Le soleil couchant glissait ses rayons obliques entre les ha

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LA

FABRIQUE DE MARIAGES.

COLLECTION HETZEL.

LA

FABRIQUE DE MARIAGES

PAR

PAUL FÉVAL.

IV

Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,

interdite pour la France.

LEIPZIG,

ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1858

BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,

Rue de Schaerbeek, 12.

DEUXIÈME PARTIE.

L'HOTEL DE MERSANZ

(SUITE).

XII

--Les papiers du baron.--

--Ma chère belle, poursuivit madame la baronne du Tresnoy, votre

patience va être bientôt récompensée. Nous touchons aux faits.

»Permettez-moi de vous dire que M. du Tresnoy eut encore plus de

patience que vous. Sa patience dura des années.

»Peut-être avez-vous ouï déjà ce nom du _château de la Savate_...

--Ces messieurs en parlent quelquefois, répondit la vicomtesse;

n'est-ce pas une salle de pugilat et de lutte?

--C'est un lieu plus singulier encore que son enseigne... Ne vous

étonne-t-il pas un peu qu'il y ait un rapport quelconque entre madame

la marquise de Sainte-Croix et le château de la Savate?

--Tout m'étonne, chère madame... et rien ne m'étonne, pourrais-je

dire... J'écoute et j'attends.

--Êtes-vous toujours résolue à vous attaquer à ce mystère?

--Plus que jamais... Je disais l'autre jour à je ne sais plus qui: Si

j'étais homme, je me ferais un duel avec un tueur de profession, tant

ma vie me pèse... Ceci est un duel... mon adversaire est juste aussi

redoutable qu'il me le faut... Avant de m'endormir, ce soir, je mettrai

mon testament au net... il n'est pas long... c'est un adieu à ceux qui

m'ont aimée... Continuez, je vous prie.

--Pendant des mois entiers, reprit madame du Tresnoy, on entoura cette

maison de la barrière des Paillassons d'une surveillance active et

incessante. Il n'y eut point de résultat.--Dans quelques minutes, vous

allez savoir ce qui rompit les chiens et donna le change.

»Un matin,--c'était déjà bien longtemps après l'affaire de la rue du

Cherche-Midi, si longtemps, que l'ardeur de M. du Tresnoy commençait

à se ralentir,--le secrétaire de M. le fermier général des jeux se

présenta à la préfecture. Il venait porter plainte contre les maisons

clandestines, faisant aux établissements autorisés une concurrence

ruineuse. Il arrivait avec des documents. Il prétendait que ces maisons

se multipliaient dans une proportion véritablement effrayante.

»M. du Tresnoy avait coutume de s'en fier le moins possible au zèle

de ses subordonnés. Il reçut dans son cabinet, où nous sommes, le

secrétaire de la ferme des jeux. L'intérêt personnel est toujours

souverainement clairvoyant, et ce serait une police sublime que celle

qui serait composée d'égoïsmes embrigadés.

»Les détails fournis par l'employé des jeux frappèrent souverainement

mon mari. Je me souviens que, le soir de ce jour, il me dit:

»--J'ai fait une découverte. Tous les vices se tiennent et forment la

pente qui conduit au crime... Madame la marquise de Sainte-Croix est

une joueuse effrénée.

»--Vous pensez donc encore à cette femme? demandai-je.

»--C'est une chose singulière, fit-il au lieu de me répondre;--je n'ai

pas pris garde, dans le moment... Vous souvenez vous du rapport de cet

agent qui suivit madame de Sainte-Croix depuis l'église Saint-Sulpice

jusqu'à la rue de l'École, hors barrières?

»--Oui, répondis-je,--le rapport où il était question de château de la

Savate.

»M. du Tresnoy répéta ce mot:

»--Le château de la Savate...

»Son doigt s'enfonçait dans les plis de sa tempe. C'était ainsi quand

il réfléchissait profondément.

»--On m'a parlé aussi, ce matin, reprit-il,--du château de la Savate.

»J'avoue que je dressai curieusement l'oreille.

»--Elle joue par elle-même, poursuivit M. du Tresnoy qui rêvait,--et

par ce Garnier de Clérambault, le marieur... Elle joue au tripot et à

la bourse... Elle perd des sommes extravagantes... où les prend-elle?

»Il s'arrêta sur cette question.

»Puis, perdant son regard dans le vide:

»--On ne me les a nommés ni l'un ni l'autre, continua-t-il,--ni la

marquise, ni le Garnier... mais je les ai devinés... et c'est une

nouvelle brèche au rempart dont ils s'entourent... Je veux tenter

encore un assaut.

»--Prenez garde!... murmurai-je.

»--Je prends garde!... répliqua M. du Tresnoy, qui fronça les

sourcils;--j'ai déjà bien donné des veilles à cette tâche... ma

conscience me crie qu'il ne la faut point abandonner... Il y a de

grandes iniquités derrière les précautions qu'ils prennent; ce que je

sais n'est rien auprès de ce que l'avenir m'apprendra... Ce n'est pas

un espoir que j'exprime là, c'est une certitude.

»--Et vous a-t-on fourni, demandai-je,--au sujet de cette maison, le

château de la Savate, quelque renseignement qui complète les rapports

de vos agents?

»Il fit un geste d'impatience.

»Je vis que sa volonté de savoir était devenue passion.

»Je vis que son travail s'était fait douleur.

»--Non, me répondit-il après un silence;--rien... Il y a là comme une

armure diabolique; aucun de mes coups ne peut l'entamer... Cet homme de

la ferme des jeux ne voit que l'intérêt de la ferme des jeux... s'il

m'a parlé de madame de Sainte-Croix, c'est qu'elle fréquente la maison

clandestine de la Saurel, montée sur un très-grand pied, où quelques

femmes du monde peuvent perdre leur argent sans être vues... La ferme

des jeux est outrée de ce progrès, qui est un attrait puissant... Le

marieur Garnier de Clérambault a tenté de fonder une banque dans le

faubourg Saint-Germain, c'est pour cela qu'il a été question de lui...

enfin, il paraît qu'on risque de très-grosses sommes dans ce bouge du

château de la Savate. Le maître, une sorte de saltimbanque qui a nom

Vaterlot, dit Barbedor, donne des séances de force et d'adresse, comme

ils appellent cela... Les sportmen parisiens, pour imiter en tout la

vénérable innocence de leurs confrères de Londres, vont applaudir ces

taureaux humains, payés pour s'entr'assommer. Il y a des paris énormes

engagés chaque soir... et la ferme des jeux enrage, trouvant immoral et

damnable ce fait qu'on se puisse ruiner hors de chez elle.

