les belles montagnes que j'avais vues le matin en arrivant, peut-être
Berland, Saint-Ange et Taillefer[6] n'auraient-ils pas été battus pour
toujours.
Vivre en Italie et entendre de cette musique devint la base de tous mes
raisonnements.
Le lendemain matin, en cheminant auprès de nos chevaux avec le
capitaine, qui avait six pieds, j'eus l'enfance de parler de mon
bonheur, il me répondit par des plaisanteries grossières sur la
facilité de mœurs des actrices. Ce mot était cher et sacré pour moi,
à cause de Mlle Kably, et de plus, ce matin-là, j'étais amoureux de
Caroline (du _Matrimonio_). Il me semble que nous eûmes un différend
sérieux, avec quelque idée de duel de ma part.
Je ne comprends rien à ma folie; c'est comme ma provocation à
l'excellent Joinville (maintenant M. le baron Joinville, intendant
militaire à Paris), je ne pouvais pas soutenir mon sabre en ligne
horizontale.
La paix faite avec le capitaine, nous fûmes, ce me semble, occupés de
la bataille du Tessin, où il me semble que nous fûmes mêlés, mais sans
danger. Je n'en dis pas davantage, de peur de faire du roman; cette
bataille, ou combat, me fut contée en grands détails peu de mois après
par M. Guyardet, chef de bataillon à la 6me ou 9me légère, le régiment
de cet excellent Maçon, mort à Leipzig vers 1809, ce me semble. Le
récit de M. Guyardet fait, ce me semble, à Joinville, en ma présence,
complète mes souvenirs et j'ai peur de prendre l'impression de ce récit
pour un souvenir.
Je ne me rappelle pas même si le combat du Tessin compta dans mon
esprit pour la seconde vue du feu, dans tous les cas ce ne put être[7]
que le feu du canon; peut-être eûmes-nous peur d'être sabrés, nous
trouvant, avec quelque cavalerie, ramenés par l'ennemi. Je ne vois de
clair que la fumée du canon ou de la fusillade. Tout est confus.
Excepté le bonheur le plus vif et le plus fou, je n'ai réellement
rien à dire d'Ivrée à Milan. La vue du paysage me ravissait. Je ne
le trouvais pas la réalisation du beau, mais quand, après le Tessin,
jusqu'à Milan, la fréquence des arbres et la force de la végétation, et
même les tiges du maïs, ce me semble, empêchaient de voir à cent pas, à
droite et à gauche, je trouvais que _c'était là le beau._
Tel a été pour moi Milan, et pendant vingt ans (1800 à 1820). A peine
si cette image adorée commence à se séparer du beau. Ma raison me dit:
Mais le vrai beau, c'est Naples et le Pausilippe, par exemple, ce sont
les environs de Dresde, les murs abattus de Leipsick, l'Elbe à Altona,
le lac de Genève, etc. C'est ma raison qui dit cela, mon cœur ne sent
que Milan et la campagne luxuriante qui l'environne[8].
[1] Le _chapitre XLVI_ est le chapitre XLI du manuscrit (fol. 779 à
796). Ecrit le 15 mars, à Cività-Vecchia.--Stendhal indique au fol.
782: «Cività-Vecchia du 24 février au 19 mars.»
[2] ... _le passage du Mont-Saint-Bernard (à_ 2.491 _mètres au dessus
de l'océan) ..._--L'altitude exacte du col du Grand-Saint-Bernard est
2.472 mètres.
[3] _Parenthèse._--A placer ailleurs en recopiant. (Note de Stendhal.)
[4] ... _un homme de cinquante-trois ans!_--Ms.: «52 x 2 + √9»
[5] ... _croyait arrêter le général Bonaparte._--Suit un croquis du
fort de Bard et du chemin suivi par Stendhal. Au-dessous est cette
légende: «H, moi; B, village de Bard; C C C, canons tirant sur L L
L; XX, chevaux tombés du sentier L L L, à peine tracé au bord du
précipice; P, précipice à 95 ou 80 degrés, haut de 30 ou 40 pieds; P',
autres précipices de 70 ou 60 degrés, et broussailles infinies. Je vois
encore le bastion C C C, voilà tout ce qui me reste de ma peur. Quand
j'étais en H, je ne vis ni cadavres, ni blessés, mais seulement des
chevaux en X. Le mien qui sautait et dont je ne tenais la bride qu'avec
deux doigts, suivant l'ordre, me gênait beaucoup.»
