21 mai.

Ainsi que je le prévoyais, lady Evans et sa nièce assistaient à la

_garden-party_ en question. Quand je suis entré dans le salon de Mme de

Grouville, il s’y trouvait déjà nombreuse société. Dehors, sur une

terrasse sablée, se poursuivait l’inévitable partie de tennis.

J’ai rempli en conscience mon rôle d’être revêtu d’une notoriété

quelconque, et fait une suffisante dépense de saluts, sourires,

compliments. Je me suis laissé présenter par Mme de Grouville à

plusieurs femmes de types et d’âges divers, qui ont cru devoir me parler

de mon dernier roman, ce dont je les eusse volontiers dispensées...

Seule, lady Evans n’a heureusement pas pensé nécessaire de se répandre

en félicitations plus ou moins quelconques, et j’ai goûté près d’elle le

très vif plaisir de causer avec une femme vraiment supérieure. Pour la

première fois, depuis qu’un même toit nous abrite, nous avons échangé

autre chose que des paroles de pure politesse, et j’ai vu lady Evans

sortir de la réserve mélancolique et légèrement hautaine, dont elle

paraît s’envelopper pour empêcher les paroles indifférentes ou curieuses

d’arriver jusqu’à elle, capables de raviver peut-être quelque ancienne

blessure.

Tout en causant avec elle, je cherchais du regard miss Lilian, que je ne

voyais pas dans le salon. Tout à coup, je l’ai aperçue. Elle était sur

le seuil de la porte-fenêtre, vêtue d’une robe claire, d’un bleu de pâle

turquoise; une grande collerette de crêpe, de même teinte, dégageait la

nuque et le col très fin; et la pleine lumière baignait, sans scrupule,

sa belle carnation de blonde. En ce moment, avec quelqu’un que je ne

voyais pas, elle riait, d’un rire franc de petite fille, qui relevait

pleinement ses lèvres sur des dents incomparables. Puis elle est entrée,

en compagnie de son inséparable Enid, a pris une glace sur la table de

lunch, et, pour la manger, est demeurée debout, comme si son corps

souple et jeune fût destiné à ne sentir jamais la nécessité d’un repos.

Ses yeux limpides, d’une étonnante vivacité d’expression, faisant le

tour du salon, m’ont effleuré. Ensuite elle s’est détournée, et s’est

mise à causer avec un grand et assez beau garçon de vingt-quatre à

vingt-cinq ans, Henry Digbay, blond, robuste et musclé, qui est en état

de constante admiration à son égard.

Alors, comme Mme de Grouville passait près de moi, je l’ai arrêtée, lui

demandant de me présenter à miss Evans. Elle a répété, avec une

expression malicieuse et amusée:

--A miss Evans? Parfaitement... Le charme opère donc sur vous aussi?...

Vous avez raison, d’ailleurs, de désirer connaître ma petite amie

autrement que de vue... Elle est adorable, et vaut la peine d’attirer

votre attention de psychologue.

Et, sans plus attendre, s’avançant vers miss Lilian, elle lui a dit, de

sa façon brusque, en souriant:

--Ma petite, je vous présente l’auteur d’un certain nombre de livres

affreusement beaux... Faites de lui tout ce que vous voudrez, et bien

vite, car, dans un moment, je vais venir vous enlever.

Et, sur cette déclaration, elle nous a laissés. Miss Lilian y avait

répondu par un léger signe de tête, toujours debout et droite, avec cet

air de dignité fière qui contraste d’une façon si piquante avec

l’extrême jeunesse de toute sa svelte personne. Mais un sourire fin a

glissé sur sa bouche.

--Savez-vous, monsieur, que Mme de Grouville a une façon de parler de

vos œuvres qui me donne bien envie de les connaître autrement que de

nom... Jusqu’ici, je ne les ai guère vues en ma possession.

--Parce qu’elles ne méritaient pas d’y être mises, ai-je répondu en

toute sincérité. Et certes, en cet instant, j’eusse mieux aimé brûler

certaines d’entre elles que de voir ces yeux clairs de jeune fille les

parcourir même.

Une légère flamme rose a passé sur ses joues et drôlement elle m’a dit,

avec son très léger accent anglais:

--Alors il me faut les réserver pour plus tard, quand je serai vieille

ou mariée. En attendant, je suis aise de vous connaître parce que

j’avais entendu bien des fois prononcer votre nom, et parce que j’aime

beaucoup à connaître les hommes célèbres.

Cela dit très simplement, sans ombre de compliment dans la voix, tandis

qu’elle fendait un petit morceau de glace et le portait à sa bouche

d’enfant aux lèvres caressantes. Je n’ai point relevé ses paroles, et,

désireux d’échapper à une conversation dont j’étais l’objet, j’ai

demandé, au hasard, à miss Lilian:

--Vous plaisez-vous à Vevey?

