avons été amis du temps de la bataille de Marengo, il était alors
aide-de-camp du ministre de la guerre Carnot; nous nous sommes écrit
jusqu'en 1804 ou 1805. En 1815, cet être élégant, noble, charmant,
se brûla la cervelle en voyant arrêter le maréchal Ney, son parent
par alliance. Il n'était compromis en rien, ce fut exactement folie
éphémère, causée par l'extrême vanité de courtisan de s'être vu un
maréchal et un prince pour cousin. Depuis 1803 ou 1804, il se faisait
appeler Cardon de Montigny, il me présenta à sa femme, élégante et
riche, bégayant un peu, qui me sembla avoir peur de l'énergie féroce de
ce montagnard allobroge. Le fils de cet être bon et aimable s'appelle
M. de Montigny et est conseiller ou auditeur à la cour royale de Paris.
Ah! qu'un bon conseil m'eût fait de bien alors! Que ce même conseil
m'eût fait de bien en 1821! Mais du diable, jamais personne ne me l'a
donné. Je l'ai vu vers 1826, mais il était à peu près trop tard, et
d'ailleurs il contrariait trop mes habitudes. J'ai vu clairement depuis
que c'est le _sine qua non_ à Paris, mais aussi il y aurait eu moins de
vérité et d'originalité dans mes pensées littéraires.
Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m'avait dit, en
janvier 1800:
«Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la
société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de
vous. Par conséquent, choisissez un salon, ne manquez pas d'y aller
tous les mardis (si tel est le jour), faites-vous une affaire d'être
aimable, ou du moins très poli, pour chacune des personnes qui vont
dans ce salon. Vous serez quelque chose dans le monde, vous pourrez
espérer de plaire à une femme aimable quand vous serez porté par deux
ou trois salons. Au bout de dix années de constance, ces salons, si
vous les choisissez dans notre rang de la société, vous porteront à
tout. L'essentiel est la constance et être un des fidèles tous les
mardis.»
Voilà ce qui m'a éternellement manqué. Voilà le sens de l'exclamation
de M. Delécluze (des _Débats_, vers 1828): «Si vous aviez un peu plus
d'éducation!»
Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car il
était furieusement jaloux de quelques mots qui, à ma grande surprise,
firent beaucoup d'effet; par exemple, chez lui: «Bossuet ... c'est de
la _blague sérieuse._»
En 1800, la famille Daru traversait la rue de Lille et montait au
premier étage chez Mme Cardon, ancienne femme de chambre
de Marie-Antoinette, laquelle était tout aise d'avoir la protection
de deux commissaires des guerres aussi accrédités que MM. Daru,
commissaire ordonnateur, et Martial Daru, simple commissaire.
J'explique ainsi la liaison aujourd'hui et j'ai tort, faute
d'expérience je ne pouvais juger de rien en 1800. Je prie donc le
lecteur de ne pas s'arrêter à ces explications qui m'échappent en 1836;
c'est du roman plus ou moins probable, ce n'est plus de l'histoire.
J'étais donc, ou plutôt il me semblait être très bien reçu dans le
salon de Mme Cardon, en janvier 1800.
On y jouait des charades avec déguisements, on y plaisantait sans
cesse. La pauvre Mme Cambon n'y venait pas toujours; cette folie
offensait sa douleur, dont elle mourut quelques mois après.
M. Daru (depuis ministre) venait de publier la _Cléopédie_, je crois,
un petit poème dans le genre jésuitique, c'est-à-dire dans le genre des
poèmes latins faits par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et
coulant; il y a bien trente ans que je ne l'ai lu.
M. Daru qui au fond n'avait pas d'esprit (mais je devine cela, en
grand secret, seulement en écrivant ceci), était trop fier d'être
président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de
niaiserie pullulait en 1800, et n'était pas si vide que cela nous
semble aujourd'hui. La société renaissait après la Terreur de 93 et la
demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru le père qui m'apprit
avec une douce joie cette gloire de son fils aîné.
Comme il revenait d'une de ces sociétés littéraires, Edmond, déguisé en
fille, alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela
n'était pas mal gai. Mme Cardon avait encore la gaieté de
1788, cela scandaliserait notre pruderie de 1836.
M. Daru, en arrivant, se vit suivi dans l'escalier par la fille qui
détachait ses jupons.
«J'ai été très étonné, nous dit-il, de voir notre quartier infesté.»
