«Et qu'auriez-vous donc fait, si ce chien d'aristocrate était sorti

avec nous?

--J'aurais foncé sur lui.»

Apparemment que ce mot fut dit comme je le pensais.

Le capitaine Burelviller m'estima beaucoup depuis et me le dit.

Il fallait que ma parfaite innocence et totale absence du mensonge

fût bien évidente pour donner de la valeur à ce qui, dans tout autre

position, eût été une blague tellement grossière.

Il se mit à me donner quelques principes d'estocade, dans nos haltes,

le soir.

«Autrement vous vous feriez enfiler comme un ...»

J'ai oublié le terme de comparaison.

Martigny, je crois, au pied du Grand-Saint-Bernard, m'a laissé un

souvenir: le beau général Marmont, en habit de conseiller d'Etat, bleu

de ciel brodant sur bleu de roi, s'occupant à faire filer un parc

d'artillerie. Mais comment cet uniforme est-il possible? Je l'ignore,

mais je le vois encore.

Peut-être vis-je le général Marmont en uniforme de général, et plus

tard lui ai-je appliqué l'uniforme de conseiller d'Etat. (Il est à

Rome, ici près, mars 1836, le _traître_ duc de Raguse, malgré le

mensonge que le lieutenant-général Després m'a fait devant ma cheminée,

au lieu où j'écris, il n'y a pas douze jours.)

Le général Marmont était à gauche de la route, vers les sept heures du

matin, au sortir de Martigny; il pouvait être alors le 12 ou le 14 de

mai 1800.

* * * * *

J'étais gai et actif comme un jeune poulain, je me regardais comme

Calderon faisant ses campagnes en Italie, je me regardais comme un

curieux détaché à l'armée pour voir, mais destiné à faire des comédies

comme Molière. Si j'avais un emploi par la suite, ce serait pour

vivre, n'étant pas assez riche pour courir le monde à mes frais. Je ne

demandais qu'à voir de grandes choses. Ce fut donc avec plus de joie

encore qu'à l'ordinaire que j'examinai Marmont, ce jeune et beau favori

du Premier Consul.

Comme les Suisses, dans les maisons desquels nous avions logé à

Lausanne, Villeneuve, Sion, etc., nous avaient fait un tableau infâme

du Grand-Saint-Bernard, j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, plus gai

n'est pas le mot, c'est plus heureux. Mon plaisir était si vif, si

intime, qu'il en était pensif.

J'étais, sans m'en rendre raison, extrêmement sensible à la beauté des

paysages. Comme mon père et Séraphie vantaient beaucoup les beautés de

la nature en véritables hypocrites qu'ils étaient, je croyais avoir la

nature en horreur. Si quelqu'un m'eût parlé des beautés de la Suisse,

il m'eût fait mal au cœur; je sautais les phrases de ce genre dans les

_Confessions_ et l'_Héloïse_ de Rousseau, ou plutôt, pour être exact,

je les lisais en courant. Mais ces phrases si belles me touchaient

malgré moi.

Je dus avoir un plaisir extrême en montant le Saint-Bernard, mais,

ma foi, sans les précautions, qui souvent me semblaient extrêmes et

presque ridicules, du capitaine Burelviller, je serais mort peut-être

dès ce premier pas.

Que l'on veuille bien se rappeler de ma ridiculissime éducation. Pour

ne me faire courir aucun danger, mon père et Séraphie m'avaient empêché

de monter à cheval et, autant qu'ils avaient pu, d'aller à la chasse.

Tout au plus j'allais me promener avec un fusil, niais jamais de

partie de chasse véritable, où l'on trouve la faim, la pluie, l'excès

de la fatigue.

De plus, la nature m'a donné les nerfs délicats et la peau sensible

d'une femme. Je ne pouvais pas, quelques mois après, tenir mon sabre

deux heures sans avoir la main pleine d'ampoules. Au Saint-Bernard,

j'étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans; j'avais

dix-sept ans et trois mois, mais jamais fils gâté de grand seigneur n'a

reçu une éducation plus molle.

Le courage militaire, aux yeux de mes parents, était une qualité des

Jacobins; on ne prisait que le courage d'avant la Révolution, qui avait

valu la croix de Saint-Louis au chef de la branche riche de la famille

(M. le capitaine Beyle, de Sassenage).

