J’arrive chez Mme de Grouville. Je la trouve fourrageant dans une revue,
animée, nerveuse, son coupe-papier froissant les feuilles qu’elle lit.
Par extraordinaire, elle est seule; il est vrai qu’il est encore de fort
bonne heure. Et tout de suite, elle commence, me montrant les pages
qu’elle tient entr’ouvertes, et avec la véhémence qui lui est
particulière:
--Avez-vous lu cet article?... La police traduit en justice les gens qui
écrivent des livres pornographiques, et elle laisse tranquillement
poursuivre leur œuvre ceux qui s’efforcent d’ôter à leurs concitoyens
toute illusion, toute foi, tout espoir... C’est insensé et criminel,
oui, criminel!... Ces écrivains-là mériteraient d’être pendus comme des
misérables!
Je connais l’article dont elle me parle; il est subtil, amer et décevant
dans son ironie aiguë, discrète et éveillant, en effet, l’impression
poignante du vide de tout ce qui est humain... Mais comment
condamnerais-je ces pages?... Sous une autre forme, n’en ai-je pas écrit
de semblables, qui arrivaient à la même conclusion de désespérance
absolue?...
--Ah! vous faites de jolie besogne, vous autres psychologues, termine
Mme de Grouville du même accent emporté.
Et elle envoie loin d’elle, au hasard, la revue qu’elle tenait. Puis, me
regardant, les yeux fâchés, elle me dit:
--Savez-vous de quoi vous êtes coupable, en ce moment, vous, Robert
Noris? Tout simplement de la rupture des projets de fiançailles entre
Henry Digbay et ma petite Lilian.
Pourquoi, au dedans de moi-même, ce frémissement qui m’a secoué les
nerfs, tandis qu’à haute voix je répondais:
--Quel singulier reproche!... Voulez-vous me permettre, chère madame, de
vous demander comment je l’ai mérité?
--Comment!... Vous demandez comment vous avez pu arriver à un aussi
heureux résultat?... Tout simplement parce qu’avec votre gloire, votre
célébrité, grâce à l’attention constante que vous prodiguez à Lilian,
vous avez éclipsé l’infortuné Digbay, tout beau garçon qu’il était... Le
malheureux n’était pas de force à rivaliser avec vous, surtout aux yeux
d’une femme aussi intelligente que Lilian; et pourtant il se fût dévoué
à elle tout entier, il lui eût donné autant de bonheur que possible...
C’était le meilleur des hommes, et le voilà désolé!
Une exclamation presque impatiente m’est venue:
--Ne regrettez pas ainsi la non-réussite de ce mariage projeté... Henry
Digbay était intellectuellement d’une parfaite insignifiance; il eût
bien vite semblé insipide à miss Lilian; et, grâce à l’heureuse nature
qu’il possède, il se consolera de sa déception, je puis vous le
certifier.
--Il se consolera, c’est évident; et même il ne fera pas, comme vous n’y
manqueriez pas, à sa place, un livre dans lequel il racontera, pour 2
fr. 75, ses chagrins d’amour... Ce n’était pas un aigle... eh! mon Dieu!
je suis de votre avis; mais peut-être se fût-elle contentée de lui si
vous n’étiez venu vous jeter à la traverse... Ne m’interrompez pas; les
vieilles femmes comme moi ont le droit de tout dire aux jeunes gens...
Donc vous vous êtes jeté à la traverse, sans le vouloir, je vous
l’accorde, parce que vous n’avez pensé seulement qu’à votre propre
plaisir d’observateur. Mon cher maître, vous et vos pareils, vous êtes
des voleurs d’âmes... Savez-vous maintenant ce que vous auriez de mieux
à faire? Épouser Lilian.
Épouser Lilian Evans! J’ai regardé Mme de Grouville, un tourbillon
d’idées soudaines dans l’esprit, tout prêt à relever ses étranges
paroles. Mais on eût dit vraiment qu’elle avait attendu, pour me les
jeter, la minute où il ne serait plus possible de les discuter avec
elle, des visiteurs entraient. Je suis resté quelques instants espérant,
sans conviction, qu’un moment de solitude avec elle me permettrait de
l’interroger sur le mobile qui la dirigeait quand elle m’avait parlé
ainsi. Mais j’ai vu bientôt que je souhaitais une chose impossible... Et
puis n’eût-elle pas, après tout, été surprise de l’importance que je
donnais à un mot tombé par hasard peut-être de sa bouche, qui en
prononce tant au hasard...
En entrant à l’hôtel, j’ai aperçu miss Lilian sous la véranda, un lire
ouvert sur ses genoux, ses doigts tordant, d’un geste distrait, quelques
pétales de fleur, ses yeux perdus vers le lac. Au bruit de mes pas sur
le sable, elle a tourné la tête, j’ai rencontré son regard profond dans
lequel a passé soudain un fugitif éclair, et ses lèvres ont eu pour moi
un beau sourire de bienvenue... Alors, brusquement, la pensée m’a
traversé l’esprit, brûlante, pareille à un trait de feu, que je devrais
aller prendre dans les miennes les petites mains croisées sur la robe,
et dire à cette jeune fille tout ce qu’elle pourrait être pour moi...
Un homme qui ne serait point un analyste aurait pu obéir à cette
impulsion violente qui l’emportait peut-être vers le bonheur... Moi, je
n’ai pas su le faire... J’ai simplement salué miss Lilian et j’ai
passé...