»Il se leva et fit plusieurs tours dans la chambre sans parler.

»--Rien! répéta-t-il.

»Comme il prononçait ce mot, son domestique entra et lui remit deux

lettres. Il ouvrit la première. C'était une lettre d'invitation

autographe et très-aimable; le prince de *** priait M. le baron du

Tresnoy de lui faire l'honneur de venir dîner chez lui le mardi suivant.

»Le post-scriptum disait que M. le prince avait un service à demander à

M. le préfet de police.

»Mon mari ordonna d'atteler.

»Pendant qu'on lui obéissait, il ouvrit la deuxième lettre, qui

était de la directrice de Saint-Lazare. Une détenue du nom de

Justine demandait à faire des révélations à M. le préfet de police

personnellement.

»Mon mari ne voulut pas me permettre de l'accompagner.

»Il rentra, cette nuit-là, fort tard. Il avait refusé le dîner du

prince, tout en se mettant à sa disposition. Le prince, pauvre esprit

que l'âge amenait presque à la faiblesse de l'enfance, lui avait

demandé sa protection pour madame la marquise de Sainte-Croix,--à

l'insu de celle-ci.

»C'était une sainte que cette femme, tout uniment. Elle avait refusé

sa main, à lui, le prince de ***, par des scrupules qui vraiment

n'appartenaient point à la terre.

»Et, comme il arrive toujours à ces belles âmes, la haine des méchants

la pressait de toutes parts. Elle était persécutée, elle était victime.

Les sept péchés capitaux dressaient leurs embûches sous ses pas. On

l'attaquait d'en haut et d'en bas à la fois: les grands et les petits...

»Il y avait surtout, au dire du prince, une misérable créature, nommée

Justine, qui, lassant à la fin l'inépuisable et patiente charité de la

marquise, s'était attiré un refus de secours.

»--Ces gens-là, vous le savez bien, continua-t-il en

s'animant,--croient qu'on leur doit des rentes. Je donne, moi qui

parle, plus de quarante mille écus par an, et je reçois plus de

malédictions que de grâces... Il suffit de refuser une fois pour

mériter le bûcher. La pauvre marquise est dans ce cas, précisément.

Cette fille Justine a juré de se venger. Elle est adroite, elle est

perdue, elle sait que son ancienne bienfaitrice a des ennemis... Il est

si aisé, cher monsieur, de transformer certaines actions charitables en

des démarches suspectes...

»Et ainsi de suite: le bon vieux prince parla pendant deux heures...

»Je vous affirme qu'il agissait, en effet, à l'insu de madame de

Sainte-Croix. Ce n'est pas elle qui eût permis pareille imprudence.

»J'ignore quel accueil M. du Tresnoy eût fait à la communication de la

directrice de Saint-Lazare, sans cette visite à l'hôtel du prince. Ce

que je sais, c'est qu'en sortant de l'hôtel du prince, M. du Tresnoy se

fit mener en droite ligne à la prison de Saint-Lazare.

»On fit mander la fille Justine sur-le-champ. M. du Tresnoy s'enferma

avec elle dans le cabinet de la directrice.

»Ceci se passait au mois de septembre 182..., trois semaines environ

avant la mort de M. le baron du Tresnoy.

»La fille Justine et lui restèrent enfermés pendant plus de deux

heures.

»Le lendemain, M. du Tresnoy envoya au secrétariat général l'ordre de

faire chercher sur-le-champ, soit à Paris, soit ailleurs, un individu

nommé Jean Lagard, neveu du propriétaire du château de la Savate.

»En même temps, il manda en son cabinet la concierge du nº 37bis de

la rue du Cherche-Midi, deux domestiques ayant été au service de

M. le comte Achille de Mersanz, du vivant de sa première femme, M.

Isidore-Adalbert Souëf, notaire royal, la dame Ernestine Rodelet,

demeurant à Chartres, et M. Garnier de Clérambault.

»M. du Tresnoy avait coutume de vivre en famille. Ses deux filles

étaient sa joie. Nous passions presque toutes nos soirées ensemble.--A

dater de ce moment, il s'éloigna de nous. Un travail de toutes les

heures l'absorbait. Il veillait toutes les nuits dans ce cabinet, où

il est mort,--debout,--auprès de ce bureau, dont la tablette a été

son dernier oreiller; il veillait sans relâche. Le jour levant le

retrouvait chaque matin acharné à son œuvre.

»Il était évident pour moi que le point de départ de cette

recrudescence d'activité était son entrevue avec la fille Justine.

»Qu'avait-t-il appris dans cette conférence? Je le lui demandai; car

nous étions un de ces ménages où le mot _indiscrétion_ n'a point de

sens. Il me répondit:

»--Vous saurez tout à la fois.

»Huit ou dix jours s'étaient écoulés depuis sa visite à Saint-Lazare.

Je n'ignorais pas qu'il y était retourné plusieurs fois.

»Un soir, il me dit, oubliant qu'il ne m'avait point mise au fait de ce

qui se passait.

»--Cette Ernestine Rodelet et ce Jean Lagard me rendront fou.

»Je lui serrai la main en silence. Je le voyais maigrir et pâlir.

»--Ma bonne amie, s'écria-t-il avec une colère sans motifs, lui, le

plus doux et le plus courtois des hommes,--je ne veux pas de vos

observations... ce que je fais est très-étroitement mon devoir...

je suis payé pour cela... Quand le tambour bat, le soldat ne va pas

s'embarrasser de sa femme, ni de ses enfants... L'honneur du magistrat

dans ma position est bien mieux défini que celui du soldat, et sa

responsabilité est immensément supérieure... il y aurait insanité

d'esprit à nier cette évidence... Non! je n'ai pas le droit de reculer.

»Je pense qu'il vit dans mes yeux les larmes que je voulais lui cacher;

car il m'attira contre sa poitrine.

»--Voila deux jours que je n'ai pas embrassé nos petits chéris!...

murmura-t-il.

»Mon cœur me fit mal. Je me levai précipitamment. J'allai chercher

les deux enfants.

»Je n'avais été qu'une minute absente, et pourtant, quand je revins,

tenant par la main Juliette et Dorothée, il nous avait déjà oubliées.

»Je le trouvai noyé de nouveau dans ses préoccupations. Il murmurait:

»--Ce Jean Lagard est introuvable!... et cette Ernestine

Rodelet...--Non, non, madame, s'interrompit-il en me voyant;--il y a

temps pour tout! Emmenez ces deux petites... Bonjour, mes mignonnes,

bonjour...

