Ces Messieurs disent dans leur prospectus que les autres encyclopédies

_ne peuvent qu'engendrer le doute et perpétuer l'indifférence._ Voilà

qui est adroit! Ces Messieurs veulent charger le cler[gé] de maintenir

les peuples dans la soumission et l'abjection morale.

MM. Mennechet, Michaud, Charles Nodier, Battut, ce voleur de

Champollion-Figeac, ce bon fripon Raoul Rochette, ce coquin de Trouvé,

cet archiniais de Villeneuve-Bargemont, ce charlatan d'Ekstein,

cette archibête de Ch. Artaud, cet incroyable païen, M. l'académicien

Pouqueville, le chevalier Drake, bibliothécaire de la papauté à

Rome[1], enfin des inconnus ou des Jean-fesse, tous chevaliers de

_Kœnig von Jeanfoutre._ Les seuls noms décorés sont MM. Arago et

Frédéric Cuvier.

Tous, en général, écrivains que personne ne lit. Ces plats intrigants

sont accolés à une foule de nobles littérateurs qui voudraient bien

pouvoir écrire deux pages, mais le pouvoir leur manque, _volenti et

conanti._ Ces nobles riches, comme MM. de Lamartine, de Villeneuve, de

Pastoret, Beugnot, fourniront chacun vingt pages et vingt-cinq louis.

Le livre sera supérieurement imprimé, porté aux nues dans tous les

journaux, sans doute acheté par le ministre pour les bibliothèques, et

si la Révolution, second volume de celle de Juillet, arrive un peu plus

tôt, il ne sera pas acheté et pour rire j'en achèterai sur les quais

quelque volume, à vingt sous.

Chacun des souscripteurs recevra son exemplaire, tous les journaux

retentiront de l'immense succès; s'il se trouve, contre toute apparence

et prudence, quelque homme d'esprit hardi, il fera sur cette rapsodie

un pamphlet comme le _Nouveau Complot contre les industriels_[2],

s'il m'est permis de citer cette brochure. S'il n'y a pas de brochure

critique, je suis prêt à parier que l'_Encyclopédie du XIXe siècle_

aura moins de lecteurs qu'elle n'étale de collaborateurs dans l'annonce

des _Débats_ de ce matin. La moitié de ces souscripteurs prévoit

sagement une influence comme celle de l'_Encyclopédie_ de Diderot et

d'Alembert.

* * * * *

Le plus grand service que le duc de Modène put rendre à la cause

libérale était d'imprimer la _Voce della Verita_, qui provoqua des

discussions à la Tolfa et à Castel-Bolognese.

Jetez les écrivains dans une prison perpétuelle, dites vos Heures en

public, comme le roi de B. le vient de faire envers M. _Bher_, et en

partant pour la Grèce ruinez les libraires et les imprimeurs, mais

n'ouvrez jamais la bouche, et surtout gardez-vous d'écrire.

MM. Ampère, comte Beugnot, Fortia d'Urban, Hennequin, Laurentie,

Pariset, abbé Receveur et baron Walkenaer, en sont les directeurs.

Après cette âme noble et généreuse de M. Ampère qui, vers 1827,

entreprit de me prouver la ...[3] au milieu du salon de M. Cuvier, le

plus savant est M. Fortia d'Urban qui, à propos du système de Wolf sur

Homère, disait d'un air triomphant:

«_Ils veulent nier l'existence d'Homère, et j'ai son buste dans mon

cabinet!_»

Séparé de Paris depuis cinq ans, je n'ai pour rire que les annonces de

ce genre et les anecdotes comme M. l'arch[evêque] de Paris emportant

dans sa voiture les deux cuvettes de Mme la princesse de

Talleyrand mourante.

[1] Ms.: «_Omar._»

[2] Pamphlet de Beyle, publié en 1825.

[3] Un mot illisible.

III

DEUX NOTICES BIOGRAPHIQUES D'HENRI BEYLE

ÉCRITES PAR LUI-MÊME

Ces deux notices sont conservées à la Bibliothèque municipale de

Grenoble, dans le carton coté R 300, où se trouve également un cahier

de la _Vie de Henri Brulard._ Toutes deux ont été publiées par MM.

Casimir Stryienski et François de Nion en appendice de leur édition du

Journal de Stendhal (Paris, 1888), p. 467-469 et 470-475.

