grenobloise. Il accompagna son père et sa tante Séraphie dans les
promenades sentimentales qu'ils firent à travers le faubourg pauvre
et malodorant des Granges, quartier des peigneurs de chanvre, qui se
pressait autour de l'église Saint-Joseph, plus pauvre encore. Surtout,
il suivit le chemin de Claix, lorsqu'il allait avec son père séjourner
à la maison familiale du hameau de Furonières. On sortait par la porte
de Bonne, on tournait tout de suite à droite pour prendre le chemin
horriblement fangeux des Boiteuses, où s'élevait la solitaire auberge
de la Femme-sans-tête; puis, passé le cours de Saint-André, le chemin
de Seyssins conduisait au bac; on traversait le torrent du Drac et sur
la rive gauche, par Seyssins et les hameaux de Doyatières, Cossey et
Malivert, on atteignait enfin le «domaine»des Beyle, où le vieux Pierre
était mort. Ou bien encore, sortant toujours par la porte de Bonne, on
continuait tout droit, le long du chemin Meney, pour atteindre le cours
de Saint-André et le vieux pont de Claix, bâti par le connétable de
Lesdiguières, l'une des «merveilles»du Dauphiné.
Tel est ce Grenoble que Stendhal détesta, non pour l'avoir trop connu,
mais pour l'avoir presque ignoré, car il y vécut un peu en prisonnier.
Il avoue en un endroit de sa _Vie de Henri Brulard_ n'avoir su
qu'objecter à un jeune officier qui faisait l'éloge de sa ville natale,
et il dit plus loin qu'à son arrivée à Paris, une terrible nostalgie
faillit le renvoyer à ses chères montagnes. Le mépris de Stendhal pour
Grenoble est seulement une rancune d'enfant, que l'âge mûr n'a pu
complètement effacer. Grenoble en a longtemps voulu à son détracteur
occasionnel; aujourd'hui, le temps a tout renouvelé: Grenoble est
devenue la plus belle cité des Alpes françaises, et elle a rendu
en admiration à Stendhal ce que son fils ingrat lui avait donné de
dédains.
[Illustration GRENOBLE EN 1793
D'après un plan appartenant à M. Edmond Maignien]
LÉGENDE
1. Rues, places et passages.
1. Place Grenette.
2. Jardin-de-Ville.
3. Grande-rue.
4. Rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui, rue Jean-Jacques-Rousseau).
5. Jardin Lamouroux, derrière la maison natale de
Stendhal (aujourd'hui, cour du n° 4 de la rue Lafayette).
6. Place Saint-André.
7. Rue du Palais.
8. Passage du Palais.
9. Rue du Quai (aujourd'hui, rue Hector-Berlioz).
10. Rue Montorge.
11. Rue du Département (ensuite, rue Saint-André;
aujourd'hui, rue Diodore-Rahoult).
12. Place Neuve du Département (ensuite, place aux
Œufs; aujourd'hui, place de Gordes).
13. Rue des Clercs.
14. Rue Pérollerie (aujourd'hui, rue Alphand).
15. Rue Dauphin (aujourd'hui, rue Lafayette).
16. Rue Neuve du Collège (aujourd'hui, rue du
Lycée).
17. Place de la Halle (aujourd'hui supprimée, située
sur l'emplacement des actuelles rues de la République
et Philis-de-La-Charce).
18. Rue Saint-Jacques.
19. Rue de Bonne.
20. Rue Saint-Louis (aujourd'hui, avec un alignement
modifié, rue Félix-Poulat).
21. Place Claveyson.
22. Place aux Herbes.
23. Rue Marchande (aujourd'hui, rue Renauldon).
24. Montée du pont de bois (aujourd'hui, rue de
Lionne).
25. Pont de bois (aujourd'hui, pont suspendu).
26. Rue du Bœuf (aujourd'hui, rue Abel-Servien).
27. Rue Chenoise.
28. Rue du Pont-Saint-Jaime.
29. Rue Brocherie.
30. Place Notre-Dame.
31. Place des Tilleuls.
32. Rue Bayard.
33. Rue des Mûriers (aujourd'hui, rue Abbé-de-la-Salle).
34. Cimetière de Saint-Hugues, rue des Mûriers.
35. Rue du Commandement (aujourd'hui, rue Général-Marchand).
36. Promenade des Remparts (aujourd'hui, à peu
près, rue Condillac).