Excepté le moral, par moi puisé dans les livres prohibés par Séraphie,

j'arrivai donc au Saint-Bernard poule mouillée complète. Que fussé-je

devenu sans la rencontre de M. Burelviller et si j'eusse marché seul?

J'avais de l'argent et n'avais pas même songé à prendre un domestique.

Etourdi par mes délicieuses rêveries, basées sur l'Arioste et la

_Nouvelle-Héloïse_, toutes les remarques prudentes glissaient sur moi;

je les trouvais bourgeoises, plates, odieuses.

De là, mon dégoût, même en 1836, pour les faits _comiques_, où se

trouve de toute nécessité[5] un personnage bas. Ils me font un dégoût

qui va jusqu'à l'horreur.

Drôle de disposition pour un successeur de Molière!

Tous les sages avis des hôteliers suisses avaient donc glissé sur moi.

A une certaine hauteur, le froid devint piquant, une brume pénétrante

nous environna, la neige couvrait la route depuis longtemps. Cette

route, petit sentier entre deux murs à pierres sèches, était remplie

de huit à dix pouces de neige fondante et, au dessous, des cailloux

roulants (comme ceux de Claix, polygones irréguliers dont les angles

sont un peu émoussés).

De temps en temps, un cheval mort faisait cabrer le mien; bientôt, ce

qui fut bien pis, il ne se cabra plus du tout. Au fond, c'était une

rosse.

[1] Le _chapitre XLIV_ est le chapitre XXXIX du manuscrit (fol. 739 à

758). Ecrit à Cività-Vecchia, les 8 et 9 mars 1836.

[2] _Le capitaine était un grand homme blond ..._--Au sujet

du capitaine Burelviller, ou Burelvillers, voir A. Chuquet,

_Stendhal-Beyle_, p. 45.

[3] ... _M ... lui avait dit._--Le nom est en blanc dans le manuscrit.

[4] ... _la cloche majestueuse d'une église ..._--Cette église devait

être un temple protestant, car il n'y a pas d'église catholique dans le

canton de Vaud. (Note au crayon de R. Colomb.)

[5] ... _où se trouve, de toute nécessité ..._--Variante:

«_Nécessairement._»

CHAPITRE XLV[1]

LE SAINT-BERNARD

A chaque instant tout devenait pire. Je trouvai le danger pour la

première fois; ce danger n'était pas grand, il faut l'avouer, mais pour

une jeune fille de quatorze ans qui n'avait pas été mouillée par la

pluie dix fois en sa vie!

Le danger n'était donc pas grand, mais il était en moi-même: les

circonstances diminuaient l'homme.

Je n'aurai pas honte de me rendre justice, je fus constamment gai. Si

je rêvais, c'était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait

décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s'élevant jusqu'aux

nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris

courant rapidement.

Mon cheval faisait mine de tomber, le capitaine jurait et était sombre,

son prudent domestique, qui s'était fait mon ami, était fort pâle.

J'étais transpercé d'humidité; sans cesse nous étions gênés et même

arrêtés par des groupes de quinze ou vingt soldats qui montaient.

Au lieu des sentiments d'héroïque amitié que je leur supposais, d'après

six ans de rêveries héroïques basées sur les caractères de Ferragus et

de Rinaldo, j'entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils

juraient contre nous, de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un

peu plus ils nous volaient nos chevaux.

Je ne me rappelle pas tout cela, mais je me rappelle mieux les[2]

dangers postérieurs, quand j'étais bien plus rapproché de 1800, par

exemple à la fin de 1812, dans la marche de Moscou à Kœnigsberg.

Enfin, après une quantité énorme de zigzags, qui me paraissaient former

une distance infinie, dans un fond, entre deux rochers pointus et

énormes, j'aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un

nuage qui passait.

C'est l'hospice! On nous y donna, comme à toute l'armée, un demi-verre

de vin qui me parut glacé comme une _décoction rouge._

Je n'ai de mémoire que du vin; sans doute on y joignit un morceau de

pain et de fromage.

Il me semble que nous entrâmes, ou bien les écrits de l'intérieur de

l'Hospice qu'on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six

ans, a pris la place de la réalité.

Voilà un danger de mensonge que j'ai aperçu depuis trois mois que je

pense, à ce véridique journal.

Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas

dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je

trouvai fort ressemblante; et mon souvenir _n'est plus_ que la gravure.

