10 juillet.

Pourquoi Mme de Grouville m’a-t-elle jeté ainsi tout à coup dans l’âme

une pensée que je n’aurais jamais osé formuler, et qui, depuis lors, me

revient obsédante, et,--pourquoi ne l’avouerais-je pas?--douloureuse

avec sa poésie de rêve irréalisable.

Et pourtant... non, je ne puis dire que cette possibilité soudain émise

soit absolument neuve pour moi. Une parole inattendue lui a donné corps;

mais dans les abîmes les plus secrets de mon être sensitif, elle était

déjà née et existait flottante et vague.

Mais ai-je donc le droit, moi blasé, désillusionné, moi dont l’âme est

triste et fatiguée, de vouloir faire mon bien de cette jeune créature

qui respire la joie de vivre?... suis-je même capable de discerner à

cette heure, si ce n’est pas encore mon misérable dilettantisme qui

m’entraîne vers elle, justement parce qu’elle est une révélation pour

moi?... Serait-elle assez puissante pour me faire oublier, dès qu’il

s’agirait d’elle, mes curiosités impitoyables d’analyste?... J’ai bien

dédaigneusement parlé de Henry Digbay; et avec lui, elle eût peut-être

été mille fois plus heureuse qu’elle ne pourrait l’être à mes côtés,

alors même que je lui consacrerais tout ce qui peut encore exister de

bon en moi...

Il y a une heure, elle était, comme bien souvent le soir, assise à son

piano, dans le petit salon de lady Evans, où n’étant, en définitive,

qu’un étranger pour elle, je n’avais pas la liberté de la suivre; et je

l’écoutais, arpentant l’allée qui longe les fenêtres, secoué d’un désir

irrésistible et jaloux d’aller la rejoindre; sa belle voix passionnée

m’arrivait avec des notes d’une douceur et d’une puissance infinies.

Était-ce donc parce qu’elle chantait ainsi qu’il me revenait soudain mes

anciens rêves de bonheur intime, ceux que je formais, il y a plus de dix

grandes années, quand j’espérais avoir, moi aussi, ce trésor des plus

humbles, un foyer; quand j’aimais si stupidement Isabelle... Et je me

prenais à penser que ce serait un bonheur exquis de commencer, auprès de

cette enfant devenue femme, une existence nouvelle, dont elle serait

l’âme; de me dévouer tout à elle; de vivre dans une atmosphère de

tendresse, stable, très pure, très forte; d’oublier à ses côtés les

heures fiévreuses, vides et mauvaises d’autre fois, de devenir autre

pour être mieux à elle...

Je songeais cela... et je ne sais seulement si elle ne répondrait pas à

ma prière comme à celle de Henry Digbay, si elle n’aurait pas tout

simplement un petit sourire indulgent pour la folie qui m’a fait

espérer, même une seconde, le don de son âme aimante et fière...

Parce qu’une parole est tombée dans mon oreille: «c’est à cause de vous

qu’elle a refusé Henry Digbay», la tentation me poursuit, âpre,

incessante, de chercher à lire dans ses prunelles bleues qui ne se

détournent pas des miennes, d’y découvrir le secret de sa pensée intime,

d’y apprendre si je suis pour elle plus qu’un indifférent avec qui elle

aime, tout au plus, à causer. En l’observant, j’arriverais bien vite à

démêler ce qui se passe en elle; mais je ne veux plus, à son égard, être

un voleur d’âme...

Cœur de sceptique · 第 24 / 31 题