Presque tous les auteurs sont vendus à la religion quand ils écrivent

sur les races d'hommes. Le très petit nombre des gens de bonne foi

confond les faits prouvés avec les suppositions. C'est quand une

science commence qu'un homme qui n'en est pas, comme moi, peut hasarder

d'en parler.

Je dis donc que c'est en vain qu'on demanderait à un chien de chasse

l'esprit d'un barbet, ou à un barbet de faire connaître que six heures

auparavant un lièvre a passé par ici.

Il peut y avoir des exceptions individuelles, mais la vérité générale

c'est que le barbet et le chien de chasse ont chacun leur talent.

Il est probable qu'il en est de même des races d'hommes.

Ce qui est certain, observé par moi et par Constantin[6], c'est que

nous avons vu toute une société romaine ( ...[7], vu en 1834, je crois)

qui s'occupe exclusivement de musique et qui chante fort bien les

finales de la _Sémiramide_ de Rossini et la musique la plus difficile,

valser toute une soirée sur de la musique de contredanse, à la vérité

mal jouée quant à la mesure. Le Romain, et même l'Italien en général, a

le métalent le plus marqué pour la danse.

J'ai mis la charrue devant les bœufs, exprès pour ne pas révolter

les Français de 1880, quand j'oserai leur faire lire que rien n'était

égal au métalent de leurs aïeux de 1830 pour juger de la musique

chantée ou l'exécuter.

Les Français sont devenus savants en ce genre depuis 1820, mais

toujours barbares au fond, je n'en veux pour preuve que le succès de

_Robert le Diable_, de Meyerbeer.

Le Français est moins insensible à la musique allemande, Mozart excepté.

Ce que les Français goûtent dans Mozart, ce n'est pas la nouveauté

terrible du chant par lequel Leporello invite la statue du commandeur

à souper, c'est plutôt l'accompagnement. D'ailleurs, on a dit à cet

être, _vaniteux_ avant tout et par-dessus tout, que ce _duo_ ou _trio_

est sublime.

Un morceau de rocher chargé de fer, que l'on aperçoit à la surface du

terrain, fait penser qu'en creusant un puits et des galeries profondes

on parviendra à trouver une quantité de métal satisfaisante, peut-être

aussi on ne trouvera rien.

Tel j'étais pour la musique en 1799. Le hasard a fait que j'ai cherché

à noter les sons de mon âme par des pages imprimées. La paresse et le

manque d'occasion d'apprendre le physique, le bête de la musique, à

savoir jouer du piano et noter mes idées, ont beaucoup de part à cette

détermination qui eût été tout autre, si j'eusse trouvé un oncle ou

une maîtresse aimant la musique. Quant à la passion, elle est restée

entière.

Je ferais dix lieues à pied par la crotte, la chose que je déteste le

plus au monde, pour assister à une représentation de _Don Juan_ bien

joué. Si l'on prononce un mot italien de _Don Juan_, sur-le-champ le

souvenir tendre de la musique me revient et s'empare de moi.

* * * * *

Je n'ai qu'une objection, mais peu intelligible: la musique me

plaît-elle comme _signe_, comme souvenir du bonheur de la jeunesse, ou

_par elle-même?_

Je suis pour ce dernier avis. _Don Juan_ me charmait avant d'entendre

Bonoldi s'écrier (à la Scala, à Milan) par sa petite fenêtre:

_Falle passar avanti,

Di che ci fan onore?_

Mais ce sujet est délicat, j'y reviendrai quand je m'engouffrerai dans

les discussions sur les arts pendant mon séjour à Milan, si passionné

et, je puis dire, au total, la _fleur de ma vie_ de 1814 à 1821.

L'air: «_Tra quattro muri_», chanté par Mme Festa, me

plaît-il comme signe, ou par son mérite intrinsèque?

«_Per te ogni mese un pajo_», des _Pretendenti delusi_, ne me

ravit-il pas comme signe?