[6] ... _peut-être Berland, Saint-Ange et Taillefer ..._--Berland, près
des Echelles; le plateau Saint-Ange, au-dessus de Claix; le massif de
Taillefer, qui domine la vallée de la Romanche. (Voir à ce sujet les
chapitres précédents.)
[7] ... _dans tous les cas ce ne put être ..._--Variante: «_Ce ne fut._»
[8]--Avec le chapitre XLVI finit le troisième tome relié du manuscrit.
On lit, à la fin de la table qui termine le volume: «Ce volume
troisième finit à l'arrivée à Milan, 796 pages font bien, une fois
augmentées par les corrections et gardes contre la critique, 400
pages in-8°. Qui lira 400 pages de mouvements du cœur?» Au feuillet
suivant, on lit encore: «1836, 26 mars, annonce du congé pour Lutèce.
L'imagination vole ailleurs. Ce travail en est interrompu. L'ennui
engourdit l'esprit, trop éprouvé de 1832 à 1836, Omar. Ce travail,
interrompu sans cesse par le métier, se ressent sans doute de cet
engourdissement.--Vu ce matin galerie Fech avec le prince, et loges de
Raphaël.--Pédantisme: rien n'est mal dans le Dante et Raphaël, _idem_ à
peu près pour Goldoni. 8 avril 1836, Omar.»
CHAPITRE XLVII[1]
MILAN
Un matin, en entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps,
et quel printemps! et dans quel pays du monde! je vis Martial à trois
pas de moi, sur la gauche de mon cheval. Il me semble le voir[2]
encore, c'était _Corsia del Giardino_, peu après la rue des Bigli, au
commencement de la Corsia di Porta Nova.
Il était en redingote bleue avec un chapeau bordé d'adjudant général.
Il fut fort aise de me voir.
«On vous croyait perdu, me dit-il.
--Le cheval a été malade à Genève, répondis-je, je ne suis parti que
le ...[3]
--Je vais vous montrer la maison, ce n'est qu'à deux pas.»
Je saluai le capitaine Burelviller: je ne l'ai jamais revu.
Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d'Adda[4].
La façade de la Casa d'Adda n'était point finie, la plus grande partie
était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence.
J'entrai dans une cour magnifique. Je descendis de cheval fort étonné
et admirant tout. Je montai par un escalier superbe. Les domestiques de
Martial détachèrent mon portemanteau et emmenèrent mon cheval.
Je montai avec lui et bientôt me trouvai dans un superbe salon
donnant sur la Corsia. J'étais ravi, c'était pour la première fois
que l'architecture produisait son effet sur moi. Bientôt on apporta
d'excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m'a
rappelé Milan.
Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre. Je ne sens
pas du tout le charme de ma patrie; j'ai, pour le lieu où je suis né,
une répugnance qui va jusqu'au dégoût physique (le mal de mer). Milan
a été pour moi, de 1800 à 1821, le lieu où j'ai constamment désiré
habiter.
J'y ai passé quelques mois de 1800; ce fut le plus beau temps de ma
vie. J'y revins tant que je pus en 1801 et 1802, étant en garnison
à Brescia et à Bergame, et enfin, j'y ai habité par choix de 1815 à
1821. Ma raison seule me dit, même en 1836, que Paris vaut mieux. Vers
1803 ou 1804, j'évitais, dans le cabinet de Martial, de lever les veux
vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le
souvenir était trop tendre et me faisait mal.
Nous pouvions être à la fin de mai ou au commencement de juin, lorsque
j'entrai dans la Casa d'Adda (ce mot est resté sacré pour moi).
Martial fut parfait et réellement a toujours été parfait pour moi. Je
suis fâché de n'avoir pas vu cela davantage de son vivant; comme il
avait étonnamment de petite vanité, je ménageais cette vanité.
Mais ce que je lui disais alors par usage du monde, naissant chez moi,
et aussi par amitié, j'aurais dû le lui dire par amitié passionnée et
par reconnaissance.
Il n'était pas romanesque, et moi je poussais cette faiblesse jusqu'à
la folie; l'absence de cette folie le rendait plat à mes yeux. Le
romanesque chez moi s'étendait à l'amour, à la bravoure, à tout. Je
redoutais le moment de donner l'étrenne à un portier, de peur de ne pas
lui donner assez, et d'offenser sa délicatesse. Il m'est arrivé souvent
de ne pas oser donner l'étrenne à un homme trop bien vêtu, de peur de
l'offenser, et j'ai dû passer pour avare. C'est le défaut contraire
de la plupart des sous-lieutenants que j'ai connus: eux pensaient à
escamoter une _mancia._
Voici un intervalle de bonheur fou et complet, je vais sans doute
battre un peu la campagne en en parlant. Peut-être vaudrait-il mieux
m'en tenir à la ligne précédente.
