Il y a deux heures, nous étions à Clarens, au château des Crêtes.
D’ordinaire, je ne me joins guère aux excursions de notre petit cercle
anglais; mais _elle_ m’avait demandé de venir... Et je l’avais suivie,
irrité seulement de voir miss Enid, qui part dans quelques jours, sans
cesse à ses côtés. A peine, durant le chemin, avais-je pu échanger avec
elle de rares paroles. D’un peu loin seulement, je la voyais, dans
l’étroit sentier que nous suivions, marcher de son pas infatigable et
souple, arrachant au passage, d’un geste distrait, des herbes hautes
qu’elle jetait ensuite, sur l’herbe froissée.
Nous arrivons enfin; et aussitôt elle se fait couper une véritable
profusion de roses par le gardien du château inhabité; puis elle revient
vers moi. Ses petites mains d’enfant ont peine à enserrer sa moisson
fleurie dont le parfum flotte autour d’elle. Je fais un mouvement pour
la décharger de son précieux fardeau, mais elle ne veut point
l’abandonner.
--Non, merci, je vais arranger tout de suite ces roses, elles ne sont
pas pour moi.
Nous sommes un peu à l’écart, elle a déposé ses fleurs sur la balustrade
en pierre de la terrasse qui domine le lac et elle demeure songeuse.
Mais elle a vu pourtant que mes yeux l’interrogeaient; et, en quelques
mots tout simples, tout frémissants de compassion, elle me raconte
l’histoire d’une pauvre vieille fille que, tout enfant, elle a connue en
Angleterre, et qui, après avoir vécu d’une existence d’humble sacrifiée,
est venue mourir enfin à Vevey...
--Dans sa dernière lettre, finit doucement Lilian, elle me racontait
avec admiration une promenade au château des Crêtes et me parlait des
roses qu’elle y avait vues et trouvées belles comme des fleurs de
rêve!... Je me rappelle encore son expression... Aussi demain je veux
aller lui en porter au petit cimetière de Vevey...
Ces graves paroles sont bizarres à entendre avec leur évocation d’images
funèbres, tombées de ces lèvres chaudes que la vie empourpre, devant cet
horizon éblouissant qui rayonne d’une beauté presque insolente.
Lilian est restée silencieuse, les mains jointes sur les roses; et d’un
ton assourdi où palpite une sorte d’angoisse douloureuse, elle demande:
--Pourquoi y a-t-il donc ainsi de pauvres créatures qui ont si petite
leur part de joie?... Comme il est triste de penser que l’on ne peut
rien pour elles quand on est soi-même si heureux!
Je l’interroge, Dieu sait avec quel secret élan:
--Vous êtes heureuse?
--Oh! oui, fait-elle un peu bas; et une allégresse contenue semble la
faire tressaillir toute. Il est si bon de vivre!
Ses lèvres entr’ouvertes ont l’air d’aspirer non seulement l’air pur,
mais la lumière, mais les senteurs pénétrantes qui l’enveloppent. Et
quand je l’entends parler ainsi, quand je la contemple à mes côtés toute
jeune, l’âme frémissante d’espoirs, l’irrésistible désir me vient de
l’emporter jalousement dans mes bras, de la voir devenir mienne, afin
d’écarter d’elle les difficultés, les chagrins, les souffrances, autant
qu’il me sera humainement possible...
Et peut-être, j’allais lui dire tout ce qu’elle est devenue pour moi,
entraîné par le grand souffle qui emportait, dans un brusque tourbillon,
mes doutes, mes hésitations, mes scrupules... Quelqu’un s’est approché;
lady Evans, je crois, l’a appelée; miss Enid est revenue se placer près
d’elle... Et je me suis tu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Robert Noris avait fini de lire; les derniers feuillets étaient tombés
de sa main et la brise tiède de la nuit les soulevait, arrivant par la
fenêtre large ouverte... Des heures et encore des heures, il pourrait
réfléchir ainsi. Maintenant, sans qu’il lui fût possible d’en douter, il
savait qu’il aimait Lilian... Mais était-ce assez entièrement pour avoir
le droit de vouloir en faire sa femme et d’éveiller à l’amour cette âme
candide de jeune fille?...
N’ignorait-il pas aussi ce que Lilian pensait réellement de lui et ce
que dirait l’aristocratique lady Evans de cette demande d’un étranger
que les hasards de la vie d’hôtel lui avaient seuls fait connaître?...