»Comme je restais, interdite, sur le seuil, il haussa les épaules avec

impatience et me tourna le dos.

»Il me sonna une demi-heure après pour me demander pourquoi je le

laissais seul.

»Huit jours se passèrent encore. Vous n'eussiez pas reconnu M. du

Tresnoy. Une fièvre lente le tenait. Quand je l'apercevais un instant,

le soir, il me faisait frayeur. Ses yeux avaient des regards fous. Je

résolus enfin d'aller me jeter à ses genoux et de le prier, au nom de

nos enfants, de faire trêve à cette tâche mortelle...

»Mortelle, j'ai dit le mot; car il n'avait plus que bien peu d'heures à

vivre.

»Je le trouvai calme. Il avait vu cette femme Ernestine Rodelet. Jean

Lagard sortait de son cabinet.

»Il ne me laissa point parler.

»--Tout est fini, ma chère femme, me dit-il. Si Dieu me donne

vingt-quatre heures d'existence, cette femme--ce monstre,--va recevoir

le châtiment qu'elle a tant de fois mérité.

»Il avait les mains sur ces papiers que je tiens et dont tout à

l'heure vous allez prendre connaissance;--car mon récit n'est qu'une

explication préalable et nécessaire. Il secouait la tête lentement,

comme un homme qui compte avec sa conscience, s'applaudissant en

soi-même d'un rude et loyal travail accompli.

»--Jean Lagard seul est resté muet, reprit-il;--cette classe a un

bizarre point d'honneur qui consiste à ne jamais dénoncer. J'ai bien

compris que Jean Lagard a connaissance des faits révélés par cette

Justine et confirmés par d'autres: Justine a dit la vérité, je le

sais... mais il faudra du temps avant que ces pauvres gens comprennent

que la honte n'est pas dans l'aveu véridique et complet... Il y a trop

d'habiles intéressés à entretenir chez eux la haine, la défiance, le

mépris de la justice. Jean Lagard déteste cette femme et son complice:

il a refusé de les charger. Mais madame Rodelet a parlé. Je prends

encore cette journée. Demain, je serai tout à vous, ma femme et mes

enfants.--Demain, à l'heure où nous sommes, la main de la justice sera

sur ces criminels...

»Le soir de ce même jour, M. le baron du Tresnoy était assis dans ce

fauteuil, livide, les mains tremblantes, les yeux injectés de sang.

»Il se sentait mourir,--et il avait peur pour nous qui restions

ici-bas, sans protection ni soutien.

»Il avait peur de cette femme. Il sentait l'infernal pouvoir de cette

femme.

»Il me fit jurer de ne jamais m'attaquer à cette femme.

»Il mourut d'une attaque d'apoplexie, pendant qu'on allait chercher le

médecin.

»Ce sont les propres paroles du médecin: il mourut d'une attaque

d'apoplexie.

»Je n'ai ni preuve ni indice sur quoi fonder l'opinion que le médecin

se trompait.

»J'adorais M. le baron du Tresnoy, mon mari. Sur ma religion, je

l'adorais;--mais j'ai mes filles...

La baronne laissa tomber sa tête entre ses mains.

Il y avait longtemps que madame de Grévy n'interrogeait plus. Elle

écoutait, calme et sombre. Il y avait dans ses yeux une résolution

presque virile.

A l'étage supérieur, le piano radotait ses gammes grêles et sèches.--Le

jour s'en allait tombant.

--Allez-vous me confier ces papiers? demanda la vicomtesse après un

instant de silence.

--Si vous ne les lisiez pas, répliqua madame du Tresnoy, tout ce que

j'ai dit serait inutile... Les faits sont là dedans: vous n'avez eu que

la préface.

La vicomtesse se leva.

--Restez, dit la baronne;--vous allez faire ici votre lecture... Tout

cela est de la main de mon mari... Pas une de ces feuilles ne sortira

de ce cabinet.

Il y eut comme une nuance de provocation dans son accent quand elle

ajouta:

--Si vous voyez là dedans de la défiance, et que cette défiance vous

choque, je ne puis qu'en être fâchée... mettons que je ne vous ai rien

dit.

La vicomtesse, sans manifester aucune impatience, se rassit et disposa

de nouveau les plis de sa robe.

Madame du Tresnoy la regardait avec une curiosité croissante.

--Ceci était ma dernière épreuve, dit-elle;--j'ai voulu vous tenir la

porte de sortie ouverte jusqu'à la fin... Certes, vous aviez le droit

de vous formaliser ou de faire semblant... Rien n'était si aisé que de

me dire: «Vous passez les bornes!» et de prendre la clef des champs...

Les vieilles femmes comme moi, chère belle, ont la prétention de

connaître le cœur humain... Vous avez dû rencontrer dans le monde

madame la marquise de Sainte-Croix, au temps où elle était encore

très-belle... Est-ce que, par hasard...?

--Je vous comprends, chère madame, l'interrompit froidement la

vicomtesse;--mais vous faites fausse route... Mon mari, que je sache,

ne s'est jamais occupé de madame la marquise de Sainte-Croix... et,

jusqu'à présent, je n'ai point eu d'amants qu'on me pût enlever...

--Oh! bonne petite! s'écria la baronne:--pouvez-vous penser?...--Mais,

se reprit-elle d'un ton caressant,--sans aller jusque-là...

--Je vous donne ma parole d'honnête femme, l'interrompit encore madame

de Grévy,--qu'il n'y a jamais rien eu... absolument rien... entre la

marquise et moi.

Un instant, le regard de la veuve exprima une sorte d'admiration qui

s'éteignit peu à peu en une nuance de bienveillante ironie.

--Je vous crois, murmura-t-elle;--en vérité, je vous crois... Vous

n'êtes pas faite comme les autres... vous êtes une manière de petit

chevalier errant... Eh bien, s'il faut vous dire toute ma pensée, je

vous aime mieux comme cela: vous avez la force du franc-juge... Si

j'avais trouvé en vous une rancune personnelle, j'aurais eu peur.

Les papiers qu'elle avait triés et qu'elle tenait à la main étaient

divisés en cinq cahiers, portant chacun son titre.

Sur la couverture du premier étaient écrits ces mots: _Arrivée à Paris.

Mariage. Mort du marquis de Sainte-Croix_. Sur le second cahier: _Mort

de M. Rodelet_, nº 81. Sur le troisième: _Mort de madame la comtesse

de Mersanz_, nº 23. Sur le quatrième: _Fabrique de mariages. Affaires

Justine Lagard_. Sur le cinquième: _Madame Octave Merriaux. Madame

Seveste_, numéros 37 et 37bis.

