mépris, en 1800, m'attendrissaient jusqu'aux larmes en faveur de ce
grand poète. Dans la suite, rien ne m'a fait adorer madame Dembowski[8]
comme les critiques que faisaient d'elle les prosaïques de Milan. Je
puis nommer cette femme charmante, qui pense à elle aujourd'hui? Ne
suis-je pas le seul peut-être, après onze ans qu'elle a quitté la
terre? J'applique ce même raisonnement à la comtesse Alexandrine Petit.
Ne suis-je pas aujourd'hui son meilleur ami, après vingt-deux ans? Et
quand ceci paraîtra (si jamais un libraire ne craint pas de perdre son
temps et son papier!), quand ceci paraîtra après ma mort à moi, qui
songera encore à Métilde et à Alexandrine? Et malgré leur modestie de
femme et cette horreur d'occuper le public que je leur ai vue, si elles
voient public ce livre du lieu où elles sont, n'en seront-elles pas
bien aises?
_For who to dumb forget fulness a prey[9]_ n'est pas bien aise, après
tant d'années, de voir prononcer son nom par une bouche amie?
Mais où diable en étais-je?--A mon bureau, où j'écrivais _cela,
cella_[10].
Pour peu que le lecteur ait l'âme commune, il s'imaginera que cette
digression a pour but de cacher ma honte d'avoir écrit _cella._ Il
se trompe, je suis un autre homme. Les erreurs de celui de 1800 sont
des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci. Je ne me
souviens, après tant d'années et d'événements, que du sourire de la
femme que j'aimais. L'autre jour, j'avais oublié la couleur d'un des
uniformes que j'ai portés. Or, avez-vous éprouvé, ô lecteur bénévole,
ce que c'est qu'un uniforme dans une armée victorieuse, et unique objet
de l'attention de la nation, comme l'armée de Napoléon?
Aujourd'hui, grâce au ciel, la Tribune a obscurci l'Armée.
Décidément, je ne puis me rappeler la rue où était situé ce bureau dans
lequel je saisis pour la première fois la plume administrative. C'était
au bout de la rue Hillerin-Bertin, alors bordée de murs de jardin.
Je me vois marchant sérieusement à côté du comte Daru, allant à son
bureau après le sombre et froid déjeuner de la maison n° 505, au coin
de la rue de Bellechasse et de celle de Lille, comme disaient les bons
écrivains de 1800.
Quelle différence pour moi, si M. Daru m'avait dit: «Quand vous
avez une lettre à faire, réfléchissez bien à ce que vous voulez dire,
et ensuite à la couleur de réprimande ou d'ordre que le ministre qui
signera votre lettre voudrait y donner. Votre parti pris, écrivez
hardiment.»
Au lieu de cela, je tâchais d'imiter la forme des lettres de M. Daru,
il répétait trop souvent le mot _en effet_, et moi je farcissais mes
lettres de _en effet._
Qu'il y a loin de là aux grandes lettres que j'inventais à Vienne,
en 1809, ayant une vérole[11] horrible, le soin d'un hôpital de
4.000 blessés (l'oiseau vole), une maîtresse que j'enfilais et une
maîtresse que j'adorais! Tout ce changement s'est opéré par mes seules
réflexions, M. Daru ne m'a jamais donné d'autre avis que sa colère
quand il biffait mes lettres.
Le bon Martial Daru était toujours avec moi sur le ton plaisant.
Il venait souvent au bureau de la Guerre; c'était la _Cour_ pour
un commissaire des guerres. Il avait la police de l'hôpital du
Val-de-Grâce, ce me semble, en 1800, et sans doute M. le comte Daru, la
meilleure tête de ce ministère en 1800 (ce n'est pas beaucoup dire),
avait le secret de l'armée de réserve. Toutes les vanités du corps des
commissaires des guerres étaient en ébullition pour la création du
corps et, bien plus, pour la fixation de l'uniforme des _Inspecteurs
aux Revues._
Il me semble que je vis alors le général Olivier, avec sa jambe de
bois, récemment nommé _Inspecteur en chef aux Revues._ Cette vanité,
portée au comble par le _chapeau brodé_ et l'habit rouge, était la base
de la conversation dans les maisons Daru et Cardon. Edmond Cardon,
poussé par une mère habile[12] et qui flattait ouvertement le comte
Daru, avait la promesse d'une place d'adjoint aux commissaires des
guerres.
