pris tout de suite la position qui convenait. Elle avait exagéré le
sentiment exquis et désintéressé qui était en elle.
Il ne faut pas, vis-à-vis des enfants, faire sa place trop humble.
L'enfance abuse. Un peu plus de force ou de dignité aurait maintenu
Césarine. Le respect amène parfois l'affection.
Mais Béatrice aimait tant! C'était à genoux qu'elle avait sollicité
jadis les baisers de l'enfant rebelle. Elle s'asseyait si craintivement
à sa place d'épouse et de mère, qu'on eût dit sans cesse qu'elle
demandait pardon de l'occuper.
A dater du moment où le comte Achille avait mis fin au tête-à-tête que
nous avons raconté, Béatrice était restée seule jusqu'à l'heure du
dîner. Césarine avait fait demander de ses nouvelles par mademoiselle
Jenny, et la pauvre Béatrice, exaltant la portée de cette attention
banale, était arrivée à table toute joyeuse.
Je suis sûre d'être compris de la majorité de mes lectrices quand je
dirai que ce fait, si insignifiant en apparence, lui mettait plus de
baume dans le cœur que les récentes instances de M. de Mersanz
lui-même.
La femme possède, en effet, un instinct de subtile logique qui la mène
toujours droit au centre de la question.
Béatrice, sans raisonner cette croyance, avait l'intime conviction que
Césarine était le principal obstacle entre elle et son mari.
Le dîner fut froid et convenable. Achille n'eut pas besoin de faire
effort pour éloigner les sujets d'entretien qu'il redoutait. La
présence de Césarine arrêtait toute parole confidentielle sur les
lèvres de Béatrice; elle se borna à faire d'une manière douce et
charmante les honneurs de sa maison.
Après le dessert, elle s'éloigna contente, parce que M. de Mersanz, en
l'engageant à faire toilette, et pressé par un remords peut être, lui
dit tout bas:
--Nous causerons demain.
Béatrice vint baiser Césarine, qui se laissa faire. C'était une bonne
journée.
Les heures qui précèdent l'ouverture d'une fête, dans les ménages
bourgeois, sont terriblement laborieuses. C'est un moment de presse,
un branle-bas général, un coup de feu, pour employer l'expression
consacrée. Les domestiques, surmenés, nourrissent des idées de révolte;
les enfants, profitant du désordre pour faire le diable, mettent tout
sens dessus dessous; les maîtres se donnent un mal lamentable et payent
d'avance fort cher le vaniteux plaisir de _recevoir_ des gens qui
vont railler leur mobilier, critiquer leur appartement, mordre leur
caractère et hausser les épaules en humant leurs pauvres sorbets.
L'âne de la Fontaine disait: «Notre ennemi, c'est notre maître.»
L'invité arrange cela et pense: «Notre ennemi c'est notre hôte.»
Règle générale:
Si vous avez moins de cinquante mille francs de revenu, toute la
peine que vous prenez en ces solennelles circonstances tourne à votre
confusion.
Non-seulement la foule ne vous tient aucun compte de votre effort
désespéré; mais, tout en vous déchirant, elle vous jalouse, et il y a
une irréconciliable envie jusqu'au milieu de ses mépris.
Bénédictions sur la richesse! La richesse ne connaît ni ces douleurs
préparatoires, ni les déboires qui succèdent au fiévreux enthousiasme
de l'effort. La richesse laisse faire. Elle ne quitte les tranquilles
hauteurs de son indolence que pour moissonner paresseusement ce qu'elle
n'a point semé. Il n'y a pas de revers possible; la victoire est
toujours là, fidèle. La richesse n'a d'autre chagrin que de passer,
insensible et blasée, au milieu de ces faciles triomphes.
Elle a droit. Son public lui appartient. Il faudrait je ne sais quel
événement impossible pour lui faire une chute.
Il ne faut pas croire, du reste, que les choses se fassent toutes
seules. M. Baptiste, ce fonctionnaire privé que nous avons eu l'honneur
de peindre dans sa magnifique quiétude, n'est pas absolument un homme
de loisir. Il cause beaucoup avec mademoiselle Jenny, c'est la vérité,
quand son grand cœur condescend à s'éprendre de cette parfaite
soubrette; mais il faut l'heure du délassement à toutes les hautes
intelligences.