Oui, j'avoue le _signe_ pour ces deux derniers, aussi ne les vanté-je

jamais comme des chefs-d'œuvre. Mais je ne crois pas du tout au

signe pour le _Matrimonio segreto_, entendu soixante ou cent fois à

l'Odéon par Mme Barilli; était-ce en 1803 ou 1810[8]?

Certainement, aucun _opera d'inchiostro_, aucun ouvrage de littérature,

ne me fait un plaisir aussi vif que _Don Juan._

La feuille quatorzième de la nouvelle édition de de Brosses, lue

dernièrement, en janvier 1836, en a toutefois beaucoup approché.

Une grande preuve de mon amour pour la musique, c'est que

l'opéra-comique de Feydeau m'_aigrit._

Maître de la loge de ma cousine de Longueville[9], je n'ai pu y subir

qu'une demi-représentation. Je vais à ce théâtre tous les deux ou

trois ans, vaincu par la curiosité, et j'en sors au second acte, comme

le Vicomte. (Le Vicomte, indigné, sortait au second acte, aigri pour

toute la soirée.)

L'opéra français m'a aigri encore plus puissamment jusqu'en 1830, et

m'a encore complètement déplu en 1833, avec Moncrif et Mme

Damoreau.

Je me suis étendu, puisqu'on est toujours mauvais juge des passions

ou goûts qu'on a, surtout quand ces goûts sont de bonne compagnie. Il

n'est pas de jeune homme affecté du faubourg Saint-Germain, comme M.

de Blancmesnil, par exemple, qui ne se dise fou de la musique. Moi,

j'abhorre tout ce qui est _romance française._ Le _Panseron_[10] me met

en fureur, il me fait haïr ce que j'aime à la passion.

La bonne musique me fait rêver avec délices à ce qui occupe mon cœur

dans le moment. De là, les moments délicieux que j'ai trouvés à la

Scala, de 1814 à 1821.

[1] Le _chapitre XXXVIII_ est le chapitre XXXIII du manuscrit (fol.

619 à 635). Ecrit a Rome, du 3 au 5 février 1836. Stendhal note le 3

février: «Pluie infâme et sirocco donnant mal à la tête»; le 4 février,

«pluie continue; le Tibre monte au tiers de l'inscription sous le pont

Saint-Ange»; le 5 février, «vu le Tibre».

[2] _Mais une foie l'art de la comédie sur ma table ..._--Suit un plan

de la chambre de Stendhal. Sa table est près de l'une des deux fenêtres.

[3] ... _au teint près ..._--Ms.: «_Presque._»

[4] ... _Mozart._--_Don Juan._

[5] _Il n'en faut boire qu'un verre._--Une partie du fol. 626 a été

laissée en blanc.

[6] ... _observé par moi et par Constantin ..._--Abraham Constantin,

peintre sur porcelaine, ami de Stendhal, auquel est légué, dans les

divers testaments de l'auteur, le manuscrit de la _Vie de Henri

Brulard._

[7] ... _nous avons vu toute une société romaine ..._--Trois noms

abrégés et illisibles.

[8] ... _entendu soixante ou cent fois à l'Odéon par Mme Barilli

..._--Mme Barilli chantait à l'Odéon en 1810. (Note au crayon de R.

Colomb.)

[9] ... _ma cousine de Longueville ..._--Ce nom a été rayé au crayon.

[10] ... _comme M. de Blancmesnil ... Le_ Panseron ...--Les mots

_Blancmesnil_ et _Panseron_ ont été rayés au crayon.

CHAPITRE XXXIX[1]

Ce n'était rien que de loger chez M. Daru, il fallait y dîner, ce qui

m'ennuyait mortellement.

La cuisine de Paris me déplaisait presque autant que son manque de

montagnes, et apparemment par la même raison. Je ne savais ce que

c'était que manquer d'argent. Pour ces deux raisons, rien ne me

déplaisait comme ces dîners dans l'appartement exigu de M. Daru.

Comme je l'ai dit, il était situé sur la porte cochère[2].

C'est dans ce salon et cette salle-à-manger que j'ai cruellement

souffert, en recevant cette éducation _des autres_ à laquelle mes

parents m'avaient si judicieusement soustrait.