Le bon Martial me fit bientôt entrevoir la possibilité pour moi de ce
charmant uniforme.
Je crois découvrir en écrivant que Cardon le porta: habit bleu de roi,
broderie d'or au collet et aux parements des manches.
A cette distance, pour les choses de vanité (passion secondaire chez
moi), les choses imaginées et les choses vues se confondent.
L'excellent Martial étant donc venu me voir à mon bureau trouva
que j'avais envoyé[13] une lettre dans le bureau avec le mot
_Renseignements._
«Diable! me dit-il en riant, vous faites déjà courir les lettres
ainsi!»
C'était, ce me semble, un peu le privilège au moins d'un sous-chef de
bureau, moi dernier des surnuméraires.
Sur ce mot _Renseignements_, le bureau de la _Solde_, par exemple,
donnait les renseignements relatifs à la _solde_, le bureau de
l'_Habillement_, ceux de l'_habillement._ Supposons l'affaire d'un
officier d'habillement du 7me léger devant restituer sur sa solde 107
francs, montant de la serge qu'il a reçue indûment, il me fallait des
renseignements des deux bureaux susnommés pour pouvoir faire la lettre
que M. Daru, secrétaire général, devait signer.
Je suis persuadé que bien peu de mes lettres allaient jusqu'à M. Daru;
M. Barthomeuf, homme commun, mais bon commis, commençait alors sa
carrière comme son secrétaire particulier (c'est-à-dire commis payé
par la Guerre), employé dans le bureau où écrivait M. Daru, et avait à
souffrir ses étranges incartades et les excès de travail que cet homme
terrible à soi et aux autres exigeait de tout ce qui l'approchait.
J'eus bientôt pris la contagion de _la terreur _inspirée par M.
Daru, et ce sentiment ne m'a jamais quitté à son égard. J'étais né
excessivement sensible, et la dureté de ses paroles était sans bornes
ni mesure.
De longtemps cependant je ne fus pas assez considérable pour être
malmené par lui. Et maintenant que j'y réfléchis sensément, je vois que
jamais je n'en ai été réellement maltraité. Je n'ai pas souffert la
centième partie de ce qu'a enduré M. de Baure, ancien avocat général du
Parlement de Pau. (Y avait-il un tel Parlement[14]? Je n'ai aucun livre
à Cività-Vecchia pour le chercher, mais tant mieux, ce livre-ci, fait
uniquement avec ma mémoire, ne sera pas fait avec d'autres livres.)
J'aperçois qu'entre M. Daru et moi il y a toujours eu comme un morceau
d'affût emporté par le boulet ennemi qui fait _matelas_ sur le corps de
la pièce que vient frapper ce boulet (connue au Tésin, eu 1800).
Mon matelas a été Joinville (aujourd'hui le baron Joinville, intendant
militaire de la 1re division, Paris[15]), ensuite M. de Baure. J'arrive
à cette idée bien nouvelle pour moi: M. Daru m'aurait-il ménagé? Il est
bien possible. Mais la _terreur_ a toujours été telle que cette idée ne
me vient qu'en mars 1836.
Tout le monde, à la Guerre, frémissait en abordant le bureau de M.
Daru. Pour moi, j'avais peur rien qu'en en regardant la porte. Sans
doute M. Daru père vit ce sentiment dans ma gêne, et, avec le caractère
que je lui vois maintenant (caractère _timide_, à qui la terreur
inspirée faisait _rempart_), ma peur dut lui faire ma cour.
Les êtres grossiers, comme me semblait M. Barthomeuf, devaient sentir
moins les paroles étranges dont ce _bœuf furibond_ affublait tout ce
qui l'approchait dans les moments où le travail l'accablait.
