17 juillet.

Il y a deux heures, nous étions à Clarens, au château des Crêtes.

D’ordinaire, je ne me joins guère aux excursions de notre petit cercle

anglais; mais _elle_ m’avait demandé de venir... Et je l’avais suivie,

irrité seulement de voir miss Enid, qui part dans quelques jours, sans

cesse à ses côtés. A peine, durant le chemin, avais-je pu échanger avec

elle de rares paroles. D’un peu loin seulement, je la voyais, dans

l’étroit sentier que nous suivions, marcher de son pas infatigable et

souple, arrachant au passage, d’un geste distrait, des herbes hautes

qu’elle jetait ensuite, sur l’herbe froissée.

Nous arrivons enfin; et aussitôt elle se fait couper une véritable

profusion de roses par le gardien du château inhabité; puis elle revient

vers moi. Ses petites mains d’enfant ont peine à enserrer sa moisson

fleurie dont le parfum flotte autour d’elle. Je fais un mouvement pour

la décharger de son précieux fardeau, mais elle ne veut point

l’abandonner.

--Non, merci, je vais arranger tout de suite ces roses, elles ne sont

pas pour moi.

Nous sommes un peu à l’écart, elle a déposé ses fleurs sur la balustrade

en pierre de la terrasse qui domine le lac et elle demeure songeuse.

Mais elle a vu pourtant que mes yeux l’interrogeaient; et, en quelques

mots tout simples, tout frémissants de compassion, elle me raconte

l’histoire d’une pauvre vieille fille que, tout enfant, elle a connue en

Angleterre, et qui, après avoir vécu d’une existence d’humble sacrifiée,

est venue mourir enfin à Vevey...

--Dans sa dernière lettre, finit doucement Lilian, elle me racontait

avec admiration une promenade au château des Crêtes et me parlait des

roses qu’elle y avait vues et trouvées belles comme des fleurs de

rêve!... Je me rappelle encore son expression... Aussi demain je veux

aller lui en porter au petit cimetière de Vevey...

Ces graves paroles sont bizarres à entendre avec leur évocation d’images

funèbres, tombées de ces lèvres chaudes que la vie empourpre, devant cet

horizon éblouissant qui rayonne d’une beauté presque insolente.

Lilian est restée silencieuse, les mains jointes sur les roses; et d’un

ton assourdi où palpite une sorte d’angoisse douloureuse, elle demande:

--Pourquoi y a-t-il donc ainsi de pauvres créatures qui ont si petite

leur part de joie?... Comme il est triste de penser que l’on ne peut

rien pour elles quand on est soi-même si heureux!

Je l’interroge, Dieu sait avec quel secret élan:

--Vous êtes heureuse?

--Oh! oui, fait-elle un peu bas; et une allégresse contenue semble la

faire tressaillir toute. Il est si bon de vivre!

Ses lèvres entr’ouvertes ont l’air d’aspirer non seulement l’air pur,

mais la lumière, mais les senteurs pénétrantes qui l’enveloppent. Et

quand je l’entends parler ainsi, quand je la contemple à mes côtés toute

jeune, l’âme frémissante d’espoirs, l’irrésistible désir me vient de

l’emporter jalousement dans mes bras, de la voir devenir mienne, afin

d’écarter d’elle les difficultés, les chagrins, les souffrances, autant

qu’il me sera humainement possible...

Et peut-être, j’allais lui dire tout ce qu’elle est devenue pour moi,

entraîné par le grand souffle qui emportait, dans un brusque tourbillon,

mes doutes, mes hésitations, mes scrupules... Quelqu’un s’est approché;

lady Evans, je crois, l’a appelée; miss Enid est revenue se placer près

d’elle... Et je me suis tu.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Robert Noris avait fini de lire; les derniers feuillets étaient tombés

de sa main et la brise tiède de la nuit les soulevait, arrivant par la

fenêtre large ouverte... Des heures et encore des heures, il pourrait

réfléchir ainsi. Maintenant, sans qu’il lui fût possible d’en douter, il

savait qu’il aimait Lilian... Mais était-ce assez entièrement pour avoir

le droit de vouloir en faire sa femme et d’éveiller à l’amour cette âme

candide de jeune fille?...

N’ignorait-il pas aussi ce que Lilian pensait réellement de lui et ce

que dirait l’aristocratique lady Evans de cette demande d’un étranger

que les hasards de la vie d’hôtel lui avaient seuls fait connaître?...

Cœur de sceptique · 第 26 / 31 题