Depuis la fin de mai jusqu'au mois d'octobre ou de novembre que je fus
reçu sous-lieutenant au 6me régiment de dragons à Rapallo ou Roncanago,
entre Brescia et Crémone, je trouvai cinq ou six mois de bonheur
céleste et complet[5].
On ne peut pas apercevoir distinctement la partie du ciel trop voisine
du soleil, par un effet semblable j'aurais grand'peine à faire une
narration raisonnable de mon amour pour Angela Pietragrua. Comment
faire un récit un peu raisonnable de tant de folies? Par où commencer?
Comment rendre cela un peu intelligible? Voilà déjà que j'oublie
l'orthographe, comme il m'arrive dans les grands transports de passion,
et il s'agit pourtant de choses passées il y a trente-six ans.
Daignez me pardonner, lecteur bénévole! Mais plutôt, si vous avez plus
de trente ans ou si, avec trente ans, vous êtes du parti prosaïque,
fermez le livre!
Le croira-t-on, mais tout semblera absurde dans mon récit de cette
année 1800. Cet amour si céleste, si passionné, qui m'avait entièrement
enlevé à la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais
des chimères les plus célestes, les plus délicieuses, les plus à
souhait, n'arriva à ce qu'on appelle le bonheur qu'en septembre 1811.
Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité, mais d'une sorte de
constance.
La femme que j'aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé,
avait d'autres amants, mais elle me préférerait à rang égal, me
disais-je! J'avais d'autres maîtresses. (Je me suis promené un quart
d'heure avant d'écrire.) Comment raconter raisonnablement ces temps-là?
J'aime mieux renvoyer à un autre jour.
En me réduisant aux formes raisonnables, je ferais trop d'injustice à
ce que je veux raconter.
Je ne veux pas dire ce qu'étaient les choses, ce que je découvre pour
la première fois à peu près en 1836, ce qu'elles étaient; mais, d'un
autre côté, je ne puis écrire ce qu'elles étaient pour moi en 1800: le
lecteur jetterait le livre.
Quel parti prendre? comment peindre le bonheur fou?
Le lecteur a-t-il jamais été amoureux fou? A-t-il jamais eu la fortune
de passer une nuit avec cette maîtresse qu'il a le plus aimée en sa vie?
Ma foi, je ne puis continuer, le sujet surpasse le disant.
Je sens bien que je suis ridicule, ou plutôt incroyable. Ma main ne
peut écrire, je renvoie à demain.
Peut-être il serait mieux de passer net ces six mois-là.
Comment peindre l'excessif bonheur que tout me donnait? C'est
impossible pour moi.
Il ne me reste qu'à tracer un sommaire, pour ne pas interrompre
tout-à-fait le récit.
Je suis comme un peintre qui n'a plus le courage de peindre un coin
de son tableau. Pour ne pas gâter le reste, il ébauche à la moitié ce
qu'il ne peut pas peindre.
O lecteur, excusez ma mémoire, ou plutôt sautez cinquante pages.
Voici le sommaire de ce que, à trente-six ans d'intervalle, je ne puis
raconter sans le gâter horriblement.
Je passerais dans d'horribles douleurs les cinq, dix, vingt ou trente
ans qui me restent à vivre qu'en ce moment je ne dirais pas: Je ne veux
pas recommencer.
D'abord, ce bonheur d'avoir pu faire ma vie. Un homme médiocre,
au-dessous du médiocre, si vous voulez, mais bon et gai, ou plutôt
heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.
Tout ceci, ce sont des découvertes que je fais en écrivant. Ne sachant
comment peindre, je fais l'analyse de ce que je sentis alors.
Je suis très froid aujourd'hui, le temps est gris, je souffre un peu.
Rien ne peut empêcher la folie.
En honnête homme qui abhorre d'exagérer, je ne sais comment faire.
J'écris ceci et j'ai toujours tout écrit comme Rossini écrit la
musique; j'y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi
dans le libretto. Je lis dans un livre que je reçois aujourd'hui:
«Ce résultat n'est pas toujours sensible pour les contemporains, pour
ceux qui l'opèrent et l'éprouvent; mais, à distance et au point de
vue de l'histoire, on peut remarquer à quelle époque un peuple perd
l'originalité de son caractère,»etc. (M. Villemain, Préface, page X.)
