Ainsi que je le prévoyais, lady Evans et sa nièce assistaient à la
_garden-party_ en question. Quand je suis entré dans le salon de Mme de
Grouville, il s’y trouvait déjà nombreuse société. Dehors, sur une
terrasse sablée, se poursuivait l’inévitable partie de tennis.
J’ai rempli en conscience mon rôle d’être revêtu d’une notoriété
quelconque, et fait une suffisante dépense de saluts, sourires,
compliments. Je me suis laissé présenter par Mme de Grouville à
plusieurs femmes de types et d’âges divers, qui ont cru devoir me parler
de mon dernier roman, ce dont je les eusse volontiers dispensées...
Seule, lady Evans n’a heureusement pas pensé nécessaire de se répandre
en félicitations plus ou moins quelconques, et j’ai goûté près d’elle le
très vif plaisir de causer avec une femme vraiment supérieure. Pour la
première fois, depuis qu’un même toit nous abrite, nous avons échangé
autre chose que des paroles de pure politesse, et j’ai vu lady Evans
sortir de la réserve mélancolique et légèrement hautaine, dont elle
paraît s’envelopper pour empêcher les paroles indifférentes ou curieuses
d’arriver jusqu’à elle, capables de raviver peut-être quelque ancienne
blessure.
Tout en causant avec elle, je cherchais du regard miss Lilian, que je ne
voyais pas dans le salon. Tout à coup, je l’ai aperçue. Elle était sur
le seuil de la porte-fenêtre, vêtue d’une robe claire, d’un bleu de pâle
turquoise; une grande collerette de crêpe, de même teinte, dégageait la
nuque et le col très fin; et la pleine lumière baignait, sans scrupule,
sa belle carnation de blonde. En ce moment, avec quelqu’un que je ne
voyais pas, elle riait, d’un rire franc de petite fille, qui relevait
pleinement ses lèvres sur des dents incomparables. Puis elle est entrée,
en compagnie de son inséparable Enid, a pris une glace sur la table de
lunch, et, pour la manger, est demeurée debout, comme si son corps
souple et jeune fût destiné à ne sentir jamais la nécessité d’un repos.
Ses yeux limpides, d’une étonnante vivacité d’expression, faisant le
tour du salon, m’ont effleuré. Ensuite elle s’est détournée, et s’est
mise à causer avec un grand et assez beau garçon de vingt-quatre à
vingt-cinq ans, Henry Digbay, blond, robuste et musclé, qui est en état
de constante admiration à son égard.
Alors, comme Mme de Grouville passait près de moi, je l’ai arrêtée, lui
demandant de me présenter à miss Evans. Elle a répété, avec une
expression malicieuse et amusée:
--A miss Evans? Parfaitement... Le charme opère donc sur vous aussi?...
Vous avez raison, d’ailleurs, de désirer connaître ma petite amie
autrement que de vue... Elle est adorable, et vaut la peine d’attirer
votre attention de psychologue.
Et, sans plus attendre, s’avançant vers miss Lilian, elle lui a dit, de
sa façon brusque, en souriant:
--Ma petite, je vous présente l’auteur d’un certain nombre de livres
affreusement beaux... Faites de lui tout ce que vous voudrez, et bien
vite, car, dans un moment, je vais venir vous enlever.
Et, sur cette déclaration, elle nous a laissés. Miss Lilian y avait
répondu par un léger signe de tête, toujours debout et droite, avec cet
air de dignité fière qui contraste d’une façon si piquante avec
l’extrême jeunesse de toute sa svelte personne. Mais un sourire fin a
glissé sur sa bouche.
--Savez-vous, monsieur, que Mme de Grouville a une façon de parler de
vos œuvres qui me donne bien envie de les connaître autrement que de
nom... Jusqu’ici, je ne les ai guère vues en ma possession.
--Parce qu’elles ne méritaient pas d’y être mises, ai-je répondu en
toute sincérité. Et certes, en cet instant, j’eusse mieux aimé brûler
certaines d’entre elles que de voir ces yeux clairs de jeune fille les
parcourir même.
Une légère flamme rose a passé sur ses joues et drôlement elle m’a dit,
avec son très léger accent anglais:
--Alors il me faut les réserver pour plus tard, quand je serai vieille
ou mariée. En attendant, je suis aise de vous connaître parce que
j’avais entendu bien des fois prononcer votre nom, et parce que j’aime
beaucoup à connaître les hommes célèbres.
Cela dit très simplement, sans ombre de compliment dans la voix, tandis
qu’elle fendait un petit morceau de glace et le portait à sa bouche
d’enfant aux lèvres caressantes. Je n’ai point relevé ses paroles, et,
désireux d’échapper à une conversation dont j’étais l’objet, j’ai
demandé, au hasard, à miss Lilian:
--Vous plaisez-vous à Vevey?