Le genre poli, cérémonieux, accomplissant scrupuleusement toutes les

convenances, me manquant encore aujourd'hui, me glace et me réduit

au silence. Pour peu que l'on y ajoute la nuance religieuse et la

déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort.

Que l'on juge de l'effet de ce venin en janvier 1800, quand il était

appliqué sur des organes tout neufs et dont l'extrême attention n'en

laissait pas perdre une goutte.

J'arrivais dans le salon à cinq heures et demie; là, je frémissais en

songeant à la nécessité de donner la main à Mlle Sophie ou à

Mme Cambon, ou à Mme Le Brun, ou à Mme

Daru elle-même, pour aller à table.

(Mme Cambon succomba peu à peu à une maladie qui, dès lors,

la rendait bien jaune. Mme Le Brun est marquise en 1836;

il en est de même de Mlle Sophie, devenue Mme

de Baure. Nous avons perdu depuis longues années Mme Daru

la mère et M. Daru le père. Mlle Pulchérie Le Brun est

Mme la marquise de Brossard en 1836. MM. Pierre et Martial

Daru sont morts, le premier vers 1829, le second deux ou trois ans plus

tôt. Mme Le Brun = Mme la marquise de Graves,

ancien ministre de la Guerre[3].)

A table, placé au point H[4], je ne mangeais pas un morceau qui me

[plût][5]. La cuisine parisienne me déplaisait souverainement, et

me déplaît encore après tant d'années. Mais ce désagrément n'était

rien à mon âge, je l'éprouvais bien quand je pouvais aller chez un

restaurateur.

C'était la contrainte morale qui me tuait.

Ce n'était pas le sentiment de l'injustice et de la haine contre ma

tante Séraphie, comme à Grenoble.

Plût à Dieu que j'en eusse été quitte pour ce genre de malheur! C'était

bien pis: c'était le sentiment continu des choses que je voulais faire

et auxquelles je ne pouvais atteindre.

Qu'on juge de l'étendue de mon malheur! Moi qui me croyais à la fois

un Saint-Preux et un Valmont (des _Liaisons Dangereuses_, imitation de

_Clarisse_, qui est devenu le bréviaire des provinciaux), moi qui, me

croyant une disposition infinie à aimer et à être aimé, croyais que

l'occasion seule me manquait, je me trouvais inférieur et gauche en

tout dans une société que je jugeais triste et maussade; qu'aurait-ce

été dans un salon aimable!

* * * * *

C'était donc là ce Paris que j'avais tant désiré!

Je ne conçois pas aujourd'hui comment je ne devins pas fou du 10

novembre 1799 au 20 août [1800] à peu près, que je partis pour Genève.

Je ne sais pas si, outre le dîner, je n'étais pas encore obligé

d'assister au déjeuner.

Mais comment faire concevoir ma folie? Je me figurais la société

uniquement et absolument par les _Mémoires secrets_ de Duclos, les

trois ou sept volumes de Saint-Simon alors publiés, et les romans.

Je n'avais vu le monde, et encore par le cou d'une bouteille, que chez

madame de Montmort, l'original de la madame de Merteuil des _Liaisons

dangereuses._ Elle était vieille maintenant, riche et boiteuse. Cela,

j'en suis sûr; quant au moral, elle s'opposait à ce que l'on ne me

donnât qu'une moitié de noix confite; quand j'allais chez elle au

_Chevallon_[6], elle m'en faisait toujours donner une tout entière.

«Cela fait tant de peine aux enfants!» disait-elle. Voilà tout ce que

j'ai vu de moral. Mme de Montmort avait loué ou acheté la

maison des _Drevon_, jeunes gens de plaisir, intimes de mon oncle R.

Gagnon, et qui s'étaient à peu près ruinés[7].

Le détail original de madame de Merteuil est peut-être déplacé ici,

mais j'ai voulu faire voir par l'anecdote de la noix confite ce que je

connaissais du monde.

* * * * *

Ce n'est pas tout, il y a bien pis. Je m'imputais à honte, et presque

à crime, le silence qui régnait trop souvent à la cour d'un vieux

bourgeois despote et ennuyé tel qu'était M. Daru le père.