C'est là le danger d'acheter des gravures des beaux tableaux que l'on

voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et

détruit le souvenir réel.

C'est ce qui m'est arrivé pour la Madone de Saint-Sixte de Dresde. La

belle gravure de Müller l'a détruite pour moi, tandis que je me figure

parfaitement les méchants pastels de Mengs, de la même galerie de

Dresde, dont je n'ai vu la gravure nulle part.

Je vois fort bien l'ennui de tenir mon cheval par la bride: le sentier

était formé de roches immobiles[3].

Le diable, c'est que les quatre pieds de mon cheval se réunissaient

dans la ligne droite formée par la réunion des deux rochers qui

formaient la route, et alors la rosse faisait mine de tomber; à droite,

il n'y avait pas grand mal, mais à gauche! Que dirait M. Daru, si je

lui perdais son cheval? Et d'ailleurs tous mes effets étaient dans

l'énorme portemanteau, et peut-être la plus grande partie de mon argent.

Le capitaine jurait contre son domestique qui lui blessait son second

cheval, il donnait des coups de canne sur la tête de son propre cheval,

c'était un homme fort violent, et enfin il ne s'occupait pas de moi le

moins du monde.

Pour comble de misère un canon, ce me semble, vint à passer, il

fallut faire sauter nos chevaux à droite de la route; mais de cette

circonstance je n'en voudrais pas jurer, elle est dans la gravure[4].

Je me souviens fort bien de cette longue descente circulaire autour de

ce diable de lac glacé.

Enfin, vers Etrouble, ou avant Etrouble, vers un hameau nommé _Saint_

...[5], la nature commença à devenir moins austère.

Ce fut pour moi une sensation délicieuse.

Je dis au capitaine Burelviller:

«Le Saint-Bernard, n'est-ce que ça?»

Il me semble qu'il se fâcha et crut que je mentais (en termes dont nous

nous servions: que je lui _lâchais une blague_).

Je crois entrevoir dans mes souvenirs qu'il me traita de conscrit, ce

qui me sembla une injure.

A Etrouble, où nous couchâmes, ou à Saint-..., mon bonheur fut extrême,

mais je commençais à comprendre que ce n'était que dans les moments où

le capitaine était gai, que je pouvais hasarder mes remarques.

Je me dis: je suis en Italie, c'est-à-dire dans le pays de la

_Zulietta_ que J.-J. Rousseau trouva à Venise, en Piémont, dans le pays

de Mme Bazile.

Je comprenais bien que ces idées étaient encore plus de contrebande

pour le capitaine qui, ce me semble, une fois, avait traité Rousseau de

polisson d'écrivain.

* * * * *

Je serais obligé de faire du roman, et de chercher à me figurer

ce que doit sentir un jeune homme de dix-sept ans, fou de bonheur

en s'échappant du couvent, si je voulais parler de mes sentiments

d'Etrouble au fort de Bard.

J'ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris; ce

n'était qu'à Milan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu'il y a

de drôle, c'est que je ne me souviens pas distinctement avec qui.

La violence de la timidité et de la sensation a tué absolument le

_souvenir._

* * * * *

Tout en faisant route, le capitaine me donnait des leçons d'équitation,

et pour activer il donnait des coups de canne sur la tête de son

cheval, qui s'emportait fort. Le mien était une rosse molle et

prudente; je le réveillais à grands coups d'éperons. Par bonheur, il

était très fort.

Mon imagination folle, n'osant pas dire ses secrets au capitaine, me

faisait au moins le pousser de questions sur l'équitation. Je n'étais

rien moins que discret.

«Et quand un cheval recule et s'approche ainsi d'un fossé profond, que

faut-il faire?

--Que diable! à peine vous savez vous tenir, et vous me demandez des

choses qui embarrassent les meilleurs cavaliers!»

Sans doute quelque bon jurement accompagna cette réponse, car elle est

restée gravée dans ma mémoire.

Je devais l'ennuyer ferme. Son sage domestique m'avertit qu'il faisait

manger à ses chevaux la moitié au moins du son qu'il me faisait acheter

pour _rafraîchir_ le mien. Ce sage domestique m'offrit de passer à

mon service, il m'eût mené à sa volonté, au lieu que le terrible

Burelviller le malmenait.

Ce beau discours ne me fit aucune impression. Il me semble que je

pensai que je devais une reconnaissance infinie au capitaine.

