Épouser Lilian!... Toujours les mêmes mots me reviennent... Est-ce donc
le parfum de jeunesse émanant d’elle qui m’a grisé et m’ôte la
conception nette de mes sentiments réels?... Par un effort de volonté,
je m’efforce de reconquérir mon entière liberté de jugement; et
froidement, comme s’il s’agissait du destin d’un étranger, je me mets à
raisonner... Si je redoute d’être entraîné par un enthousiasme passager
que je regretterai plus tard d’avoir subi, je puis partir, afin de
secouer le charme dont elle m’a enveloppé inconsciemment. Je ne lui ai
jamais adressé une parole qui ressemblât même à un aveu; et eût-elle
vraiment éprouvé quelque chose du sentiment que lui prête Mme de
Grouville, elle est trop jeune,--et trop fière,--pour ne pas oublier, si
profondément qu’elle soit capable de sentir. Elle pensera que je ne
méritais pas l’amour qu’elle m’eût donné,--et elle aura raison.
Donc, je le répète, je puis partir, reprendre l’existence qui m’est
habituelle et que je connais tant,--que je connais trop! Je retrouverai
cette atmosphère intellectuelle, mondaine, fiévreuse à laquelle je suis
accoutumé, que j’ai aimée avec passion,--cela est vrai,--et dont la
sécheresse dissolvante m’apparaît formidable aujourd’hui. Je publierai
le livre auquel j’ai travaillé ici même, sous l’influence de «ma petite
amie», et le «livre de Lilian», ainsi qu’il restera secrètement nommé
pour moi, deviendra, j’en ai la conscience, l’une de mes meilleures
œuvres, à coup sûr l’une des moins décevantes... Ce qui ne l’empêchera
point, durant un mois ou six semaines, d’être autant critiquée que
louée. J’entendrai cependant les paroles flatteuses d’un millier
d’individus dont l’opinion est nulle à mes yeux et me laissera
indifférent. Je recueillerai l’approbation, je l’espère, de quelques-uns
dont le jugement m’est précieux. Des lèvres féminines, carminées à
souhait, m’appelleront «cher maître», et me feront encore quelques-unes
de ces confidences que j’ai tant de fois écoutées comme la révélation
d’un état psychologique curieux à noter.
Et après?... Je continuerai à porter le poids de cette solitude morale
dont j’ai tant souffert autrefois, quand Isabelle a disparu de ma vie
qu’elle avait toute remplie, et qui, depuis lors, ne m’a jamais
entièrement quitté au milieu même de la foule. Avec une impitoyable
clairvoyance, je comprends que, si je pars, il se trouvera, dans
l’avenir, bien des heures où je reverrai mon séjour à Vevey, où je
penserai à ce qui aurait pu être...
Parmi les hommes que je rencontre dans le monde, il en est
quelques-uns,--très rares!--qui ont réalisé, même en pleine société
parisienne, ce rêve d’un autre âge, un réel et parfait bonheur dans le
mariage. Et tout bas, moi qui me montrais si jaloux de mon indépendance,
en paraissais si satisfait, je les ai enviés de toute l’ardeur de mon
âme... Combien de fois, quand je les quittais vers la fin du jour, à
l’heure où ils rentraient, n’ai-je pas éprouvé une sorte de jalousie
douloureuse et naïve,--oui naïve,--à cette idée qu’ils étaient attendus
par une femme qu’ils pouvaient adorer sans avoir à dissimuler leur
amour; à l’idée de leur bonheur hautement avoué, parce qu’il n’était pas
fait du bien d’autrui... Oui, je les ai enviés, alors même que mes
œuvres et mes actes semblaient en contradiction absolue avec mon
sentiment intime.
Oh! oublier près de cette enfant qui ne sait rien ce que je sais trop;
ne plus être avant tout un cérébral; exister, sans torturer mon esprit à
vouloir arracher aux êtres et aux choses le secret des mouvements qui
les agitent; ne plus m’attacher désespérément à la compréhension
impossible des éternels et insolubles problèmes de la vie... Est-ce donc
un rêve impossible à réaliser?