Peut-être aussi Béatrice, dans l'excès de sa bonté, n'avait-elle pas

pris tout de suite la position qui convenait. Elle avait exagéré le

sentiment exquis et désintéressé qui était en elle.

Il ne faut pas, vis-à-vis des enfants, faire sa place trop humble.

L'enfance abuse. Un peu plus de force ou de dignité aurait maintenu

Césarine. Le respect amène parfois l'affection.

Mais Béatrice aimait tant! C'était à genoux qu'elle avait sollicité

jadis les baisers de l'enfant rebelle. Elle s'asseyait si craintivement

à sa place d'épouse et de mère, qu'on eût dit sans cesse qu'elle

demandait pardon de l'occuper.

A dater du moment où le comte Achille avait mis fin au tête-à-tête que

nous avons raconté, Béatrice était restée seule jusqu'à l'heure du

dîner. Césarine avait fait demander de ses nouvelles par mademoiselle

Jenny, et la pauvre Béatrice, exaltant la portée de cette attention

banale, était arrivée à table toute joyeuse.

Je suis sûre d'être compris de la majorité de mes lectrices quand je

dirai que ce fait, si insignifiant en apparence, lui mettait plus de

baume dans le cœur que les récentes instances de M. de Mersanz

lui-même.

La femme possède, en effet, un instinct de subtile logique qui la mène

toujours droit au centre de la question.

Béatrice, sans raisonner cette croyance, avait l'intime conviction que

Césarine était le principal obstacle entre elle et son mari.

Le dîner fut froid et convenable. Achille n'eut pas besoin de faire

effort pour éloigner les sujets d'entretien qu'il redoutait. La

présence de Césarine arrêtait toute parole confidentielle sur les

lèvres de Béatrice; elle se borna à faire d'une manière douce et

charmante les honneurs de sa maison.

Après le dessert, elle s'éloigna contente, parce que M. de Mersanz, en

l'engageant à faire toilette, et pressé par un remords peut être, lui

dit tout bas:

--Nous causerons demain.

Béatrice vint baiser Césarine, qui se laissa faire. C'était une bonne

journée.

Les heures qui précèdent l'ouverture d'une fête, dans les ménages

bourgeois, sont terriblement laborieuses. C'est un moment de presse,

un branle-bas général, un coup de feu, pour employer l'expression

consacrée. Les domestiques, surmenés, nourrissent des idées de révolte;

les enfants, profitant du désordre pour faire le diable, mettent tout

sens dessus dessous; les maîtres se donnent un mal lamentable et payent

d'avance fort cher le vaniteux plaisir de _recevoir_ des gens qui

vont railler leur mobilier, critiquer leur appartement, mordre leur

caractère et hausser les épaules en humant leurs pauvres sorbets.

L'âne de la Fontaine disait: «Notre ennemi, c'est notre maître.»

L'invité arrange cela et pense: «Notre ennemi c'est notre hôte.»

Règle générale:

Si vous avez moins de cinquante mille francs de revenu, toute la

peine que vous prenez en ces solennelles circonstances tourne à votre

confusion.

Non-seulement la foule ne vous tient aucun compte de votre effort

désespéré; mais, tout en vous déchirant, elle vous jalouse, et il y a

une irréconciliable envie jusqu'au milieu de ses mépris.

Bénédictions sur la richesse! La richesse ne connaît ni ces douleurs

préparatoires, ni les déboires qui succèdent au fiévreux enthousiasme

de l'effort. La richesse laisse faire. Elle ne quitte les tranquilles

hauteurs de son indolence que pour moissonner paresseusement ce qu'elle

n'a point semé. Il n'y a pas de revers possible; la victoire est

toujours là, fidèle. La richesse n'a d'autre chagrin que de passer,

insensible et blasée, au milieu de ces faciles triomphes.

Elle a droit. Son public lui appartient. Il faudrait je ne sais quel

événement impossible pour lui faire une chute.

Il ne faut pas croire, du reste, que les choses se fassent toutes

seules. M. Baptiste, ce fonctionnaire privé que nous avons eu l'honneur

de peindre dans sa magnifique quiétude, n'est pas absolument un homme

de loisir. Il cause beaucoup avec mademoiselle Jenny, c'est la vérité,

quand son grand cœur condescend à s'éprendre de cette parfaite

soubrette; mais il faut l'heure du délassement à toutes les hautes

intelligences.

