9 mai (en route pour Vevey).

Le jour vient de naître brumeux; il est bien pâle encore, mais il me

permet cependant de tracer mes hiéroglyphes et de distinguer vaguement

la physionomie des compagnes de voyage dont je jouis depuis la moitié de

mon trajet. Grâce à une certaine dépense de diplomatie et d’arguments

sonnants, j’avais pu me conserver une solitude complète au départ de

Paris... Je jouissais de mon bonheur silencieusement, avec l’égoïsme

propre aux individus civilisés, ayant eu soin de plonger mon wagon dans

une obscurité bienfaisante, quand, à Dijon, la portière s’ouvre

brusquement et une voix quelconque d’employé crie, triomphante à

souhait:

--Mais il y a de la place ici!

L’instinct du confort dominant, j’ai un mouvement de protestation; mais

deux silhouettes de femmes apparaissent; et la courtoisie devenant

obligatoire alors, je laisse l’invasion s’accomplir. Le wagon s’emplit

d’un bruissement de soie, d’un parfum de violettes, et une voix jeune

s’écrie avec un léger accent anglais:

--Dieu, qu’il fait noir ici!

Et avant que j’aie pu tenter le moindre mouvement dans ce sens, une main

impatiente a relevé le store qui voilait la lumière; et, tandis que le

train s’ébranle, je distingue, à la flamme vacillante et timide de notre

lampe, l’ovale fin et les cheveux blonds d’une jeune femme ou jeune

fille encore debout. Sa compagne qui, selon les apparences, pourrait

être sa mère, est déjà installée dans le wagon. D’ailleurs, elle-même

est bientôt blottie dans le «coin» qu’elle a adopté; sa petite toque a

été prestement jetée dans le filet et remplacée par un capuchon de

dentelle; les mains, soudain dégantées,--ne portant ni bague ni anneau

de mariage,--se sont glissées dans les profondeurs du manteau de voyage;

et un silence complet règne bientôt dans le wagon qui nous emporte, de

nouveau plongé dans l’ombre.

... Maintenant le grand jour est venu et je puis mieux voir les deux

étrangères, ou plutôt l’une d’elles, la plus âgée, qui me fait

vis-à-vis: cinquante ans environ, un air distingué de femme de race. La

peau a des tons de cire jaunissante; les cheveux gris sont lissés en

bandeaux réguliers. Elle sommeille encore, le buste droit, superbe dans

ses lignes majestueuses et pleines. Ainsi, au repos, les traits ont une

singulière expression de tristesse; une ride profonde creuse le front et

y semble tracée par un souci constant. Cette femme doit porter le

fardeau d’une épreuve,--peut-être ancienne,--qui l’a durement meurtrie.

De la jeune fille qui l’accompagne, je ne puis distinguer qu’une forme

mince, singulièrement élégante, et, se dégageant à demi d’un vaporeux

fouillis de dentelle noire, quelques mèches blondes, un petit nez droit,

de vraies lèvres de bébé toutes fraîches, des cils qui font une ombre

sur la joue d’une carnation transparente...

Je finis de griffonner ces quelques notes et je m’aperçois, en relevant

la tête, que ma jeune compagne ne dort plus; elle a rejeté son capuchon,

et ses cheveux apparaissent ayant une couleur de feuilles mortes très

lumineuse, formant un joli contraste avec les sourcils brun foncé. A son

tour, elle m’examine, la bouche un peu fière, avec des yeux d’une

hardiesse candide que l’iris, de teinte bleu sombre, semble emplir tout

entiers.

Voyant que je n’écris plus, elle se détourne et, après avoir frotté la

vitre avec un microscopique mouchoir, elle y appuie son visage et

regarde attentivement fuir les pâturages trempés de rosée, les lointains

changeants, les collines basses de l’horizon qui se dégagent de la

brume... Le paysage est exquis à cette heure matinale; le ciel semble

pâle encore, d’une nuance indécise; des lambeaux de nuage traînent

nonchalamment sur les coteaux boisés, noirs de sapins, et des chalets

qui révèlent l’approche du pays suisse se dressent, pareils à des

maisons de poupées, au bord de ruisselets d’une adorable limpidité. Je

ne vois que de profil ma petite inconnue,--pourquoi «petite»?... elle

est plutôt grande, au contraire...,--mais son œil bleu, large ouvert

sous l’arcade légèrement saillante du sourcil, m’apprend qu’elle jouit

avec une profondeur étonnante du charme de cette campagne maintenant

dorée de soleil.