C'était là mon principal chagrin. Un homme devait être, selon moi,

amoureux passionné et, en même temps, portant la joie et le mouvement

dans toutes les sociétés où il se trouvait.

Et encore cette joie universelle, cet art de plaire à tous, ne

devaient pas être fondés sur l'art de flatter les goûts et les

faiblesses de tous, je ne me doutais pas de tout ce côté de l'art de

plaire qui m'eût probablement révolté; l'amabilité que je voulais était

la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l'amabilité qui règne à

la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes.

Cette amabilité pure et aérienne à la cour d'un vieux préfet libertin,

et ennuyé, et dévot, je crois!!!

L'absurde ne peut pas aller plus loin, mais mon malheur, quoique fondé

sur l'_absurde_, n'en était pas moins fort réel.

Ces silences, quand j'étais dans le salon de M. Daru, me désolaient.

Qu'étais-je dans ce salon? Je n'y ouvrais pas la bouche, à ce que m'a

dit depuis Mme Lebrun, marquise de Graves[8]. Mme la

comtesse d'Ornisse[9] m'a dit dernièrement que Mme Le Brun

a de l'amitié pour moi; lui demander quelques éclaircissements sur

la figure que je faisais dans le salon de M. Daru à cette première

apparition, au commencement de 1800[10].

* * * * *

Je mourais de contrainte, de désappointement, de mécontentement de

moi-même. Qui m'eût dit que les plus grandes joies de ma vie devaient

me tomber dessus cinq mois après!

Tomber est le mot propre, cela me tomba du ciel, mais toutefois cela

venait de mon âme, elle était aussi ma seule ressource pendant les

quatre ou cinq mois que j'habitai la chambre chez M. Daru le père.

Toutes les douleurs du salon et de la salle-à-manger disparaissaient

quand, seul dans ma chambre sur les jardins, je me disais: «Dois-je

me faire compositeur de musique, ou bien faire des comédies, comme

Molière?»Je sentais, bien vaguement il est vrai, que je ne

connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider[11].

J'étais distrait de ces hautes pensées par un autre problème beaucoup

plus terrestre et bien autrement prenant. M. Daru, cet homme exact, ne

comprenait pas pourquoi je n'entrais pas à l'Ecole polytechnique ou, si

cette année était perdue, pourquoi je ne continuais pas mes études pour

me présenter aux examens de la saison suivante, septembre 1800.

Ce vieillard sévère me faisait entendre avec beaucoup de politesse et

de mesure qu'une explication entre nous à cet égard était nécessaire.

C'étaient premièrement cette mesure et cette politesse si nouvelle pour

moi, qui m'entendais appeler Monsieur par ce parent pour la première

fois de ma vie, qui mettaient aux champs ma timidité et mon imagination

folles[12].

J'explique cela maintenant. Je voyais fort bien la question au fond,

mais ces préparations polies et insolites me faisaient soupçonner des

abîmes inconnus et effroyables dont je ne pourrais me tirer. Je me

sentais terrifié par les façons diplomatiques de l'habile ex-préfet,

auxquelles j'étais bien loin alors de pouvoir donner leurs noms

propres. Tout cela me rendait incapable de soutenir mon opinion de vive

voix.

L'absence complète de collège faisait de moi un enfant de dix ans pour

mes rapports avec le monde. Le seul aspect d'un personnage si imposant

et qui faisait trembler tout le monde chez lui, à commencer par sa

femme et son fils aîné, me parlant tête-à-tête et la porte fermée,

me mettait dans l'impossibilité de dire deux mots de suite. Je vois

aujourd'hui que cette figure de M. Daru père, avec un œil un peu de

travers, était exactement pour moi

_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate._

Ne pas la voir était le plus grand bonheur qu'elle pût me donner.

Le trouble extrême chez moi détruit la mémoire. Peut-être M. Daru

le père m'avait-il dit quelque chose comme: «Mon cher cousin, il

conviendrait de prendre un parti d'ici à huit jours.»

