Pourquoi Mme de Grouville m’a-t-elle jeté ainsi tout à coup dans l’âme
une pensée que je n’aurais jamais osé formuler, et qui, depuis lors, me
revient obsédante, et,--pourquoi ne l’avouerais-je pas?--douloureuse
avec sa poésie de rêve irréalisable.
Et pourtant... non, je ne puis dire que cette possibilité soudain émise
soit absolument neuve pour moi. Une parole inattendue lui a donné corps;
mais dans les abîmes les plus secrets de mon être sensitif, elle était
déjà née et existait flottante et vague.
Mais ai-je donc le droit, moi blasé, désillusionné, moi dont l’âme est
triste et fatiguée, de vouloir faire mon bien de cette jeune créature
qui respire la joie de vivre?... suis-je même capable de discerner à
cette heure, si ce n’est pas encore mon misérable dilettantisme qui
m’entraîne vers elle, justement parce qu’elle est une révélation pour
moi?... Serait-elle assez puissante pour me faire oublier, dès qu’il
s’agirait d’elle, mes curiosités impitoyables d’analyste?... J’ai bien
dédaigneusement parlé de Henry Digbay; et avec lui, elle eût peut-être
été mille fois plus heureuse qu’elle ne pourrait l’être à mes côtés,
alors même que je lui consacrerais tout ce qui peut encore exister de
bon en moi...
Il y a une heure, elle était, comme bien souvent le soir, assise à son
piano, dans le petit salon de lady Evans, où n’étant, en définitive,
qu’un étranger pour elle, je n’avais pas la liberté de la suivre; et je
l’écoutais, arpentant l’allée qui longe les fenêtres, secoué d’un désir
irrésistible et jaloux d’aller la rejoindre; sa belle voix passionnée
m’arrivait avec des notes d’une douceur et d’une puissance infinies.
Était-ce donc parce qu’elle chantait ainsi qu’il me revenait soudain mes
anciens rêves de bonheur intime, ceux que je formais, il y a plus de dix
grandes années, quand j’espérais avoir, moi aussi, ce trésor des plus
humbles, un foyer; quand j’aimais si stupidement Isabelle... Et je me
prenais à penser que ce serait un bonheur exquis de commencer, auprès de
cette enfant devenue femme, une existence nouvelle, dont elle serait
l’âme; de me dévouer tout à elle; de vivre dans une atmosphère de
tendresse, stable, très pure, très forte; d’oublier à ses côtés les
heures fiévreuses, vides et mauvaises d’autre fois, de devenir autre
pour être mieux à elle...
Je songeais cela... et je ne sais seulement si elle ne répondrait pas à
ma prière comme à celle de Henry Digbay, si elle n’aurait pas tout
simplement un petit sourire indulgent pour la folie qui m’a fait
espérer, même une seconde, le don de son âme aimante et fière...
Parce qu’une parole est tombée dans mon oreille: «c’est à cause de vous
qu’elle a refusé Henry Digbay», la tentation me poursuit, âpre,
incessante, de chercher à lire dans ses prunelles bleues qui ne se
détournent pas des miennes, d’y découvrir le secret de sa pensée intime,
d’y apprendre si je suis pour elle plus qu’un indifférent avec qui elle
aime, tout au plus, à causer. En l’observant, j’arriverais bien vite à
démêler ce qui se passe en elle; mais je ne veux plus, à son égard, être
un voleur d’âme...