Puis, tout à coup, la vue d’une station que nous laissons passer sans

nous y arrêter la fait sortir de sa contemplation. Elle regarde sa

montre, entr’ouvre son sac de voyage; et avec une aisance parfaite,

comme si elle était seule dans son appartement, elle en tire une petite

glace qu’elle suspend à sa hauteur, vis-à-vis d’elle. Alors, en quelques

mouvements dont la vivacité stupéfierait ma belle cousine de Vianne,

elle rétablit l’harmonie dans la masse blonde et souple de ses cheveux,

se coiffe de la petite toque abandonnée dans le filet depuis la nuit,

et, toujours avec la même rapidité, referme le précieux sac sur les

trésors d’utilité qu’il contient.

--Lilian, vous voilà déjà réveillée?... Approchons-nous?

--Oui, _aunt_ Katie. Dans vingt-cinq minutes, nous serons à

Pontarlier...

Et miss Lilian, puisque tel est son nom, se lève, jette au hasard deux

ou trois baisers chauds et caressants sur le visage mélancolique dont

l’expression est devenue bien tendre en la regardant. Ensuite, sur une

question de sa compagne, elle se met à parcourir le Guide, l’éternel

Guide, qui reposait près d’elle, et parait amusée de ce qu’elle lit...

J’imagine qu’elle doit, en effet, trouver en toute chose un sujet

d’intérêt; il y a en elle une intensité de vie qui frappe et la rend

curieuse à suivre dans les manifestations de cette activité tant morale

que physique...

Une ou deux fois, elle interrompt sa lecture et regarde vers sa tante;

elle semble deviner que je l’observe, si discrètement que je m’efforce

de le faire; et ses sourcils se rapprochent un peu, donnant une énergie

inattendue à son visage de jeune fille. Les lèvres, devenues presque

hautaines, s’écartent comme pour laisser échapper une parole de

protestation contre l’audace de cet étranger qui se permet de fixer son

attention sur elle... Puis, brusquement, elle détourne la tête.

D’ailleurs, voici Pontarlier. Sans doute, de même que moi, miss Lilian

et sa tante se dirigent vers Lausanne, car elles aussi descendent pour

le changement de train.

Battues par l’air vif du matin dont la fraîcheur les fait frissonner,

bon nombre des voyageuses rassemblées dans la gare ne sont guère en

beauté; les cheveux ont des enroulements singuliers dus au hasard et les

yeux sont cerclés d’une ombre très visible dans la pâleur des visages

fatigués. Miss Lilian est étonnante; le teint, éclairé maintenant par la

pleine lumière, est d’une exquise finesse de coloris, d’un ton laiteux

qui s’avive aux joues d’un reflet rose. Du pas rapide et léger de ses

petits pieds bien chaussés, elle arpente le quai, suivie d’une sorte de

vieille gouvernante ou femme de chambre, la taille dessinée à souhait

par la longue casaque qui en trahit les contours jeunes; et toujours,

les larges prunelles, fidèles à leur mission, s’attachent à tous et

tout, attentives et intéressées.

Un instant, la pensée me vient de suivre cette enfant, là où elle se

rend, puisque, en somme, rien ne m’oblige à gagner Vevey; peut-être me

fournirait-elle un sujet d’étude; elle doit être amusante à regarder

vivre... Un employé vient aimablement m’avertir que l’heure est arrivée

de monter dans le paisible petit chemin de fer suisse qui va désormais

nous transporter; alors je fais quelques pas pour atteindre le

compartiment vers lequel je vois se diriger mes compagnes de la nuit.

Mais je rencontre les yeux de miss Lilian qui paraissent me dire qu’elle

a soupçonné mon intention. A coup sûr, elle en est mécontente, si j’en

juge d’après la légère contraction de ses sourcils bruns... Et, rappelé

de cette façon muette aux lois sévères de la discrétion absolue, je

renonce à suivre mon vague désir... Seul, cette fois, dans mon wagon, je

rassemble ces quelques notes. A Lausanne, j’ai l’avantage d’apercevoir,

sur le quai, miss Lilian, debout auprès d’une collection de malles dont

elle paraît la souveraine maîtresse...

Pourquoi, en définitive, ne suis-je pas resté à Lausanne, comme j’en ai

eu la tentation? Cette petite Anglaise, que le hasard mettait sur ma

route, fût peut-être devenue pour moi le Saint-Graal, selon l’expression

de Mme de Vianne.

Cœur de sceptique · 第 10 / 31 题