37. Rue Saint-Laurent.
38. Rue Perrière (aujourd'hui, quai Perrière).
39. Pont de pierre (aujourd'hui, pont de l'Hôpital).
40. Montée de Chalemont.
41. Route de Lyon.
42. Le Mail (aujourd'hui, l'Esplanade de la Porte-de-France).
43. Cours de Saint-André.
44. Chemin des Boiteuses (aujourd'hui, après rectifications,
rue et place Lakanal et rue Turenne).
45. Chemin Meney.
46. Chemin de Sassenage (aujourd'hui, approximativement,
cours Berriat).
47. Point de départ de la route d'Eybens (aujourd'hui
situé vers l'angle des rues de Strasbourg et Beccaria).
48. Route de La Tronche.
2. _Bâtiments publics et portes de la ville._
A. Eglise Saint-André.
Æ. Eglise Saint-Louis.
B. Cathédrale Notre-Dame.
B'. Eglise Saint-Hugues.
C. Eglise Saint-Joseph (hors des portes).
D. Eglise Saint-Laurent.
E. Préfecture et Hôtel-de-Ville (aujourd'hui, Hôtel-de-Ville).
F. Palais de justice et prison.
G. Théâtre.
H. Collège des Jésuites, puis Ecole centrale (ensuite
collège, puis lycée de garçons, aujourd'hui lycée de
filles).
J. Bibliothèque (aujourd'hui, administration du lycée
de filles).
K. Musée (ancienne chapelle des Jésuites, aujourd'hui
grand amphithéâtre de l'Université).
L. Citadelle (aujourd'hui caserne, conseil de guerre
et prison militaire).
M. Couvent des Jacobins (n'existe plus).
N. Halle aux blés (ancienne église des Jacobins,
n'existe plus).
O. Corps de garde, place Grenette.
P. Couvent des Augustins (depuis, Manutention
militaire, aujourd'hui démolie).
Q. Porte de France.
R. Porte de Bonne (démolie vers 1832, située à
l'extrémité de la rue de Bonne, place Victor-Hugo).
S. Porte Très-Cloîtres (démolie vers 1832, située à
l'intersection des actuelles rues Très-Cloîtres et Joseph-Chanrion).
T. Porte de la Graille, ou porte Créqui (démolie en
1889, située sur le quai Créqui actuel).
V. Sainte-Marie-d'en-haut (couvent de la Visitation,
aujourd'hui inoccupé et appartenant à la Ville de Grenoble).
X. Tour de Rabot.
Y. Direction du fort de la Bastille.
3. _Maisons, boutiques, lieux divers._
a. Maison Beyle, rue des Vieux-Jésuites (aujourd'hui,
rue Jean-Jacques-Rousseau, n° 14).
a'. Nouvelle maison Beyle, à l'angle de la rue de
Bonne et de la place Grenette (aujourd'hui, place Grenette,
n° 24).
b. Maison Gagnon, place Grenette, n° 2, et Grande-rue,
n° 20.
c. Maison Périer-Lagrange, place Grenette, n° 4.
d. Maison de madame Vignon, place Saint-André,
n° 5 ou 7.
f. Maison de Le Roy, professeur de peinture, place
Grenette (ancien n° 11, démoli lors de l'ouverture de
la rue de la République, en 1907).
g. Maison Teisseire, entre l'ancienne rue de la Halle
et la rue des Vieux-Jésuites.
h. Maison de Chabert, professeur de mathématiques,
rue Neuve du Collège (aujourd'hui du Lycée, n° 15).
i. Hôtel des Adrets, rue Neuve du Collège (aujourd'hui
du Lycée, n° 9).
l. Hôtel du Commandement, rue du Commandement
(aujourd'hui Général-Marchand, n° 1).
m, m'. Maisons successivement habitées par les
Bigillion, rue Brocherie et montée du Pont-de-bois
(aujourd'hui rue de Lionne).