Avec cette _terreur_ il faisait marcher les sept à huit cents commis
du bureau de la Guerre dont les chefs, quinze ou vingt importants, la
plupart sans aucun talent, nommés chefs de bureau, étaient malmenés
d'importance par M. Daru. Ces animaux, loin d'abréger et de simplifier
les affaires, cherchaient souvent à les embrouiller, même pour M. Daru.
Je conviens que cela est fait pour faire donner au diable un homme qui
voit placées à gauche, sur son bureau, vingt ou trente lettres pressées
à répondre. Et de ces lettres, demandant des ordres, j'en ai souvent
vu un pied de haut sur le bureau de M. Daru; et encore est-il peu de
gens qui seraient charmés de pouvoir vous dire: «Je n'ai pas reçu à
temps les ordres de Votre Excellence ...»et avec la perspective d'un
Napoléon se fâchant à Schœnbrünn et disant qu'il y a eu négligence,
etc.
[1] Le _chapitre XLI_ est le chapitre XXXVI du manuscrit (fol. 675 à
696). Ecrit à Cività-Vecchia les 1er, 3 et 4 mars 1836. Le 2 mars,
«métier: quatre lettres au Ministère».
[2] ... _protégé par les prêtres ..._--Ms.: «_Trepr._»
[3] ... _la_ Cléopédie ...--Ms.: «_Ciropédie._»
[4] ... _je ne faisais aucun doute ..._--Variante: «_Je ne doutais
pas._»
[5] ... _maréchal de Boufflers (mort vers_ 1712) ...--Le maréchal de
Boufflers est mort en 1711.
[6] _Que j'écrive cela à cinquante-trois ans ..._--Ms.: «5 X 10 + √9»
[7] ... _quand j'écrivais_: cella.--Un tiers du fol. 685 a été laissé
en blanc par Stendhal.
[8] ... _madame Dembowski ..._--Métilde. Voir contexte et aussi le
chapitre Ier.
[9] _For who to dumb forget fulness a prey ..._--Vers de Gray
_(Elégies_, 1750, stance XXII), dont le sens est: Qui tombe en proie à
l'oubli silencieux ...
[10] _A mon bureau, où j'écrivais_ cela, cella.--Suit un plan du bureau
du ministère de la guerre où travaillaient M. Mazoyer, Beyle et les
deux autres commis. «J'étais au bureau H ou H', les deux commis communs
en A et B.»
[11] ... _ayant une vérole horrible ..._--Ms.: «_Rolevé._»--La
maladie de Stendhal dut se déclarer dans le courant de 1808. Dans les
papiers conservés à la bibliothèque municipale de Grenoble se trouve
(R 5896, vol. XV, fol. 195) une ordonnance du docteur Richerand, datée
du 14 décembre 1808, contenant de minutieuses prescriptions contre
des manifestations syphilitiques chez son client. L'ordonnance se
termine ainsi: «Ce traitement suivi avec exactitude durant six semaines
détruira les excroissances et fera disparaître la fièvre lente qui
revient chaque soir.
Paris, le 14 décembre 1808.
RICHERAND,
_Professeur de l'Ecole spéciale de Médecine, etc._»
[12] _Edmond Cardon, poussé par une mire habile ..._--Sur Mme Cardon et
son fils Edmond, voir A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 40-42 et 479-480.
[13] ... _que j'avais envoyé ..._--Variante: «_Expédié._»
[14] ... _Parlement de Pau._--Le parlement de Pau, qui comprenait dans
sa juridiction la Navarre et le Béarn, fut créé en 1620.
[15] ... _le baron Joinville, intendant militaire de la 1re division
..._--Sur Joinville, voir A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 48-50.
