[1] Le _chapitre XLII_ est le chapitre XXXVII du manuscrit (fol. 697

à 716). Ecrit à Cività-Vecchia, les 5, 6 et 7 mars 1836.--Stendhal

note, en tête du fol. 708: «6 mars 1836, Cività-Vecchia. Nouveau papier

acheté à Cività-Vecchia.»

[2] ... _je venais d'en avoir dix-sept ..._--Ms.: «42 + 1.»

[3] _Quelle différence de générosité avec Louis Crozet,

Bigillion!_--Suit un blanc d'une demi-ligne.

[4] ... _trois cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze

enfants ..._--Cinq cent mille francs à chacun des dix enfants. (Note au

crayon de R. Colomb.)--Voir plus haut, t. I, ch. VII, p. 83-84, et les

notes correspondantes.

[5] _Je veux coller ici un exemple du style de_ 1835. _C'est M. Gozlan

qui parle, dans le_ Temps ...--Stendhal n'a pas mis sa menace à

exécution: le reste du feuillet est resté blanc.

[6] ... _M. César Pascal ..._--Mort à Bourgoin en mai 1838. (Note au

crayon de R. Colomb.)

[7] ... _n'avait pas encore pénétré dans ..._--Variante: «_Atteint._»

CHAPITRE XLIII[1]

Je ferais du roman si je voulais noter ici l'impression que me firent

les choses de Paris, impression fort modifiée depuis.

Je ne sais si j'ai dit[2] qu'à la demande de son père M. Daru me mena

à deux ou trois de ces sociétés littéraires dont la présidence faisait

tant de plaisir à son père. J'y admirai la taille et surtout la gorge

de madame _Pipelet_, femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire.

Je l'ai un peu connue depuis, dans son état de princesse.

M. Daru récitait ses vers avec une bonhomie qui me sembla bien étrange

sur cette figure sévère et allumée, je le regardais avec étonnement. Je

me disais: il faut l'imiter; mais je n'y sentais aucun goût.

Je me rappelle le profond ennui des dimanches, je me promenais au

hasard; c'était donc là ce Paris que j'avais tant désiré! L'absence de

montagnes et de bois me serrait le cœur. Les bois étaient intimement

liés à mes rêveries d'amour tendre et dévoué, comme dans l'Arioste.

Tous les hommes me semblaient prosaïques et plats dans les idées

qu'ils avaient de l'amour et de la littérature. Je me gardais de faire

confidence de mes objections contre Paris. Ainsi je ne m'aperçus pas

que le centre de Paris est à une heure de distance d'une belle forêt,

séjour des cerfs sous les rois. Quel n'eût pas été mon ravissement,

en 1800, de voir la forêt de Fontainebleau, où il y a quelques petits

rochers en miniature, les bois de Versailles, Saint-Cloud, etc.

Probablement j'eusse trouvé que ces bois ressemblaient trop à un jardin.

Il fut question de nommer des adjoints aux commissaires des guerres.

Je m'en aperçus au redoublement des prévenances de Mme Cardon pour la

famille Daru, et même pour moi. M. Daru passa un matin chez le ministre

avec le rapport sur cet objet.

Mon anxiété a fixé dans ma tête l'image du bureau où j'attendais le

résultat; j'en avais changé, ma table était située dans une fort

grande pièce occupée par divers commis[3]. M. Daru suivit la ligne DD'

en revenant de chez le ministre, il avait fait nommer, ce me semble,

Cardon et Barthomeuf. Je ne fus point jaloux de Cardon, mais bien de

M. Barthomeuf, pour lequel j'avais de l'éloignement. En attendant la

décision, j'avais écrit sur mon appuie-main: MAUVAIS PARENT, en lettres

majuscules.

Notez que M. Barthomeuf était un excellent commis, dont M. Daru signait

toutes les lettres (c'est-à-dire M. Barthomeuf présentait vingt

lettres, M. Daru en signait douze et signait en corrigeant six ou sept

et en revoyait à refaire une ou deux).