n. Maison Didier, près de l'église Saint-Laurent.
o. Maison de Gros, géomètre et professeur de mathématiques,
rue Saint-Laurent.
p. Hôtel de Franquières, entre l'actuelle rue Moidieu
et le quai Créqui, près du Pont de pierre.
q, q'. Boutiques successivement occupées par Falcon,
libraire, la première passage du Palais (aujourd'hui
supprimé), la seconde rue du Quai (aujourd'hui Hector-Berlioz,
n° 4).
r, r'. Café Genou, situé Grande-rue, n° 14, d'après
Stendhal, ou, d'après Romain Colomb, place Saint-André,
n° 7.
s. Boutique de Bourbon, près de la Halle-aux-blés,
probablement démolie lors de l'élargissement, en 1907,
de la rue Philis-de-la-Charce.
t. Auberge de la Bonne-Femme, ou de la Femme-sans-tête,
chemin des Boiteuses (aujourd'hui, rue
Lakanal).
v, v'. Pompes, sur la place Grenette et à l'entrée
de la rue Neuve du Collège (aujourd'hui du Lycée).
x. Baraque des châtaignes, place Grenette.
π. Arbre de la Liberté.
π'. Arbre de la Fraternité.
R'. Lieu présumé du duel de Henri Beyle et de son
camarade Odru, sur les remparts, entre les portes de
Bonne et Très-Cloîtres, non loin de l'hôtel du Commandement.
II. LA MAISON NATALE DE STENDHAL
Par M. Samuel Chabert,
professeur à l'Université de Grenoble.
M. Paul Arbelet, éditeur du _Journal d'Italie_, affirmait récemment que
la maison natale de Stendhal à Grenoble était le n° 14 actuel de la rue
J.-J.-Rousseau (2e étage), et revendiquait pour lui-même
la propriété de cette découverte, sans toutefois publier encore une
indication de sources ou d'arguments positifs[1]. Une illustration
représentant l'immeuble désigné était insérée dans le texte, soulignant
ainsi la contradiction de sa croyance avec celle de divers Grenoblois,
recueillie par M. Pierre Brun dans son _Henry Beyle-Stendhal_[2], et
favorable au n° 12 (1er étage) de la même rue J.-J.-Rousseau.
Les amis de l'écrivain, et aussi le grand public, ne peuvent que
remercier M. P. Arbelet de sa communication; le plus mince atome de
vérité acquise a son prix. Pour ma part, je me féliciterais plutôt
de le voir garder par devers lui ses raisons, puisque ce silence
précisément m'a conduit à faire de mon côté différentes recherches,
toujours intéressantes quand il s'agit d'un pareil auteur; et, bien
que ma conclusion soit absolument identique à la sienne et que son
assertion ait contribué à m'y conduire, peut-être ne sera-t-il pas
indifférent d'exposer ici, très sommairement, les procédés que j'ai
suivis.
* * * * *
Deux voies principales d'investigation semblent dès l'abord s'ouvrir
au chercheur, abstraction faite des «jours»»offerts çà et là dans
l'œuvre entière de Stendhal:
1° Détails et plans fournis par le manuscrit de la _Vie de Henri
Brulard_ (Bibl. munie, de Grenoble, R 299, 3 vol.).
Ces détails sont nombreux, répétés, d'apparence très précise, et
nous y reviendrons. Constatons tout d'abord qu'il y manque le seul
renseignement décisif, à savoir le numéro de la maison natale. A cette
époque, où les immeubles de Grenoble étaient numérotés par quartiers,
non par rues, chaque maison était habituellement désignée par le nom
de son propriétaire joint à celui de la rue; or, l'extrême notoriété
du père de Stendhal rendait particulièrement superflu tout surcroît
de précision. D'autre part, si précieux que soient les documents de
la _Vie de Henri Brulard_, ils sont souvent fort sujets à caution, on
le sait, qu'il s'agisse de sentiments, d'idées, d'histoire ou même de
géographie; l'auteur lui-même, trop catégorique dans l'exposé de ses
impressions d'enfance, multiplie les réserves par ailleurs: il touche à
la cinquantaine, et tant d'aventures se sont succédé dans son existence
depuis la dixième année! Aussi n'avons-nous pas cru que le témoignage
propre de Stendhal dût nous être un point de départ: il sera pour nous
un contrôle, entre autres, de la certitude une fois conquise, après
avoir servi de présomption pour la certitude à conquérir, rien de
moins, rien davantage.