On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail[6].
[1] Le _chapitre XLVII_ est le chapitre XLII du manuscrit (fol. 797 à
808). Ecrit à Cività-Vecchia, les 15 et 17 mars 1836: corrigé à Rome
les 22 et 23 mars.--Stendhal note au verso du fol. 807: «Travail à
Cività-Vecchia: trois ou quatre heures seulement du 24 février au 19
mars 1836, le reste au métier (gagne-pain).»--Ce dernier chapitre est
relié, avec divers autres fragments, dans le XIIe tome de la collection
des 28 volumes conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble sous
le n° R 5896.
[2] _Il me semble le voir ..._--Variante: «_Je le vois._»
[3] ... _je ne suis parti que le ..._--La date a été laissée en blanc.
[4]. _Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa
d'Adda._--Suit un plan des lieux: la rencontre de Martial Daru et
d'Henri Beyle, au bout de la Corsia del Giardino, presque à l'angle du
Monte Napoleone, et l'emplacement de la Casa d'Adda, sur la Corsia di
Porta nova.
[5] ... _je trouvai cinq ou six mois de bonheur céleste et
complet._--Le 26 mars 1836, à dix heures et demie, lettre très polie
pour congé.
Depuis ce grand courant dans mes idées, je ne travaille plus. 1er avril
1836.
Prose du 31 mars: _Stabat mater_, vieux couplets barbares en latin
rimé, mais du moins absence d'esprit à la Marmontel. (Notes de
Stendhal.)
[6] _On gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail._--Au
verso du dernier feuillet (fol. 808), Stendhal a jeté rapidement les
notes suivantes, relatives à son prochain voyage.
«Voyage: le bateau à vapeur jusqu'à Marseille. Acheter six foulards à
Livourne et vingt paires de gants jaunes chez Gagiati, à Rome.
Suite, voyage: Absolument la malle-poste à Marseille, fût-ce celle de
Toulouse et Bordeaux, pour éviter le dégoût de Valence et Lyon, Semur
et Auxerre, de moi trop connus. Mauvais commencement.--Probablement,
le détour de Florence, en arrivant à Livourne, ne me plaira
pas.--Peut-être aller en Angleterre, du moins à Bruxelles, peut-être à
Edimbourg.
Plan: profiter de mon temps dans le voyage de Paris. Dire jamais Omar
bien changé. 2°, régime, pour éviter les soupers. Voir beaucoup M. de
La Touche, Balzac, si je puis, pour la littérature; M. Chasles, un peu
Levavasseur; mesdames d'Anjou (assidument), Tillaux, Tascher et Jules,
Ancelot, Menti, Coste, Julie. C'est l'assiduité qu'il faut.--Si je
restais à Paris, c'est dans les premiers deux mois que je puis fonder
les salons du reste _of my life._--Je ne sens de transport que pour
Giul.--Un logement au midi, rue Taitbout. Qu'est-ce, pour trois mois,
que 200 francs de plus en logement?»
Stendhal quitta Cività-Vecchia après le 5 mai 1836; le 16 mai, il était
à Marseille, et il arriva à Paris le 25 mai. Il fit durer son congé
trois ans, et ne rentra à Cività-Vecchia qu'en juin 1839.
ANNEXES
I
PREMIER ESSAI D'AUTOBIOGRAPHIE[1]
MÉMOIRES DE HENRI B.
Quoique ma première enfance ait été empoisonnée par bien des amertumes,
grâce au caractère espagnol et altier de mes parents, depuis deux ou
trois ans je trouve une certaine douceur à m'en rappeler les détails.
Il a fallu plus de quarante années d'expérience pour que je pusse
pardonner à mes parents leurs injustices atroces.
Je suis né à Grenoble le 23 janvier 1783, au sein d'une famille qui
aspirait à la noblesse, c'est-à-dire qu'on ne badinait pas avec les
préjugés nécessaires à la conservation des ordres privilégiés. La
religion catholique était vénérée dans la maison comme l'indispensable
appui du trône. Quoique bourgeoise au fond, la famille dont je porte
le nom avait deux branches. Le capitaine B[eyle], chef de la branche
aînée, qui était fort riche, avait la croix de Saint-Louis et ne manqua
pas d'émigrer, chose peu difficile, car Grenoble n'est qu'à neuf lieues
de Chambéry, capitale de la Savoie.