Des miennes il en signait à peine la moitié, et encore quelles lettres!

Mais M. Barthomeuf avait le génie et la figure d'un garçon épicier et,

excepté les auteurs latins, qu'il savait comme il savait le _Règlement

pour la solde_, il était incapable de dire un mot sur les rapports

de la littérature avec la nature de l'homme, avec la manière dont il

est affecté; moi, je comprenais parfaitement la façon dont Helvétius

explique Régulus, je faisais tout seul un grand nombre d'applications

de ce genre, j'étais bien au delà de _Cailhava_ dans l'art de la

comédie, etc., etc., et je partais de là pour me croire le supérieur

ou, du moins, l'égal de M. Barthomeuf.

M. D[aru] aurait dû me faire nommer et ensuite me faire travailler

ferme. Mais le hasard m'a guidé par la main dans cinq ou six grandes

circonstances de ma vie. Réellement, je dois une petite statue _à la

Fortune._ Ce fut un extrême bonheur de n'être pas fait adjoint avec

Cardon. Mais je ne pensais pas ainsi, je soupirais un peu en regardant

son bel uniforme doré, son chapeau, son épée. Mais je n'eus pas le

moindre sentiment de jalousie. Apparemment, je comprenais que je

n'avais pas une mère comme Mme Cardon. Je l'avais vue importuner M.

Daru (Pierre) jusqu'à impatienter l'homme le plus flegmatique. M. Daru

ne se fâchait pas, mais ses yeux de sanglier étaient à peindre. Enfin,

il lui dit devant moi: «Madame, j'ai l'honneur de vous promettre que,

s'il y a des adjoints, M. votre fils le sera.»

La sœur de Mme Cardon était, ce me semble, Mme Augué des Portes, dont

les filles se liaient intimement alors avec la citoyenne Hortense

Beauharnais. Ces demoiselles étaient élevées chez madame Campan, la

camarade et probablement l'amie de Mme Cardon.

Je riais et je déployais mon amabilité de 1800 avec Mlles Augué, dont

l'une épousa bientôt après, ce me semble, le général Ney.

Je les trouvais gaies et j'étais, je devais être, un étrange animal;

peut-être ces demoiselles avaient-elles assez d'esprit pour voir que

j'étais _étrange_ et non _plat._ Enfin, je ne sais pourquoi, j'étais

bien accueilli. Quel admirable salon à cultiver! Voilà ce que M. Daru

le père aurait dû me faire comprendre. Cette vérité, fondamentale à

Paris, je ne l'ai entrevue pour la première fois que vingt-sept ans

plus tard, après la fameuse bataille de San-Remo. La fortune, dont j'ai

tant à me louer, m'a promené dans plusieurs salons des plus influents.

J'ai refusé, en 1814, une place à millions[4], en 1828, j'étais en

société intime avec MM. Thiers (ministre des Affaires étrangères,

hier), Mignet, Aubernon, Béranger. J'avais une grande considération

dans ce salon. Je trouvai M. Aubernon ennuyeux, Mignet, sans esprit,

Thiers, trop effronté, bavard; Béranger seul me plut, mais pour n'avoir

pas l'air de faire la cour au pouvoir, je ne l'allai pas voir en prison

et je laissai Mme Aubernon me prendre en guignon comme homme immoral.

Et Mme la comtesse Bertrand, en 1809 et 1810! Quelle absence d'ambition

ou plutôt quelle paresse!

Je regrette peu l'occasion perdue. Au lieu de dix, j'aurais vingt

mille[5]; au lieu de chevalier, je serais officier de la Légion

d'honneur, mais j'aurais passé trois ou quatre heures par jour à ces

platitudes d'ambition qu'on décore du nom de politique, j'aurais fait

beaucoup de demi-bassesses, je serais préfet du Mans (en 1814, j'allais

être nommé préfet du Mans).