2° Puisque Chérubin Beyle, père de Stendhal, était par héritage le
propriétaire de la maison[3] et, par conséquent, de l'appartement
où naquit son fils le 23 janvier 1783, et que la partie de la rue
J.-J.-Rousseau à laquelle se limitent les recherches n'a subi depuis
lors aucune modification importante dans ses immeubles,--on peut
vérifier, dans les actes publics, les titres des propriétaires actuels
de ces immeubles durant 125 ans environ: moyen terre à terre, on ne
peut moins littéraire, mais on ne peut plus sûr, d'aboutir de piano à
un indiscutable résultat. C'est, à notre avis, le premier à suivre.
On nous excusera donc en raison du but poursuivi d'avoir agi, pour le
profit d'Henri Beyle, comme aurait fait son père «homme de loi»,
et d'avoir employé une méthode qui l'aurait indigné peut-être, mais
qu'après tout il ne tenait qu'à lui de nous épargner en précisant
davantage. Du reste, nous nous abstiendrons, dans le court exposé qui
va suivre, de tout renvoi ou citation n'intéressant pas directement la
solution du problème.
* * * * *
_1re pièce._ L'extrait de naissance, depuis longtemps
publié, nous apprend simplement que la maison natale du futur
Stendhal faisait partie de la paroisse de Saint-Hugues, autrement dit
appartenait au côté nord de la rue, numéros pairs actuels.
_2e pièce._ Le registre de capitation de la ville de
Grenoble pour 1789, obligeamment communiqué par M. Prudhomme,
archiviste départemental, place la maison du sieur Beyle dans la rue
des Vieux-Jésuites (depuis rue J.-J.-Rousseau), entre la maison du
sieur Verdier, pourvue de 2 boutiques et de 2 locations, et la maison
du sieur Romand, beaucoup plus importante, avec 7 locations en plus de
ses 2 boutiques. La maison Beyle, mitoyenne et moyenne entre les deux,
a 2 boutiques, plus 3 locataires habitants d'étages, savoir:
n° 1305, le sieur Boyer, avocat, taxé à 24 livres;
n° 1306, le sieur Beyle, avocat, taxé à 18 livres;
n° 1307, la veuve Rigoudo, passementière, taxée à 1 livre.
S'il est trop tôt pour conclure que les maisons Verdier, Beyle
et Romand sont les nos 12, 14 et 16 actuels de la rue
J.-J.-Rousseau, nous retiendrons tout au moins la présomption en faveur
du second étage, non du premier, comme occupé par Chérubin Beyle et par
le jeune Henri lui-même, âgé alors de 6 ans.
_3e pièce._ Acte de vente du 2e étage[4] de sa
maison par Chérubin Beyle à l'avoué Jos.-François Bonnard, le 7 ventôse
an XII (27 févr. 1804), aux minutes de Me Nallet, notaire à
Grenoble, successeur éloigné de Me André Blanc, notaire à
Grenoble de 1782 à 1824, qui rédigea l'acte en question. Nous avons eu
entre les mains l'expédition authentique, possédée actuellement par M.
Edmond Maignien, qui a bien voulu nous la communiquer.