CHAPITRE XLII[1]
Mes relations avec M. Daru, commencées ainsi en février ou janvier
1800, n'ont fini qu'à sa mort, en 1829. Il a été mon bienfaiteur, en ce
sens qu'il m'a employé de préférence à bien d'autres, mais j'ai passé
bien des jours de pluie, avec mal à la tête pour un poêle trop chauffé,
à écrire de dix heures du matin à une heure après minuit, et cela sous
les yeux d'un homme furieux et constamment en colère parce qu'il avait
_toujours peur._ C'étaient les ricochets de son ami Picard: il avait
une peur mortelle de Napoléon et j'avais une peur mortelle de lui.
On verra à Erfurt, 1809, le _nec plus ultra_ de notre travail. M. Daru
et moi, nous avons fait toute l'intendance générale de l'armée pendant
trois ou huit jours. Il n'y avait pas même un copiste. Emerveillé
de ce qu'il faisait, M. Daru ne se fâcha peut-être que deux ou trois
fois par jour; ce fut une partie de plaisir. J'étais en colère contre
moi d'être ému par ses paroles dures. Cela ne faisait ni chaud ni
froid à mon avancement et, d'ailleurs, je n'ai jamais été fou pour
l'avancement. Je le vois aujourd'hui, je cherchais le plus possible à
être séparé de M. Daru, ne fût-ce que par une porte à demi fermée. Ses
propos durs sur les présents et les absents m'étaient insupportables.
* * * * *
Quand j'écrivais cela par deux, au bureau de la Guerre, au bout de la
rue Hillerin-Bertin, j'étais bien loin de connaître encore toute la
dureté de M. Daru, ce volcan d'injures. J'étais tout étonné, j'avais à
peine l'expérience d'un enfant de neuf ans, et toutefois je venais d'en
avoir dix-sept[2] au 23 janvier 1800.
* * * * *
Ce qui me désolait, c'était la conversation incessante des commis, mes
compagnons, qui m'empêchait de travailler et de penser! Pendant plus de
six semaines, arrivé à quatre heures j'en étais hébété.
Félix Faure, mon camarade assez intime à Grenoble, n'avait nullement ma
rêverie folle sur l'Amour et les Arts. C'est ce manque de folie qui a
toujours coupé la pointe à notre amitié, qui n'a été que compagnonnage
de vie. Il est aujourd'hui pair de France, Premier Président, et
condamne sans trop de remords, je pense, à vingt ans de prison les
fous d'avril, trop punis par six mois de prison, vu le parjure _of
the k[ing]_, et à mort ce second Bailly, le sage Morey, guillotiné
le 19 mars 1836, coupable peut-être, mais sans preuve. Félix Faure
résisterait à une injustice qu'on lui demanderait dans cinq minutes,
mais si on donne vingt-quatre heures à sa vanité, la plus bourgeoise
que je connaisse, si un roi lui demande la tête d'un innocent, il
trouvera des raisons pour l'accorder. L'égoïsme et une absence complète
de la plus petite étincelle de générosité, réunis à un caractère
triste, à l'anglaise, et à la peur de devenir fou comme sa mère et sa
sœur, forment le caractère de ce mien camarade. C'est le plus plat
de tous mes amis et celui qui a fait la plus grande fortune.
Quelle différence de générosité avec Louis Crozet, Bigillion[3]!
Mareste ferait les même choses, mais sans faire illusion, pour de
l'avancement et _à l'italienne._ Edmond Cardon eût fait les même choses
en en gémissant et les recouvrant de toute la grâce possible, d'Argout
avec courage et en songeant au danger personnel et surmontant cette
crainte. Louis Crozet (ingénieur en chef à Grenoble) aurait exposé sa
vie avec héroïsme plutôt que de condamner à vingt ans de prison un
fou généreux comme Kersanné (que je n'ai jamais vu), trop puni par
six mois de prison. Colomb refuserait encore plus nettement que Louis
Crozet, mais on pourrait le tromper.
Ainsi, le plus plat à peu près de tous mes amis est Félix Faure (pair
de France), avec lequel j'ai vécu intimement en janvier 1800, de 1803 à
1805, et de 1810 à 1815 et 16.