I

_Notice sur M. Beyle, par lui-même._

Henri Beyle, né à Grenoble en 1783, vient de mourir à ... (le ...

octobre 1820[1]). Après avoir étudié les mathématiques, il fut quelque

temps officier dans le 6e régiment de dragons (1800, 1801,

1802). Il y eut une courte paix, il suivit à Paris une femme qu'il

aimait et donna sa démission, ce qui irrita beaucoup ses protecteurs.

Après avoir suivi à Marseille une actrice qui y allait remplir les

premiers rôles tragiques, il rentra dans les affaires, en 1806, comme

adjoint aux commissaires des Guerres. Il vit l'Allemagne en cette

qualité, il assista à l'entrée triomphale de Napoléon à Berlin, qui le

frappa beaucoup. Etant parent de M. Daru, ministre de l'armée et la

troisième personne après Napoléon et le prince de Neuchâtel, M. B[eyle]

vit de près plusieurs rouages de cette grande machine. Il fut employé à

Brunswick en 1806, 1807 et 1808 et s'y distingua. Il étudia dans cette

ville la langue et la philosophie allemandes et conçut assez de mépris

pour Kant, Fichte, ces hommes supérieurs qui n'ont fait que de savants

châteaux de cartes.

M. B[eyle] revint à Paris en 1809 et fit la campagne de Vienne en

1809 et 1810. Au retour, il fut nommé auditeur au Conseil d'Etat et

inspecteur général du mobilier de la Couronne. Il fut chargé en outre

du bureau de la Hollande à l'administration de la liste civile de

l'Empereur. Il connut le duc de Frioul en 1811, il fit un court voyage

en Italie, pays qu'il aimait toujours depuis les trois ans qu'il y

avait passé dans sa jeunesse. En 1812, il obtint, après beaucoup de

difficultés de la part de M. Champagny, duc de Cadore, intendant de

la Maison de l'Empereur, de faire la campagne de Russie. Il rejoignit

le quartier général près d'Orcha, le 14 août 1812. Il entra à Moscou

le 14 septembre avec Napoléon et en partit le 16 octobre avec une

mission: il devait procurer quelque subsistance à l'armée, et c'est

lui qui a donné à l'armée, au retour, entre Orcha et Bober, le seul

morceau de pain qu'elle ait reçu. M. Daru reconnut ce service, au

nom de l'Empereur, à Bober. M. B[eyle] ne crut jamais, dans cette

retraite, qu'il y eût de quoi pleurer. Près de Kœnigsberg, comme il

se sauvait des Cosaques en passant le Frischaff sur la glace, la glace

se rompit sous son traîneau. Il était avec M. le chevalier Marchand,

commissaire des Guerres (rue du Doyenné, n° 5). Comme on n'avouait

pas même qu'on fût en retraite à cette armée impériale, il s'arrêta à

Slangard, puis à Berlin, qu'il vit se détacher de la France. A mesure

qu'il s'éloignait du danger, il en prit horreur et il arriva à Paris

navré de douleur. Le physique avait beaucoup de part à cet état. Un

mois de bonne nourriture, ou plutôt de nourriture suffisante, le

remit. Son protecteur le força à faire la campagne de 1813. Il fut

intendant à Sagan avec le plus honnête et le plus borné des généraux,

M. le marquis, alors comte V. de Latour-Maubourg. Il y tomba malade

d'une espèce de fièvre pernicieuse. En huit jours, il fut réduit à

une faiblesse extrême, et il fallut cela pour qu'on lui permît de

revenir en France. Il quitta sur-le-champ Paris et trouva la santé

sur le lac de Côme. A peine de retour, l'Empereur l'envoya en mission

dans la 7e division militaire avec un sénateur absolument

sans énergie. Il y trouva le brave général Dessaix, digne du grand

homme dont il portait presque le nom et aussi libéral que lui. Mais

le talent et l'ardent patriotisme du général Dessaix furent paralysés

par l'égoïsme et la médiocrité incurable du général Marchand, qu'il

fallut employer, comme grand-cordon de la Légion d'honneur et étant du

pays. On ne tira pas parti des admirables dispositions de Vizille et de

beaucoup d'autres villages du Dauphiné.