Le vendeur, qui va désormais habiter jusqu'à sa mort sa nouvelle maison
de la place Grenette (n° 24 actuel), ne spécifie pas qu'il ait habité
ou habite encore ce 2e étage; toutefois, la chose peut se
présumer du fait que nulle mention de locataire occupant ne figure dans
l'acte,--dont voici les éléments essentiels-:
Chérubin-J. Bayle (_sic_), homme de loi, vend à Jos.-Fr. Bonnard, avoué
près le tribunal d'appel de Grenoble, le second étage entier, cave,
galetas et dépendances, de la maison possédée par le vendeur rue des
Vieux-Jésuites, n° 60: 3 pièces sur la rue, 3 pièces sur la cour, 2
pièces dans le bâtiment au nord et une galerie servant de communication
du grand au petit bâtiment. La cave a son entrée en face de l'escalier
et est éclairée par une petite fenêtre grillée ouverte au nord sur la
cour ... Le galetas, au 4e étage, est situé au-dessus des
pièces qui forment, aux étages inférieurs, le salon d'assemblée ..., il
confine au couchant une chambre à cheminée vendue à Pierre Mayet.
Prix: 3.000 francs.
Latrines intérieures au second étage.
Enregistré à Grenoble le 12 ventôse an XII (3 mars 1804).
Transcrit au bureau des hypothèques, à Grenoble, le 3 germinal an XII
(24 mars 1804), vol. 19, n° 489.
Notons que le n° 60 indiqué au début est un numéro de quartier. En
1827, ce sera un numéro de rue, le n° 8, parce que le point de départ
est alors la Grand'Rue; la rue J.-J.-Rousseau comptait désormais
ses nos pairs de 2 à 22, le n° 2 faisant l'angle de la
Grand'Rue. Bientôt, l'un de ces nos pairs, le 14, fut démoli
pour la percée de la rue Lafayette, ce qui réduisit à dix immeubles
ce côté de la rue; voilà comment, lorsque plus tard l'origine des
numéros fut reportée place Sainte-Claire, l'ex-maison Beyle, toujours
la 4e en venant de la Grand'Rue, fut numérotée 14 et non pas
16, le n° pair le plus élevé étant désormais 20 et non plus 22.
_4e pièce_ (communiquée également par M. Edm. Maignien).
C'est un exploit d'huissier, daté du 24 novembre 1827, enregistré le 26
novembre. Le propriétaire, Bonnard (Julien), avocat, fils et héritier
de Jos.-Fr. Bonnard, ainsi que l'atteste à l'état-civil de Grenoble
son acte de décès en date du 26 avril 1876, a maille à partir avec un
de ses voisins du même immeuble. Julien Bonnard, depuis conseiller à
la Cour de Grenoble, du 15 mai 1850 à sa retraite prise le 17 janvier
1865, a son portrait par Hébert au Musée de Grenoble (n° 323 du nouveau
catalogue). Notons que le peintre Hébert était fils de Me
J.-C.-A. Hébert, notaire à Grenoble de 1813 à 1832 (minutes chez
Me Besserve), dont Chérubin Beyle était le client.
_5e pièce._ Le 18 nov. 1852, par devant Me
Guigonnet, notaire à Grenoble (minutes chez Me Raymond), le
conseiller Bonnard vendait son immeuble au Dr J.-B.-Albin
Crépu.
_6e pièce._ Par testament du 8 juillet 1857, le
Dr Crépu (mort à Grenoble, le 17 février 1859) le lègue à
une dame Zoé Ravix, ex-marchande de nouveautés au Fontanil.
_7e pièce._ Le 12 avril 1871, par devant Me
Guigonnet, déjà nommé, Mme Ravix le vend au Dr
Pierre-Adolphe-Adrien Doyon, dont le Musée de Grenoble possède aussi le
portrait, œuvre du peintre Bonnat (n° 184 du nouveau catalogue).
_8e pièce._ Le Dr Doyon étant décédé à Uriage, le
21 sept. 1907, le partage de ses biens, fait à Lyon le 11 janvier 1908
en l'étude de Me Rodet, notaire, a attribué son immeuble
de la rue J.-J.-Rousseau à sa fille, Mme Henriette-Sophie
Dagallier, actuellement domiciliée à Paris et qui en demeure
propriétaire[5].
La généalogie de l'appartement étant ainsi reconstituée sans
discussion ni lacune, et la propriété de Mme Dagallier rue
J.-J.-Rousseau (ci-devant des Vieux-Jésuites) étant bien au n° 14,
le doute sur l'identification de la maison natale de Stendhal est
définitivement dissipé. Pour ce qui est de l'étage, nos présomptions,
déjà très fortes, seront changées en certitude en faveur du second,
puisque c'est justement celui que possède Mme Dagallier, par
les éclaircissements que fournissent les plans dont nous parlerons tout
à l'heure.