D'ailleurs, j'étais si heureux de contempler les beaux paysages et

l'arc de triomphe d'avril que je n'avais qu'un vœu à former: c'était

que cette vie durât toujours.

Nous croyions l'armée à quarante lieues en avant de nous.

Tout-à-coup, nous la trouvâmes arrêtée par le fort de Bard[6].

Je me vois bivouaquant à une demi-lieue du fort, à gauche de la grande

route.

Le lendemain, j'eus vingt-deux piqûres de cousin sur la figure et un

œil tout à fait fermé.

Ici, le récit se confond avec le souvenir.

Il me semble que nous fûmes arrêtés deux ou trois jours sous _Bard._

Je redoutais les nuits à cause des piqûres de ces affreux cousins,

j'eus le temps de guérir à moitié.

Le Premier Consul était-il avec nous?

Fut-ce, comme il me semble, pendant que nous étions dans cette petite

plaine, sous le fort, que le colonel Dufour essaya de l'emporter de

vive force? Et que deux sapeurs essayèrent de couper les chaînes du

pont-levis? Vis-je entourer de paille la roue des canons, ou bien

est-ce le souvenir du récit que je trouve dans ma tête?

La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si

étroite, me rendait fou d'émotion.

Enfin, le capitaine me dit: «Nous allons passer sur une montagne à

gauche: C'est le chemin[7].»

J'ai appris, depuis, que cette montagne se nomme Albaredo.

Après une demi-lieue, j'entendis donner cet avis de bouche en bouche:

«Ne tenez la bride de vos chevaux qu'avec deux doigts de la main droite

afin que, s'ils tombent dans le précipice, ils ne vous entraînent pas.

--Diable! il y a donc danger!»me dis-je[8].

On s'arrêta sur une petite plate-forme.

«Ah! voilà qu'ils nous visent, dit le capitaine.

--Est-ce que nous sommes à portée? dis-je au capitaine.

--Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur?»me dit-il avec humeur.

Il y avait là sept à huit personnes.

Ce mot fut comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Je revois: je

m'approchai du bord de la plate-forme pour être plus exposé, et quand

il continua la route, je traînai quelques minutes, pour montrer mon

courage.

Voilà comment je vis le feu pour la première fois.

C'était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l'autre.

[1] Le _chapitre XLV_ est le chapitre XL du manuscrit (fol. 759 à 778).

Ecrit à Cività-Vecchia, le 9 mars 1836.

[2] ... _je me rappelle mieux les dangers ..._--Ms.: «_Des dangers._»

[3] _ ...le sentier était formé de roches immobiles._--Suit une coupe

du sentier et du précipice que les voyageurs voyaient à leur gauche.

Le sentier était creux, les rochers qui le composaient formant un

angle obtus de 60 degrés environ. Entre le sentier et le précipice, il

pouvait y avoir trois ou quatre pieds. Au bas du précipice, dont la

pente est indiquée par les lettres R P E, en «L, lac gelé sur lequel je

voyais quinze ou vingt chevaux ou mulets tombés. De R en P le précipice

me semblait presque vertical, de P en E il était fort rapide».

[4] ... _elle est dans la gravure._--Suit un plan indiquant la marche

de flanc suivie depuis l'Hospice jusqu'à Etrouble, en contournant le

lac gelé.

[5] ... _vers un hameau nommé_ Saint ...--Le reste du nom a été laissé

en blanc.

[6] ... _le fort de Bord._--Suit un croquis de la vallée d'Aoste, avec

au fond le fort de Bard.

[7] _C'est le chemin._--Suit un croquis analogue à celui indiqué

ci-dessus; mais Stendhal y a figuré, en C, le chemin escaladant la

montagne d'Albaredo.

[8] «_Diable! il y a donc danger!»me dis-je._--Suit un croquis

explicatif: à droite, en R, les remparts du fort de Bard. A gauche, en

C, à la hauteur des remparts, la petite plate-forme du chemin, bordée

par un précipice D allant jusqu'au fond de la vallée. Au-dessous, cette

légende: «Le chemin, ou plutôt le sentier à peine tracé fraîchement

avec des pioches, était comme C et le précipice comme D, le rempart

comme R.»

CHAPITRE XLVI[1]

Le soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement:

Quoi! n'est-ce que ça? me disais-je.

Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m'ont suivi toute ma

vie. Je crois que cela tient à l'imagination; je fais cette découverte,

ainsi que beaucoup d'autres, en 1836, en écrivant ceci.

