Vers onze heures, pour rentrer à l’hôtel, je m’engage sur le quai
presque désert, dans ce quartier voisin de la Veveyse, qui promène
quelques filets d’eau mousseuse et jaunâtre sur un lit de cailloux. Au
bord de la chaussée, solitairement, un pauvre diable casse des pierres,
sans penser à rien, comme le dit hautement l’œil terne qu’il lève sur
moi quand je passe; existence de bête de somme qui semble peut-être
aussi compliquée à ce malheureux qu’elle nous paraît simple, dans sa
brutalité, à nous autres raffinés qui nous plaignons parce que nous
possédons trop.
Assise sur le parapet du quai, les jambes pendantes, les pieds nus, une
fillette regarde, avec un intérêt qui lui entr’ouvre les lèvres, le
groupe formé à quelques pas d’elle par une jeune femme, en robe blanche,
et trois gamins debout devant elle, l’attitude embarrassée. L’un d’eux
tient attaché à une corde un chat, le plus maigre de tous les chats, le
plus horrible produit, je veux l’espérer, de la race féline, d’une
laideur fantastique, le poil rebroussé, l’air effaré et peureux. Je fais
encore quelques pas, et je reconnais la forme élégante de miss Lilian,
ses cheveux couleur de feuilles mortes, sa taille d’une invraisemblable
souplesse.
J’approche encore et je la vois très bien maintenant: les sourcils se
rapprochent de cette façon que je connais bien, la bouche est sévère et
elle paraît absorbée dans la contemplation du chat maigre; sa voix très
vibrante arrive jusqu’à moi, impérative et fâchée.
--Donnez-moi ce chat... Je vous l’achète, puisque vous prétendez qu’il
est à vous... Regardez dans quel état vous l’avez mis... Vous l’avez
frappé. C’est affreux d’être ainsi cruels!
Miss Lilian parle avec la conviction qui lui est habituelle, et son
indignation semble ahurir complètement les trois coupables qui demeurent
tout gauches, et considèrent leur victime, aplatie sur le pavé chaud de
soleil... La scène est amusante, et j’ai bonne envie de continuer à
jouer le rôle de spectateur. Mais miss Lilian m’aperçoit et me prend à
témoin qu’elle a le droit d’acheter le chat pour l’arracher à ses
ennemis. J’entre aussitôt dans les intérêts de l’animal infortuné, je
traite ses persécuteurs comme il convient, pour satisfaire l’humanité et
miss Lilian, qui, contente d’être arrivée à ses fins, distribue force
pièces blanches aux trois petits drôles, lesquels, enchantés de la
conclusion de l’aventure, détalent joyeusement.
Miss Lilian et moi, nous restons seuls sur le trottoir; l’homme continue
à casser des pierres et la fillette est toujours en observation sur le
parapet, insoucieuse du brûlant soleil qui l’enveloppe. Entre ses mains
finement gantées, miss Lilian a pris l’objet de son sauvetage, et une
exclamation bien sincère lui échappe:
--Mon Dieu, comme cet animal est laid!
Et avec une égale conviction je lui réponds:
--Il est affreux et sale! Maintenant que vous l’avez délivré, laissez-le
partir, c’est un vrai monstre en son genre...
--Le laisser partir!... Oh non!... Ces abominables enfants pourraient le
rattraper; ils voulaient lui faire faire des exercices de cirque,
m’ont-ils avoué, et comme le malheureux ne comprenait pas leurs
intentions, ils le battaient pour le rendre plus intelligent. Mais vous
avez raison, il est bien sale! Pour le rapporter à l’hôtel, je vais le
mettre dans mon mouchoir. Aidez-moi, je vous prie.
Et nous voilà, appuyés sur le rebord du parapet, installant le chat, qui
se montre rebelle à nos désirs, dans un petit carré de batiste qui
embaume le muguet... Alors, tout à coup passe, dans mon esprit, la
vision de l’artistique salon d’Isabelle de Vianne, des correctes visites
que j’y fais à l’heure de son _five o’clock_, et je pense, amusé, aux
sourires de Mme de Vianne et de ses belles amies, si elles voyaient à
quelle bizarre occupation m’entraîne une petite Anglaise que je trouve
curieuse à observer.
Par acquit de conscience, eu égard, toujours, aux inflexibles lois de la
courtoisie, j’offre à miss Lilian, avec un très vif désir qu’elle
n’accepte pas, de prendre le fardeau d’une nouvelle espèce dont elle
s’est chargée. Mais elle a dû deviner ma secrète pensée, car elle me
regarde, une indéfinissable malice rit dans ses yeux et elle répond:
--Vous êtes bien obligeant; je vous remercie beaucoup; mais je sais que
les hommes détestent porter des paquets; et puis j’aurais trop peur de
vous voir laisser échapper mon protégé...
Là-dessus, nous voilà partis, tous les deux, grâce à la liberté que nous
donnent les mœurs anglaises, miss Lilian ayant son chat aux trois quarts
mort entre les bras. Le soleil de midi rend le lac éblouissant, mais les
arbres du quai nous donnent un peu d’ombre, atténuent la pleine lumière
et la transforment en une clarté discrète et voilée, qui baigne d’une
façon exquise la beauté blonde de miss Lilian.
Ma jeune compagne, je ne sais à quel propos, s’est mise tout à coup à
réveiller le souvenir de notre première rencontre, dans le train de
Lausanne. De sa manière simple et franche, elle me raconte qu’elle était
fort intriguée de ce que je pouvais griffonner sur mon carnet; un
moment, elle m’a pris pour un artiste, a cru que je faisais d’elle un
croquis, devinant mon intention tendue de son côté, et m’a jugé alors
fort impertinent.
Ici elle s’interrompt pour calmer son protégé, qui s’agite éperdument;
et, après l’avoir ramené de son mieux à une immobilité relative, elle me
demande en riant:
--Vous m’avez trouvée ridicule, tout à l’heure n’est-ce pas, quand vous
m’avez aperçue en compagnie des petits misérables et du pauvre animal?
Nous devions avoir l’air échappés d’un livre d’images d’enfants, un de
ces livres anglais que l’on me donnait quand j’étais très jeune, où l’on
voyait d’excellentes petites filles qui sauvaient de malheureuses bêtes
martyrisées... En France, vous devez avoir aussi des histoires
édifiantes comme celles-là?
Dans les profondeurs de ma mémoire, je cherche et je trouve le nom d’un
auteur vertueux appelé «l’Ami des enfants», que j’ai eu dans les mains,
il y a très, très longtemps, aux jours de ma prime jeunesse... J’annonce
le résultat de mes investigations à miss Lilian, qui en a l’air fort
amusée...
Quels vieux souvenirs me fait-elle réveiller de la sorte, des souvenirs
du temps où j’étais un petit garçon très ardent, très curieux et très
naïf... Il doit y avoir des siècles de cela!... Et parce qu’elle
m’adresse, devenue sérieuse, une nouvelle question sur cette époque
lointaine de ma vie, son œil bleu si clair levé vers moi, je me mets à
parler avec elle de ces heures, les plus chères de ma vie passée, que,
depuis des années, je n’ai effleurées d’un mot avec personne. Mais cette
enfant est très différente des femmes que j’ai l’habitude de rencontrer
partout où je vais...