La baronne mit ces cinq cahiers sur les genoux de madame de Grévy et se

dirigea vers la porte en disant:

--Voilà le résultat de huit ans de recherches... huit années

s'écoulèrent entre la première dénonciation de Fromenteau... et la mort

de M. le baron du Tresnoy; mais c'est tout au plus si vous en aurez

pour une heure à lire ces papiers... Vous verrez que ma préface était

bien faite et que vous comprendrez tout... Je vais inspecter un peu ces

demoiselles et je suis à vous.

Elle sortit.

La vicomtesse entendit la clef tourner dans la serrure au dehors.

On l'enfermait.

--Ce fou de vicomte a raison, pensa-t-elle en souriant,--quand il dit

qu'il aimerait mieux avoir affaire à douze bandits qu'à une seule mère

de famille.

Elle rejeta le cahier sur lequel était ce titre: _Madame Octave

Merriaux. Madame Seveste_, numéros 37 et 37bis, et ouvrit celui qui

portait cette suscription: _Mort de M. Rodelet_, nº 81.

Dès les premières lignes, elle fut saisie violemment par l'intérêt de

cette lecture. Dans ce travail que feu le baron du Tresnoy avait écrit

lui-même d'un bout à l'autre, les faits étaient présentés avec une

clarté magistrale. La lumière sortait du récit lui-même comme la flamme

jaillit tout à coup de deux sombres tisons rapprochés. Le caractère de

Flavie était saisi avec une telle précision, que son crime apparaissait

pour ainsi dire en relief.

Et pourtant, il n'y avait point de preuves à l'appui. M. du Tresnoy

comptait sur les témoignages rassemblés par lui. Ceci n'était que le

plan même de l'attaque qu'il allait diriger contre la marquise, au

moment où la mort l'avait surpris.

La vicomtesse resta un instant comme éblouie en découvrant l'ensemble

de cette combinaison à la fois machiavélique et romanesque, employée

pour dépouiller l'opulent fournisseur. L'histoire d'Ernestine, séduite

de sang-froid pour arriver à isoler complétement le bonhomme, la frappa

et l'épouvanta.

--Oui, se dit-elle en refermant le cahier,--cette créature est un

adversaire redoutable. Elle ne ménage rien, elle ne respecte rien.

Malheur à quiconque se met en face d'elle.

Ses doigts distraits feuilletaient déjà un autre cahier, celui qui

portait pour titre: _Fabrique de mariages. Affaire Justine Lagard_.

Ses yeux déchiffrèrent machinalement quelques mots, et son attention

fut tout de suite réveillée. Il s'agissait d'une histoire beaucoup plus

récente et dont les personnages étaient tous vivants. Ici, la preuve ne

manquait point; ce cahier était comme un recueil des aveux de Justine,

la jolie ouvrière en chambre qui avait autrefois trahi par ambition

l'amour de Jean Lagard.

En moins de deux années, Justine avait subi toutes les diverses faces

de cette existence brillante et misérable que tant de jeunes filles

prennent de loin pour le bonheur.

Justine, à son point de départ, n'était pas du tout une de ces

écervelées dont la cohue tourbillonne dans les bas-fonds de la joie

parisienne. Ce n'était pas l'entraînement qui l'avait jetée hors de la

droite voie, c'était le calcul.

Justine avait été longtemps une très-économe et très-laborieuse

ouvrière. Le démon l'avait tentée par le défaut des personnes trop

rangées: l'avarice; le démon lui avait montré un petit tas d'or.

Justine, foulant aux pieds résolument son premier amour, s'était

élancée vers son rêve, qui était la fortune.

Elle eût réussi peut-être, si elle n'eût point consenti à devenir pour

madame de Sainte-Croix une sorte de satellite. Celle-ci, en effet,

douée d'une puissance d'absorption sans égale, ne laissait rien à ses

associés.

Il n'y avait guère que Garnier de Clérambault pour tirer son épingle du

jeu avec une pareille commanditaire; encore...

Justine rendit gorge. Furieuse, elle voulut se venger. Madame de

Sainte-Croix la brisa comme un jouet.

Justine, vaincue et la rage dans le cœur, essaya une seconde

bataille. Elle usa de ruse. C'était peine perdue avec notre marquise.

Justine alla de chute en chute heurter le seuil de Saint-Lazare.

Du fond de ces abîmes, ordinairement, on ne peut nuire. Les voix qui

sortent de là sont rarement écoutées; mais Justine avait pour un peu

le même genre d'énergie que sa redoutable ennemie. Elle était forte

pour le mal.

Ce fut Justine qui porta le premier coup à cette cuirasse sans défaut

qui avait protégé si longtemps madame la marquise de Sainte-Croix,--et

ce fut Justine qui causa la mort de M. le baron du Tresnoy.

Il y avait beaucoup de choses dans ce second cahier. On voyait que

Justine avait espionné consciencieusement, quand elle était libre

encore.

D'abord, le système de l'association de madame la marquise avec Garnier

de Clérambault y était expliqué tout au long. Le mécanisme de ce piége,

perpétuellement tendu au beau milieu de Paris pour prendre les riches

dupes, était clairement dévoilé. Justine avait connu à madame de

Sainte-Croix jusqu'à six nièces, et presque toutes avaient joué leur

rôle un certain nombre de fois.

Ensuite, Justine parlait des sommes folles que la marquise jetait

dans ce gouffre sans fond creusé par sa passion pour le jeu.--Elle

expliquait à son insu la longue inutilité des recherches du préfet de

police: madame de Sainte-Croix et Garnier ne se voyaient plus depuis

longtemps qu'à la dérobée, dans des maisons tierces et parfois loin de

Paris.

Le lieu de rendez-vous de la barrière des Paillassons lui-même avait

été abandonné.

Enfin, Justine insinuait que le véritable père de cet enfant, mis au

monde par madame Octave Merriaux, au nº 39 de la rue du Cherche-Midi...

Mais il est des détails qu'il ne faut point creuser.

La vicomtesse repoussa ce cahier avec plus de dégoût que le premier.

Le soleil couchant glissait ses rayons obliques entre les hautes

draperies des rideaux demi-fermés et venait frapper en plein le

portrait de M. le baron du Tresnoy. Il y a des conditions de lumière

qui font vivre tout à coup la toile. Le grave visage du magistrat,

ainsi éclairé, semblait penser. C'était un recueillement triste et

résigné.

Madame de Grévy crut voir cette figure pour la première fois.

Un instant sa tête, plus lourde, se pencha sur sa poitrine.