Cet excellent capitaine [Beyle], le meilleur homme du monde, avec sa
voix glapissante et ses éloges éternels de nos princes, ne s'était
jamais marié, non plus que ses cinq ou six sœurs. Mon père, chef
de la branche cadette, comptait bien hériter d'une trentaine de mille
livres de rente, et comme mon père était un homme à imagination, il
m'admit de bonne heure à la création des châteaux en Espagne qu'il
élevait sur cette fortune à venir, dont plus tard une loi de la
_Terreur_ nous priva presque entièrement. N'était-ce pas celle du 17
germinal an III? Ce nom a retenti dans toute mon enfance, mais voici
trente-trois ans que je n'y pense plus du tout. Grâce à la manie
exagérante et noblifiante de la famille, peut-être que, même sans la
loi de germinal sur les successions, cette fortune de trente mille
francs de rente se serait réduite à douze ou quinze. Cela était encore
fort considérable pour la province vers 1789.
* * * * *
Ma mère était une femme de beaucoup d'esprit, elle était adorée de son
père. Henriette Gagnon avait un caractère généreux et décidé; j'ai
compris cela plus tard. J'eus le malheur de la perdre lorsque j'avais
sept ans, et elle trente-trois. J'en étais amoureux fou, je ne sais si
elle s'en apercevait; elle mourut en couches en prononçant mon nom et
me recommandant à sa sœur cadette, Séraphie, la plus méchante des
dévotes. Tout le bonheur dont j'aurais pu jouir disparut avec ma mère.
La tristesse la plus sombre et la plus plate s'empara de la famille.
Mon père, qui adorait d'autant plus sa femme que celle-ci ne l'aimait
point, fut hébété par la douleur. Cet état dura cinq ou six ans, il
s'en tira un peu en étudiant la Chimie de _Maquart_, puis celle de
_Fourcroy._ Ensuite, il prit une grande passion pour l'agriculture
et gagna deux ou trois cent mille francs à acheter des domaines (ou
terres); puis vint la passion de bâtir des maisons, où il dérangea
sa fortune, enfin sa passion pour les Bourbons qui le firent adjoint
du maire de Grenoble et chevalier de la Légion d'honneur. Mon père
négligea tellement ses affaires pour celles de l'Etat qu'il passa
une fois dix-huit mois sans aller à son domaine (ou terre) de Claix,
qu'il faisait cultiver par des domestiques, et où avant les honneurs
Bourboniens il allait deux ou trois fois la semaine. Dans les derniers
temps, mon père était fort jaloux de moi; comme j'avais fait la
campagne de Moscou avec une petite place à la cour de Napoléon, que
j'adorais, j'étais en quelque sorte à la tête du parti bonapartiste
(1816). Mais je m'égare. Mon père avait assuré en 1814 à mon ami, M.
Félix Faure, aujourd'hui pair de France (né à Grenoble vers 1782),
qu'il me laisserait dix mille francs de rente. Félix grava cette somme
sur ma montre. Sans cette assurance, j'aurais pris un état en 1814:
filateur de coton à Plancy, en Champagne, ou avocat à Paris. En 1814,
j'allai m'amuser en Italie, où j'ai passé sept ans; mon père, à sa
mort, m'a laissé un capital de 3.900 francs. J'étais alors amoureux fou
de Mme D. Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle,
je n'y pensai pas trois fois. Cinq ou six ans plus tard, j'ai cherché
en vain à m'en affliger.
Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison. Je n'ai connu
mon père, de sept ans à quinze, que par les injustices abominables
qu'il exécutait sur moi, à la demande de ma tante Séraphie, dont, à
force d'ennui intérieur, il était peut-être un peu devenu amoureux.
J'entrevois à peine cela aujourd'hui en y réfléchissant. Dans
l'éducation sévère des familles suivant les mœurs de l'ancien
régime, où par-dessus tout les parents songeaient à se faire respecter
et craindre, les enfants étaient comme collés tout près de la base de
statues de quatre-vingts pieds de haut. Dans une si mauvaise position,
leur œil ne pouvait que porter les jugements les plus faux sur les
proportions de ces statues.
Je ne me rappelle plus l'origine du sentiment du _juste_, qui est
fort vif en moi. C'était non pas comme à moi désagréables, mais comme
_injustes_, que les arrêts de ma tante Séraphie, appuyés par l'autorité
de mon père, me faisaient verser des larmes de rage. Deux ou trois fois
la semaine, je passais une heure à me répéter à voix basse: «Monstres!