Louis Crozet m'a dit que ses talents atteignent à peine à la
médiocrité, mais sa tristesse continue lui donnait de la dignité
lorsque je le connus aux _Mathématiques_, ce me semble, vers
1797. Son père, né très pauvre, avait fait une jolie fortune dans
l'administration des Finances et avait un beau domaine à Saint-Ismier
(à deux lieues de Grenoble, route de Barraux et Chambéry).
Mais je réfléchis qu'on va prendre pour de _l'envie_ ma sévérité
envers ce plat pair de France. Me croira-t-on quand j'ajouterai que je
dédaignerais bien de changer de réputation avec lui? Dix mille francs
et être exempt de poursuivre _for my future writings_ serait mon _bâton
de maréchal_, idéal, il est vrai.
Félix Faure me présenta, à ma demande, à Fabien, maître d'armes rue
Montpensier, je crois, rue des Cabriolets, près le Théâtre-Français,
derrière Corazza, près du passage vis-à-vis la fontaine et la maison où
Molière est mort. Là, je faisais des armes non pas avec, mais dans la
même salle que plusieurs Grenoblois.
Deux grands et sales coquins entre autres (je parle du fond, et non de
l'apparence, et de coquinerie en affaires privées, non de l'Etat), MM.
Casimir Périer, depuis ministre, et D....... membre de la Chambre des
Députés en 1836. Ce dernier non seulement volait au jeu dix francs, à
Grenoble, vers 1820, mais y a été pris sur le fait.
Casimir Périer était peut-être alors le plus beau des jeunes gens de
Paris; il était sombre, sauvage, ses beaux yeux montraient de la folie.
Je dis folie dans le sens propre. Mme Savoye de Rollin, sa
sœur, dévote célèbre et cependant pas méchante, avait été folle et
pendant plusieurs mois avait tenu des propos dignes de l'Arétin, et
en termes les plus clairs, sans aucun voile. Cela est drôle, où une
dévote de fort bonne compagnie peut-elle prendre une douzaine de mots
que je n'ose écrire ici? Ce qui explique un peu ce genre d'amabilité,
c'est que M. Savoye de Rollin, homme d'infiniment d'esprit, libertin
philosophe, etc., etc., ami de mon oncle, était devenu nul par abus un
an ou deux avant son mariage avec la fille de Périer _milord._ C'est le
nom que Grenoble donnait à un homme d'esprit, ami de ma famille, qui
méprisait de tout son cœur la bonne compagnie et qui a laissé trois
cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze enfants[4],
tous plus ou moins emphatiques, bêtes et fous. Leur précepteur avait
été le mien, ce profond et sec coquin, M. l'abbé Raillane.
M. _Périer milord_ ne pensait jamais qu'à l'argent. Mon grand-père
Gagnon, qui l'aimait, malgré son protestantisme en _bonne compagnie_
qui irritait beaucoup M. Gagnon, me racontait que M. Périer, en
arrivant dans un salon, ne pouvait se dispenser, au premier coup
d'œil, de faire le compte fort exact de ce qu'avait coûté
l'ameublement. Mon grand-père, comme tous les orthodoxes, prêtait des
aveux humiliants à M. Périer _milord_, qui fuyait la bonne compagnie de
Grenoble comme la peste (vers 1780).
Un soir, mon grand-père le trouva dans la rue:
«Montez avec moi chez Mme de Quinsonnas.
--Je vous avouerai une chose, mon cher Gagnon: lorsqu'on a été quelque
temps de suite sans voir la bonne compagnie et qu'on a pris une
certaine habitude de la mauvaise, on se trouve déplacé dans la bonne.»
Je suppose que la bonne compagnie des Présidentes au parlement de
Grenoble, mesdames de Sassenage, de Quinsonnas, de Bailly, contenait
encore un degré d'alliage ou _d'affectation_ trop fort pour un homme
d'un génie vif comme M. Périer _milord._ Je pense que je me serais
fort ennuyé dans la société où Montesquieu brillait vers 1745, chez
Mme Geoffrin ou chez Mme de Mirepoix. J'ai
découvert dernièrement que l'esprit des vingt premières pages de La
Bruyère (qui, en 1803, fit mon éducation littéraire, d'après les éloges
de Saint-Simon dans les éditions en trois et en sept volumes) est une
copie exacte de ce que Saint-Simon appelle avoir infiniment d'esprit.