* * * * *
Il est aisé maintenant de revenir à la _Vie de Henri Brulard_ et de
constater que la concordance entre les deux sources est absolue.
Les nombreux plans relatifs à la question qui nous intéresse, et
malheureusement inédits pour la plupart, peuvent se grouper sous deux
rubriques:
a) _Situation de immeuble_: «rue des Vieux-Jésuites, 5e ou
6e maison à gauche en venant de la Grand'Rue, vis-à-vis la
maison de Mme Teyssère (_sic_)», écrit Stendhal, p. 59 du
ms., 40 du tome Ier de la présente édition. En fait, c'est
le 4e numéro, mais le n° 16 actuel en vaut bien deux, si
tant est que Stendhal, en 1832, eût la mémoire exacte des chiffres.
Cette imprécision est sans conséquence, à la condition, encore une
fois, de n'accepter les données de la _Vie de Henri Brulard_ que sous
bénéfice d'inventaire.--Nous avons relevé sur ce point 5 plans: p. 59
du _ms._; autre plan plus détaillé et plus significatif collé sur la
même p. 59; p. 232 (fac-similé, p. 166 de la nouvelle éd. Stryienski,
1912); puis, dans le 2e vol., p. 6 (numérotation en bas de
page), et face à la p. 273 _bis._
b) _Disposition de l'appartement, étage._ Le ms. présente 3 plans de la
partie de l'appartement située entre cour et rue, savoir p. 70 (t. I du
ms. et p. 48 du tome Ier de la présente édition), face à la
p. 275 (t. II), et face à la p. 292 (t. II). Ces plans concordent pour
la disposition des pièces, et notamment en ce qui touche le nombre des
six fenêtres de façade, ainsi disposées quand on vient de la Grand'Rue:
_a._ fenêtre étroite} cabinet de Chérubin Beyle.
_b._ fenêtre normale}
_c._ fenêtre normale: salon.
_d._ fenêtre étroite} ch. a coucher de Mme Beyle.
_e._ fenêtre normale}
_f._ fenêtre étroite et basse: cabinet de toilette, pris sur la
demi-profondeur de la chambre à coucher, et qui, dans l'acte de vente
de l'an XII, n'est pas compté pour une pièce.
Le reste de la profondeur de la chambre à coucher, derrière le cabinet
de toilette, forme alcôve pour le lit; c'est là, comme le dit M.
Arbelet, suivant toute vraisemblance, que dut naître Stendhal en 1783,
là aussi que mourut probablement Mme Beyle en 1790.--Ce qui
est capital ici, c'est le nombre des fenêtres qui, au 1er et
au 3e étage, est de 4, et qui, au 2e étage, est
porté à 6 par l'addition de la fenêtre étroite _d_ et de l'ouverture
_f_, destinée celle-ci à éclairer le cabinet de toilette: l'étage est
donc le second, _à l'exclusion de tout autre._
La partie de l'appartement située entre la cour et le jardin Lamouroux
(cour du n° 4 actuel de la rue Lafayette), avec le petit escalier L qui
peut le rendre indépendant et le _jour de souffrance_ qui l'éclaire
en permettant d'apercevoir un tilleul du jardin, est figurée p. 107
du ms., correspondant à la p. 93 (t. Ier) de la présente
édition.
Enfin, p. 157 du ms., correspondant à la p. 126 (t. Ier)
de l'éd. imprimée, Stendhal a dessiné le plan spécial du cabinet de
son père, contigu à l'immeuble n° 16 et éclairé par nos deux fenêtres
inégales _a_ et _b._
L'examen de ces 10 plans divers, à titre de contre-épreuve, permet de
clore ici la discussion.