M. Baptiste a les qualités de ses défauts. Nous le croyons larron, mais

il est habile; nous le savons impertinent, mais il possède le grand art

de commander. L'envers du maraud, c'est le factotum,--et quel ministre

ne glisse pas volontiers son pied dans les bottes du roi son maître?

M. Baptiste coûte un prix fou. Il vaut énormément: presque moitié de ce

qu'il coûte.

Je sais de braves seigneurs qui cherchent un M. Baptiste et qui ne le

trouveront jamais.

Il faut un homme à M. Baptiste, qui se respecte trop pour voler un

croquant nouvellement doré par le procédé électro-mobile.

Noblesse oblige. Les ancêtres de M. Baptiste faisaient les affaires de

ceux qui allaient à la croisade. Quand, de père en fils, on a eu la

gloire de dévaliser les preux, on éprouve le besoin de garder son rang.

A minuit, les salons de l'hôtel de Mersanz étaient pleins. Ce n'était

pas du tout une petite fête de famille, selon la première idée de

Béatrice, c'était un bal de bonne seconde force, avec le ban tout

entier des invités de premier rang et une partie de l'arrière-ban.

Le faubourg Saint-Germain, considéré comme peuple noble ou matière à

foule, pourrait être divisé en une soixantaine de catégories pour le

moins.

Le classement de cette élégante population, par rang d'importance

mondaine, n'est assurément pas difficile; mais il demanderait le même

soin délicat que la confection d'une carte des vins, parfaitement

équilibrée, où la préséance légitime des différents crus serait

graduée selon l'art et au-dessus de toute réclamation.

Il y a les dominations,--les soleils,--crus suprêmes, portant

le cachet de la comète,--les puissances, grands vins des années

choisies,--les prônes, meubles un peu vermoulus, flacons un peu

fêlés, qui déjà sourient et saluent quand on les appelle constance ou

lacryma-christi,--les positions acquises, vins vulgaires, mais solides,

à qui l'âge a donné un parfum inconnu.

Il y a les étoiles fixes, haut bordeaux, grand bourgogne, cotés dans le

commerce; les planètes, pomard ou château-laffitte; les constellations,

groupes intéressants, mais dont les bouteilles, trop jeunes, n'ont

pas encore ces dentelles moussues; il y a enfin la voie lactée: une

immensité d'astres sans nom,--un océan de petit vin blanc!

Il y a la légion étrangère: grands d'Espagne, madère et xérès,

princes du saint-empire, fiers cristaux de Bohême, où perle l'or

liquide du johannisberg ou du tokai; les jeunes seigneurs d'Italie,

bruns, satinés, soyeux, ténors, tièdes et sucrés: pur syracuse; les

lords,--mais l'Angleterre n'a que son ale pesante et son abominable

porter.

Il y a les bouquets provinciaux: le champenois, plus noble que Clovis

et dont madame veuve Cliquot porte la gloire aux deux pôles; la

côte-d'or, le roussillon, l'anjou mousseux, le lourd orléanais, la

bretagne aigrelette: tous bonnes âmes, rudes lames, jolies femmes

drôlement crinolinées, appelant le faubourg Saint-Germain «mon cousin»

avec d'étonnants accents.

Il y a la bourgeoisie alliée: nous entrons dans l'arrière-ban. Vins

ordinaires, piquette, etc.

Il y a cette classe assez nombreuse de coquins, attachés au loyal

faubourg comme la chenille à l'arbre: Tartufe moderne et sa hideuse

famille,--toujours prêt à fonder des comptoirs en Californie, et buvant

les aumônes, de l'autre côté de l'eau, en compagnie des filles de

glaise: campêche empoisonné.

Il y a les protégés, pauvres diables, lourd fardeau: vin bleu.

Il y a les artistes: triste abondance. Arrêtons-nous.

Tout cela compose une formidable cohue. Tel palais de la rue de

Varennes pourrait, s'il le voulait, à part les rayons, les astres et

les simples lumières, réunir six fois plus de queues-rouges qu'un hôtel

battant neuf, tout en plâtre, ayant l'honneur de servir de coque à un

financier.