Quelque temps après, il me conduisit à une des séances d'une des
Sociétés qu'il présidait. Celle-ci se réunissait dans une rue qui a
été démolie pour agrandir la place du Carrousel, vers la partie de la
nouvelle galerie, au nord du Carrousel, qui avoisine l'axe de la rue
Richelieu, à quarante pas plus au couchant.
Il était sept heures et demie du soir, les salles étaient peu
illuminées. La poésie me fit horreur: quelle différence avec l'Arioste
et Voltaire! Cela était bourgeois et plat (quelle bonne école j'avais
déjà!), mais j'admirais fort et avec envie la gorge de Mme
Constance Pipelet, qui lut une pièce de vers. Je le lui ai dit depuis;
elle était alors femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire,
et je lui ai parlé chez Mme la comtesse Beugnot, quand
elle était princesse de Salm-Dyck, je crois. Je conterai son mariage,
précédé par deux mois de séjour chez le prince de Salm, avec son amant,
pour voir si le château ne lui déplairait point trop, et le prince
nullement trompé, mais sachant tout et s'y soumettant; et il avait
raison.
J'allai au Louvre chez _Renault_, l'auteur de l'Education d'Achille,
plat tableau, gravé par l'excellent Berwick, et je fus élève de son
Académie. Toutes les étrennes à donner pour cartables, droits de
chaise, etc., m'étonnèrent fort, et j'ignorais parfaitement[4] tous ces
usages parisiens et, à vrai dire, tous les usages possibles. Je dus
paraître avare.
Je promenais partout mon effroyable désappointement.
_Trouver plat et détestable ce Paris, que je m'étais figuré le
souverain bien_! Tout m'en déplaisait, jusqu'à la cuisine qui n'était
pas celle de la maison paternelle, cette maison qui m'avait[5] semblé
la réunion de tout ce qui était mal.
Pour m'achever, la peur d'être forcé de passer un examen pour l'Ecole
me faisait haïr mes chères mathématiques.
Il me semble que le terrible M. Daru le père me disait: «Puisque,
d'après les certificats dont vous êtes porteur, vous êtes tellement
plus fort que vos sept camarades qui ont été reçus, vous pourriez, même
aujourd'hui, si vous étiez reçu, les rattraper facilement dans les
cours qu'ils suivent.»
M. Daru me parlait en homme accoutumé à avoir du crédit et obtenir des
exceptions.
Une chose dut, heureusement pour moi, ralentir les instances de M. Daru
pour reprendre l'étude des mathématiques. Mes parents m'annonçaient
sans doute comme un prodige en tout genre; mon excellent grand-père
m'adorait et d'ailleurs j'étais son ouvrage, au fond je n'avais eu de
maître que lui, les mathématiques excepté. Il faisait avec moi mes
thèmes de latin, il faisait presque seul mes vers latins sur une mouche
qui trouve une mort noire dans du lait _blanc._
Tel était l'esprit du Père jésuite auteur du poème dont je refaisais
les vers. Sans les auteurs lus en cachette, j'étais fait pour avoir cet
esprit-là et pour admirer la _Cléopédie_[6] du comte Daru et l'esprit
de l'Académie française. Aurait-ce été[7] un mal? J'aurais eu des
succès de 1815 à 1830, de la réputation, de l'argent, mais mes ouvrages
seraient bien plus plats et bien _mieux écrits_ qu'ils sont[8]. Je
crois que l'affectation, qu'on appelle bien écrire en 1825-1836, sera
bien ridicule vers 1860, dès que la France, délivrée des révolutions
politiques tous les quinze ans, aura le temps de penser aux jouissances
de l'esprit. Le gouvernement fort et violent de Napoléon (dont j'aimai
tant la personne) n'a duré que quinze ans, 1800-1815. Le gouvernement
à faire vomir de ces Bourbons imbéciles (voir la chanson de Béranger)
a duré quinze ans aussi, de 1815 à 1830. Combien durera un troisième?
Aura-t-il plus ...
Mais je m'égare; nos neveux devront pardonner ces écarts, nous tenons
la plume d'une main et l'épée de l'autre (en écrivant ceci j'attends
la nouvelle de l'exécution de Fieschi et du nouveau ministère de mars
1836, et je viens, pour mon métier, de signer trois lettres, adressées
à des ministres dont je ne sais pas le nom).