--Oui... oh! mon Dieu, oui!... Mais je m’y plairais bien plus encore, si

je n’y trouvais tant de tramways, de lumière électrique, de magasins et

d’autres choses du même genre!

--Vraiment?... Alors vous n’appréciez pas ce qu’il est d’usage d’appeler

les «bienfaits du progrès»?

Elle s’est mise à rire.

--Pas toujours autant que je le devrais! Mais je suis une vraie sauvage,

prétend Enid. Certainement je trouve admirables bien des œuvres et des

inventions de mes semblables; mais, par-dessus tout, j’aime ce qui est

beau sans qu’ils y aient touché. Ici, par bonheur, s’il y a des

tramways, il y a aussi le lac, les couchers de soleil, la neige, la Dent

du Midi, des roses qui sentent bon, etc. Et puis les montagnes ne sont

point trop hautes, et ainsi me paraissent moins irritantes!

--Irritantes?

--Mais oui, irritantes; elles se dressent pour empêcher la vue: il est

vrai qu’elles font ainsi leur rôle de montagnes!... Mais elles écrasent

de leur grandeur les pauvres mortels microscopiques devant elles. Les

montagnes très élevées me donnent une sensation d’étouffement, un désir

de bébé d’étendre les mains en avant pour les repousser... J’aime tant

l’espace! Sans doute, parce que j’ai grandi au bord de la mer et que je

l’adore comme une vraie amie...

--Pas plus vraie ni meilleure que moi! conclut miss Enid, qui vient se

mêler à la conversation et interrompre miss Lilian dans la révélation de

ses goûts.

Elle est suivie aussitôt de Mme de Grouville, dont la grande et belle

main se pose sur la tête blonde de miss Evans.

--Ma petite fille, vous avez fait connaissance avec notre ami Noris, qui

souhaitait vous être présenté. Vous le retrouverez ce soir à l’hôtel.

Maintenant, je vous réclame: venez nous faire un peu de musique.

Quel talent possède donc cette enfant, pour que Mme de Grouville, dont

le goût est si difficile, la fasse entendre chez elle, dans son salon,

connu pour les remarquables séances musicales qu’elle y donne.

Miss Lilian s’est assise au piano, elle enlève ses longs gants, les

jette de côté sur une petite table, et sourit à Henry Digbay, qui les

ramasse précieusement, car ils ont glissé à terre. Puis elle se met à

chanter...

J’ai entendu de très grandes cantatrices dans ma vie, j’ai admiré des

voix splendides, je n’en ai pas écouté qui, plus que celle de cette

jeune fille, fût capable de s’emparer des âmes, de les étreindre, de les

emporter en plein rêve... Le contralto, qu’elle a très étendu, avec de

superbes notes graves, sonores et chaudes, gagnera en souplesse et en

moelleux avec le travail et les années, mais il ne pourra gagner en

puissance d’expression... Elle possède en elle-même ce don qui ne

s’acquiert pas...

J’ai cru un instant que je la jugeais ainsi parce que la musique, pour

peu qu’elle soit bonne, opère sur moi à la manière d’un charme; mais,

regardant froidement autour du salon, j’ai constaté que, chez tous les

auditeurs, à des degrés divers, selon les natures, l’impression était

identique à la mienne.

Miss Lilian ne semblait plus la même en chantant: elle n’était plus une

enfant, une jeune fille, mais une femme, surtout une artiste. L’œil bleu

brillait très grave et très profond sous la ligne fine et sombre des

cils; le dessin juvénile du profil s’était accentué, et, perdant quelque

chose de sa grâce capricieuse, avait pris une régularité de marbre

antique.

Quand miss Lilian s’est tue, elle était blanche et ses lèvres

tremblaient; mais quelqu’un l’a félicitée, et, au bout d’une seconde,

j’ai entendu de nouveau son rire de petite fille. A mon tour, je me suis

approché d’elle, et nous nous sommes mis à causer musique jusqu’au

moment où le bel Henry Digbay est venu implorer la grâce de l’avoir pour

partner dans une nouvelle partie qui s’organisait sur le _tennis court_.

Lorsque je suis parti de chez Mme de Grouville, elle était toute au jeu,

animée, rieuse, la raquette à la main. Et je suis rentré charmé, en ma

qualité d’analyste, d’avoir, dès le premier moment, compris que miss

Lilian n’était point quelconque; charmé aussi de penser qu’en elle

j’allais avoir un joli «papillon» à étudier...

Cœur de sceptique · 第 14 / 31 题