Or, en 1836, ces vingt premières pages sont puériles, vides, de très
bon ton assurément, mais ne valent pas trop la peine d'être écrites.
Le style en est admirable en ce qu'il ne gâte pas la pensée, qui a
le malheur d'être _sine ictu._ Ces vingt pages ont eu de l'esprit
peut-être jusqu'en 1789. L'esprit, _si délicieux_ pour qui le sent, ne
dure pas. Comme une belle pêche passe en quelques jours, l'_esprit_
passe en deux cents ans, et bien plus vite s'il y a révolution dans
les rapports que les classes d'une société ont entre elles, dans la
distribution du pouvoir dans une société.
L'esprit doit être de cinq ou six degrés au-dessus des idées qui
forment l'intelligence d'un public.
S'il est de huit degrés au-dessus, il fait _mal à la tête à ce public_
(défaut de la conversation de Dominique, quand il est animé).
Pour achever d'éclairer ma pensée, je dirai que La Bruyère était à cinq
degrés au-dessus de l'intelligence commune des ducs de Saint-Simon, de
Charost, de Beauvilliers, de Chevreuse, de La Feuillade, de Villars, de
Montfort, de Foix, de Lesdiguières (le vieux Canaple), d'Harcourt, de
La Rocheguyon, de La Rochefoucauld, d'Humières, de Mmes de
Maintenon, de Caylus, de Berry, etc., etc., etc.
La Bruyère a dû être au niveau des intelligences vers 1780, au temps
du duc de Richelieu, Voltaire, M. de Vaudreuil, le duc de Nivernais
(prétendu fils de Voltaire), quand ce plat Marmontel passait pour
spirituel, du temps de Duclos, Collé, etc., etc.
En 1836, excepté pour les choses d'art littéraire ou plutôt de _style_,
en en exceptant formellement les jugements sur Racine, Corneille,
Bossuet, etc., La Bruyère reste au-dessous de l'intelligence d'une
société qui se réunirait chez Mme Boni de Castellane et qui
serait composée de MM. Mérimée, Molé, Koreff, moi, Dupin aîné, Thiers,
Béranger, duc de Fitz-James, Sainte-Aulaire, Arago, Villemain.
Ma foi, l'esprit manque, chacun réserve toutes ses forces pour
un métier qui lui donne un rang dans le monde. L'esprit, _argent
comptant_, imprévu même pour le parler, l'esprit de Dominique fait peur
aux convenances. Si je ne me trompe, _l'esprit_ va se réfugier chez les
dames de mœurs faciles, chez Mme Ancelot (qui n'a pas
plus d'amants que Mme de Talaru, la première ou la seconde)
mais chez laquelle on ose plus.
Quelle terrible digression _en faveur_ des lecteurs de 1880! Mais
comprendront-ils l'allusion _en faveur?_ J'en doute, les crieurs
publics auront alors un autre mot pour faire acheter les discours du
roi. Qu'est-ce qu'une allusion expliquée? De l'esprit à la _Charles
Nodier_, de l'esprit ennuyeux.
Je veux coller ici un exemple du style de 1835. C'est M. Gozlan qui
parle, dans le _Temps_[5] ...
Le plus doux, le plus vraiment jeune de tous ces sombres Grenoblois qui
faisaient des armes chez l'élégant Fabien, était sans doute M. César
Pascal[6], fils d'un père également aimable et auquel Casimir Périer
donna la croix étant ministre, et la recette générale d'Auxerre à son
frère maternel, l'aimable Turquin, et une autre recette générale, celle
de Valence, au neveu de Casimir, M. Camille Teisseire.