--Elle a ses filles! murmura-t-elle répétant sans moquerie le refrain

de la baronne;--elle a un but ici-bas, un devoir, une mission. Elle

protège quelqu'un, elle est nécessaire à quelqu'un... Ces deux

créatures au cœur étroit, à l'esprit pointu, ces êtres taillés

en pleine pièce dans la prose parisienne, ces _demoiselles_ presque

laides, à peu près méchantes, ces larves qui n'ont qu'une passion,

gagnent leurs ailes de mouche au changement de peau du mariage; elle

les aime, elle les couve: c'est son trésor... elle brûlerait le temple

d'Éphèse pour leur trouver des maris... Elle en fera des femmes, à

force de travail, des femmes passables, des femmes à qui la maternité

donnera à leur tour un but, un cœur, un prétexte de s'efforcer et de

vivre. C'est le monde. Je suis au-dessous de ces gens-là, puisque je

vis sans prétexte et sans but.

Sa main, qui était encore charmante, pénétra sous la moelleuse étoffe

de son corsage et en retira un petit médaillon d'or émaillé.

Elle avait un secret, cette chère vicomtesse; car son regard inquiet

fit le tour de la chambre.

Nul ne la regardait, sauf le portrait du préfet de police.

Eh bien, l'œil froid et ferme du magistrat défunt la fit tressaillir.

Elle avait un secret, un secret bien gardé, un secret tout entouré de

terreurs et de défiances.

Que renfermait le médaillon joli, suspendu à un cordonnet en cheveux?

Au moment où elle allait l'ouvrir, la vieille boiserie craqua. Le

médaillon fut vitement recaché dans le sein de la vicomtesse.

Tous les cœurs honnêtes en sont là. On a frayeur en touchant le

seuil de certains mystères. Je sais des femmes que je n'aime point

d'amour et je donnerais beaucoup, du temps, de l'argent, du repos,

pour leur barrer le chemin des petits abîmes où trébuchent les anges de

ce monde.

Plus d'une fois, la vue de ces portraits si bien cachés ou de tout

autre indice m'a serré le cœur.

C'est si terrible, un roman, dans notre vie civilisée. Il y a autour

de ces bonheurs volés tant d'inquiétudes, tant de douleurs, tant de

larmes!--Parfois, il y a un si grand nombre d'âmes qui peuvent être

brisées du même coup,--et parfois encore tant de sang!

Elles ne savent pas--les imprudentes!--où descend cette route dont

l'entrée est toute semée de fleurs...

Ce craquement de la boiserie avait fait notre jolie vicomtesse toute

tremblante. Le rouge était venu à ses joues, puis la pâleur. Nous ne

saurions dire ce que l'émotion, la moindre émotion rendait d'attraits

et de jeunesse à ce visage délicat, dont la beauté, au dire unanime des

connaisseurs, était _un peu passée_.

Avez-vous vu revivre une fleur sous l'arrosoir?

Cette fleur de notre parterre parisien pouvait renaître, on le voyait

bien. Il ne lui fallait pour cela qu'un peu de passion ou de bonheur.

Ce médaillon, était-ce la passion,--ou n'était-ce qu'un souvenir?

Les espoirs de cette union si prospère au début étaient-ils morts

violemment, et ce médaillon contenait-il le portrait de l'assassin?

La vicomtesse attendit, l'oreille au guet, la main sous son corsage.

Puis elle sourit, raillant elle-même sa frayeur.

Puis encore elle ouvrit le médaillon d'émail, qui renfermait, en effet,

un portrait.

Oh! pauvres femmes, victimes des méchantes hontes et des sophistiques

pudeurs!

Ce portrait dont on faisait si grand mystère, puisque la seule crainte

de le voir découvert donnait des frissons et des battements de cœur,

ce portrait qu'on dissimulait comme l'indice d'un crime, c'était

l'insouciant sourire du beau vicomte de Grévy à l'âge de vingt-cinq ans.

Vous figurez-vous cependant sans frémir quelqu'un entrant à

l'improviste et surprenant la vicomtesse, cette sceptique, cette

moqueuse, contemplant le portrait de son mari?

Les entendez-vous, le lendemain:

--Ah çà! la vicomtesse porte donc le portrait de son époux?

--Dans un médaillon qui ne la quitte jamais.

--Sur son cœur fidèle, jusqu'à la mort!

--Entre cuir et chair...

--C'est une gageure.

--C'est une relique!

Malheureuse vicomtesse! que de rires! que de bravos ironiques!

C'était à la rendre célèbre autrement qu'Arthémise, femme de Mausole,

qui but son mari de si grand cœur!

Nous en sommes là.

Peut-être que cette charmante vicomtesse, femme vaillante, spirituelle

et sensée, n'aurait pas eu si grande frayeur si le médaillon eût

renfermé un autre portrait.

Au moins, ç'aurait été le gage d'une faute. Le monde n'aurait pu rire

de si bon cœur.

On se demande avec stupéfaction d'où vient le magique pouvoir du rire

des sots.

La vicomtesse ne donna qu'un coup d'œil au médaillon, mais elle y

joignit un baiser. Une larme vint à ses yeux; puis un sourire mutin

chassa cette larme.

Le médaillon fut remis à cette chère place que M. le vicomte de Grévy

ne se doutait certes point d'occuper.

--Plût à Dieu qu'il en fût selon les paroles de la baronne!...

murmura-t-elle;--pour toute récompense, je ne demanderais que son

affection.

Le cœur fait toujours cette faute de français. Ce n'était pas

l'affection de la baronne que madame de Grévy demandait à Dieu.

Mais bientôt un nuage plus sombre vint attrister son gracieux visage.

--Il faudrait d'abord réussir, reprit-elle;--et quelle chance puis-je

avoir?...--Celui-là, continua-t-elle en reportant les yeux sur le

portrait de M. le baron du Tresnoy,--avait pour lui tout ce qui fait la

force d'un homme: le bon droit, la ferme volonté, la science des lois,

l'expérience, le rang, le pouvoir... Et celui-là n'a pu soutenir la

lutte contre cette femme... Moi, je suis faible; moi, je suis seule;

moi, je n'ai ni acquis ni prudence... ma présence même en ce lieu

prouve que je suis une folle...

Elle avança la main pour prendre le troisième cahier.

--Tous ceux et toutes celles qui se sont mis en face d'elle sont

morts..., murmura-t-elle, tandis que sa main découragée retombait à

vide.

Mais cet abattement ne dura pas longtemps. Ses paupières battirent tout

à coup et un sourire d'enfant éclaira ses grands yeux mouillés.

