En vérité, la destinée se montre bienveillante à mon égard. Miss Lilian
Evans doit rester à Vevey un mois, peut-être même six semaines ou
davantage, selon que la période des chaleurs viendra plus ou moins vite,
m’a dit Mme de Nodestorf, qui a le talent d’être toujours admirablement
renseignée. Par l’effet de son charme insinuant de Slave, elle a su
conquérir la sympathie de Mrs Lyrton et se montre, de plus, toujours
prête à écouter les récits de la causeuse Enid. De très amusante façon,
elle s’est mise à nous instruire, son mari et moi, de détails que nous
ne lui demandions pas sur les nouvelles arrivées... Nodestorf a épousé
un véritable reporter!
Grâce à ses excellents offices, j’ai appris, bon gré, mal gré, que miss
Lilian est orpheline et ne quitte jamais sa tante, lady Evans, qui
partage son existence entre le séjour de son château de Cornouailles et
ses stations plus ou moins longues à l’étranger... De même, je sais
maintenant que la vénérable duègne est la gouvernante qui a élevé miss
Lilian et lui demeure dévouée corps et âme, prête à accomplir ses
moindres fantaisies... Enfin, conclusion fort appréciable pour moi, lady
Evans est liée avec Mme de Grouville; d’où la probabilité que je
rencontrerai plusieurs fois chez elle miss Lilian, et aurai ainsi une
occasion sérieuse de lui être présenté; par suite, de la mieux étudier.
Une femme très originale que la baronne de Grouville. Au physique, la
majorité la juge, et sans conteste, franchement laide... Et pourtant...
Les traits irréguliers sont d’une rudesse masculine et déconcertante;
mais les yeux petits ont une vivacité étincelante, les dents sont
admirables et la bouche aux lèvres fortes est bien spirituelle. Il y a
infiniment d’intelligence dans cette femme brusque et capricieuse, dont
l’activité, sans cesse en quête d’aliments, se traduit par des œuvres
artistiques et littéraires d’un caractère inoubliable: dans les
expositions, par des statuettes hardiment campées et exécutées avec une
brutale inexpérience; par des toiles impressionnistes aussi; dans les
journaux et revues que lui ouvre sa position, par des romans, nouvelles,
articles animés d’une imagination débordante, originale, et qui semblent
écrits avec une massue. Je crois bien que Mme de Grouville a autant
d’ennemis que d’amis, car, si elle est en réalité très bonne, elle a
parfois des mots mordants, à l’emporte-pièce; et d’ailleurs elle aime
ses amis comme elle agit dans la vie, à tort et à travers, de façon à
justifier la prière célèbre: «Seigneur, préservez-moi de mes amis, je me
charge de mes ennemis!»
Cette femme fantasque possède l’un des plus agréables salons que l’on
puisse fréquenter, et elle en fait les honneurs avec un tact surprenant,
eu égard à sa nature d’essence volcanique. Elle est, il est vrai,
secondée en cela par le baron, son mari, un homme sec et maigre, d’une
courtoisie d’un autre âge, d’une rare finesse d’esprit, et qu’elle adore
comme le ferait la plus sage petite bourgeoise venue, probablement parce
que, très calme et très égal d’humeur, il ne lui ressemble en rien.
Durant les mois qu’elle passe chaque année à Vevey, sa villa est le lieu
de réunion du monde cosmopolite le plus choisi. Cette semaine, elle
donne une _garden-party_ pour laquelle je viens de recevoir une carte
d’invitation. Quoique je sois bien résolu à fuir ici les réceptions
mondaines, j’irai cependant passer quelques instants aux Cytises,
certain de n’y point trouver une société banale.