Monstres! Monstres!»
* * * * *
Pourquoi diable ma tante m'avait-elle pris en grippe? Je ne puis le
deviner. Peut-être ma mère, mourant en couches avec le plus grand
courage et toute sa tête, avait-elle fait jurer à son mari, au nom de
son fils aîné, de ne jamais se remarier. Quand j'avais trente ans, des
témoins oculaires, entre autres l'excellente Mme Romagnier,
amie que nous venons de perdre il y a deux ou trois ans, me parlaient
encore de la haine passionnée et folle que j'avais inspirée à ma dévote
de tante.
J'étais républicain forcené, rien de plus simple: mes parents étaient
ultra et dévots au dernier degré; on appelait cela en 1793 être
aristocrate.
Comme marquant par ses propos pleins d'imagination et de force, mon
père fut mis en prison pendant vingt-deux mois par le représentant
du peuple Amar. On juge de l'horreur que mon républicanisme inspirait
dans la famille. J'avais fait encore un petit drapeau tricolore que je
promenais seul en triomphe dans les pièces non habitées de notre grand
appartement, les jours de victoires républicaines. Ce devaient être
alors celles du traître Pichegru. On me guettait, on me surprenait, on
m'accablait des mots de monstre, mes parents pleuraient de rage et moi
d'enthousiasme, «Il est beau, il est doux, m'écriai-je une fois, de
souffrir pour la Patrie!»Je crois qu'on me battit, ce qui, du reste,
était fort rare, on me déchira mon drapeau. Je me crus un martyr de
la patrie, j'aimai la _liberté_ avec fureur. J'appelais ainsi, ce me
semble, l'ensemble des cérémonies que je voyais souvent exécuter dans
les rues, elles étaient touchantes et imposantes, il faut l'avouer.
J'avais deux ou trois maximes que j'écrivais partout et que je suis
fâché d'avoir si complètement oubliées. Elles me faisaient verser des
larmes d'attendrissement, en voici une qui me revient:
_Vivre libre ou mourir_, que je préférais de beaucoup, comme éloquence,
à: _la liberté ou la mort_, qu'on voulait lui substituer. J'adorais
l'éloquence; dès l'âge de six ans, je crois, mon père m'avait inoculé
son enthousiasme pour J.-J. Rousseau, que plus tard il exécra comme
anti-roi ...
[1] Ecrit à Rome, le 15 février 1833.--Ce fragment d'autobiographie se
trouve à la Bibliothèque municipale de Grenoble, dans le carton coté R
300.
II
UNE PAGE DE CRITIQUE LITTÉRAIRE
Ce fragment a été écrit en même temps que la Vie de Henri Brulard, le
16 décembre 1835, et inséré par Stendhal dans le second volume de son
manuscrit, après le récit de sa première communion (chapitre XVIII de
la présente édition).
Je l'ai rejeté parmi les annexes, parce qu'il n'a rien de commun avec
le texte des mémoires d'Henri Beyle.
_Encyclopédie du XIXe siècle._
Ce livre, ou plutôt son annonce qui remplit tous les journaux, m'a
bien fait rire ce matin. Rien ne m'amuse comme les efforts que fait la
société ultra (c'est-à-dire les nobles et les [prêtres]) pour tâcher de
tromper l'opinion, pour faire des livres qui rendent le peuple imbécile
et pour tâcher de se persuader ensuite que ces livres sont lus.
Hé, messieurs, faites pendre les écrivains, ruinez les imprimeurs et
les libraires, empêchez la poste de transporter les livres, voilà ce
qui est raisonnable!
J'ai bien ri ce matin et toute la journée j'ai été rempli de joie quand
je venais à songer à l'_Encyclopédie du XIXe siècle_, dont l'annonce
remplit plus d'un pied carré dans le _Journal des Débats_ du 5 décembre
1835.
Le comité de direction offre d'abord les noms de M. Ampère et de M.
le comte Beugnot, de l'Institut, un savant de premier ordre, mais
aussi bas, aussi plat que Laplace ou M. Cuvier, et un homme d'esprit,
mais des plus communs, incapable d'écrire dix pages qui se fassent
lire et qui a acheté tous ses livres à ce _Bher_ si sale et à ce M.
Saint-Martin, si vendu et si plat, dont le choléra a délivré la science.
Tous les savants vendus, tous les nobles qui ont fait des livres dont
dix ou douze exemplaires se sont vendus, tous les prê[tres] à plats
sermons font partie de la liste des auteurs.