M. Baptiste a les qualités de ses défauts. Nous le croyons larron, mais
il est habile; nous le savons impertinent, mais il possède le grand art
de commander. L'envers du maraud, c'est le factotum,--et quel ministre
ne glisse pas volontiers son pied dans les bottes du roi son maître?
M. Baptiste coûte un prix fou. Il vaut énormément: presque moitié de ce
qu'il coûte.
Je sais de braves seigneurs qui cherchent un M. Baptiste et qui ne le
trouveront jamais.
Il faut un homme à M. Baptiste, qui se respecte trop pour voler un
croquant nouvellement doré par le procédé électro-mobile.
Noblesse oblige. Les ancêtres de M. Baptiste faisaient les affaires de
ceux qui allaient à la croisade. Quand, de père en fils, on a eu la
gloire de dévaliser les preux, on éprouve le besoin de garder son rang.
A minuit, les salons de l'hôtel de Mersanz étaient pleins. Ce n'était
pas du tout une petite fête de famille, selon la première idée de
Béatrice, c'était un bal de bonne seconde force, avec le ban tout
entier des invités de premier rang et une partie de l'arrière-ban.
Le faubourg Saint-Germain, considéré comme peuple noble ou matière à
foule, pourrait être divisé en une soixantaine de catégories pour le
moins.
Le classement de cette élégante population, par rang d'importance
mondaine, n'est assurément pas difficile; mais il demanderait le même
soin délicat que la confection d'une carte des vins, parfaitement
équilibrée, où la préséance légitime des différents crus serait
graduée selon l'art et au-dessus de toute réclamation.
Il y a les dominations,--les soleils,--crus suprêmes, portant
le cachet de la comète,--les puissances, grands vins des années
choisies,--les prônes, meubles un peu vermoulus, flacons un peu
fêlés, qui déjà sourient et saluent quand on les appelle constance ou
lacryma-christi,--les positions acquises, vins vulgaires, mais solides,
à qui l'âge a donné un parfum inconnu.
Il y a les étoiles fixes, haut bordeaux, grand bourgogne, cotés dans le
commerce; les planètes, pomard ou château-laffitte; les constellations,
groupes intéressants, mais dont les bouteilles, trop jeunes, n'ont
pas encore ces dentelles moussues; il y a enfin la voie lactée: une
immensité d'astres sans nom,--un océan de petit vin blanc!
Il y a la légion étrangère: grands d'Espagne, madère et xérès,
princes du saint-empire, fiers cristaux de Bohême, où perle l'or
liquide du johannisberg ou du tokai; les jeunes seigneurs d'Italie,
bruns, satinés, soyeux, ténors, tièdes et sucrés: pur syracuse; les
lords,--mais l'Angleterre n'a que son ale pesante et son abominable
porter.
Il y a les bouquets provinciaux: le champenois, plus noble que Clovis
et dont madame veuve Cliquot porte la gloire aux deux pôles; la
côte-d'or, le roussillon, l'anjou mousseux, le lourd orléanais, la
bretagne aigrelette: tous bonnes âmes, rudes lames, jolies femmes
drôlement crinolinées, appelant le faubourg Saint-Germain «mon cousin»
avec d'étonnants accents.
Il y a la bourgeoisie alliée: nous entrons dans l'arrière-ban. Vins
ordinaires, piquette, etc.
Il y a cette classe assez nombreuse de coquins, attachés au loyal
faubourg comme la chenille à l'arbre: Tartufe moderne et sa hideuse
famille,--toujours prêt à fonder des comptoirs en Californie, et buvant
les aumônes, de l'autre côté de l'eau, en compagnie des filles de
glaise: campêche empoisonné.
Il y a les protégés, pauvres diables, lourd fardeau: vin bleu.
Il y a les artistes: triste abondance. Arrêtons-nous.
Tout cela compose une formidable cohue. Tel palais de la rue de
Varennes pourrait, s'il le voulait, à part les rayons, les astres et
les simples lumières, réunir six fois plus de queues-rouges qu'un hôtel
battant neuf, tout en plâtre, ayant l'honneur de servir de coque à un
financier.