M. Beyle demanda à aller voir les avant-postes, à Genève. Il se

convainquit de ce dont il se doutait, qu'il n'y avait rien de si facile

que de prendre Genève. Voyant qu'on repoussait cette idée et craignant

la trahison, il obtint la permission de revenir à Paris. Il trouva les

Cosaques à Orléans. Ce fut là qu'il désespéra de la patrie ou, pour

parler exactement, qu'il vit que l'Empire avait éclipsé la Patrie. On

était las de l'insolence des préfets et autres agents de Napoléon. Il

arriva à Paris pour être témoin de la bataille de Montmartre et de

l'imbécillité des ministres de Napoléon.

Il vit l'entrée du roi. Certains traits de M. de Blacas, qu'il sut

bientôt, le firent penser aux Stuarts. Il refusa une place superbe que

M. Beugnot avait la bonté de lui offrir. Il se retira en Italie. Il y

mena une vie heureuse jusqu'en 1821 que l'arrestation des carbonari par

une police imbécile l'obligea à quitter le pays, quoiqu'il ne fût pas

carbonaro. La méchanceté et la méfiance des Italiens lui avaient fait

repousser la participation aux secrets, disant à ses amis: «Comptez

sur moi dans l'occasion.»

En 1814, lorsqu'il jugea les Bourbons, il eut deux ou trois jours

de noir. Pour le faire passer, il prit un copiste et lui dicta une

traduction corrigée de la _Vie de Haydn, Mozart et Métastase_, d'après

un ouvrage italien, un volume in-8°, 1814.

En 1817, il imprima deux volumes de l'_Histoire de la Peinture en

Italie_, et un petit voyage de trois cents pages en Italie.

La Peinture n'ayant pas de succès, il enferma dans une caisse les trois

derniers volumes et s'arrangea pour qu'ils ne paraissent qu'après sa

mort.

En juillet 1819, passant par Bologne, il apprit la mort de son père. Il

vint à Grenoble, où il donna sa voix au plus honnête homme de France,

au seul qui pût encore sauver la religion, à M. Henri Grégoire. Cela le

mit encore plus mal avec la police de Milan. Son père devait, suivant

la voix commune, lui laisser cinq ou six mille francs de rente. Il ne

lui en laissa pas la moitié. Dès lors, M. Beyle chercha à diminuer ses

besoins et y réussit. Il fit plusieurs ouvrages, entre autres 500 pages

sur _l'Amour_ qu'il n'imprima pas. En 1821, s'ennuyant mortellement

de la comédie des manières françaises, il alla passer six semaines en

Angleterre. L'amour a fait le bonheur et le malheur de sa vie. Mélanie,

Thérèse, Gina et Léonore sont les noms qui l'ont occupé. Quoiqu'il ne

fût rien moins que beau, il fut aimé quelquefois. Gina l'empêcha de

revenir au retour de Napoléon, qu'il sut le 6 mars. L'acte additionnel

lui ôta tous ses regrets. Souvent triste à cause de ses passions du

moment qui allaient mal, il adorait la gaieté. Il n'eut qu'un ennemi,

ce fut M. Tr.; il pouvait s'en venger d'une manière atroce, il résista,

pour ne pas fâcher Léonore. La campagne de Russie lui laissa de

violents maux de nerfs. Il adorait Shakespeare et avait une répugnance

insurmontable pour Voltaire et Mme de Staël. Les lieux qu'il

aimait le mieux sur la terre étaient le lac de Côme et Naples. Il adora

la musique et fit une petite notice sur Rossini, pleine de sentiments

vrais, mais peut-être ridicules. Il aima tendrement sa sœur Pauline

et abhorra Grenoble, sa patrie, où il avait été élevé d'une manière

atroce. Il n'aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère,

qu'il perdit à sept ans[2].

[1] Stendhal avait d'abord écrit 1822; puis il a surchargé et corrigé

en 1820. Aucune de ces deux dates ne doit être exacte, et c'est de

1821, après le retour de Milan, qu'il faut très probablement dater ce

fragment. Stendhal dit lui-même dans sa seconde notice biographique,

publiée également ci-après: «Beyle, malheureux de toutes façons, revint

à Paris en juillet 1821, il songeait sérieusement à en finir ...»--De

même dans le chapitre II de la Vie de Henri Brulard (t. I, p. 15): «En

1821, je quittai Milan, et songeant beaucoup à me brûler la cervelle.»

[2] Cette notice porte l'adresse suivante:

Monsieur

Monsieur le chevalier Louis Crozet,

ingénieur des Ponts et Chaussées,

à Grenoble (Isère),

_or if dead to_ (ou, s'il est mort), à M. de Mareste,

hôtel de Bruxelles, n° 41, rue Richelieu,

(_Life of Dominique._)

Paris.

