17 mai.

En vérité, la destinée se montre bienveillante à mon égard. Miss Lilian

Evans doit rester à Vevey un mois, peut-être même six semaines ou

davantage, selon que la période des chaleurs viendra plus ou moins vite,

m’a dit Mme de Nodestorf, qui a le talent d’être toujours admirablement

renseignée. Par l’effet de son charme insinuant de Slave, elle a su

conquérir la sympathie de Mrs Lyrton et se montre, de plus, toujours

prête à écouter les récits de la causeuse Enid. De très amusante façon,

elle s’est mise à nous instruire, son mari et moi, de détails que nous

ne lui demandions pas sur les nouvelles arrivées... Nodestorf a épousé

un véritable reporter!

Grâce à ses excellents offices, j’ai appris, bon gré, mal gré, que miss

Lilian est orpheline et ne quitte jamais sa tante, lady Evans, qui

partage son existence entre le séjour de son château de Cornouailles et

ses stations plus ou moins longues à l’étranger... De même, je sais

maintenant que la vénérable duègne est la gouvernante qui a élevé miss

Lilian et lui demeure dévouée corps et âme, prête à accomplir ses

moindres fantaisies... Enfin, conclusion fort appréciable pour moi, lady

Evans est liée avec Mme de Grouville; d’où la probabilité que je

rencontrerai plusieurs fois chez elle miss Lilian, et aurai ainsi une

occasion sérieuse de lui être présenté; par suite, de la mieux étudier.

Une femme très originale que la baronne de Grouville. Au physique, la

majorité la juge, et sans conteste, franchement laide... Et pourtant...

Les traits irréguliers sont d’une rudesse masculine et déconcertante;

mais les yeux petits ont une vivacité étincelante, les dents sont

admirables et la bouche aux lèvres fortes est bien spirituelle. Il y a

infiniment d’intelligence dans cette femme brusque et capricieuse, dont

l’activité, sans cesse en quête d’aliments, se traduit par des œuvres

artistiques et littéraires d’un caractère inoubliable: dans les

expositions, par des statuettes hardiment campées et exécutées avec une

brutale inexpérience; par des toiles impressionnistes aussi; dans les

journaux et revues que lui ouvre sa position, par des romans, nouvelles,

articles animés d’une imagination débordante, originale, et qui semblent

écrits avec une massue. Je crois bien que Mme de Grouville a autant

d’ennemis que d’amis, car, si elle est en réalité très bonne, elle a

parfois des mots mordants, à l’emporte-pièce; et d’ailleurs elle aime

ses amis comme elle agit dans la vie, à tort et à travers, de façon à

justifier la prière célèbre: «Seigneur, préservez-moi de mes amis, je me

charge de mes ennemis!»

Cette femme fantasque possède l’un des plus agréables salons que l’on

puisse fréquenter, et elle en fait les honneurs avec un tact surprenant,

eu égard à sa nature d’essence volcanique. Elle est, il est vrai,

secondée en cela par le baron, son mari, un homme sec et maigre, d’une

courtoisie d’un autre âge, d’une rare finesse d’esprit, et qu’elle adore

comme le ferait la plus sage petite bourgeoise venue, probablement parce

que, très calme et très égal d’humeur, il ne lui ressemble en rien.

Durant les mois qu’elle passe chaque année à Vevey, sa villa est le lieu

de réunion du monde cosmopolite le plus choisi. Cette semaine, elle

donne une _garden-party_ pour laquelle je viens de recevoir une carte

d’invitation. Quoique je sois bien résolu à fuir ici les réceptions

mondaines, j’irai cependant passer quelques instants aux Cytises,

certain de n’y point trouver une société banale.

Cœur de sceptique · 第 13 / 31 题