15 juillet.

Épouser Lilian!... Toujours les mêmes mots me reviennent... Est-ce donc

le parfum de jeunesse émanant d’elle qui m’a grisé et m’ôte la

conception nette de mes sentiments réels?... Par un effort de volonté,

je m’efforce de reconquérir mon entière liberté de jugement; et

froidement, comme s’il s’agissait du destin d’un étranger, je me mets à

raisonner... Si je redoute d’être entraîné par un enthousiasme passager

que je regretterai plus tard d’avoir subi, je puis partir, afin de

secouer le charme dont elle m’a enveloppé inconsciemment. Je ne lui ai

jamais adressé une parole qui ressemblât même à un aveu; et eût-elle

vraiment éprouvé quelque chose du sentiment que lui prête Mme de

Grouville, elle est trop jeune,--et trop fière,--pour ne pas oublier, si

profondément qu’elle soit capable de sentir. Elle pensera que je ne

méritais pas l’amour qu’elle m’eût donné,--et elle aura raison.

Donc, je le répète, je puis partir, reprendre l’existence qui m’est

habituelle et que je connais tant,--que je connais trop! Je retrouverai

cette atmosphère intellectuelle, mondaine, fiévreuse à laquelle je suis

accoutumé, que j’ai aimée avec passion,--cela est vrai,--et dont la

sécheresse dissolvante m’apparaît formidable aujourd’hui. Je publierai

le livre auquel j’ai travaillé ici même, sous l’influence de «ma petite

amie», et le «livre de Lilian», ainsi qu’il restera secrètement nommé

pour moi, deviendra, j’en ai la conscience, l’une de mes meilleures

œuvres, à coup sûr l’une des moins décevantes... Ce qui ne l’empêchera

point, durant un mois ou six semaines, d’être autant critiquée que

louée. J’entendrai cependant les paroles flatteuses d’un millier

d’individus dont l’opinion est nulle à mes yeux et me laissera

indifférent. Je recueillerai l’approbation, je l’espère, de quelques-uns

dont le jugement m’est précieux. Des lèvres féminines, carminées à

souhait, m’appelleront «cher maître», et me feront encore quelques-unes

de ces confidences que j’ai tant de fois écoutées comme la révélation

d’un état psychologique curieux à noter.

Et après?... Je continuerai à porter le poids de cette solitude morale

dont j’ai tant souffert autrefois, quand Isabelle a disparu de ma vie

qu’elle avait toute remplie, et qui, depuis lors, ne m’a jamais

entièrement quitté au milieu même de la foule. Avec une impitoyable

clairvoyance, je comprends que, si je pars, il se trouvera, dans

l’avenir, bien des heures où je reverrai mon séjour à Vevey, où je

penserai à ce qui aurait pu être...

Parmi les hommes que je rencontre dans le monde, il en est

quelques-uns,--très rares!--qui ont réalisé, même en pleine société

parisienne, ce rêve d’un autre âge, un réel et parfait bonheur dans le

mariage. Et tout bas, moi qui me montrais si jaloux de mon indépendance,

en paraissais si satisfait, je les ai enviés de toute l’ardeur de mon

âme... Combien de fois, quand je les quittais vers la fin du jour, à

l’heure où ils rentraient, n’ai-je pas éprouvé une sorte de jalousie

douloureuse et naïve,--oui naïve,--à cette idée qu’ils étaient attendus

par une femme qu’ils pouvaient adorer sans avoir à dissimuler leur

amour; à l’idée de leur bonheur hautement avoué, parce qu’il n’était pas

fait du bien d’autrui... Oui, je les ai enviés, alors même que mes

œuvres et mes actes semblaient en contradiction absolue avec mon

sentiment intime.

Oh! oublier près de cette enfant qui ne sait rien ce que je sais trop;

ne plus être avant tout un cérébral; exister, sans torturer mon esprit à

vouloir arracher aux êtres et aux choses le secret des mouvements qui

les agitent; ne plus m’attacher désespérément à la compréhension

impossible des éternels et insolubles problèmes de la vie... Est-ce donc

un rêve impossible à réaliser?

Cœur de sceptique · 第 25 / 31 题