Quelles pensées douloureuses ou amères éveillent donc parfois dans
l’esprit de lady Evans certaines paroles prononcées par sa nièce? Il y a
deux heures, nous causions sous la véranda, attendant la cloche du
dîner. Un hasard avait amené miss Lilian à parler de son enfance, à en
raconter divers épisodes, avec cette vivacité qu’elle apporte à tout ce
qu’elle fait; et les souvenirs défilaient pêle-mêle, au hasard, les uns
par-dessus les autres, évoqués de cette façon pittoresque et imprévue
qui rend si piquants ses moindres récits; le nom de sa mère revenait à
chaque instant sur ses lèvres.
Tout à coup elle a prononcé celui de son père, dont elle parle fort peu
en général, ne se le rappelant pas, m’a-t-elle dit un jour, car elle l’a
perdu quand elle était tout enfant... Par hasard, mes yeux sont tombés,
à ce moment, sur le visage de lady Evans; les tons de cire en
paraissaient plus pâles encore, la bouche avait une ligne méprisante et
dure, et sa haute taille s’était redressée dans une sorte de mouvement
orgueilleux. Mais, sans doute, elle a eu soudain conscience de sa
transformation inattendue; elle a fait un léger geste de la main vers
son front, comme pour chasser une pensée importune, et elle est
redevenue, ainsi qu’elle est toujours, d’une affabilité calme de grande
dame: de nouveau, ses yeux doux et tristes se sont arrêtés avec beaucoup
de tendresse sur miss Lilian.
Cette enfant paraît posséder le secret d’attirer à elle toutes les
sympathies et les affections. Mistress Bessy, son ex-gouvernante, a pour
elle, non pas seulement de la tendresse, mais une adoration touchante,
telle qu’il ne faudrait pas que la tante et la nièce se trouvassent, sur
un même sujet, à donner des ordres différents à mistress Bessy.
Celle-ci, sans hésiter, je le crains bien, accomplirait la seule volonté
de miss Lilian!