II

_Dimanche,_ 30 _avril_1837. _Paris, hôtel Favart._

Il pleut à verse.

Je me souviens que Jules Janin me disait: «Ah! quel bel article nous

ferions sur vous si vous étiez mort!»

Afin d'échapper aux phrasiers, j'ai la fantaisie de faire moi-même cet

article.

* * * * *

Ne lisez ceci qu'après la mort de Beyle (Henri), né à Grenoble le 23

janvier 1783, mort à ... le ...

Ses parents avaient de l'aisance et appartenaient à la haute

bourgeoisie. Son père, avocat au Parlement de Dauphiné, prenait

le titre de noble dans les actes[1], son grand-père était un

médecin, homme d'esprit, ami ou du moins adorateur de Voltaire. M.

Gagnon--c'était son nom--était le plus galant homme du monde, fort

considéré à Grenoble, et à la tête de tous les projets d'amélioration.

Le jeune Beyle vit couler le premier sang versé dans la Révolution

française; lors de la fameuse _journée des Tuiles_ (17[88]), le peuple

se révoltait contre le Gouvernement, et du haut des toits lançait

des tuiles sur les soldats. Les parents du jeune B[eyle] étaient

dévots et devinrent des aristocrates ardents, et lui patriote exagéré.

Sa mère, femme d'esprit qui lisait le Dante, mourut fort jeune; M.

Gagnon, inconsolable de la perte de cette fille chérie, se chargea de

l'éducation de son seul fils. La famille avait des sentiments d'honneur

et de fierté exagérés, elle communiqua cette façon de sentir au jeune

homme. Parler d'_argent_, nommer même ce métal passait pour une

bassesse chez M. Gagnon, qui pouvait avoir huit à neuf mille livres de

rente, ce qui constituait un homme riche, à Grenoble, en 1789.

Le jeune Beyle prit cette ville dans une horreur qui dura jusqu'à

sa mort, c'est là qu'il a appris à connaître les hommes et leurs

bassesses. Il désirait passionnément aller à Paris et y vivre en

faisant des livres et des comédies. Son père lui déclara qu'il ne

voulait pas la perte de ses mœurs et qu'il ne verrait Paris qu'à

trente ans.

De 1796 à 1799, le jeune Beyle ne s'occupa que de mathématiques, il

espérait entrer à l'Ecole polytechnique et voir Paris. En 1799, il

remporta le premier prix de mathématiques à l'Ecole centrale (M. Dupuy,

professeur), les huit élèves qui remportèrent le second prix furent

admis à l'Ecole polytechnique deux mois après. Le parti aristocrate

attendait les Russes à Grenoble, ils s'écriaient:

_O Rus, quando ego te adspiciam!_

L'examinateur Louis Monge ne vint pas cette année, tout allait à la

diable à Paris.

Tous ces jeunes gens partirent pour Paris afin de subir leur examen à

l'école même. Beyle arriva à Paris le 10 novembre 1799, le lendemain

du 18 brumaire; Napoléon venait de s'emparer du pouvoir. Beyle était

recommandé à M. Daru, ancien secrétaire général de l'Intendance de

Languedoc, homme grave et très ferme. Beyle lui déclara avec une force

de caractère singulière pour son âge qu'il ne voulait pas entrer à

l'Ecole polytechnique.

On fit l'expédition de Marengo; Beyle y fut, et M. Daru (depuis

ministre de l'Empereur) le fit nommer sous-lieutenant au 6e

régiment de dragons en mai 1800. Il servit quelque temps comme simple

dragon. Il devint amoureux de madame A. (Angela Pietragrua).

Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il

adorait la musique, la gloire littéraire et estimait fort l'art de

donner un bon coup de sabre. Il fut blessé au pied d'un coup de pointe

dans un duel. Il fut aide-de-camp du lieutenant-général Michaud, il se

distingua: il a un beau certificat de ce général (entre les mains de

M. Colomb, ami intime dudit). Il était le plus heureux et probablement

le plus fou des hommes, lorsque, à la paix, le ministre de la Guerre

ordonna que tous les aides-de-camp sous-lieutenants rentreraient à

leurs corps. Beyle rejoignit le 6e régiment à Savigliano, en

Piémont. Il fut malade d'ennui, puis, blessé, obtint un congé, vint à

Grenoble, fut amoureux et, sans rien dire au ministre, suivit à Paris

Mlle V., qu'il aimait. Le ministère se fâcha, Beyle donna sa

démission, ce qui le brouilla avec M. Daru. Son père voulut le prendre

par la famine.