La seule chose que je regrette, c'est le séjour de Paris, mais je

serais las de Paris en 1836, comme je suis las de ma solitude parmi les

sauvages de Cività-Vecchia.

A tout prendre, je ne regrette rien que de ne pas avoir acheté de la

rente avec les gratifications de Napoléon, vers 1808 et 1809.

M. Daru le père n'en eut pas moins tort, dans ses idées, de ne pas

me dire: «Vous devriez chercher à plaire à Mme Cardon et à ses

nièces, les demoiselles Augué. Avec leur protection, vous serez fait

commissaire des guerres deux ans plus tôt. Ne soufflez jamais mot, même

à M. Daru, de ce que je viens de vous dire. Rappelez-vous que vous

n'aurez d'avancement que par les salons. Travaillez bien le matin,

et le soir cultivez les salons, mon affaire est de vous guider. Par

exemple, donnez-vous le mérite de l'assiduité, commencez par celui-là.

Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon[6].»

Il fallait tout ce bavardage pour être compris d'un fou qui songeait

plus à _Hamlet_ et au _Misanthrope_ qu'à la vie réelle. Quand je

m'ennuyais dans un salon, j'y manquais la semaine d'après, et n'y

reparaissais qu'au bout de quinze jours. Avec la franchise de mon

regard et l'extrême malheur et prostration de forces que l'_ennui_ me

donne, on voit combien je devais avancer mes affaires par ces absences.

D'ailleurs, je disais toujours d'un sot: _c'est un sot._ Cette manie

m'a valu un _monde d'ennemis._ Depuis que j'ai eu de l'esprit (en

1826), les épigrammes sont arrivés en foule et des _mots qu'on ne peut

plus oublier_, me disait un jour cette bonne madame Mérimée. J'aurais

dû être tué dix fois, et pourtant je n'ai que trois blessures, dont

deux sont des _nioles_ (à la main et au pied gauches).

Mes salons étaient, de décembre [1799] à avril 1800: Mme Cardon,

Mme Rebuffel, Mme Daru, M. Rebuffel, Mme Sorel (je crois), dont le

mari m'avait servi de chaperon pendant le voyage[7]. C'étaient des

gens aimables et utiles, serviables, qui entraient dans le détail de

mes affaires, qui me cultivaient même à cause du crédit déjà fort

remarquable de M. Daru (le comte). Ils m'ennuyaient, car ils n'étaient

nullement romanesques et littéraires (_cut there_); je les lâchai en

grand.

Mes cousins Martial et Daru (le comte) avaient fait la guerre de

la Vendée. Je n'ai jamais vu de gens plus purs de tout sentiment

patriotique, cependant ils avaient couru la chance, à Rennes, à Nantes,

et dans toute la Bretagne, d'être assassinés vingt fois; ainsi ils

n'adoraient point les Bourbons, ils en parlaient avec le respect que

l'on doit au malheur, et Mme Cardon nous disait à peu près

la vérité sur Marie-Antoinette: bonne, bornée, pleine de hauteur, fort

galante, et se moquant fort de l'ouvrier serrurier nommé Louis XVI, si

différent de l'aimable comte d'Artois. Du reste, Versailles--la cour

du roi Pétaud, et personne, à l'exception peut-être de Louis XVI, et

encore rarement, ne faisant une promesse ou un serment au peuple que

dans l'intention de le violer.

Je crois me rappeler qu'on lut chez Mme Cardon les

_Mémoires_ de sa camarade, Mme Campan, bien différents de

l'homélie niaise que l'on a imprimée vers 1820[8]. Plusieurs fois,

nous ne repassâmes la rue qu'à deux heures du matin, j'étais dans mon

centre, moi, adorateur de Saint-Simon, et je parlais d'une façon qui

jurait avec ma niaiserie et mon exaltation habituelles.

