14 mai.

Je savais qu’à l’hôtel où je suis descendu était installé Nodestorf,

l’écrivain russe, que je n’avais pas revu depuis son mariage, qui semble

l’avoir fixé à Moscou. Et c’est pourquoi, afin de profiter de ce

rapprochement inattendu et fugitif, je suis venu élire domicile dans ce

caravansérail de grand style, riche et banal, où je retrouve la

brillante société cosmopolite que j’ai rencontrée maintes et maintes

fois dans mes pérégrinations à travers le monde.

Quand les Nodestorf seront partis, dans une huitaine de jours, j’irai

m’établir dans une vraie pension suisse, bien paisible, dépourvue d’un

luxe insipide, une pension dans laquelle les hommes ne seront point des

clubmen et les femmes ne porteront point de noms aristocratiques, ne

seront point coquettes, banales, ou encore,--il en est ici même

plusieurs exemples,--enfermées dans les règles d’une étiquette

cérémonieuse qui anéantit leur personnalité.

Dans la petite pension que je chercherai, je rencontrerai des créatures

féminines infiniment plus humbles, selon les castes sociales, mais chez

lesquelles je trouverai peut-être des «caractères». Beaucoup parmi elles

sont de pauvres filles sans _home_, qui s’en vont ballottées d’hôtel en

hôtel, jusqu’au moment où, les forces leur manquant, la nécessité les

contraint à se créer enfin un asile stable, afin de pouvoir y mourir

tant bien que mal comme elles ont vécu. Mais cette obligation même, qui

les suit partout, de se conduire seules, de ne compter sur personne

qu’elles-mêmes, leur donne une résolution, une indépendance d’esprit et

d’allure qui les rend intéressantes.

Dans notre somptueux hôtel, rien de pareil: une société de gens envers

qui la fortune a été fort généreuse; plusieurs, portant des noms connus,

illustres même, mais d’une sonorité étrangère; peu ou point de Français;

quelques familles allemandes, passablement de Russes, et une colonie

anglaise et américaine très nombreuse. Quant au clan des jeunes filles,

il est assez mal représenté; sur leur ensemble insignifiant, une seule

se détache, miss Enid Lyrton, pas jolie, mais de physionomie spirituelle

et drôle, fille d’un père vigoureux et d’une mère presque diaphane,

l’aînée d’un garçonnet de quinze ans et de deux petites personnes,

véritables et délicieuses vignettes de Kate Greenaway. En résumé, miss

Enid ne vaut point, en apparence du moins, sa compatriote, miss Lilian.

Cette dernière méritait vraiment que je fisse, à son intention, une

station d’un jour à Lausanne, quitte à la trouver ensuite aussi banale

que la grande foule de ses sœurs en jeunesse.

Sceptique, toujours sceptique! me dirait Nodestorf. Lui ne l’est point;

il possède même un fonds d’optimisme très sincère qui lui crée une

originalité véritable, à notre époque où les pessimistes

foisonnent,--qui le sait mieux que moi!--De là, chez lui, une façon

particulière de juger les hommes et les événements, qui donne une saveur

inoubliable à sa conversation.

Parmi ses compatriotes il possède un grand renom et, de plus, a un

nombre considérable d’admirateurs dans tout le monde lettré en Europe.

Or, il jouit extrêmement de sa célébrité. Il y a une heure encore,

tandis que, la nuit venue, nous longions le lac, il me parlait, avec un

accent de bonne humeur robuste et naïve, des éloges, des ovations et

honneurs qui lui sont prodigués; et finalement, il a conclu en riant,

mais c’était sa pensée sincère qu’il trahissait:

--Mon cher, moquez-vous de moi, mais je ne suis point un dédaigneux

comme vous; j’avoue en toute humilité que j’aime la gloire. D’ailleurs,

j’ai une femme qui l’adore... Rien que pour elle, je serais heureux de

la posséder!

Cela est très bien et parfaitement conjugal... Aussi n’ai-je rien à

répondre à cette déclaration... Suis-je donc un dédaigneux comme il le

dit? Autrefois, j’ai rêvé, moi aussi, cette célébrité que je possède

aujourd’hui... Je l’ai rêvée quand j’étais très jeune et que je la

voulais, comme Nodestorf, pour la femme à qui je souhaitais voir porter

mon nom... Quand je l’ai eu acquise, je l’ai aimée avec amertume, parce

qu’elle me vengeait, en m’élevant sur le piédestal qui eût été capable

de séduire ma belle et ambitieuse cousine... Maintenant je ne l’aime

plus; elle m’est indifférente. Je m’en soucie comme de la cendre du

cigare que j’ai secouée par hasard, au moment même où Nodestorf me

faisait son aveu...,--cela, sans doute, parce que je la possède

pleinement. Il est probable que j’en sentirais bien vite le prix si elle

m’échappait.

Mais je ne puis me faire d’illusions, dans cinquante ou soixante ans,

mes œuvres, à cette heure très recherchées parce qu’elles répondent à la

situation présente des esprits, paraîtront lettre morte à la génération

nouvelle qui les entourera de cette admiration respectueuse et lointaine

dont nous gratifions nos prédécesseurs, démodés aux yeux du public... Je

ne serai plus qu’un nom appris avec ennui par la collection des lycéens

français et qui éveillera seulement, dans les esprits curieux, l’idée de

documents susceptibles d’être consultés sur l’état moral d’un temps qui

n’est plus... Certains trouveront encore que c’est beaucoup. Et moi, je

ne me sens capable que de répéter les paroles désolées du grand

pessimiste de l’Écriture: «Vanité des vanités...»

Cœur de sceptique · 第 11 / 31 题