--Si je mourais ainsi, dit-elle,--je suis bien sûre qu'il me

regretterait...

Elle saisit le reste des papiers. Le troisième cahier était le récit

des derniers jours de cette pauvre jeune femme, la première comtesse de

Mersanz. Dans cette partie de son œuvre, la manière de M. le baron

du Tresnoy semblait avoir subitement changé. Vous n'eussiez jamais cru

que c'était l'austère magistrat qui parlait. Cela paraissait écrit sous

la dictée d'un esprit simple, naïf et imbu de poésie.

La main d'une femme s'y reconnaissait à chaque ligne.

On voyait la jeune comtesse mourir, tuée lentement par ce poison

moral que lui versait son bourreau sans pitié ni trêve. Tout était

présenté d'une façon si claire et si énergique à la fois, que l'idée

d'invraisemblance ne venait même pas à l'esprit.

Quand madame de Grévy lut la course en voiture au bois de Boulogne,

devant la grille de la Muette, les larmes jaillirent de ses yeux.

C'était le coup suprême.

Dans la voiture refermée, Anna entendait ce pauvre souffle de la

victime, qui allait s'éteignant par degrés.

Le cahier s'échappa des mains de la vicomtesse. Elle avait le cœur

serré comme si le drame eût déroulé devant ses yeux sa scène unique et

si longue.

La porte s'ouvrit. L'heure était passée. Madame la baronne du Tresnoy

se montra sur le seuil. Elle était froide et bourgeoisement affairée.

Son visage ne gardait aucune trace d'émotion.

--C'est une chose bien singulière, dit-elle en refermant la porte avec

soin;--Juliette, qui a pourtant beaucoup de dispositions,--tous ses

maîtres sont d'accord là-dessus,--prend trois fois par semaine une

demi-leçon de dix francs... et certes, c'est lourd pour un budget comme

le nôtre... M. du Tresnoy a laissé une fortune très-bornée... Trente

francs tous les huit jours... cent vingt francs par mois... Eh bien,

elle ne fait pas de progrès... Vous comprenez bien, ma toute belle,

que mon envie n'est pas que ma fille acquière un talent d'artiste...

mais j'avais désiré une jolie force d'amateur... cela fait bien dans

le monde, et, quoi qu'on dise, cela aide à s'établir... Dans mon plan,

Juliette tenait le piano et Dorothée chantait... Il y a des maisons

où l'on aime cela... J'ai souvent regretté, quand j'étais jeune, de

n'avoir pas un talent...

Elle vint s'asseoir, en parlant ainsi, auprès de la vicomtesse, qui ne

l'écoutait point.

--Eh bien, s'interrompit-elle en posant sa main sur le genou de madame

de Grévy,--nos impressions?... Comment trouvons-nous tout cela?...

Elle s'arrêta en remarquant la maladive pâleur qui envahissait les

joues de la jeune femme.

--Écoutez donc! fit-elle;--cela ne m'étonne pas, chère petite... on

aurait peur pour moins que cela.

Madame de Grévy dit:

--Vous vous trompez, je n'ai pas peur.

--Alors, vous êtes brave comme les preux de la table ronde, ma toute

belle... mais, malgré tout votre courage, il me semble que vous allez

prendre mal... Vous ferai-je apporter quelque chose?

--De l'air!... murmura la vicomtesse, dont le front était humide;--je

voudrais un peu d'air.

La baronne courut ouvrir la fenêtre.

Madame de Grévy fit effort pour se lever. Elle vint jusqu'à la croisée

en s'appuyant sur le bras de sa compagne.

Celle-ci allait parler encore. La jeune femme l'arrêta d'un geste.

--J'ai tout lu, dit-elle;--j'ai tout compris. La tâche me plaît: je

l'accepte.

Madame du Tresnoy changea de visage aussitôt et s'inclina

silencieusement.

La vicomtesse poursuivit:

--Je me souviens de tout ce que vous m'avez dit, chère madame;--vous

avez vos filles, je ne dois point compter sur vous.

--Absolument pas, répondit la baronne;--je ne puis vous offrir que mes

souhaits et mes prières.

--Ces papiers eux-mêmes...

--Ces papiers surtout vous sont refusés... Vous comprenez que vous ne

pourriez vous en servir sans mettre en cause M. du Tresnoy.

--Je ne vous demande point ces papiers, chère madame... je vous

remercie purement et simplement de la science que vous m'avez donnée...

Un mot encore, cependant... En dehors de vous, il se peut trouver un

aide, un témoin, un instrument... Avant que je sorte de chez vous,

permettez que nous cherchions ensemble.

--Je permets, répliqua la baronne... seulement, mon nom ne doit pas

être prononcé...

--Cela va sans dire... vous avez vos filles.

La baronne sourit sans amertume aucune.

--Si jamais Dieu vous en donne, vous serez moins brave, dit-elle.

--Cherchons, reprit madame de Grévy;--cette Justine...?

--Envolée de Saint-Lazare, l'interrompit la baronne, perche on ne sait

où.

--Madame Seveste?...

--Morte il y a très-longtemps, morte veuve, en laissant cette pauvre

petite, dont je vous ai raconté l'histoire, à la grâce de Dieu.

--Madame Rodelet?...

--Muette, pour un morceau de pain qu'on lui jette.

--Ce Lagard?...

--Incapable et tombé trop bas.

--Les agents employés autrefois par votre mari?

--Je vous les interdis, ma toute belle.

--Il n'y a donc personne?...

--Si fait... il y a un être en ce monde qui peut combattre le monstre

avec quelque chance de succès... C'est une femme, je vous le dis tout

de suite... Elle est plus forte que je ne le serais moi-même; elle est

plus forte que ne l'était mon mari. Elle sait tout ce que nous savons

et tout ce que nous ignorons. Sa position la met à l'abri des coups qui

nous briseraient...

--Elle est donc bien haut placée? fit la vicomtesse.

Madame du Tresnoy se mit à sourire.

--Est-ce que je la connais? demanda madame de Grévy.

--Assurément, non.

--Pensez-vous que je puisse me faire présenter à elle?

--Peut-être... mais pas par moi.

--En deux mots, qui est-elle? fit la jeune femme avec quelque

impatience. Porte-t-elle un titre mieux sonnant que le mien? Est-elle

duchesse ou princesse?

Le sourire de madame du Tresnoy devint plus malicieux, tandis qu'elle

se penchait à la croisée en prêtant l'oreille.

Une voix douce et perçante à la fois qui chevrotait légèrement dans les

notes hautes, montait en ce moment de l'esplanade des Invalides. Elle

chantait:

--Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!