Dans l'excès de ma timidité, de mon angoisse et de mon _désarroi_,

comme on dit à Grenoble, et comme je disais alors, il me semble que

j'écrivis d'avance la conversation que je voulais avoir avec M. Daru.

Je ne me rappelle qu'un seul détail de cette terrible entrevue. Je dis,

en termes moins clairs:

«Mes parents me laissent à peu près le maître du parti à prendre.

--Je ne m'en aperçois que trop», répondit M. Daru, avec une intonation

riche de sentiment et qui me frappa fort chez un homme si plein de

mesure et d'habitudes périphrasantes et diplomatiques.

Ce mot me frappa; tout le reste est oublié.

J'étais fort content de ma chambre sur les jardins, entre les rues de

Lille et de l'Université, avec un peu de vue sur la rue de Bellechasse.

La maison avait appartenu à Condorcet, dont la jolie veuve vivait alors

avec M. Fauriel (aujourd'hui de l'Institut, un vrai savant, aimant la

science pour elle-même, chose si rare dans ce corps).

Condorcet, pour n'être pas harcelé par le monde, avait fait faire

une échelle de meunier, en bois, au moyen de laquelle il grimpait au

troisième (j'étais au second), dans une chambre au-dessus de la mienne.

Combien cela m'eût frappé trois mois plus tôt! Condorcet, l'auteur de

cette _Logique des Progrès futurs_ que j'avais lue avec enthousiasme

deux ou trois fois!

Hélas! mon cœur était changé. Dès que j'étais seul et tranquille,

et débarrassé de ma timidité, ce sentiment profond revenait:

«Paris, n'est-ce que çà?»

Cela voulait dire: Ce que j'ai tant désiré comme le souverain bien,

la chose à laquelle j'ai sacrifié ma vie depuis trois ans, m'ennuie.

Ce n'était pas le sacrifice de trois ans qui me touchait; malgré la

peur d'entrer à l'Ecole polytechnique l'année suivante, j'aimais les

mathématiques, la question terrible que je n'avais pas assez d'esprit

pour voir nettement était celle-ci: Où est donc le bonheur sur la

terre? Et quelquefois j'arrivais jusqu'à celle-ci: Y a-t-il un bonheur

sur la terre?

_N'avoir pas de montagnes_ perdait absolument Paris à mes yeux.

_Avoir dans les jardins des arbres taillés_ l'achevait.

Toutefois, ce qui me fait plaisir à distinguer aujourd'hui (en 1836),

je n'étais pas injuste pour le beau vert de ces arbres.

Je sentais, bien plus que je ne me le disais nettement: leur forme est

pitoyable, mais quelle verdure délicieuse et formant masse, avec de

charmants labyrinthes où l'imagination se promène! Ce dernier détail

est d'aujourd'hui. Je sentais alors, sans trop distinguer les causes.

La sagacité, qui n'a jamais été mon fort, me manquait tout-à-fait,

j'étais comme un cheval ombrageux qui ne voit pas ce qui est, mais

des obstacles ou périls imaginaires. Le bon, c'est que mon cœur

se montait, et je marchais fièrement aux plus grands périls. Je suis

encore ainsi aujourd'hui.

Plus je me promenais dans Paris, plus il me déplaisait. La famille Daru

avait de grandes bontés pour moi, Mme Cambon me faisait

compliment sur ma redingote à l'artiste, couleur olive, avec revers en

velours.

«Elle vous va fort bien», me disait-elle.

Mme Cambon voulut bien me conduire au Musée avec une partie

de la famille et un M. Gorse ou Gosse, gros garçon commun, qui lui

faisait un peu la cour. Elle, mourait de mélancolie pour avoir perdu,

un an auparavant, une fille unique de seize ans.

On quitta le Musée, on m'offrit une place dans le fiacre; je revins à

pied dans la boue et, amadoué par la bonté de Mme Cambon,

j'ai la riche idée d'entrer chez elle. Je la trouve en tête à tête avec

M. Gorse.

Je sentis cependant toute l'étendue ou une partie de l'étendue de ma

sottise.