Chez M. le comte Achille de Mersanz, divers mains, il faut bien le
dire, avaient lancé les invitations. Pour sa part, Béatrice n'avait
guère appelé que les intimes de la famille et quelques amis de
Césarine. Cependant les salons regorgeaient, et les indifférents se
montraient en considérable majorité. Pour mettre le lecteur à même
de trouver le mot de cette petite énigme, peut-être suffira-t-il de
rappeler un passage de l'entretien confidentiel entre M. Baptiste et
mademoiselle Jenny.
Ces deux discrètes personnes s'étaient avoué mutuellement qu'elles
avaient, en tout bien tout honneur, des relations avec madame la
marquise de Sainte-Croix.
Or, la façon dont devaient être dressées les lettres d'invitation
n'était pas du tout indifférente à madame la marquise de Sainte-Croix.
Le comte Achille se trouvait n'avoir point de secrétaire. M. Baptiste,
profitant de l'intérim, rendait de bons services. Nous ne saurions trop
respecter le pouvoir de ce maire du palais.
La fête était fort belle, nonobstant certaines causes de désordre,
inhérentes à la composition même de son public. Pendant ce premier
temps qui est comme le prologue ennuyeux d'un bal, madame la comtesse
de Mersanz avait fait les honneurs avec une grâce charmante. Il fallait
être initié aux menaces qui planaient au-dessus de cette maison pour
deviner la mélancolie derrière le beau sourire de Béatrice.
Césarine aussi avait fait les honneurs. C'était parfaitement bien pour
un début. Elle avait joué son petit rôle d'héritière présomptive avec
un aplomb résolu qui dénotait une envie de prochainement régner.
Sans risquer précisément aucune démarche contre la bienséance, Césarine
ne s'était point placée sous l'aile de sa belle-mère.
Beaucoup de gens avaient remarqué cela.
Césarine, depuis le commencement de la fête, faisait cour à part.
Nous n'avons rien à faire avec le bal proprement dit et nous laisserons
danser ceux qui étaient là pour danser.
Chacun sait quel délicieux essaim de jeunes filles peut fournir le
faubourg Saint-Germain, mêlé ou non. Certes, la beauté n'est pas
parquée dans un quartier; la beauté est partout dans notre France,
enfant gâté de Dieu;--mais il serait injuste de ne pas reconnaître
qu'au fond de ces hôtels, souvent tristes et froids au dehors, la race
fleurit toujours fière et toujours rayonnante.
Quelle race? dira-t-on. Parlons-nous de chevaux?
Je ne suis pas cause que la langue hippique nous ait volé ce mot
absolument nécessaire. Nous parlons de femmes et de la race française.
La race française est là dans tout son éclat lumineux et charmant.
La race svelte et grande, les visages aquilins, les fronts à diadème:
la beauté des filles des chevaliers.
Maintenant, si quelque curieux veut savoir pourquoi, dans le loyal
faubourg, ces dames forment si victorieusement la plus belle moitié du
genre humain, pourquoi les jouvenceaux ont un peu dégénéré, pourquoi
les frères, doués modestement, ne ressemblent pas toujours à leurs
adorables sœurs, nous avouerons avec ingénuité notre ignorance.
Voilà longtemps, du reste, qu'on parle de ce phénomène singulier. La
statistique officielle n'a pas encore constaté ces bizarres différences.
Elles étaient là sous la chaude lumière des lustres, embellies toutes
encore par cet incomparable génie qu'on appelle le goût français et
qui est l'éclat dans la sobriété. Le plaisir animait leur teint et
veloutait leurs regards. A la voix de l'orchestre, on voyait onduler
comme un flot étincelant toutes ces fleurs, tous ces diamants et tous
ces sourires.
Césarine avait dansé. On lui avait donné rang parmi les plus jolies.
Un instant, un seul instant, on avait pu voir mademoiselle Maxence de
Sainte-Croix au milieu du tourbillon de la valse. Son cavalier était
le comte Achille.
Il n'y eut pas deux avis. L'opinion commune, cet aréopage souverain, la
déclara unanimement la plus belle.
Elle était la plus belle.--Là-bas, parmi cette verdure du jardin Géran,
sous les gais rayons du soleil matinier, nous avons pu établir entre
nos deux héroïnes un parallèle où mademoiselle de Mersanz n'avait pas
le désavantage. Césarine, cher bouton de rose, perlé par la rosée,
était bien une fille du matin.