Revenons à janvier ou février 1800. Réellement, j'avais l'expérience
d'un enfant de neuf ans et probablement un orgueil du diable. J'avais
été réellement l'élève le plus remarquable de l'Ecole centrale. De
plus, ce qui valait bien mieux, j'avais des idées justes sur tout,
j'avais énormément lu, j'adorais la lecture: un livre nouveau, à moi
inconnu, me consolait de tout.
Mais la famille Daru, malgré les succès de l'auteur de la traduction
d'Horace, n'était pas du tout littéraire, c'était une famille de
courtisans de Louis XIV tels que les dépeint Saint-Simon. On n'aimait
dans M. Daru fils aîné que le fait de son succès, toute discussion
littéraire eût été un crime politique, comme tendant à mettre en doute
la gloire de la maison.
Un des malheurs de mon caractère est d'oublier le succès et de me
rappeler profondément mes sottises. J'écrivis vers février 1800 à
ma famille: «Mme Cambon exerce l'empire de l'esprit, et
Mme Rebuffel celui des sens.»
Quinze jours après, j'eus une honte profonde de mon style et de la
chose.
* * * * *
C'était une fausseté, c'était bien pis encore, c'était une ingratitude.
S'il y avait un lieu où je fusse moins gêné et plus naturel, c'était
le salon de cette excellente et jolie Mme Rebuffel, qui
habitait le premier étage de la maison, qui me donnait une chambre
au second; ma chambre était, ce me semble, au-dessus du salon de
Mme Rebuffel. Mon oncle Gagnon m'avait raconté comme quoi
il l'avait émue à Lyon en admirant son joli pied et l'engageant à le
placer sur une malle pour le mieux voir. Une fois, sans M. Bartelon, M.
Rebuffel eût surpris mon oncle dans une position peu équivoque.
Mme Rebuffel, ma cousine, avait une fille, Adèle, qui
annonçait beaucoup d'esprit; il me semble qu'elle n'a pas tenu parole.
Après nous être un peu aimés (amours d'enfants), la haine et puis
l'indifférence ont remplacé les enfantillages, et je l'ai entièrement
perdue de vue depuis 1804. Le journal de 1835 m'a appris que son sot
mari, M. le baron Auguste Petiet[9], le même qui m'a donné un coup
de sabre au pied gauche, venait de la laisser veuve avec un fils à
l'Ecole polytechnique.
Etait-ce en 1800 que Mme Rebuffel avait pour amant M.
_Chieze_, gentilhomme assez empesé de Valence, en Dauphiné, ami de ma
famille à Grenoble, ou ne fut-ce qu'en 1803? Etait-ce en 1800 ou 1803
que l'excellent Rebuffel, homme de cœur et d'esprit, homme à jamais
respectable à mes yeux, me donnait à dîner dans la rue Saint-Denis, au
roulage qu'il tenait avec une demoiselle Barberen, son associée et sa
maîtresse?
Quelle différence pour moi si mon grand-père Gagnon avait eu l'idée
de me recommander à M. Rebuffel au lieu de M. Daru! M. Rebuffel était
neveu de M. Daru, quoique moins âgé seulement de sept à huit ans, et,
à cause de sa dignité politique ou plutôt administrative, secrétaire
général de tout le Languedoc (sept départements), M. Daru prétendait
tyranniser M. Rebuffel, lequel, dans les dialogues qu'il me racontait,
alliait divinement le respect à la fermeté. Je me souviens que je
comparais le ton qu'il prenait à celui de J.-J. Rousseau dans sa
_Lettre à Christophe de Beaumont_, archevêque de Paris.
M. Rebuffel eût tout fait de moi, j'aurais été plus sage si le hasard
m'avait mis sous sa direction. Mais mon destin était de tout conquérir
à la pointe de l'épée. Quel océan de _sensations violentes_ j'ai eues
en ma vie, et surtout à cette époque!
J'en eus beaucoup au sujet du petit événement que je vais conter, mais
dans quel sens? Que désirais-je avec passion? Je ne m'en souviens plus.
M. Daru fils aîné (je l'appellerai le comte Daru, malgré
l'anachronisme: il ne fut comte que vers 1809, je crois, mais j'ai
l'habitude de l'appeler ainsi), le comte Daru donc, si l'on veut me
permettre de l'appeler ainsi, était en 1809 secrétaire général du
ministère de la Guerre. Il se tuait de travail, mais il faut avouer
qu'il en parlait sans cesse et avait toujours de l'humeur en venant
dîner. Quelquefois, il faisait attendre son père et toute la famille
une heure ou deux. Il arrivait enfin avec la physionomie d'un bœuf,
excédé de peine et des yeux rouges. Souvent il retournait le soir à son
bureau; dans le fait, tout était à réorganiser et l'on préparait en
secret la campagne de Marengo.