B[eyle], plus fou que jamais, se mit à étudier pour devenir un grand

homme. Il voyait tous les quinze jours Madame A.; le reste du temps,

il vivait seul. Sa vie se passa ainsi de 1803 à 1806, ne faisant

confidence à personne de ses projets et détestant la tyrannie de

l'Empereur qui volait la liberté à la France. M. Mante, ancien élève

de l'Ecole polytechnique, ami de Beyle, l'engagea dans une sorte de

conspiration en faveur de Moreau (1804). Beyle travaillait douze heures

par jour, il lisait Montaigne, Shakespeare, Montesquieu, et écrivait

le jugement qu'il en portait. Je ne sais pourquoi il détestait et

méprisait les littérateurs célèbres, en 1804, qu'il entrevoyait chez M.

Daru. Beyle fut présenté à M. l'abbé Delille. Beyle méprisait Voltaire,

qu'il trouvait puéril, madame de Staël, qui lui semblait emphatique,

Bossuet, qui lui semblait de la blague sérieuse. Il adorait les

_Fables_ de La Fontaine, Corneille et Montesquieu.

En 1804, Beyle devint amoureux de Mlle Mélanie Guilbert

(Mme de Barckoff) et la suivit à Marseille, après s'être

brouillé avec Mme ..., qu'il a tant aimée depuis. Ce fut

une vraie passion; Mlle [Mélanie Guilbert] ayant quitté le

théâtre de Marseille, Beyle revint à Paris; son père commençait à se

ruiner et lui envoyait fort peu d'argent. Martial Daru, sous-inspecteur

aux Revues, engagea Beyle à le suivre à l'armée, Beyle fut extrêmement

contrarié de quitter ses études.

Le 14 ou 15 octobre 1806, Beyle vit la bataille d'Iéna, le 26 il vit

Napoléon entrer à Berlin. Beyle alla à Brunswick en qualité d'élève

commissaire des Guerres. Là, en 1808, il commença au petit palais

de _Richemont_ (à dix minutes de Brunswick), qu'il habitait en sa

qualité d'intendant, une histoire de _la guerre de la succession_ en

Espagne. En 1809, il fit la campagne de Vienne, toujours comme _élève

commissaire des Guerres_, il y eut une maladie complète et y devint

fort amoureux d'une femme aimable et bonne, ou plutôt excellente, avec

laquelle il avait eu des relations autrefois.

B[eyle] fut nommé _auditeur au Conseil d'Etat_ et inspecteur du

mobilier de la Couronne, par la faveur du comte Daru.

Il fit la campagne de Russie et se distingua par son sang-froid,

il apprit à son retour que cette retraite avait été quelque chose

de terrible. Cinq cent cinquante mille hommes passèrent le Niémen,

cinquante mille, peut-être vingt-cinq mille le repassèrent.

B[eyle] fit la campagne de Lutzen et fut intendant à Sagan, en

Silésie, sur la Bober. L'excès de la fatigue lui donna une fièvre qui

faillit finir le drame, et que Galle guérit très bien à Paris. En 1813,

B[eyle] fut envoyé dans la 7e division militaire avec un

sénateur imbécile. Napoléon expliqua longuement à B[eyle] ce qu'il

fallait faire.

Le jour où les Bourbons rentrèrent à Paris, B[eyle] eut l'esprit

de comprendre qu'il n'y avait plus en France que de l'humiliation

pour qui avait été à Moscou. Mme Beugnot lui offrit la place de

directeur de l'approvisionnement de Paris, il refusa par dégoût des

B[ourbons], alla s'établir à Milan; l'horreur qu'il avait pour le

B[ourbon] l'emporta sur l'amour. Il crut entrevoir de la hauteur à son

égard dans Mme A. Il serait ridicule de raconter toutes

les péripéties, comme disent les Italiens, qu'il dut à cette passion.