Maxence était la fille de la nuit,--de la nuit radieuse où mille feux
s'épandent et se croisent. Ses yeux profonds semblaient absorber tous
ces éblouissements; son teint mat, aux roses et splendides reflets,
buvait la lumière.
Il y avait sur son front de seize ans je ne sais quel fardeau de
fatalité qui la paraît hautement comme la couronne d'une reine.
Quand un rayon passait dans ses cheveux noirs aux fauves échappées,
où courait un mince rang de corail, vous eussiez dit une flamme
mystérieuse. Les longs cils de sa paupière recouvraient une pensée
étrange et peut-être tragique. L'admiration qu'elle faisait naître
s'accompagnait de souffrance. C'était ce sentiment impossible à définir
que suscite la perception de l'immensité dans la nature et dans l'art.
Cela plaît. C'est trop peu dire: cela exalte;--mais l'âme se replie
comme si elle avait peur.
Une heure après la fête commencée, Maxence était illustre parmi les
hôtes de M. de Mersanz. On la montrait aux nouveaux venus comme la
maîtresse perle du vivant écrin qui miroitait dans les salons. Elle
était le principal attrait, la principale curiosité de l'assemblée.
Elle était la _lionne_, s'il est permis de prononcer encore ce mot,
tombé dans le domaine ultra-vulgaire.
Et ce qui la faisait lionne, ce n'était pas seulement sa merveilleuse
beauté. Sa merveilleuse beauté n'eût excité que l'étonnement,
l'admiration, l'amour ou la jalousie.
Il y avait autre chose que cela dans l'impression produite par elle.
Osons le répéter, il y avait de l'effroi.
Des bruits couraient, des rumeurs, semées à dessein peut-être,
circulaient de salon en salon.
Le comte Achille était le point de mire de tous les regards.
Qu'allait faire le comte Achille?
Les bruits qui couraient, les rumeurs qui sans cesse allaient et
venaient, unissaient au nom du comte Achille le nom de Maxence.
Maxence était l'héroïne de ce drame annoncé, attendu, dont les
péripéties allaient éclater peut-être sous les feux éblouissants de ces
lustres, parmi les harmonies de cette fête.
XV
--Régulariser une position.--
Le comte Achille, par sa fortune, par son nom, par ses alliances, était
du plus haut monde; mais ses oscillations politiques et aussi son
second mariage l'avaient fait un peu déchoir. On savait que le maréchal
le tenait à distance, et cette parenté avec le maréchal était la plus
belle plume de son aile. Dans ses salons, il y avait bien un peu de
l'un et de l'autre. L'ivraie se mêlait au froment en assez notable
quantité.
Depuis le commencement de la soirée, madame la baronne du Tresnoy avait
déjà souventes fois fait la grimace à l'aspect de certains visages.
Madame la baronne n'était plus jolie. Les grimaces qu'elle faisait
n'avaient rien d'attrayant.
Elle était là avec ses deux grandes filles, pompeusement attifées;--car
il est de règle, là comme ailleurs, que la toilette des demoiselles est
en raison inverse du carré de leurs dots.
Juliette trouvait peu de danseurs, malgré les fruits savoureux du Midi
et les fleurs confites qui formaient sa coiffure; Dorothée, nonobstant
les feuillages trop touffus dont elle avait ombragé sa chevelure, n'en
trouvait point du tout et restait sur sa chaise.
A cause de cela, elles pouvaient se donner tout entières aux
impressions du moment.
Elles s'y donnaient avec la rancune amère des grandes filles qui font
tapisserie.
En conscience, elles espéraient pis que pendre, et leurs dents de
vaincues s'aiguisaient pour dévorer les catastrophes à venir.
Cela ne les empêchait pas de mordiller à droite et à gauche, pelotant
en attendant partie.
--Quelle cohue! disait mademoiselle Juliette.
--On ne sait, en vérité, répondait mademoiselle Dorothée,--d'où sortent
tous ces gens-là!
Gens de peu, petites gens, gens du plus mauvais ton, qui ne faisaient
danser ni mademoiselle Dorothée ni mademoiselle Juliette!
Deux jeunes vicomtes de province, ayant encore le duvet des fruits de
Béziers ou de Saint-Brieuc, vinrent en ce moment solliciter les mains
de ces demoiselles pour la prochaine contredanse.