Chez M. le comte Achille de Mersanz, divers mains, il faut bien le

dire, avaient lancé les invitations. Pour sa part, Béatrice n'avait

guère appelé que les intimes de la famille et quelques amis de

Césarine. Cependant les salons regorgeaient, et les indifférents se

montraient en considérable majorité. Pour mettre le lecteur à même

de trouver le mot de cette petite énigme, peut-être suffira-t-il de

rappeler un passage de l'entretien confidentiel entre M. Baptiste et

mademoiselle Jenny.

Ces deux discrètes personnes s'étaient avoué mutuellement qu'elles

avaient, en tout bien tout honneur, des relations avec madame la

marquise de Sainte-Croix.

Or, la façon dont devaient être dressées les lettres d'invitation

n'était pas du tout indifférente à madame la marquise de Sainte-Croix.

Le comte Achille se trouvait n'avoir point de secrétaire. M. Baptiste,

profitant de l'intérim, rendait de bons services. Nous ne saurions trop

respecter le pouvoir de ce maire du palais.

La fête était fort belle, nonobstant certaines causes de désordre,

inhérentes à la composition même de son public. Pendant ce premier

temps qui est comme le prologue ennuyeux d'un bal, madame la comtesse

de Mersanz avait fait les honneurs avec une grâce charmante. Il fallait

être initié aux menaces qui planaient au-dessus de cette maison pour

deviner la mélancolie derrière le beau sourire de Béatrice.

Césarine aussi avait fait les honneurs. C'était parfaitement bien pour

un début. Elle avait joué son petit rôle d'héritière présomptive avec

un aplomb résolu qui dénotait une envie de prochainement régner.

Sans risquer précisément aucune démarche contre la bienséance, Césarine

ne s'était point placée sous l'aile de sa belle-mère.

Beaucoup de gens avaient remarqué cela.

Césarine, depuis le commencement de la fête, faisait cour à part.

Nous n'avons rien à faire avec le bal proprement dit et nous laisserons

danser ceux qui étaient là pour danser.

Chacun sait quel délicieux essaim de jeunes filles peut fournir le

faubourg Saint-Germain, mêlé ou non. Certes, la beauté n'est pas

parquée dans un quartier; la beauté est partout dans notre France,

enfant gâté de Dieu;--mais il serait injuste de ne pas reconnaître

qu'au fond de ces hôtels, souvent tristes et froids au dehors, la race

fleurit toujours fière et toujours rayonnante.

Quelle race? dira-t-on. Parlons-nous de chevaux?

Je ne suis pas cause que la langue hippique nous ait volé ce mot

absolument nécessaire. Nous parlons de femmes et de la race française.

La race française est là dans tout son éclat lumineux et charmant.

La race svelte et grande, les visages aquilins, les fronts à diadème:

la beauté des filles des chevaliers.

Maintenant, si quelque curieux veut savoir pourquoi, dans le loyal

faubourg, ces dames forment si victorieusement la plus belle moitié du

genre humain, pourquoi les jouvenceaux ont un peu dégénéré, pourquoi

les frères, doués modestement, ne ressemblent pas toujours à leurs

adorables sœurs, nous avouerons avec ingénuité notre ignorance.

Voilà longtemps, du reste, qu'on parle de ce phénomène singulier. La

statistique officielle n'a pas encore constaté ces bizarres différences.

Elles étaient là sous la chaude lumière des lustres, embellies toutes

encore par cet incomparable génie qu'on appelle le goût français et

qui est l'éclat dans la sobriété. Le plaisir animait leur teint et

veloutait leurs regards. A la voix de l'orchestre, on voyait onduler

comme un flot étincelant toutes ces fleurs, tous ces diamants et tous

ces sourires.

Césarine avait dansé. On lui avait donné rang parmi les plus jolies.

Un instant, un seul instant, on avait pu voir mademoiselle Maxence de

Sainte-Croix au milieu du tourbillon de la valse. Son cavalier était

le comte Achille.

Il n'y eut pas deux avis. L'opinion commune, cet aréopage souverain, la

déclara unanimement la plus belle.

Elle était la plus belle.--Là-bas, parmi cette verdure du jardin Géran,

sous les gais rayons du soleil matinier, nous avons pu établir entre

nos deux héroïnes un parallèle où mademoiselle de Mersanz n'avait pas

le désavantage. Césarine, cher bouton de rose, perlé par la rosée,

était bien une fille du matin.