Il fit imprimer la _Vie de Haydn, Rome, Naples et Florence_, en 1817,

enfin, l'_Histoire de la Peinture._ En 1817 il revint à Paris qui lui

fit horreur, il alla voir Londres et revint à Milan. En 1821, il perdit

son père[2], qui avait négligé ses affaires (à Claix) pour faire celles

des Bourbons (en qualité d'adjoint au maire de Grenoble) et s'était

entièrement ruiné. En 1815, M. Beyle avait fait dire à son fils (par

M. Félix Faure) qu'il lui laisserait dix mille francs de rente, il

lui laissa trois mille francs de capital. Par bonheur, Beyle avait

1.600 francs de rente provenant de la dot de sa mère (Mlle

Henriette Gagnon, morte à Grenoble vers 1790 et qu'il a toujours adorée

et respectée). A Milan, B[eyle] avait écrit au crayon _l'Amour._

B[eyle], malheureux de toutes façons, revint à Paris en juillet

1821, il songeait sérieusement à en finir, lorsqu'il crut voir que

Mme la C. avait du goût pour lui. Il ne voulait pas

s'embarquer sur cette mer orageuse, il se jeta a corps perdu dans la

querelle des romantiques, fit imprimer _Racine et Shakespeare_, la _Vie

de Rossini_, les _Promenades dans Rome_, etc. Il fit deux voyages en

Italie, alla un peu en Espagne jusqu'à Barcelone. Le c[limat] d'Espagne

ne permettait pas de passer plus loin.

Pendant qu'il était en Angleterre (en septembre 1826), il fut abandonné

de cette dernière maîtresse, C.; elle aimait pendant six mois, elle

l'avait aimé pendant deux ans. Il fut fort malheureux et retourna en

Italie.

En 1829, il aima G., et passa la nuit chez elle, pour la garder, le

29 juillet. Il vit la Révolution de 1830 de dessous les colonnes du

Théâtre-Français. Les Suisses étaient au-dessous du chapelier Moizart.

En septembre 1830, il fut nommé consul à Trieste, M. de Metternich

était en colère à cause de _Rome, Naples et Florence_, il refusa

l'_exéquatur._ B[eyle] fut nommé consul à Cività-Vecchia. Il passait

la moitié de l'année à Rome. Il y perdait son temps, littérairement

parlant; il y fit le _Chasseur vert_ et rassembla des nouvelles telles

que _Vittorio Accoramboni, Beatrix Cenci_, et huit ou dix volumes

in-folio. En mai 1836, il revint à Paris par un congé de M. Thiers, qui

imite les boutades de Napoléon ... Beyle arrangea la _Vie de Nap[oléon]_

du 9 novembre 1836 à juin 1837 ...

(Je n'ai pas relu les six pages qui précèdent, écrites de

4 à 6 le dimanche 30 avril, pluie abominable, à l'hôtel

Favart, place des Italiens, à Paris.)

B[eyle] a fait son épitaphe en 1821:

Qui giace

Arrigo Beyle, Milanese

Visse, Scrisse, Amò

Se n'andiede di Anni...

Nel 18...

Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, le Corrège. Il aima

passionnément V., M., A., Ange., M., C., et, quoiqu'il ne

fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou

cinq de ces lettres initiales.

Il respecta un seul homme: Napoléon.

Fin de cette notice, _non relue_ afin de ne pas mentir[3].

[1] Voir notamment dans l'annexe qui suit l'acte de naissance de Henri

Beyle, où Joseph-Chérubin et Jean-Baptiste Beyle sont qualifiés nobles.

[2] Chérubin-Joseph Beyle mourut à Grenoble le 20 juin 1819.

[3] Cette notice porte, au dos, les deux titres suivants: «Notice

biographique sur Henri Beyle,»et: «Notice sur Henri Beyle, à lire

après sa mort, non avant.»--Casimir Stryienski a ajoute dans ses notes

des réflexions de Beyle lui-même, et les dates de 1832. Ce sont tout

simplement des extraits de la _Vie de Henri Brulard_, écrite à la fin

de 1835 et au commencement de 1836.

IV

L'ÉTAT CIVIL DE STENDHAL ET DE SES PARENTS

A plusieurs reprises, Stendhal manifeste l'intention, dans sa _Vie

de Henri Brulard_, de prendre les extraits d'état civil de ses plus

proches parents. Nous satisfaisons au pieux désir de notre auteur en

reproduisant ici les actes de naissance, de mariage et de décès de ses

grands-parents, de ses parents et de ses sœurs.

Vie de Henri Brulard, tome 2 · 第 12 / 17 段