne dura pas très-longtemps.

M. Garnier de Clérambault, pendant ce temps-là, s'était emparé de Léon

Rodelet, qui semblait triste et inquiet.

Maxime était à sa toilette.

A la suite de son entretien avec Clérambault, Léon Rodelet sortit de

l'hôtel de Sainte-Croix. Vous l'eussiez rencontré seul dans les rues

désertes du faubourg Saint-Germain. Il était très-pâle, et ses mains

froides touchaient souvent son front qui brûlait. Il allait chancelant

comme un homme ivre.

Les deux demoiselles Géran, au contraire, paraissaient très-contentes

d'elles-mêmes et de leurs hôtes. Les dernières paroles prononcées

tombèrent avec aménité de la bouche de Philomène, qui dit, résumant

sans doute la conférence tout entière:

--Du moment qu'il s'agit de régulariser la position de toute une

famille, il n'y a pas à hésiter.

La marquise tendit ses deux mains. Mélite et Philomène, fort honorées,

les pressèrent. C'étaient désormais deux héroïnes allant à la croisade

des positions à régulariser. La conscience de leur dévouement les

transfigurait.

Elles voyaient la vie en rose,--et dix-sept petites demoiselles qui

venaient remplir les dix-sept lits vides...

Les préparatifs de cette fête, destinée à célébrer la rentrée de

Césarine de Mersanz sous le toit paternel, étaient depuis longtemps

déjà le soin le plus cher de Béatrice. L'idée venait d'elle-même.

Son excellent cœur, qui s'élançait passionnément vers la fille de

son mari, trouvait chaque jour un plaisir nouveau à s'occuper de ces

détails.

C'était d'abord une surprise qu'on avait dû faire à Césarine.--Sans

mauvaise intention aucune, le comte Achille avait vendu le secret, un

jour qu'il s'était rendu seul à la pension Géran.

Il avait omis de faire mention de Béatrice.

Parlons plus vrai: il avait évité de prononcer le nom de Béatrice,

parce que mademoiselle Maxence de Sainte-Croix était au parloir avec sa

mère.

Pour un empire, le comte Achille n'aurait pas prononcé le nom de

Béatrice devant Maxence.

Béatrice, néanmoins, gardait tout le plaisir de son invention. Elle

était tout entière à son mari et ne savait point ce qui se passait

au dehors. Certes, elle ne pouvait méconnaître les froideurs de

Césarine, elle en souffrait profondément; mais elle les attribuait à

ces défiances naturelles, à cette rancune ordinaire de l'orpheline

contre la marâtre. Le verset le plus tendre et le plus ému de sa prière

de chaque soir implorait Dieu pour que les yeux de la chère enfant

s'ouvrissent enfin. Elle aimait Césarine autant qu'Achille lui-même.

Elle s'endormait souvent, et c'était son meilleur rêve, en serrant dans

ses bras Césarine ramenée, qui lui souriait et lui rendait ses caresses.

Césarine, du reste, avait eu de bons moments parfois. Elle avait le

cœur honnête et tendre. L'affection si vraie, si évidente de sa

belle-mère l'avait souvent attirée.

Mais nous savons que Césarine subissait de perfides influences. Il est

des préjugés si faciles à exalter!

La fabrique de mariages, Vol. 4 · 第 2 / 8 段