Maxence était la fille de la nuit,--de la nuit radieuse où mille feux

s'épandent et se croisent. Ses yeux profonds semblaient absorber tous

ces éblouissements; son teint mat, aux roses et splendides reflets,

buvait la lumière.

Il y avait sur son front de seize ans je ne sais quel fardeau de

fatalité qui la paraît hautement comme la couronne d'une reine.

Quand un rayon passait dans ses cheveux noirs aux fauves échappées,

où courait un mince rang de corail, vous eussiez dit une flamme

mystérieuse. Les longs cils de sa paupière recouvraient une pensée

étrange et peut-être tragique. L'admiration qu'elle faisait naître

s'accompagnait de souffrance. C'était ce sentiment impossible à définir

que suscite la perception de l'immensité dans la nature et dans l'art.

Cela plaît. C'est trop peu dire: cela exalte;--mais l'âme se replie

comme si elle avait peur.

Une heure après la fête commencée, Maxence était illustre parmi les

hôtes de M. de Mersanz. On la montrait aux nouveaux venus comme la

maîtresse perle du vivant écrin qui miroitait dans les salons. Elle

était le principal attrait, la principale curiosité de l'assemblée.

Elle était la _lionne_, s'il est permis de prononcer encore ce mot,

tombé dans le domaine ultra-vulgaire.

Et ce qui la faisait lionne, ce n'était pas seulement sa merveilleuse

beauté. Sa merveilleuse beauté n'eût excité que l'étonnement,

l'admiration, l'amour ou la jalousie.

Il y avait autre chose que cela dans l'impression produite par elle.

Osons le répéter, il y avait de l'effroi.

Des bruits couraient, des rumeurs, semées à dessein peut-être,

circulaient de salon en salon.

Le comte Achille était le point de mire de tous les regards.

Qu'allait faire le comte Achille?

Les bruits qui couraient, les rumeurs qui sans cesse allaient et

venaient, unissaient au nom du comte Achille le nom de Maxence.

Maxence était l'héroïne de ce drame annoncé, attendu, dont les

péripéties allaient éclater peut-être sous les feux éblouissants de ces

lustres, parmi les harmonies de cette fête.

XV

--Régulariser une position.--

Le comte Achille, par sa fortune, par son nom, par ses alliances, était

du plus haut monde; mais ses oscillations politiques et aussi son

second mariage l'avaient fait un peu déchoir. On savait que le maréchal

le tenait à distance, et cette parenté avec le maréchal était la plus

belle plume de son aile. Dans ses salons, il y avait bien un peu de

l'un et de l'autre. L'ivraie se mêlait au froment en assez notable

quantité.

Depuis le commencement de la soirée, madame la baronne du Tresnoy avait

déjà souventes fois fait la grimace à l'aspect de certains visages.

Madame la baronne n'était plus jolie. Les grimaces qu'elle faisait

n'avaient rien d'attrayant.

Elle était là avec ses deux grandes filles, pompeusement attifées;--car

il est de règle, là comme ailleurs, que la toilette des demoiselles est

en raison inverse du carré de leurs dots.

Juliette trouvait peu de danseurs, malgré les fruits savoureux du Midi

et les fleurs confites qui formaient sa coiffure; Dorothée, nonobstant

les feuillages trop touffus dont elle avait ombragé sa chevelure, n'en

trouvait point du tout et restait sur sa chaise.

A cause de cela, elles pouvaient se donner tout entières aux

impressions du moment.

Elles s'y donnaient avec la rancune amère des grandes filles qui font

tapisserie.

En conscience, elles espéraient pis que pendre, et leurs dents de

vaincues s'aiguisaient pour dévorer les catastrophes à venir.

Cela ne les empêchait pas de mordiller à droite et à gauche, pelotant

en attendant partie.

--Quelle cohue! disait mademoiselle Juliette.

--On ne sait, en vérité, répondait mademoiselle Dorothée,--d'où sortent

tous ces gens-là!

Gens de peu, petites gens, gens du plus mauvais ton, qui ne faisaient

danser ni mademoiselle Dorothée ni mademoiselle Juliette!

Deux jeunes vicomtes de province, ayant encore le duvet des fruits de

Béziers ou de Saint-Brieuc, vinrent en ce moment solliciter les mains

de ces demoiselles pour la prochaine contredanse.