J'ai adoré Saint-Simon en 1800, comme en 1836. Les épinards et

Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de

vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres. Félix Faure

m'a rappelé en 1829 que je lui parlais ainsi en 1798.

La famille Daru fut tout occupée d'abord du décret d'organisation du

corps des inspecteurs aux revues, décret souvent corrigé, ce me semble,

par M. Daru (le comte), et ensuite de la nomination du comte Daru et

de Martial; le premier fut inspecteur et le second sous-inspecteur aux

revues, tous les deux avec le chapeau brodé et l'habit rouge. Ce bel

uniforme choqua le militaire, bien moins vain toutefois en 1800 que

deux ou trois ans après, quand la vertu eut été tournée en ridicule.

Je crois avoir précisé mon premier séjour à Paris, de novembre 1799 à

avril ou mai 1800, j'ai même trop bavardé, il y aura à effacer. Excepté

le bel uniforme de Cardon (collet brodé en or), la salle de Fabien et

mes tilleuls au fond du jardin, à la Guerre, tout le reste ne paraît

guère qu'à travers un nuage. Sans doute je voyais souvent Mante, mais

nul souvenir. Fut-ce alors que Grand-Dufay mourut au café de l'Europe,

sur le boulevard du Temple, ou en 1803? Je ne puis le dire.

A la Guerre, MM. Barthomeuf et Cardon étaient adjoints et moi très

piqué et très ridicule, sans doute, aux yeux de M. Daru. Car enfin,

je n'étais pas en état de faire la moindre lettre. Martial, cet être

excellent, était toujours avec moi sur le ton plaisant et ne me fit

jamais apercevoir que, comme commis, je n'avais pas le sens commun.

Il était tout occupé de ses amours avec madame Lavalette, avec madame

Petiet, pour laquelle son raisonnable frère, le comte Daru, s'était

donné bien des ridicules. Il prétendait attendrir cette méchante fée

par des vers. Je sus tout cela quelques mois plus tard[9].

* * * * *

Toutes ces choses, si nouvelles pour moi, faisaient une cruelle

distraction à mes idées littéraires ou d'amour passionné et romanesque,

c'était alors la même chose. D'un autre côté, mon horreur pour Paris

diminuait, mais j'étais absolument fou; ce qui me semblait vrai en ce

genre un jour me paraissait faux le lendemain. Ma tête était absolument

le jouet de mon âme. Mais au moins je ne m'ouvris jamais à personne.

Depuis trente ans au moins j'ai oublié cette époque si ridicule de mon

premier voyage à Paris; sachant en gros qu'il n'y avait qu'à siffler,

je n'y arrêtais pas ma pensée. Il n'y a pas huit jours que j'y pense

de nouveau, et, s'il y a une prévention dans ce que j'écris, elle est

contre le Brulard de ce temps-là.

Je ne sais si je fis les yeux doux[10] à madame Rebuffel et à sa fille

pendant ce premier voyage, et si nous eûmes la douleur de perdre madame

Cambon moi étant à Paris. Je me souviens seulement que Mlle

Adèle R[ebuffel] me contait des particularités singulières sur

Mlle Cambon, dont elle avait été la compagne et l'amie.

Mlle Cambon, ayant une dot de vingt-cinq ou trente mille

francs de rente, ce qui était énormissime au sortir de la République,

en 1800, éprouva le sort de toutes les positions trop belles, elle fut

victime des idées les plus stupides. Je suppose qu'il fallait la marier

à seize ans, ou du moins lui faire faire beaucoup d'exercice.

Il ne me reste pas le moindre souvenir de mon départ pour Dijon et

l'armée de réserve, l'excès de la joie a tout absorbé. MM. Daru (le

comte), alors inspecteur aux revues, et Martial, sous-inspecteur,

étaient partis avant moi.

