Je savais qu’à l’hôtel où je suis descendu était installé Nodestorf,
l’écrivain russe, que je n’avais pas revu depuis son mariage, qui semble
l’avoir fixé à Moscou. Et c’est pourquoi, afin de profiter de ce
rapprochement inattendu et fugitif, je suis venu élire domicile dans ce
caravansérail de grand style, riche et banal, où je retrouve la
brillante société cosmopolite que j’ai rencontrée maintes et maintes
fois dans mes pérégrinations à travers le monde.
Quand les Nodestorf seront partis, dans une huitaine de jours, j’irai
m’établir dans une vraie pension suisse, bien paisible, dépourvue d’un
luxe insipide, une pension dans laquelle les hommes ne seront point des
clubmen et les femmes ne porteront point de noms aristocratiques, ne
seront point coquettes, banales, ou encore,--il en est ici même
plusieurs exemples,--enfermées dans les règles d’une étiquette
cérémonieuse qui anéantit leur personnalité.
Dans la petite pension que je chercherai, je rencontrerai des créatures
féminines infiniment plus humbles, selon les castes sociales, mais chez
lesquelles je trouverai peut-être des «caractères». Beaucoup parmi elles
sont de pauvres filles sans _home_, qui s’en vont ballottées d’hôtel en
hôtel, jusqu’au moment où, les forces leur manquant, la nécessité les
contraint à se créer enfin un asile stable, afin de pouvoir y mourir
tant bien que mal comme elles ont vécu. Mais cette obligation même, qui
les suit partout, de se conduire seules, de ne compter sur personne
qu’elles-mêmes, leur donne une résolution, une indépendance d’esprit et
d’allure qui les rend intéressantes.
Dans notre somptueux hôtel, rien de pareil: une société de gens envers
qui la fortune a été fort généreuse; plusieurs, portant des noms connus,
illustres même, mais d’une sonorité étrangère; peu ou point de Français;
quelques familles allemandes, passablement de Russes, et une colonie
anglaise et américaine très nombreuse. Quant au clan des jeunes filles,
il est assez mal représenté; sur leur ensemble insignifiant, une seule
se détache, miss Enid Lyrton, pas jolie, mais de physionomie spirituelle
et drôle, fille d’un père vigoureux et d’une mère presque diaphane,
l’aînée d’un garçonnet de quinze ans et de deux petites personnes,
véritables et délicieuses vignettes de Kate Greenaway. En résumé, miss
Enid ne vaut point, en apparence du moins, sa compatriote, miss Lilian.
Cette dernière méritait vraiment que je fisse, à son intention, une
station d’un jour à Lausanne, quitte à la trouver ensuite aussi banale
que la grande foule de ses sœurs en jeunesse.
Sceptique, toujours sceptique! me dirait Nodestorf. Lui ne l’est point;
il possède même un fonds d’optimisme très sincère qui lui crée une
originalité véritable, à notre époque où les pessimistes
foisonnent,--qui le sait mieux que moi!--De là, chez lui, une façon
particulière de juger les hommes et les événements, qui donne une saveur
inoubliable à sa conversation.
Parmi ses compatriotes il possède un grand renom et, de plus, a un
nombre considérable d’admirateurs dans tout le monde lettré en Europe.
Or, il jouit extrêmement de sa célébrité. Il y a une heure encore,
tandis que, la nuit venue, nous longions le lac, il me parlait, avec un
accent de bonne humeur robuste et naïve, des éloges, des ovations et
honneurs qui lui sont prodigués; et finalement, il a conclu en riant,
mais c’était sa pensée sincère qu’il trahissait:
--Mon cher, moquez-vous de moi, mais je ne suis point un dédaigneux
comme vous; j’avoue en toute humilité que j’aime la gloire. D’ailleurs,
j’ai une femme qui l’adore... Rien que pour elle, je serais heureux de
la posséder!
Cela est très bien et parfaitement conjugal... Aussi n’ai-je rien à
répondre à cette déclaration... Suis-je donc un dédaigneux comme il le
dit? Autrefois, j’ai rêvé, moi aussi, cette célébrité que je possède
aujourd’hui... Je l’ai rêvée quand j’étais très jeune et que je la
voulais, comme Nodestorf, pour la femme à qui je souhaitais voir porter
mon nom... Quand je l’ai eu acquise, je l’ai aimée avec amertume, parce
qu’elle me vengeait, en m’élevant sur le piédestal qui eût été capable
de séduire ma belle et ambitieuse cousine... Maintenant je ne l’aime
plus; elle m’est indifférente. Je m’en soucie comme de la cendre du
cigare que j’ai secouée par hasard, au moment même où Nodestorf me
faisait son aveu...,--cela, sans doute, parce que je la possède
pleinement. Il est probable que j’en sentirais bien vite le prix si elle
m’échappait.
Mais je ne puis me faire d’illusions, dans cinquante ou soixante ans,
mes œuvres, à cette heure très recherchées parce qu’elles répondent à la
situation présente des esprits, paraîtront lettre morte à la génération
nouvelle qui les entourera de cette admiration respectueuse et lointaine
dont nous gratifions nos prédécesseurs, démodés aux yeux du public... Je
ne serai plus qu’un nom appris avec ennui par la collection des lycéens
français et qui éveillera seulement, dans les esprits curieux, l’idée de
documents susceptibles d’être consultés sur l’état moral d’un temps qui
n’est plus... Certains trouveront encore que c’est beaucoup. Et moi, je
ne me sens capable que de répéter les paroles désolées du grand
pessimiste de l’Écriture: «Vanité des vanités...»