Madame la baronne du Tresnoy avait bien reconnu dans cet envoi la main

charitable de Béatrice; mais mademoiselle Juliette ni mademoiselle

Dorothée ne voient jamais ces choses-là.

Elles acceptent froidement l'aubaine et se moquent volontiers des

juveigneurs de Quimper ou de Pézenas, qui viennent jeter une fleur sur

les cailloux de leur sentier.

A la fin de la contredanse, elles échangent les communications

suivantes:

--Il a l'accent auvergnat.

--Il brouille les figures.

--Il m'a dit que la journée avait été fort belle, pour la saison.

--Comme le gendarme de Nadaud... le mien m'a déclaré que Paris était

plus grand que Brives-la-Gaillarde.

--C'est une découverte... mais le mien est de bonne maison.

--Le mien aussi.

--Il a un titre.

--Ils en ont tous à Landerneau!

Cela se termine par un double bâillement et par cette plainte

sacramentelle:

--Où sont donc ces messieurs?

Ces messieurs, hélas! un groupe composé de toutes les admirations de

mademoiselle Dorothée et de mademoiselle Juliette, une constellation

où brillent tous les héros de ces mille romans que rêvent leurs heures

ennuyées. Ces messieurs! douze ou quinze vainqueurs,--et pas un mari!

Où sont donc ces messieurs? Soit bizarrerie de goût, soit suprême bonté

de cœur, si vous faites danser mademoiselle Juliette ou mademoiselle

Dorothée, vous entendrez cette question pleine de mélancolique

impertinence:

--Où sont ces messieurs?

Ces messieurs sont toujours au même endroit, croyez-le bien. Alfred

de Lansac est au jeu, où il perd; Maxime de Beaumont aussi, André

d'Orange également. Le comte Achille a établi quelque part un fumoir

tout exprès pour M. de Grévy, le mari myope et volage de la charmante

vicomtesse; pour Fauvel, l'heureux poëte à qui les plus mauvais opéras

de salon coûtent à peine six mois de travail; pour Montmorin, pour

le bel Aymar de Quelquechose,--rédacteur apprécié du _Journal des

Demoiselles_,--pour Frémiaux, le maquignon fashionable, et autres

sultans d'égale importance, tous faisant partie du groupe sidéral: CES

MESSIEURS.

Même Frémiaux,--surtout Frémiaux. Le cheval étant, au dire de Buffon,

un noble animal, anoblit tous ceux qui savent gagner cinquante mille

écus par an dans une écurie.

Dans les songes maternels de madame la baronne du Tresnoy, les quines

que l'on peut gagner à la loterie du monde ont parfois la figure

busquée, les cheveux blonds crépus, les larges épaules et le lorgnon

d'or de Frémiaux.

Personne ne s'indignerait si demain ce bon garçon mettait sur ses

cartes: «M. de Frémiaux.» On s'y attend. Ce serait de sa part un acte

courtois; cela prouverait qu'il ne dédaigne pas la particule.

Procédons par l'absurde, comme en géométrie. Supposons qu'il épouse, un

vilain jour, mademoiselle Dorothée ou mademoiselle Juliette. Dans vingt

ans, vos neveux pourront coudoyer de petits vicomtes de Frémiaux, dont

les aïeux faisaient mieux que combattre les Anglais, puisqu'ils les

vendaient,--et fort cher.

Si leur nom se trouve difficilement dans l'armorial, on cherchera dans

le _Stud book_.

Notons pour mémoire que madame la baronne du Tresnoy avait salué

fort légèrement madame la vicomtesse de Grévy, lorsque ces deux

dames s'étaient rencontrées. Au contraire, elle avait accueilli

avec reconnaissance et respect la démarche de madame la marquise de

Sainte-Croix, qui avait bien voulu lui souhaiter le bonsoir en passant.

Madame la marquise avait une cour. Dix fois, Césarine de Mersanz était

venue s'asseoir auprès d'elle. Le comte Achille l'avait promenée dans

le bal.

On s'approchait d'elle avec une sorte de ferveur, et chacun voulait

avoir un mot d'elle.

Sa toilette était un véritable chef-d'œuvre de combinaison. Cette

femme avait réellement un grain de génie. Elle posait en vieille femme

ce soir, en grand'mère plutôt qu'en mère, et cependant sa mise gardait

une fière et souveraine élégance.