Parenthèse.--Souvent je me dis, mais sans regret: Que de belles

occasions j'ai manquées! Je serais riche, du moins j'aurais de

l'aisance! Mais je vois, en 1836, que mon plus grand plaisir est

de rêver; mais rêver à quoi? Souvent à des choses qui m'ennuient.

L'activité des démarches nécessaires pour amasser 10.000 francs de

rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à

personne, etc. Ce dernier est presque impossible pour moi.

Hé bien! M. le comte de Cauchain était lieutenant ou sous-lieutenant

au 6e de dragons en même temps que moi, il passait pour intrigant,

habile, ne perdant pas une occasion pour plaire aux gens puissants,

etc., ne faisant pas un pas qui n'eût son but, etc. Le général

Cauchain, son oncle, avait pacifié la Vendée, je crois, et ne manquait

pas de crédit. M. de Cauchain quitta le régiment pour entrer dans la

carrière consulaire, il a eu probablement toutes les qualités qui me

manquent, il est consul à Nice, comme moi à Cività-Vecchia. Voilà qui

doit me consoler de n'être pas intrigant, ou du moins adroit, prudent,

etc. J'ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie à peu près ce qui

me plaisait, et je suis aussi avancé qu'un homme froid, adroit, etc.

M. de Cauchain m'a fait politesse quand je passai à Nice en décembre

1833. Peut-être a-t-il de plus que moi d'avoir de la fortune, mais

probablement il l'a héritée de son oncle, et d'ailleurs il est chargé

d'une vieille femme. Je ne changerais pas, c'est-à-dire: je ne voudrais

pas que mon âme entrât dans son corps.

Je ne dois donc pas me plaindre du destin. J'ai eu un lot exécrable de

sept à dix-sept [ans], mais, depuis le passage du Mont-Saint-Bernard (à

2.491 mètres au-dessus de l'océan[2]), je n'ai plus eu à me plaindre du

destin; j'ai, au contraire, à m'en louer.

En 1804, je désirais cent louis et ma liberté; en 1836, je désire avec

passion six mille francs et ma liberté. Ce qui est au-delà ferait bien

peu pour mon bonheur. Ce n'est pas à dire que je ne voulusse tâter de

25.000 francs et ma liberté pour avoir une bonne voiture à ressorts

bien liants, mais les voleries du cocher me donneraient peut-être plus

d'humeur que la voiture de plaisir.

Mon bonheur est de n'avoir rien à administrer; je serais fort

malheureux si j'avais 100.000 francs de rente en terres et maisons. Je

vendrais tout bien vite à perte, ou du moins les trois-quarts, pour

acheter de la rente. Le bonheur, pour moi, c'est de ne commander à

personne et de n'être pas commandé, je crois donc que j'ai bien fait de

ne pas épouser Mlle Rietti ou Mlle Diane.--Fin de la parenthèse[3].

* * * * *

Je me souviens que j'eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et

à Aoste. Quoi! le passage du Saint-Bernard, _n'est-ce que ça?_ me

disais-je sans cesse. J'avais même le tort de le dire haut quelquefois,

et enfin le capitaine Burelviller me malmena; malgré mon innocence,

il prit cela pour une blague (_id est: bravade_). Fort souvent, mes

naïvetés ont fait le même effet.

Un mot ridicule ou seulement exagéré a souvent suffi pour gâter les

plus belles choses pour moi: par exemple, à Wagram, à côté de la pièce

de canon, quand les herbes prenaient feu, ce colonel blagueur de mes

amis qui dit: «_C'est une bataille de géants!_»L'impression de grandeur

fut irrémédiablement enlevée pour toute la journée.

Mais, grand Dieu! qui lira ceci? Quel galimatias! Pourrai-je enfin

revenir à mon récit? Le lecteur sait-il maintenant s'il en est à 1800,

au premier début d'un fou dans le monde, ou aux réflexions sages d'un

homme de cinquante-trois[4] ans!

* * * * *

Je remarquai, avant de quitter mon rocher, que la canonnade de Bard

faisait un tapage effrayant; c'était le _sublime_, un peu trop voisin

pourtant du danger. L'âme, au lieu de jouir purement, était encore un

peu occupée à se tenir.