Mais, au milieu de sa demi-friponnerie comme négociant, M. Casimir
Périer avait la qualité dauphinoise: il savait _vouloir._ Le souffle de
Paris, affaiblissant, corrodant la faculté de _vouloir_, n'avait pas
encore pénétré dans[7] nos montagnes en 1800. J'en suis témoin fidèle
pour mes camarades. Napoléon, Fieschi avaient la faculté de _vouloir_
qui manque à M. Villemain, à M. Casimir Delavigne, à M. de Pastoret
(Amédée), élevés à Paris.
* * * * *
Chez l'élégant Fabien, je me convainquis de mon métalent pour les
armes. Son prévôt, le sombre Renouvier, qui s'est tué, je pense, après
avoir tué en duel d'un coup d'épée son dernier ami, me fit comprendre
très honnêtement mon métalent. J'ai été bien heureux de me battre
toujours au pistolet, je ne prévoyais pas ce bonheur en 1800, et,
d'ennui de parer tierce et quarte toujours trop tard, je résolus, le
cas échéant, de fondre à fond sur mon adversaire. Cela m'a gêné toutes
les fois qu'à l'armée je me suis vu l'épée au côté. A Brunswick, par
exemple, ma maladresse eût pu m'envoyer _ad patres_ avec le grand
chambellan de Munichhausen; heureusement, il ne fut pas brave ce
jour-là, ou plutôt il ne voulut pas se compromettre. J'ai eu de même un
métalent pour le violon, et au contraire un talent naturel et singulier
pour tirer les perdrix et les lièvres et, à Brunswick, un corbeau d'un
coup de pistolet, à quarante pas, la voiture allant au grand trot,
ce qui m'a valu le respect des aides-de-camp du général Rivaut, cet
homme si poli. (_Rivaut de La Rafinière_, haï du prince de Neuchâtel
(Berthier), depuis commandant à Rouen, et ultra vers 1825.)
J'ai eu le bonheur aussi d'atteindre un _bancozeitel_, à Vienne,
au Prater, dans le duel arrangé avec M. Raindre, colonel ou chef
d'escadron d'artillerie légère. Ce brave à trois poils ne le fut guère!
Enfin, j'ai porté l'épée toute ma vie ne sachant pas la manier. J'ai
toujours été gros et facile à essouffler. Mon projet a toujours été:
«Y êtes-vous?» et droit le coup de seconde.
Dans le temps où je faisais des armes avec César Pascal, Félix Faure,
Duchesne, Casimir Périer et deux ou trois autres Dauphinois, j'allai
voir Périer _milord_ (en Dauphiné, on supprime le Monsieur quand il y
a un surnom). Je le trouvai dans un appartement de ses belles maisons
des Feuillants (près la rue Castiglione d'aujourd'hui); il occupait un
des appartements qu'il ne pouvait pas louer. C'était l'avare le plus
gai et de la meilleure compagnie. Il sortit avec moi, il portait, un
habit bleu qui avait sur la basque une tache rousse de huit pouces de
diamètre.
Je ne comprenais pas comment cet homme d'une apparence si aimable (à
peu près comme mon cousin Rebuffel) pouvait laisser mourir de faim ses
fils Casimir et Scipion.
La maison Périer prenait à 5% les économies des servantes, des
huissiers, des petits propriétaires, c'étaient des sommes de 500,
800, rarement 1.500 francs. Quand vinrent les assignats, et que pour
un louis d'or on avait cent francs, elle remboursa tous ces pauvres
diables; plusieurs se pendirent ou se noyèrent.
Ma famille trouva ce procédé infâme. Il ne me surprend pas de
marchands, mais pourquoi, une fois arrivé aux millions, n'avoir pas
trouvé un prétexte honnête de rembourser les servantes?
Ma famille était parfaite sur les choses d'argent, elle eut grand'peine
à tolérer un de nos parents qui remboursa en assignats une somme de
huit ou dix mille francs, prêtée à ses auteurs en billets de la banque
de Law (1718, je pense, à 1793).