Elle était, avec Maxence, l'objet de la curiosité générale. Son

apparition faisait nouveauté comme la _rentrée_ de quelque comédien

célèbre. Depuis longtemps, elle tenait rigueur au monde, et le monde

n'avait pas besoin de chercher le motif de son retour. Ce motif était

là, vivant et charmant: c'était sa fille, c'était Maxence. La présence

de cette délicieuse enfant lui était une parure nouvelle. On lui savait

gré de cette toilette d'aïeule, dont nous parlions naguère; on la

trouvait plus belle dans ce rôle imprévu, où elle apportait une douce

et simple sérénité.

Les deux demoiselles Géran, placées non loin d'elle comme des aides

de camp, n'étaient pas sans faire ressortir le ton exquis et la noble

aisance de Flavie. La grande Mélite, portant haut comme un coursier

de parade, cachait son embarras sous un air rogue. Moins intelligente

que sa petite sœur, la suave Philomène, elle sentait bien cependant

qu'elle n'était là que par tolérance et pour fournir la réplique à un

moment donné du drame. Elle appartenait à cette catégorie de bonnes

gens qui chantent à pleine voix quand ils ont peur et qui se drapent

superbement quand on les déconcerte.

Philomène, au contraire, selon la pente de sa nature, dépassait le but

par trop d'humilité. Elle était collante. Elle engluait son entourage à

force de caresses et d'obséquiosités.

C'était de ce groupe si bien composé qu'était parti le _mot de la

situation_.

Un mot illustre à la façon d'Attila et de Gengis-Khan, un mot fléau, un

mot qui fait des ruines.

Un mot qui, cependant, exprime une chose morale, bonne, nécessaire,

chrétienne.

Mais qui a servi de prétexte, ce terrible mot, depuis que le monde est

monde, à des millions de trahisons, d'abandons et de lâchetés.

C'était dans ce coin, où les deux demoiselles Géran _travaillaient_

pour la marquise, qu'on avait dit pour la première fois:

--Vous sentez bien que,--maintenant,--avec une jeune fille de seize ans

dans la maison,--M. le comte de Mersanz ne peut manquer de songer à

RÉGULARISER SA POSITION.

Que vous en semble? Cela paraît bien innocent.

Cela a égorgé des monceaux de femmes, depuis Ariane jusqu'à cette

pauvre fille qui peut-être respire, à l'heure où nous écrivons ces

lignes, la mortelle vapeur du charbon, parce qu'un vulgaire Thésée la

délaisse pour épouser une Phèdre bourgeoise, chargée fatalement de la

venger.

Rien ne change. La tragédie antique court les rues en crinoline.

Cela tue, nous vous le disons; cela ravage.

Et que la mauvaise foi ne vienne pas prétendre que nous prononçons

là de dangereuses paroles. La mauvaise foi n'aura pas beau jeu. Nous

parlerons la bouche ouverte et nous mettrons les points sur les i.

En commençant ce livre qui s'appelle la _Fabrique de Mariages_, nous

avions l'intention d'attaquer rudement certaines industries encore plus

drôles que malsaines qui ont pris pour enseigne le dieu d'hymen.

Nous voulions traduire un peu à la barre de la comédie ces Mercures

du _bon motif_, cimentant à tort et à travers--moyennant une

commission--les alliances les plus biscornues.

Il nous paraissait bon de chasser du temple ces effrontés marchands

qui éclaboussent du bas de leur charlatanisme la plus haute et la plus

sainte des institutions sociales, abstraction faite même de sa base

divine; il nous paraissait juste de démasquer ces pitres qui marient au

son de la grosse caisse, comme les dentistes de la rue détraquent les

mâchoires en plein vent. Le bruit qui se fait autour de ce trafic est

assurément une des obscénités les plus excentriques de notre époque.

Cette musique de négociateurs déguisés en Turcs et de diplomates à

queue rouge, nous avait fait tourner les yeux vers leur foire...

Mais, si frivole que soit un roman, il faut néanmoins quelque chose

pour le faire.

Une fois dans la foire, nous avons vu avec étonnement qu'il n'y avait

rien.

Rien que du bruit.

La foire matrimoniale s'agite entre des fantômes. Ce sont des maris

illusoires qui courent après des femmes chimères.

La fabrique de mariages, Vol. 4 · 第 3 / 8 段