Madame de Grévy fronçait déjà ses sourcils mutins, parce que la réponse

se faisait attendre.

La baronne lui fit signe d'approcher et de s'accouder près d'elle à

l'appui du balcon.

--Aimez-vous le plaisir? demanda-t-elle en fermant les yeux à demi.

La vicomtesse, à ce coup, se recula offensée.--La baronne lui serra le

bras fortement.

--Je vous fournis le moyen que vous réclamiez, prononça-t-elle à

voix basse,--le moyen d'entrer en rapport avec cette femme, qui peut

combattre à armes égales madame la marquise de Sainte-Croix.

Son doigt tendu désigna une pauvre frêle créature dont le pas inégal

semblait gêné par la boîte cylindrique qu'elle portait sur la hanche,

une vieille petite marchande de plaisir qui tournait l'angle de la rue

Saint-Dominique, jetant sa joyeuse provocation à quelques enfants

groupés à l'entrée des bosquets:

--En voulez-vous?...

Madame de Grévy resta bouche béante, mais son regard interrogeait.

--Dieu me garde de plaisanter en un sujet pareil, madame! dit la

baronne, devenue tout à coup grave et presque solennelle;--cette femme

est la seule arme que je sache assez bien trempée pour vous la mettre

dans la main,--car je vous admire et je vous aime;--cette femme a nom

Marguerite Vital... Elle a été concierge au nº 37bis de la rue du

Cherche-Midi.

--Oh!... fit madame de Grévy, dont tout le corps s'inclina en dehors du

balcon.

--Elle connaissait madame Seveste, dont elle a recueilli, dans le

temps, la fille orpheline, continua la baronne.--Cette femme a été

concierge du nº 81 de la rue de _l'Université_; elle a vu mourir le

millionnaire Rodelet... Cette femme a été concierge du nº 23 de la rue

de _Varennes_; elle a eu le dernier soupir de madame la comtesse de

Mersanz.

--Merci! s'écria la vicomtesse;--merci!

--Ce n'est pas tout, acheva madame du Tresnoy, qui la retenait par le

bras;--cette femme est mariée légitimement au capitaine Roger, ce

beau-père terrible dont la marquise de Sainte-Croix fait une machine de

guerre.

--Et alors?...

--Et alors, vous pouvez lui parler haut et franc, car la comtesse

Béatrice est sa fille!

XIII

--Toilette de mademoiselle Géran.--

La baronne parlait encore, que madame de Grévy descendait déjà en

courant les escaliers de l'hôtel du Tresnoy.

--Tête folle! murmura la veuve en se rapprochant de la fenêtre pour

voir ce qui allait se passer dehors,--excellent cœur!...

Elle ajouta, tandis qu'un sourire détendait ses lèvres:

--Il y a bien là dedans un peu de fringale romanesque... La chère

belle s'ennuie... elle s'ennuie à mourir... elle a besoin d'une

passion, d'un danger, d'une escapade... c'est pour sa santé...

Madame de Grévy venait de sauter dans sa voiture.

La baronne s'accouda sur son balcon.

--Est-ce que vraiment je deviendrais méchante sur mes vieux jours?

pensa-t-elle.--Non! c'est le cœur qui parle chez cette pauvre

victime de nos sophismes mondains... S'il lui faut un roman, c'est

qu'elle ne veut pas égarer dans le banal sentier du vice son insatiable

appétit de tendresse... Elle fait bien; Dieu l'approuve... et peut-être

ferais-je comme elle, si je n'avais pas mes filles...

Un gros soupir ponctua cette amende honorable.

Nous n'irons pas jusqu'à affirmer que madame la baronne du Tresnoy

fût devenue chevaleresque sans mademoiselle Juliette et mademoiselle

Dorothée, ces deux grandes filles qui faisaient si peu de progrès dans

les arts,--malgré le prix qu'on y mettait;--mais, enfin, l'exemple a

ses entraînements. Il suffit d'un brave sous-lieutenant pour lancer sur

la gueule béante des canons tout un troupeau tremblant de conscrits.

Il y avait un regret dans les dernières paroles de madame la baronne.

La voiture de madame de Grévy rejoignit la petite marchande de plaisir

à quelques pas des bosquets.

Madame de Grévy sauta sur le trottoir.

Elle saisit par le bras la petite bonne femme étonnée.

La baronne ne pouvait entendre les paroles échangées, mais elle

devinait,--et le souffle s'arrêtait dans sa poitrine, tandis qu'elle

regardait avidement cette scène, muette pour elle, le corps tout entier

penché en dehors de son balcon.

Madame de Grévy, l'élégante vicomtesse, serrait les mains de la petite

bonne femme entre ses mains frais gantées.

Elle la poussa de force dans son coupé,--avec la boîte cylindrique,

contenant ces excellents plaisirs,--la joie de la pension Géran.

Les gamins ameutés faisaient cercle à l'entour.

Le coupé partit au grand trot.

Il y avait une larme dans les yeux de madame la baronne du Tresnoy.

La cloche sonnait pour appeler les pensionnaires de la maison Géran à

la récréation du soir. Du jardin, qui était vide encore, on commença

d'entendre à l'intérieur un vague et subtil murmure: c'était un composé

de mille petits mouvements et de mille bourdonnements plus petits. Le

troupeau qui, tout à l'heure, allait se débander en liberté, était

encore sous la surveillance des sous-maîtresses. Pour avoir le droit

de courir et de chanter, de cabrioler et de crier, il fallait que la

sévère porte du vestibule fût dépassée.

--Attendez donc, mademoiselle Victorine!

--Oh! la méchante, qui pince avant d'être dans le jardin!

--Ne me poussez pas, ou je vais le dire!

--Jouerons-nous à la visite, nous trois?... Je retiens Félicité pour le

volant!... Finissez donc, mademoiselle.

Partout où une demi-douzaine de pensionnaires sont réunies, c'est ce

cri qui domine: «Finissez donc, mademoiselle!»

Mais le perron est franchi. La sous-maîtresse, débordée à droite

et à gauche, prend déjà le chemin de ce banc où elle va présider,

mélancolique et ennuyée, aux jeux de la troupe turbulente. Son œil

morne cherche dans les groupes les condamnées de la classe qui vient de

s'achever.

Elle fait le compte de ses _retenues_, et que d'enfantines malédictions

elle soulève, la pauvre fille! Comme on voudrait la trouver fautive

pour lui rendre en faisceau toutes les petites misères qu'elle passe sa

triste vie à éparpiller.