Je vais naître, comme dit Tristram Shandy; et le lecteur va sortir des
enfantillages.
Un beau jour, M. Daru le père me prit à part et me fit frémir; il me
dit: «Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la
Guerre.»Probablement, au lieu de remercier, je restai dans le silence
farouche de l'extrême timidité.
Le lendemain matin, je marchais à côté du comte Daru, que j'admirais
mais qui me faisait frémir, et jamais je n'ai pu m'accoutumer à lui,
ni, ce me semble, lui à moi. Je me vois marchant le long de la rue
_Hillerin-Bertin_[10], fort étroite alors. Mais où était ce ministère
de la Guerre, où nous allions ensemble[11]?
Je ne vois que ma place, à ma table, en H ou en H'; à celui de ces deux
bureaux que je n'occupais pas était M. Mazoyer, auteur de la tragédie
de _Thésée_, pâle imitation de Racine.
[1] _Le chapitre XL_ est le chapitre XXXV du manuscrit (fol. 655 à
674). Ecrit à Cività-Vecchia, les 29 février et 1er mars 1836.
[2] _Madame Le Brun, aujourd'hui marquise de Graves ..._--Le nom a été
laissé en blanc par Stendhal.
[3] ... _mon ami Edmond Cardon ..._--Sur Edmond Cardon, voir A.
Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 479-480.
[4] ... _j'ignorais parfaitement ..._--Variante: «_Profondément._»
[5] ... _qui m'avait semblé ..._--Ms.: «_M'était._»
[6] ... _la_ Cléopédie ...--Ms.: «_Ciropédie._»
[7] _Aurait-ce été ..._--Variante: «_Etait-ce._»
[8] ... mieux écrits _qu'ils sont._--Ms.: «_De ce qu'ils sont._»
[9] ... _M. le baron Auguste Petiet ..._--Fils de l'ancien ministre de
la guerre, qui fut adjoint à Berthier pour administrer la Lombardie, en
1800. Il semble que l'observation de Stendhal soit inexacte: Augustin,
dit Auguste Petiet (né en 1784) était en 1836 général de brigade et ne
mourut qu'en 1858.--Cf. A. Chuquet, _Stendhal-Beyle_, p. 48-49.
[10] ... _la rue Hillerin-Bertin ..._--Cette rue a perdu son nom. Elle
est représentée aujourd'hui par la portion de la rue de Bellechasse
située entre les rues de Grenelle et de Varenne.
[11] _Mais où était ce ministère de la Guerre, où nous allions
ensemble?_--Suit un plan indiquant la place occupée par Stendhal dans
un bureau du ministère de la guerre, en H ou en H', près d'une fenêtre
donnant sur les tilleuls du jardin.
CHAPITRE XLI[1]
Au bout du jardin étaient de malheureux tilleuls taillés de près,
derrière lesquels nous allions pisser. Ce furent les premiers amis
que j'eus à Paris. Leur sort me fit pitié: être ainsi taillés! Je les
comparais aux beaux tilleuls de Claix, qui avaient le bonheur de vivre
au milieu des montagnes.
Mais aurais-je voulu retourner dans ces montagnes?
Oui, ce me semble, si j'avais dû n'y pas retrouver mon père, et y vivre
avec mon grand-père, à la bonne heure, mais _libre._
Voilà à quel point mon extrême passion pour Paris était tombée. Et
il m'arrivait de dire que le véritable Paris était invisible à mes
yeux. Les tilleuls du ministère de la guerre rougirent par le haut. M.
Mazoyer, sans doute, me rappela le vers de Virgile:
_Nunc erusbescit ver._
Ce n'est pas cela, mais je me le rappelle en écrivant pour la première
fois depuis trente-six ans; Virgile me faisait horreur au fond, comme
protégé par les prêtres[2] qui venaient dire la messe et me parler de
latin chez mes parents. Jamais, malgré tous les efforts de ma raison,
Virgile ne s'est relevé pour moi des effets de cette mauvaise compagnie.
Les tilleuls prirent des bourgeons. Enfin ils eurent des feuilles, je
fus profondément attendri; j'avais donc des amis à Paris!