Cardon ne vint point sitôt, son adroite mère lui voulait faire faire un

autre pas. Il arriva bientôt à Milan, aide-de-camp du ministre de la

Guerre, Carnot. Napoléon avait employé ce grand citoyen pour l'_user_

(_id est_: rendre impopulaire et ridicule, s'il le pouvait. Bientôt

Carnot retomba dans une pauvreté noble dont Napoléon n'eut honte que

vers 1810, quand il n'eut plus peur de lui).

* * * * *

Je n'ai nulle idée de mon arrivée à Dijon, pas plus de mon arrivée

à Genève. L'image de ces deux villes a été effacée par les images

plus complètes que m'ont laissées les voyages postérieurs. Sans

doute j'étais fou de joie. J'avais avec moi une trentaine de volumes

stéréotypés. L'idée de perfectionnement de _la nouvelle invention_

me faisait adorer ces volumes. Très susceptible pour les sensations

d'odeur, je passais ma vie à me laver les mains quand j'avais lu un

bouquin, et la mauvaise odeur m'avait donné un préjugé contre le Dante

et les belles éditions de ce poète rassemblées par ma pauvre mère, idée

toujours chère et sacrée pour moi et qui, vers 1800, était encore au

premier plan.

En arrivant à Genève (j'étais fou de la _Nouvelle-Héloïse_), ma

première course fut pour la vieille maison où est né J.-J. Rousseau, en

1712, que j'ai trouvée, en 1833, changée en superbe maison, image de

l'utilité et du commerce.

A Genève, les diligences manquaient, je trouvai un commencement du

désordre qui apparut régner à l'armée. J'étais recommandé à quelqu'un,

apparemment à un commissaire des guerres français, laissé pour les

passages et les transports. Le comte Daru avait laissé un cheval

malade; j'attendis sa guérison.

Là enfin recommencent mes souvenirs. Après plusieurs délais, un matin,

vers les huit heures, on attache sur ce jeune cheval suisse et bai

clair mon énorme portemanteau, et un peu en dehors de la porte de

Lausanne, je monte à cheval.

C'était pour la seconde ou troisième fois de ma vie. Séraphie et mon

père s'étaient constamment opposés à me voir monter à cheval, faire des

armes, etc.

Ce cheval, qui n'était pas sorti de l'écurie depuis un mois, au bout de

vingt pas s'emporte, quitte la route et se jette, vers le lac, dans un

champ planté de saules: je crois que le portemanteau le blessait.

[1] Le _chapitre XLIII_ est le chapitre XXXVIII du manuscrit (fol. 717

à 738). Ecrit à Cività-Vecchia, les 7 et 8 mars 1836.

[2] _Je ne sais si j'ai dit ..._--Voir plus haut, t. II, p. 121-122.

[3] ... _ma table était située dans une fort grande pièce occupée

par divers commis._--Suit un plan du bureau, dont les deux fenêtres

donnaient sur un «jardin, le même que pour l'autre bureau»; près des

fenêtres et placées perpendiculairement à celles-ci, trois longues

tables; à l'opposé, deux portes se faisant face étaient percées dans

les murs perpendiculaires à celui des fenêtres. La ligne DD' va d'une

porte à l'autre.

[4] ... _une place à millions ..._--Stendhal fait peut-être allusion

ici au poste de directeur des subsistances de Paris, que lui offrit le

comte Beugnot (cf. A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 146), ou à celui de

préfet de la Sarthe, dont lui-même parle dans la même page.

[5] _Au lieu de dix, j'aurais vingt mille ..._ Ms.: «_Ten_» et «_twenty

thousand_».

[6] _Ne manquez jamais un mardi de Mme Cardon._--Comparez avec la même

réflexion déjà faite plus haut, chapitre XL, page 120.

[7] ... _Mme Sorel (je crois), dont le mari m'avait servi de chaperon

pendant le voyage._--Stendhal l'a appelé plus haut M. Rosset (voir

chapitres XXXV et XXXVI).

