25 mai.

Vers onze heures, pour rentrer à l’hôtel, je m’engage sur le quai

presque désert, dans ce quartier voisin de la Veveyse, qui promène

quelques filets d’eau mousseuse et jaunâtre sur un lit de cailloux. Au

bord de la chaussée, solitairement, un pauvre diable casse des pierres,

sans penser à rien, comme le dit hautement l’œil terne qu’il lève sur

moi quand je passe; existence de bête de somme qui semble peut-être

aussi compliquée à ce malheureux qu’elle nous paraît simple, dans sa

brutalité, à nous autres raffinés qui nous plaignons parce que nous

possédons trop.

Assise sur le parapet du quai, les jambes pendantes, les pieds nus, une

fillette regarde, avec un intérêt qui lui entr’ouvre les lèvres, le

groupe formé à quelques pas d’elle par une jeune femme, en robe blanche,

et trois gamins debout devant elle, l’attitude embarrassée. L’un d’eux

tient attaché à une corde un chat, le plus maigre de tous les chats, le

plus horrible produit, je veux l’espérer, de la race féline, d’une

laideur fantastique, le poil rebroussé, l’air effaré et peureux. Je fais

encore quelques pas, et je reconnais la forme élégante de miss Lilian,

ses cheveux couleur de feuilles mortes, sa taille d’une invraisemblable

souplesse.

J’approche encore et je la vois très bien maintenant: les sourcils se

rapprochent de cette façon que je connais bien, la bouche est sévère et

elle paraît absorbée dans la contemplation du chat maigre; sa voix très

vibrante arrive jusqu’à moi, impérative et fâchée.

--Donnez-moi ce chat... Je vous l’achète, puisque vous prétendez qu’il

est à vous... Regardez dans quel état vous l’avez mis... Vous l’avez

frappé. C’est affreux d’être ainsi cruels!

Miss Lilian parle avec la conviction qui lui est habituelle, et son

indignation semble ahurir complètement les trois coupables qui demeurent

tout gauches, et considèrent leur victime, aplatie sur le pavé chaud de

soleil... La scène est amusante, et j’ai bonne envie de continuer à

jouer le rôle de spectateur. Mais miss Lilian m’aperçoit et me prend à

témoin qu’elle a le droit d’acheter le chat pour l’arracher à ses

ennemis. J’entre aussitôt dans les intérêts de l’animal infortuné, je

traite ses persécuteurs comme il convient, pour satisfaire l’humanité et

miss Lilian, qui, contente d’être arrivée à ses fins, distribue force

pièces blanches aux trois petits drôles, lesquels, enchantés de la

conclusion de l’aventure, détalent joyeusement.

Miss Lilian et moi, nous restons seuls sur le trottoir; l’homme continue

à casser des pierres et la fillette est toujours en observation sur le

parapet, insoucieuse du brûlant soleil qui l’enveloppe. Entre ses mains

finement gantées, miss Lilian a pris l’objet de son sauvetage, et une

exclamation bien sincère lui échappe:

--Mon Dieu, comme cet animal est laid!

Et avec une égale conviction je lui réponds:

--Il est affreux et sale! Maintenant que vous l’avez délivré, laissez-le

partir, c’est un vrai monstre en son genre...

--Le laisser partir!... Oh non!... Ces abominables enfants pourraient le

rattraper; ils voulaient lui faire faire des exercices de cirque,

m’ont-ils avoué, et comme le malheureux ne comprenait pas leurs

intentions, ils le battaient pour le rendre plus intelligent. Mais vous

avez raison, il est bien sale! Pour le rapporter à l’hôtel, je vais le

mettre dans mon mouchoir. Aidez-moi, je vous prie.

Et nous voilà, appuyés sur le rebord du parapet, installant le chat, qui

se montre rebelle à nos désirs, dans un petit carré de batiste qui

embaume le muguet... Alors, tout à coup passe, dans mon esprit, la

vision de l’artistique salon d’Isabelle de Vianne, des correctes visites

que j’y fais à l’heure de son _five o’clock_, et je pense, amusé, aux

sourires de Mme de Vianne et de ses belles amies, si elles voyaient à

quelle bizarre occupation m’entraîne une petite Anglaise que je trouve

curieuse à observer.

Par acquit de conscience, eu égard, toujours, aux inflexibles lois de la

courtoisie, j’offre à miss Lilian, avec un très vif désir qu’elle

n’accepte pas, de prendre le fardeau d’une nouvelle espèce dont elle

s’est chargée. Mais elle a dû deviner ma secrète pensée, car elle me

regarde, une indéfinissable malice rit dans ses yeux et elle répond:

--Vous êtes bien obligeant; je vous remercie beaucoup; mais je sais que

les hommes détestent porter des paquets; et puis j’aurais trop peur de

vous voir laisser échapper mon protégé...

Là-dessus, nous voilà partis, tous les deux, grâce à la liberté que nous

donnent les mœurs anglaises, miss Lilian ayant son chat aux trois quarts

mort entre les bras. Le soleil de midi rend le lac éblouissant, mais les

arbres du quai nous donnent un peu d’ombre, atténuent la pleine lumière

et la transforment en une clarté discrète et voilée, qui baigne d’une

façon exquise la beauté blonde de miss Lilian.

Ma jeune compagne, je ne sais à quel propos, s’est mise tout à coup à

réveiller le souvenir de notre première rencontre, dans le train de

Lausanne. De sa manière simple et franche, elle me raconte qu’elle était

fort intriguée de ce que je pouvais griffonner sur mon carnet; un

moment, elle m’a pris pour un artiste, a cru que je faisais d’elle un

croquis, devinant mon intention tendue de son côté, et m’a jugé alors

fort impertinent.

Ici elle s’interrompt pour calmer son protégé, qui s’agite éperdument;

et, après l’avoir ramené de son mieux à une immobilité relative, elle me

demande en riant:

--Vous m’avez trouvée ridicule, tout à l’heure n’est-ce pas, quand vous

m’avez aperçue en compagnie des petits misérables et du pauvre animal?

Nous devions avoir l’air échappés d’un livre d’images d’enfants, un de

ces livres anglais que l’on me donnait quand j’étais très jeune, où l’on

voyait d’excellentes petites filles qui sauvaient de malheureuses bêtes

martyrisées... En France, vous devez avoir aussi des histoires

édifiantes comme celles-là?

Dans les profondeurs de ma mémoire, je cherche et je trouve le nom d’un

auteur vertueux appelé «l’Ami des enfants», que j’ai eu dans les mains,

il y a très, très longtemps, aux jours de ma prime jeunesse... J’annonce

le résultat de mes investigations à miss Lilian, qui en a l’air fort

amusée...

Quels vieux souvenirs me fait-elle réveiller de la sorte, des souvenirs

du temps où j’étais un petit garçon très ardent, très curieux et très

naïf... Il doit y avoir des siècles de cela!... Et parce qu’elle

m’adresse, devenue sérieuse, une nouvelle question sur cette époque

lointaine de ma vie, son œil bleu si clair levé vers moi, je me mets à

parler avec elle de ces heures, les plus chères de ma vie passée, que,

depuis des années, je n’ai effleurées d’un mot avec personne. Mais cette

enfant est très différente des femmes que j’ai l’habitude de rencontrer

partout où je vais...

Cœur de sceptique · 第 15 / 31 题