Madame la baronne du Tresnoy avait bien reconnu dans cet envoi la main
charitable de Béatrice; mais mademoiselle Juliette ni mademoiselle
Dorothée ne voient jamais ces choses-là.
Elles acceptent froidement l'aubaine et se moquent volontiers des
juveigneurs de Quimper ou de Pézenas, qui viennent jeter une fleur sur
les cailloux de leur sentier.
A la fin de la contredanse, elles échangent les communications
suivantes:
--Il a l'accent auvergnat.
--Il brouille les figures.
--Il m'a dit que la journée avait été fort belle, pour la saison.
--Comme le gendarme de Nadaud... le mien m'a déclaré que Paris était
plus grand que Brives-la-Gaillarde.
--C'est une découverte... mais le mien est de bonne maison.
--Le mien aussi.
--Il a un titre.
--Ils en ont tous à Landerneau!
Cela se termine par un double bâillement et par cette plainte
sacramentelle:
--Où sont donc ces messieurs?
Ces messieurs, hélas! un groupe composé de toutes les admirations de
mademoiselle Dorothée et de mademoiselle Juliette, une constellation
où brillent tous les héros de ces mille romans que rêvent leurs heures
ennuyées. Ces messieurs! douze ou quinze vainqueurs,--et pas un mari!
Où sont donc ces messieurs? Soit bizarrerie de goût, soit suprême bonté
de cœur, si vous faites danser mademoiselle Juliette ou mademoiselle
Dorothée, vous entendrez cette question pleine de mélancolique
impertinence:
--Où sont ces messieurs?
Ces messieurs sont toujours au même endroit, croyez-le bien. Alfred
de Lansac est au jeu, où il perd; Maxime de Beaumont aussi, André
d'Orange également. Le comte Achille a établi quelque part un fumoir
tout exprès pour M. de Grévy, le mari myope et volage de la charmante
vicomtesse; pour Fauvel, l'heureux poëte à qui les plus mauvais opéras
de salon coûtent à peine six mois de travail; pour Montmorin, pour
le bel Aymar de Quelquechose,--rédacteur apprécié du _Journal des
Demoiselles_,--pour Frémiaux, le maquignon fashionable, et autres
sultans d'égale importance, tous faisant partie du groupe sidéral: CES
MESSIEURS.
Même Frémiaux,--surtout Frémiaux. Le cheval étant, au dire de Buffon,
un noble animal, anoblit tous ceux qui savent gagner cinquante mille
écus par an dans une écurie.
Dans les songes maternels de madame la baronne du Tresnoy, les quines
que l'on peut gagner à la loterie du monde ont parfois la figure
busquée, les cheveux blonds crépus, les larges épaules et le lorgnon
d'or de Frémiaux.
Personne ne s'indignerait si demain ce bon garçon mettait sur ses
cartes: «M. de Frémiaux.» On s'y attend. Ce serait de sa part un acte
courtois; cela prouverait qu'il ne dédaigne pas la particule.
Procédons par l'absurde, comme en géométrie. Supposons qu'il épouse, un
vilain jour, mademoiselle Dorothée ou mademoiselle Juliette. Dans vingt
ans, vos neveux pourront coudoyer de petits vicomtes de Frémiaux, dont
les aïeux faisaient mieux que combattre les Anglais, puisqu'ils les
vendaient,--et fort cher.
Si leur nom se trouve difficilement dans l'armorial, on cherchera dans
le _Stud book_.
Notons pour mémoire que madame la baronne du Tresnoy avait salué
fort légèrement madame la vicomtesse de Grévy, lorsque ces deux
dames s'étaient rencontrées. Au contraire, elle avait accueilli
avec reconnaissance et respect la démarche de madame la marquise de
Sainte-Croix, qui avait bien voulu lui souhaiter le bonsoir en passant.
Madame la marquise avait une cour. Dix fois, Césarine de Mersanz était
venue s'asseoir auprès d'elle. Le comte Achille l'avait promenée dans
le bal.
On s'approchait d'elle avec une sorte de ferveur, et chacun voulait
avoir un mot d'elle.
Sa toilette était un véritable chef-d'œuvre de combinaison. Cette
femme avait réellement un grain de génie. Elle posait en vieille femme
ce soir, en grand'mère plutôt qu'en mère, et cependant sa mise gardait
une fière et souveraine élégance.