[8] ... _les_ Mémoires _de sa camarade, Mme Campan ...imprimés vers_

1820.--Les _Mémoires_ de Mme Campan furent publiés en 1823.

[9] _Je sus tout cela quelques mois plus tard._--Une partie du feuillet

732 est en blanc. En marge, Stendhal a écrit: «Placer les portraits

physiques.»

[10]. _Je ne sais si je fis les yeux doux ..._--Variante: «_Les yeux du

désir._»

CHAPITRE XLIV[1]

Je mourais de crainte, mais le sacrifice était fait; les plus grands

dangers n'étaient pas faits pour m'arrêter. Je regardais les épaules de

mon cheval, et les trois pieds qui me séparaient de terre me semblaient

un précipice sans fond. Pour comble de ridicule, je crois que j'avais

des éperons.

Mon jeune cheval fringant galopait donc au hasard, au milieu de ces

saules, quand je m'entendis appeler: c'était le domestique, sage et

prudent, du capitaine Burelviller qui, enfin, en me criant de retirer

la bride et s'approchant, parvint à arrêter le cheval, après une

galopade d'un quart d'heure, au moins, dans tous les sens. Il me semble

qu'au milieu de mes peurs sans nombre, j'avais celle d'être entraîné

dans le lac.

«Que me voulez-vous? dis-je à ce domestique, quand enfin il eut pu

calmer mon cheval.

--Mon maître désire vous parler.»

Aussitôt je pensai à mes pistolets; c'est sans doute quelqu'un qui me

veut arrêter. La route était couverte de passants, mais toute ma vie

j'ai vu mon idée et non la réalité (comme un _cheval ombrageux_, me

dit, dix-sept ans plus tard, M. le comte de Tracy).

Je revins fièrement au capitaine, que je trouvai obligeamment arrêté

sur la grand'route.

«Que me voulez-vous, monsieur?»lui dis-je, m'attendant à faire le coup

de pistolet.

Le capitaine était un grand homme blond[2], entre deux âges, maigre,

et d'un aspect narquois et fripon, rien d'engageant, au contraire. Il

m'expliqua qu'en passant à la porte, M ...[3] lui avait dit:

«Il y a là un jeune homme qui s'en va à l'armée, sur ce cheval, qui

monte pour la première fois à cheval et qui n'a jamais vu l'armée. Ayez

la charité de le prendre avec vous pour les premières journées.»

M'attendant toujours à me fâcher et pensant à mes pistolets, je

considérais le sabre droit et immensément long du capitaine Burelviller

qui, ce me semble, appartenait à l'arme de la grosse cavalerie: habit

bleu, boutons et épaulettes d'argent.

Je crois que, pour comble de ridicule, j'avais un sabre; même, en y

pensant, j'en suis sûr.

Autant que je puis en juger, je plus à ce M. Burelviller, qui avait

l'air d'un grand sacripant, qui peut-être avait été chassé d'un

régiment et cherchait à se raccrocher à un autre. Mais tout cela est

conjecture, comme la physionomie des personnages que j'ai connus à

Grenoble avant 1800. Comment aurais-je pu juger?

M. Burelviller répondait à mes questions et m'apprenait à monter à

cheval. Nous faisions l'étape ensemble, allions prendre ensemble notre

billet de logement, et cela dura jusqu'à la Casa d'Adda, Porta Nova, à

Milan (à gauche, en allant vers la porte).

J'étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une

époque d'enthousiasme et de bonheur parfait. Ma joie, mon ravissement

ne diminuèrent un peu que lorsque je devins dragon au 6e régiment, et

encore ce ne fut qu'une éclipse.

Je ne croyais pas être alors au comble du bonheur qu'un être humain

puisse trouver ici bas.

Mais telle est la vérité pourtant. Et cela, quatre mois après avoir

été si malheureux à Paris, quand je m'aperçus ou crus m'apercevoir que

Paris n'était pas, par soi, le comble du bonheur.