J'avertis, une fois pour toutes, le brave homme, unique peut-être,

qui aura le courage de me lire, que toutes les belles réflexions de

ce genre sont de 1836. J'en eusse été bien étonné en 1800; peut-être,

malgré ma solidité sur Helvétius et Shakespeare, ne les eussé-je pas

comprises.

Il m'est resté un souvenir net et fort sérieux du rempart qui

faisait ce grand feu sur nous. Le commandant de ce fortin, situé

_providentiellement_, comme diraient les bons écrivains de 1836,

croyait arrêter le général Bonaparte[5].

* * * * *

Je crois que le logement du soir fut chez un curé, déjà fort malmené

par les vingt-cinq ou trente mille hommes qui avaient passé avant le

capitaine Burelviller et son élève. Le capitaine, égoïste et méchant,

jurait; il me semble que le curé me fit pitié, je lui parlai latin,

pour diminuer sa peur. C'était un gros péché, c'est en petit le crime

de ce vil coquin de Bourmont à Waterloo. Par bonheur, le capitaine ne

m'entendit pas.

Le curé, reconnaissant, m'apprit que: _Donna_ voulait dire femme,

_cattiva_, mauvaise, et qu'il fallait dire: _quante sono miglia di qua

a Ivrea?_ quand je voulais savoir combien il y avait de milles d'ici à

Ivrée.

Ce fut là le commencement de mon italien.

Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d'autres

débris d'armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu'il ne m'en est point

resté de souvenir distinct. C'était pour la première fois que je

trouvais cette sensation, si renouvelée depuis: me trouver entre les

colonnes d'une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout,

absolument comme le souvenir de la première soirée où Giul m'a traité

en amant. Mon souvenir n'est qu'un roman fabriqué à cette occasion.

* * * * *

Je vois encore le premier aspect d'Ivrée aperçue à trois quarts de

lieue, un peu sur la droite, et à gauche des montagnes à distance,

peut-être le Mont Rose et les monts de Bielle, peut-être ce _rezegon_

de _Lebk_ (_sic_), que je devais tant adorer plus tard.

Il devenait difficile non pas d'avoir un billet de logement des

habitants terrifiés, mais de défendre ce logement contre les partis

de trois ou quatre soldats rôdant pour piller. J'ai quelque idée du

sabre mis à la main pour défendre une porte de notre maison, que des

chasseurs à cheval voulaient enlever pour en faire un bivouac.

* * * * *

Le soir, j'eus une sensation que je n'oublierai jamais. J'allai au

spectacle, malgré le capitaine qui, jugeant bien de mon enfantillage et

de mon ignorance des armes, mon sabre étant trop pesant pour moi, avait

peur, sans doute, que je ne me fisse tuer à quelque coin de rue. Je

n'avais point d'uniforme, c'est ce qu'il y a de pis entre les colonnes

d'une armée ...

Enfin, j'allai au spectacle; on donnait le _Matrimonio segreto_ de

Cimarosa, l'actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le

devant. Voilà tout ce qui me reste d'un bonheur divin.

Je mentirais et ferais du roman si j'entreprenais de le détailler.

A l'instant, mes deux grandes actions: 1° avoir passé le Saint-Bernard,

2° avoir été au feu, disparurent. Tout cela me sembla grossier et bas.

J'éprouvai quelque chose comme mon enthousiasme de l'église au-dessus

de Rolle, mais bien plus pur et bien plus vif. Le pédantisme de Julie

d'Etange me gênait dans Rousseau, au lieu que tout fut divin dans

Cimarosa.

Dans les intervalles du plaisir, je me disais: Et me voici jeté dans un

métier grossier, au lieu de vouer ma vie à la musique!!

La réponse était, sans nulle mauvaise humeur: Il faut vivre, je vais

voir le monde, devenir un brave militaire, et après un an ou deux je

reviens à la musique, _mes uniques amours._ Je me disais de ces paroles

emphatiques.

Ma vie fut renouvelée et tout mon désappointement de Paris enterré à

jamais. Je venais de voir distinctement où était le bonheur. Il me

semble aujourd'hui que mon grand malheur devait être: je n'ai pas

trouvé le bonheur à Paris, où je l'ai cru pendant si longtemps, où

est-il donc? Ne serait-il point dans nos montagnes du Dauphiné? Alors,

mes parents auraient raison, et je ferais mieux d'y retourner.

Vie de Henri Brulard, tome 2 · 第 10 / 17 段