Chaque fois que j'allais pisser derrière ces tilleuls, au bout du
jardin, mon âme était _rafraîchie_ par la vue de ces amis. Je les aime
encore après trente-six ans de séparation.
Mais ces bons amis existent-ils? On a tant bâti dans ce quartier!
Peut-être le ministère où je pris la plume officielle pour la première
fois est-il encore le ministère rue de l'Université, vis-à-vis la place
dont j'ignore le nom?
Là, M. Daru m'établit à un bureau et me dit de copier une lettre.
Je ne dirai rien de mon écriture en pieds de mouche, bien pire que
la présente; mais il découvrit que j'écrivais _cela_ par deux _l_:
_cella._
C'était donc là ce littérateur, ce brillant _humaniste_ qui discutait
le mérite de Racine et qui avait remporté tous les prix à Grenoble!!
J'admire aujourd'hui, _mais aujourd'hui seulement,_ la bonté de toute
cette famille Daru. Que faire d'un animal si orgueilleux et si ignorant?
Et le fait est pourtant que j'attaquais très bien Racine dans mes
conversations avec M. Mazoyer. Nous étions là quatre commis, et les
deux autres, ce me semble, m'écoutaient, quand j'escarmouchais avec M.
Mazoyer.
J'avais une théorie intérieure que je voulais rédiger sous le titre
de: _Filosofia nova_, titre moitié italien, moitié latin. J'avais une
admiration vraie, sentie, passionnée pour Shakespeare, que pourtant
je n'avais vu qu'à travers les phrases lourdes et emphatiques de M.
Letourneur et de ses associés.
L'Arioste avait aussi beaucoup de pouvoir sur mon cœur (mais
l'Arioste de M. de Tressan, père de l'aimable capitaine jouant de la
clarinette, qui avait contribué à me faire apprendre à lire, extrême
plat ultra et maréchal de camp vers 1820).
Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d'admirer la
_Cléopédie_[3] du comte Daru et bientôt après l'abbé Delille, c'était
cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond,
réfléchi, allant jusqu'au bonheur, que m'avaient donné Cervantès,
Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puérile de
Voltaire et de son école. Là-dessus, quand j'osais parler, j'étais
tranchant jusqu'au fanatisme, car je ne faisais aucun doute[4] que
tous les hommes bien portants et non gâtés par une mauvaise éducation
littéraire ne pensassent comme moi. L'expérience m'a appris que la
majorité laisse diriger la sensibilité aux arts, qu'elle peut avoir
naturellement, par l'auteur à la mode; c'était Voltaire en 1788, Walter
Scott en 1828. Et qui est-ce aujourd'hui 1836? Heureusement, personne.
Cet amour pour Shakespeare, l'Arioste, et la _Nouvelle-Héloïse_ au
second rang, qui étaient les maîtres de mon cœur littéraire à
mon arrivée à Paris à la fin de 1799, me préserva du mauvais goût
(_Delille, moins la gentillesse_) qui régnait dans les salons Daru et
Cardon, et qui était d'autant plus dangereux pour moi, d'autant plus
contagieux, que le comte Daru était un auteur produisant actuellement
et que sous d'autres rapports tout le monde admirait et que j'admirais
moi-même. Il venait d'être ordonnateur en chef, je crois, de cette
armée d'Helvétie qui venait de sauver la France à Zurich sous Masséna.
M. Daru le père nous répétait sans cesse que le général Masséna disait
à tout le monde, en parlant de M. Daru: «Voilà un homme que je puis
présenter à mes amis et à mes ennemis.»
Pourtant Masséna, de moi bien connu, était voleur comme une pie, ce qui
veut dire par instinct, on parle encore de lui à Rome (_ostensoir_ de
la famille Doria, à Sainte-Agnès, place Navone, je crois), et M. Daru
n'a jamais volé un centime.