Comment rendrai-je le ravissement de Rolle?

Il faudra peut-être relire et corriger ce passage, contre mon dessein,

de peur de mentir avec artifice comme Jean-Jacques Rousseau.

Comme le sacrifice de ma vie à ma fortune était fait et parfait,

j'étais excessivement hardi à cheval, mais hardi en demandant toujours

au capitaine Burelviller: «Est-ce que je vais me tuer?»

Heureusement, mon cheval était suisse, et pacifique et raisonnable

comme un Suisse; s'il eût été romain et traître, il m'eût tué cent fois.

Apparemment je plus à M. Burelviller, et il s'appliqua à me former

en tout; et il fut pour moi, de Genève à Milan, pendant un voyage à

quatre ou cinq lieues par jour, ce qu'un excellent gouverneur doit

être pour un jeune prince. Notre vie était une conversation agréable,

mêlée d'événements singuliers et non sans quelque petit péril; par

conséquent, impossibilité de l'apparence la plus éloignée de l'ennui.

Je n'osais dire mes chimères ni parler _littérature_ à ce roué de

vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l'émotion.

Dès que nous arrivions à l'étape, je le quittais, je donnais bien

l'étrenne à son domestique pour soigner mon cheval; je pouvais donc

aller rêver en paix.

A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur, de la

lecture de la _Nouvelle-Héloïse_ et de l'idée d'aller passer à Vevey,

prenant peut-être Rolle pour Vevey, j'entendis tout-à-coup sonner en

grande volée la cloche majestueuse d'une église[4] située dans la

colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon; j'y montai.

Je voyais ce beau lac s'étendre sous mes yeux, le son de la cloche

était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur

donnant une physionomie sublime.

Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du _bonheur

parfait._

Pour un tel moment, il vaut la peine d'avoir vécu.

Dans la suite, je parlerai de moments semblables, où le fond, pour le

bonheur, était peut-être réel, mais la sensation était-elle aussi vive,

le transport du bonheur aussi parfait?

Que dire d'un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman?

A Rolle ou Nyon, je ne sais lequel (à vérifier, il est facile de voir

cette église entourée de huit ou dix grands arbres), à Rolle exactement

commença le temps heureux de ma vie; ce pouvait être alors le 8 ou 10

de mai 1800.

Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte

mon papier, j'erre dans ma chambre et je reviens écrire. J'aime mieux

manquer quelque trait vrai que de tomber dans l'exécrable défaut de

faire de la déclamation, comme c'est l'usage.

A Lausanne, je crois, je plus à M. Burelviller. Un capitaine suisse

retiré, jeune encore, était municipal. C'était quelque ultra échappé

d'Espagne ou de quelque autre Cour. En s'acquittant de la besogne

désagréable de distribuer des billets de logement à ces sacripants de

Français, il se prit de bec avec nous et alla jusqu'à dire, en parlant

de l'_honneur_ que nous avions de servir notre patrie: «S'il y a de

l'honneur ...»

Mon souvenir sans doute exagère le mot.

Je mis la main à mon sabre et voulus le tirer, ce qui me prouve que

j'avais un sabre.

M. Burelviller me retint.

«Il est tard, la ville est encombrée, il s'agit d'avoir un logement,»

me dit-il peu après.

Et nous quittâmes le municipal, ancien capitaine, après lui avoir bien

dit son fait.

* * * * *

Le lendemain, étant à cheval, sur la route de Villeneuve, M.

Burelviller m'interrogea sur ma façon de faire des armes.

Il fut stupéfait quand je lui avouai ma complète ignorance. Il me

fit mettre, ce me semble, en garde, à la première fois que nous nous

arrêtâmes pour laisser pisser nos chevaux.

Vie de Henri Brulard, tome 2 · 第 9 / 17 段