--Oui... oh! mon Dieu, oui!... Mais je m’y plairais bien plus encore, si
je n’y trouvais tant de tramways, de lumière électrique, de magasins et
d’autres choses du même genre!
--Vraiment?... Alors vous n’appréciez pas ce qu’il est d’usage d’appeler
les «bienfaits du progrès»?
Elle s’est mise à rire.
--Pas toujours autant que je le devrais! Mais je suis une vraie sauvage,
prétend Enid. Certainement je trouve admirables bien des œuvres et des
inventions de mes semblables; mais, par-dessus tout, j’aime ce qui est
beau sans qu’ils y aient touché. Ici, par bonheur, s’il y a des
tramways, il y a aussi le lac, les couchers de soleil, la neige, la Dent
du Midi, des roses qui sentent bon, etc. Et puis les montagnes ne sont
point trop hautes, et ainsi me paraissent moins irritantes!
--Irritantes?
--Mais oui, irritantes; elles se dressent pour empêcher la vue: il est
vrai qu’elles font ainsi leur rôle de montagnes!... Mais elles écrasent
de leur grandeur les pauvres mortels microscopiques devant elles. Les
montagnes très élevées me donnent une sensation d’étouffement, un désir
de bébé d’étendre les mains en avant pour les repousser... J’aime tant
l’espace! Sans doute, parce que j’ai grandi au bord de la mer et que je
l’adore comme une vraie amie...
--Pas plus vraie ni meilleure que moi! conclut miss Enid, qui vient se
mêler à la conversation et interrompre miss Lilian dans la révélation de
ses goûts.
Elle est suivie aussitôt de Mme de Grouville, dont la grande et belle
main se pose sur la tête blonde de miss Evans.
--Ma petite fille, vous avez fait connaissance avec notre ami Noris, qui
souhaitait vous être présenté. Vous le retrouverez ce soir à l’hôtel.
Maintenant, je vous réclame: venez nous faire un peu de musique.
Quel talent possède donc cette enfant, pour que Mme de Grouville, dont
le goût est si difficile, la fasse entendre chez elle, dans son salon,
connu pour les remarquables séances musicales qu’elle y donne.
Miss Lilian s’est assise au piano, elle enlève ses longs gants, les
jette de côté sur une petite table, et sourit à Henry Digbay, qui les
ramasse précieusement, car ils ont glissé à terre. Puis elle se met à
chanter...
J’ai entendu de très grandes cantatrices dans ma vie, j’ai admiré des
voix splendides, je n’en ai pas écouté qui, plus que celle de cette
jeune fille, fût capable de s’emparer des âmes, de les étreindre, de les
emporter en plein rêve... Le contralto, qu’elle a très étendu, avec de
superbes notes graves, sonores et chaudes, gagnera en souplesse et en
moelleux avec le travail et les années, mais il ne pourra gagner en
puissance d’expression... Elle possède en elle-même ce don qui ne
s’acquiert pas...
J’ai cru un instant que je la jugeais ainsi parce que la musique, pour
peu qu’elle soit bonne, opère sur moi à la manière d’un charme; mais,
regardant froidement autour du salon, j’ai constaté que, chez tous les
auditeurs, à des degrés divers, selon les natures, l’impression était
identique à la mienne.
Miss Lilian ne semblait plus la même en chantant: elle n’était plus une
enfant, une jeune fille, mais une femme, surtout une artiste. L’œil bleu
brillait très grave et très profond sous la ligne fine et sombre des
cils; le dessin juvénile du profil s’était accentué, et, perdant quelque
chose de sa grâce capricieuse, avait pris une régularité de marbre
antique.
Quand miss Lilian s’est tue, elle était blanche et ses lèvres
tremblaient; mais quelqu’un l’a félicitée, et, au bout d’une seconde,
j’ai entendu de nouveau son rire de petite fille. A mon tour, je me suis
approché d’elle, et nous nous sommes mis à causer musique jusqu’au
moment où le bel Henry Digbay est venu implorer la grâce de l’avoir pour
partner dans une nouvelle partie qui s’organisait sur le _tennis court_.
Lorsque je suis parti de chez Mme de Grouville, elle était toute au jeu,
animée, rieuse, la raquette à la main. Et je suis rentré charmé, en ma
qualité d’analyste, d’avoir, dès le premier moment, compris que miss
Lilian n’était point quelconque; charmé aussi de penser qu’en elle
j’allais avoir un joli «papillon» à étudier...