Mais, grand Dieu, quel bavardage! Je ne puis arriver à parler de
l'Arioste, dont les personnages, palefreniers et _portefaix par la
force_, m'ennuient tellement aujourd'hui. De 1796 à 1804, l'Arioste ne
me faisait pas sa _sensation propre._ Je prenais tout-à-fait au sérieux
les passages tendres et romanesques. Ils frayèrent, à mon insu, le seul
chemin par lequel l'émotion puisse arriver à mon âme. Je ne puis être
touché jusqu'à l'attendrissement qu'_après un passage comique._
De là mon amour presque exclusif pour l'_opera buffa_, de là l'abîme
qui sépare mon âme de celle de M. le baron Poitou (voir à la fin du
volume la préface de de Brosses qui a fâché Colomb) et de tout le
vulgaire de 1830, qui ne voit _le courage que sous la moustache._
Là seulement, dans l'_opera buffa_, je puis être attendri jusqu'aux
larmes. La prétention de toucher qu'a l'_opera séria_ à l'instant fait
cesser pour moi la possibilité de l'être. Même dans la vie réelle, un
pauvre qui demande l'aumône avec des cris piteux, bien loin de me faire
pitié, me fait songer, avec toute la sévérité philosophique possible, à
l'utilité d'une maison pénitentiaire.
Un pauvre qui ne m'adresse pas la parole, qui ne pousse pas des cris
lamentables et _tragiques_, comme c'est l'usage à Rome, et mange une
pomme en se traînant à terre, comme le cul-de-jatte d'il y a huit
jours, me touche presque jusqu'aux larmes à l'instant.
De là mon complet éloignement pour la tragédie, mon éloignement jusqu'à
l'_ironie_ pour la tragédie en vers.
Il y a une exception pour cet homme simple et grand, Pierre Corneille,
suivant moi immensément supérieur à Racine, ce courtisan rempli
d'adresse et de bien-dire. Les règles d'Aristote, ou prétendues telles,
étaient un obstacle ainsi que les vers pour ce poète original. Racine
n'est original, aux yeux des Allemands, Anglais, etc., que parce qu'ils
n'ont pas eu encore une cour spirituelle, comme celle de Louis XIV,
obligeant tous les gens riches et nobles d'un pays à passer tous les
jours huit heures ensemble dans les salons de Versailles.
La suite des temps portera les _Anglais, Allemands, Américains_ et
autres gens à argent ou revenu antilogique, à comprendre l'adresse
courtisane de Racine, même l'ingénue la plus innocente, Junie ou
Aricie, et confite en adresse d'honnête catin; Racine n'a jamais pu
faire une Mlle de La Vallière, mais toujours une fille
extrêmement adroite et peut-être physiquement vertueuse, mais certes
pas moralement. Vers 1900, peut-être que les Allemands, Américains,
Anglais, arriveront à comprendre tout l'esprit courtisanesque de
Racine. Un siècle peut-être après, ils arriveront à sentir qu'il n'a
jamais pu faire une La Vallière.
Mais comment ces gens faibles pourront-ils apercevoir une étoile
tellement rapprochée du soleil? L'admiration de ces _rustres polis
et avares_ pour la civilisation qui donnait un vernis charmant même
au maréchal de Boufflers (mort vers 1712[5]), qui était un sot, les
empêchera de sentir le manque total de simplicité et de naturel chez
Racine, et à comprendre ce vers de Camille:
Tout ce que je voyais me semblait Curiace.
Que j'écrive cela à cinquante-trois ans[6], rien de plus simple, mais
que je le sentisse en 1800, que j'eusse une sorte d'horreur pour
Voltaire et l'affectation gracieuse d'Alzire, avec mon mépris si voisin
de la haine pour lui et à si bon droit, voilà ce qui m'étonne, moi,
élève de M. Gagnon, qui s'estimait pour avoir été trois jours l'hôte de
Voltaire à Ferney, moi élevé au pied du petit buste de ce grand homme,
monté sur un pied d'ébène.
Est-ce moi ou le grand homme qui suis sur le pied d'ébène?
Enfin, j'admire ce que j'étais littérairement en février 18000. quand
j'écrivais: _cella_[7].
* * * * *
M. le comte Daru, si immensément supérieur à moi et à tant d'autres
comme homme de travail, comme _avocat consultant_, n'avait pas l'esprit
qu'il fallait pour soupçonner la valeur de ce fou orgueilleux.
M. Mazoyer, le commis mon voisin, qui apparemment s'ennuyait moins de
ma folie mélangée d'orgueil que de la stupidité des deux autres commis
à 2.500 francs, fit quelque cas de moi, et j'y fus indifférent. Je
regardais tout ce qui admirait cet _adroit_ courtisan nommé Racine
comme incapable de voir et de sentir le _vrai beau_ qui, à mes yeux,
était la naïveté d'Imogène s'écriant:
«Salut, pauvre maison, qui te gardes toi-même!»