Elle était, avec Maxence, l'objet de la curiosité générale. Son
apparition faisait nouveauté comme la _rentrée_ de quelque comédien
célèbre. Depuis longtemps, elle tenait rigueur au monde, et le monde
n'avait pas besoin de chercher le motif de son retour. Ce motif était
là, vivant et charmant: c'était sa fille, c'était Maxence. La présence
de cette délicieuse enfant lui était une parure nouvelle. On lui savait
gré de cette toilette d'aïeule, dont nous parlions naguère; on la
trouvait plus belle dans ce rôle imprévu, où elle apportait une douce
et simple sérénité.
Les deux demoiselles Géran, placées non loin d'elle comme des aides
de camp, n'étaient pas sans faire ressortir le ton exquis et la noble
aisance de Flavie. La grande Mélite, portant haut comme un coursier
de parade, cachait son embarras sous un air rogue. Moins intelligente
que sa petite sœur, la suave Philomène, elle sentait bien cependant
qu'elle n'était là que par tolérance et pour fournir la réplique à un
moment donné du drame. Elle appartenait à cette catégorie de bonnes
gens qui chantent à pleine voix quand ils ont peur et qui se drapent
superbement quand on les déconcerte.
Philomène, au contraire, selon la pente de sa nature, dépassait le but
par trop d'humilité. Elle était collante. Elle engluait son entourage à
force de caresses et d'obséquiosités.
C'était de ce groupe si bien composé qu'était parti le _mot de la
situation_.
Un mot illustre à la façon d'Attila et de Gengis-Khan, un mot fléau, un
mot qui fait des ruines.
Un mot qui, cependant, exprime une chose morale, bonne, nécessaire,
chrétienne.
Mais qui a servi de prétexte, ce terrible mot, depuis que le monde est
monde, à des millions de trahisons, d'abandons et de lâchetés.
C'était dans ce coin, où les deux demoiselles Géran _travaillaient_
pour la marquise, qu'on avait dit pour la première fois:
--Vous sentez bien que,--maintenant,--avec une jeune fille de seize ans
dans la maison,--M. le comte de Mersanz ne peut manquer de songer à
RÉGULARISER SA POSITION.
Que vous en semble? Cela paraît bien innocent.
Cela a égorgé des monceaux de femmes, depuis Ariane jusqu'à cette
pauvre fille qui peut-être respire, à l'heure où nous écrivons ces
lignes, la mortelle vapeur du charbon, parce qu'un vulgaire Thésée la
délaisse pour épouser une Phèdre bourgeoise, chargée fatalement de la
venger.
Rien ne change. La tragédie antique court les rues en crinoline.
Cela tue, nous vous le disons; cela ravage.
Et que la mauvaise foi ne vienne pas prétendre que nous prononçons
là de dangereuses paroles. La mauvaise foi n'aura pas beau jeu. Nous
parlerons la bouche ouverte et nous mettrons les points sur les i.
En commençant ce livre qui s'appelle la _Fabrique de Mariages_, nous
avions l'intention d'attaquer rudement certaines industries encore plus
drôles que malsaines qui ont pris pour enseigne le dieu d'hymen.
Nous voulions traduire un peu à la barre de la comédie ces Mercures
du _bon motif_, cimentant à tort et à travers--moyennant une
commission--les alliances les plus biscornues.
Il nous paraissait bon de chasser du temple ces effrontés marchands
qui éclaboussent du bas de leur charlatanisme la plus haute et la plus
sainte des institutions sociales, abstraction faite même de sa base
divine; il nous paraissait juste de démasquer ces pitres qui marient au
son de la grosse caisse, comme les dentistes de la rue détraquent les
mâchoires en plein vent. Le bruit qui se fait autour de ce trafic est
assurément une des obscénités les plus excentriques de notre époque.
Cette musique de négociateurs déguisés en Turcs et de diplomates à
queue rouge, nous avait fait tourner les yeux vers leur foire...
Mais, si frivole que soit un roman, il faut néanmoins quelque chose
pour le faire.
Une fois dans la foire, nous avons vu avec étonnement qu'il n'y avait
rien.
Rien que du bruit.
La foire matrimoniale s'agite entre des fantômes. Ce sont des maris
illusoires qui courent après des femmes chimères.