* * * * *
On comprendra, si l'on pénètre aujourd'hui dans l'étroite allée, dans
la cour obscure et rétrécie par la construction du fond,--et dès
l'entrée dans la rue tortueuse, privée de toute perspective un peu
large et souvent de lumière,--que successivement tous les propriétaires
aient éprouvé le besoin d'en sortir, si riche et confortable qu'en
pût être l'aménagement intérieur; que Chérubin Beyle, dans sa hâte de
déménager, n'ait pas attendu l'achèvement de sa maison neuve pour se
défaire de ce qui lui restait de l'ancienne; que le futur Stendhal
enfin réserve au logis de son grand-père, si admirablement placé entre
la vie intense de la place Grenette et la reposante verdure du Jardin
de Ville, ses prédilections d'enfant, naturellement avide de gaieté, de
grand jour et de liberté.
Conclurons-nous donc en disant que, si nous connaissons désormais la
maison natale de Stendhal, nous n'avons saisi qu'une vaine ombre,
et que ses _Feuillantines_, son _Milly_, ses _Enfances_ en un mot
doivent être placées ailleurs? Dirons-nous une fois de plus que
l'éducation est indépendante des hasards de la naissance, et que le
lieu fortuit de celle-ci ne mérite pas qu'on le prenne à ce point au
sérieux? que les plaques commémoratives, pour être à certains égards
d'une scientifique précision, se trompent d'adresse le plus souvent?
Non certes: nous savons assez que rien ne vient du néant, que notre
être est conditionné, plus qu'on ne l'a cru et à notre insu même,
par ses origines, par la race, par le milieu, par les impressions
demi-conscientes, inconscientes même, des toutes premières années, pour
ne pas condamner cette religion traditionnelle du souvenir.
Stendhal naquit donc et vécut quelque dix ans dans la demeure où depuis
si longtemps se succédaient ses ascendants paternels, au 2e
étage du n° 14 actuel de la rue J.-J.-Rousseau; c'est dans le petit
logement ayant vue sur la cour qu'il fut installé et logé avec ses
précepteurs successifs, c'est dans cet horizon si restreint que se
forma, que s'altéra, si l'on veut, et s'aigrit prématurément son
caractère. Que plus tard il ait fait du chemin, que son odyssée l'ait
peu à peu détourné de la maison paternelle et du pays natal jusqu'à
paraître supprimer parfois tout contact, on ne le sait que trop à
Grenoble et on l'exagère trop volontiers. Il n'est pas revenu, soit;
mais peut-être s'est-il moins éloigné qu'il ne le pensait lui-même et,
quoi qu'il en soit et de quelque façon qu'on le juge, c'est bien de là
qu'il est parti.
[1] _Les Annales_ du 5 février 1911.
[2] P. 9 (Grenoble, Gratier, 1900).
[3] E. Maignien, _La Famille de Beyle-Stendhal_, Grenoble, 1889,
Drevet. Voir, pp. 12-13, l'extrait de naissance de _Marie-Henry Beyle_,
publié _in extenso_, et reproduit à nouveau ci-dessus, p. 337.
[4] On sait qu'à Grenoble la propriété bâtie est extrêmement divisée,
et que très souvent un immeuble appartient, par étages ou portions
d'étages, à plusieurs propriétaires distincts.
[5] Ces documents nous ont été fournis en grande partie par M.
Gérardin, receveur de l'enregistrement à Sassenage, d'après les
archives de la mairie de Grenoble, du greffe du tribunal civil, de
l'enregistrement et de l'étude de Me Raymond, notaire à Grenoble.
III. L'APPARTEMENT DE HENRI GAGNON
La Treille de Stendhal
Stendhal ne dit presque rien de la maison de son père et du triste
appartement où il naquit et où mourut sa mère; c'est qu'il vécut
surtout dans la maison gaie et vivante de son grand-père. Le docteur
Henri Gagnon occupa successivement deux appartements dans le même
immeuble. De l'un, situé au n° 2 de la place Grenette, au premier
étage, Stendhal parle à peine dans sa _Vie de Henri Brulard_; il fut
d'ailleurs abandonné dès 1789 et occupé ensuite par les demoiselles
Caudey, marchandes de modes. Mais le second a laissé à notre auteur de
nombreux souvenirs, à la fois amers et attendris.