On la déteste aveuglément, comme on abhorre la hache ou le bourreau;

on ne veut pas voir son propre martyre.

Pour elle seule au monde, disons-le bien haut, tous ces bons petits

cœurs sont impitoyables.

S'en venge-t-elle? Il se peut, mais le fait est rare. Elle arrive si

vite à l'état de pétrification! Remarquons ce symptôme effrayant: il

n'y a jamais d'âge précis sur ces figures de victimes. Elles sont

jeunes et vieilles à la fois.

Il se rencontre dans nos sociétés bien des sophismes vivants, bien

des déclassements, bien des existences sacrifiées;--mais voici devant

nos yeux le malheur le plus découragé, l'écrasement privé de toute

compensation,--l'ennui poussé jusqu'au tragique, l'ennui assassin et

mortel!

Ayez pitié, fillettes folles! Beaux anges souriants à qui l'avenir

tresse des guirlandes, ayez compassion!

Songez qu'il s'est trouvé d'heureux enfants comme vous à qui ont manqué

les promesses de l'avenir. Si vous alliez tomber jusqu'à cette pauvre

et lugubre magistrature! Si vous alliez, radieux séraphins, devenir

roides, timides, maigres, jaunes, et infliger des retenues?...

Chères petites, ayez pitié!

Les cris espiègles se répondaient sous les bosquets. La ronde tôt

formée foulait la pelouse,--autre victoire. Dans les allées, les

grandes entamaient la bourse des cancans du jour. Je ne sais comment

cela se fit, la ronde s'arrêta au bout de quelques tours; cache-cache

n'eut pas même le temps de s'organiser, les barres à peine mises en

train s'arrêtèrent.

Les grandes étaient rassemblées en groupe serré dans l'avenue qui

conduisait à ce cavalier fameux, affectionné par Maxence et Césarine.

Il était question justement de Césarine et de Maxence.

Toutes deux avaient quitté la pension,--le même jour,--à l'improviste.

Il y avait là-dessous un mystère.

Aussi, autour du groupe formé par les grandes, les moyennes se mirent à

rôder. Elles voulaient savoir, les curieuses. On parlait bas: raison de

plus.

Un mot transpira, puis deux. La calomnie, selon Beaumarchais, rase

le sol. A la pension Géran, les bavardages, qu'ils soient ou non

calomnieux, imprégnent l'air et se combinent tout naturellement avec

lui. C'est un élément inconnu aux chimistes, mais qui fait sérieuse

concurrence à l'oxygène et à l'azote.

Quand l'air fut bien saturé de cancans, les petites s'approchèrent.

Et la sous-maîtresse put lire de suite et sans être interrompue,

soixante lignes d'un généreux roman américain, combattant avec une

singulière vaillance l'esclavage, que nul ne songe à défendre.

Gloire à ceux qui ont la grandeur d'âme d'enfoncer les portes ouvertes!

--Auriez-vous jamais cru cela de cette Césarine?

--Elle faisait si bien sa fière!

--On ne va pas toujours ainsi sur le cavalier pour le roi de Prusse!

Deux ou trois grandes regardèrent le cavalier avec envie.

Et mademoiselle Anastasie continua:

--Du cavalier, on voit la terrasse d'une maison située rue de Babylone.

--Le jeune homme venait sur la terrasse, reprit mademoiselle Hermine.

--Du cavalier, on plonge sur l'avenue de Saxe...

--Tous les jours, le régiment passait par l'avenue de Saxe!

--Le clerc de notaire est blond...

--L'officier est brun...

--Qu'écoutez-vous donc là, petites filles?

Mademoiselle Hermine et mademoiselle Anastasie écartèrent brusquement

les moyennes, qui les serraient de trop près. Elles manifestèrent avec

franchise l'indignation que leur inspirait un tel excès de curiosité.

Les moyennes, du même ton, repoussèrent bien loin les petites en disant:

--Ce n'est pas de votre âge!

La sous-maîtresse, éveillée en sursaut par le mouvement qui s'ensuivit,

cacha son roman abolitionniste sous son camail.

Mais quand donc ces généreux Américains feront-ils des livres pour

affranchir nos tristes sous-maîtresses! Voilà un lamentable sujet!

--Qu'est cela? demanda mademoiselle Mélite Géran, qui se montra en

corset à une fenêtre du premier étage.

La sous-maîtresse se leva toute droite et resta immobile.

Le troupeau des fillettes se dispersa.

La grande mademoiselle Mélite cacha son buste fier et long derrière les

battants de la croisée refermée.

Mais les jeux eurent beau recommencer, ce n'était plus qu'une mise

en scène. Le ballon bondissait désormais hypocritement, les barres

faisaient semblant de courir, la ronde se tordait par manière d'acquit,

on ne mettait plus rien dans le corbillon, et la tour elle-même

oubliait de prendre garde!

Les cancans allaient et venaient: un couple de nouvelles qui eût

épuisé l'inépuisable magasin d'épithètes de madame de Sévigné,--une

paire de _faits divers_ à révolutionner l'établissement Géran de fond

en comble.

Ce n'est pas sans dessein que j'emploie ce mot _faits divers_. Je

sais à Paris, à l'heure où j'écris, une pension Géran qui possède un

journal quotidien, rédigé, publié et lu par ces demoiselles. Tous les

efforts de l'autorité ont été jusqu'à présent impuissants à détruire

cet organe, qui traite avec une indépendance frisant l'effronterie les

plus hautes questions humanitaires,--au point de vue de la poupée. Les

exemplaires séditieux du pamphlet circulent sous la mantille et sont

avidement dévorés par ce gentil public, toujours enragé d'opposition.

La révolte y est prêchée en phrases blondes qui font frémir. On peut,

dès à présent, pronostiquer que, dans une dizaine d'années, le métier

de mari sera une pure impossibilité.

Il m'a été donné d'avoir entre les mains un numéro de ce recueil

périodique. Il n'était pas imprimé, mais calligraphié d'une écriture

fine, serrée, élégante, incisive, pointue comme l'ongle de ces diables

mignons qui entrent, dit-on, parfois dans le corps des femmes. Les

articles bavardaient bien un peu, mais pas beaucoup plus que ceux

des véritables journaux. Il y avait un premier-Paris qui chargeait

_madame_ de tous les crimes,--des entrefilets barbelés à l'adresse des

différents professeurs,--une jolie petite chronique des récréations

tout émaillée de sarcasmes,--un feuilleton de cœur, plusieurs pièces

de vers et une charade.

Cela avait un titre: _l'Amazone_.

La fabrique de mariages, Vol. 4 · 第 1 / 8 段