«Mais pourquoi n'êtes-vous pas monté en voiture?»me disait

Mme Cambon étonnée.

Je disparus au bout d'une minute. M. Gorse en dut penser de belles

sur mon compte. Je devais être un singulier problème dans la famille

Daru; la réponse devait varier entre: _C'est un fou_, et: _C'est un

imbécile._

[1] Le _chapitre XXXIX_ est le chapitre XXXIV du manuscrit (fol.

636 à 655).--Ecrit les 5, 7 et 29 février 1836, à Rome, puis à

Cività-Vecchia. Stendhal indique lui-même au fol. 648 _bis_: «7 février

1836. recopié le 29 février 1836. _Made_ de 648 à 811 du 24 février au

19 mars 1836.» Le fol. 811 est le dernier du manuscrit de la _Vie de

Henri Brulard._

[2] ... _il était situé sur la porte cochère._--Suit un plan de la

maison Daru, à l'angle de la rue de Lille et de la rue de Bellechasse.

Sur la rue de Lille, en «A, porte cochère»menant à une tour carrée.

A droite, en «B, perron, ou plutôt pas de perron, escalier tournant

montant au premier. Tout le premier, A C D, appartement de M. Daru, le

même espace, au second, appartement de MM. Pierre et Martial Daru, ses

fils.»Au fond de la cour, en «E, perron conduisant à l'escalier par

lequel je montais à ma chambre».--Au fol. 638, plan de l' «appartement

de M. Daru, au premier»; Stendhal s'est figuré, dans le salon, au

milieu de la famille Daru. Un plan analogue se trouve encore un peu

plus loin.

[3] ... _ancien ministre de la Guerre._--Stendhal explique cette longue

parenthèse de la manière suivante: «Pour la clarté.»

[4] _A table, placé au point H ..._--Suit un plan de la table, avec les

places respectives de M., de Mme Daru et de Stendhal.

[5] ... _je ne mangeais pas un morceau qui me plût._--Mot oublié par

l'auteur en passant du fol. 640 au fol. 641.

[6] ... _j'allais chez elle au_ Chevallon ...--Hameau de Voreppe, sur

la route de Lyon à Grenoble, non loin du Fontanil, où se trouvait la

maison de campagne des Gagnon.

[7] ... _qui s'étaient à peu près ruinés._--Suit un plan de la route du

Fontanil au Chevallon, avec la situation respective de la «maison de

Mme de Montmort»et la «chaumière, adorée par moi, de mon grand-père».

[8] ... _Mme Lebrun, marquise de Graves._--Le nom a été laissé en blanc

par Stendhal. Voir ci-dessus, t. II, p. 108.

[9] _Mme la comtesse d'Ornisse ..._--La lecture de ce nom est très

incertaine.

[10] ... _au commencement de_ 1800.--Folie de Dominique. Dates: 4

mars 1818. Commencement d'une grande phrase musicale. _Piazza delle

Galine._ Cela n'a réellement fini que rue du Faubourg-Saint-Denis, mai

1824. Septembre 1826, San Remo. (Note de Stendhal.)--Dominique, c'est

Stendhal lui-même.

[11] ... _je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me

décider._--Sacrifice fait: Comtesse Sandre (8-17 février 1836). Voilà

le beau de ce caractère, c'est que le sacrifice était fait au bal

Alibert, du mardi 16 février, quand D[on] F[ilippo] me parla. La

brouille avec moi durait depuis le bal Anglais, 8 février 1836. Je ne

connais ce caractère que depuis que je l'étudié la plume à la main à 25

X 2 + √9. Je suis tellement différent de ce que j'étais il y a vingt

ans qu'il me semble faire des découvertes sur un _autre._

Du 7 au 17, rien fait, ce me semble. Romanelli et Carnaval (Carnaval

et d'abord grande lettre de quatorze pages serrées sur l'office

Romanelli). (Note de Stendhal.)

[12] ... _ma timidité et mon imagination folles._--On lit en haut du

fol. 648 _bis_: «7 février 1836, recopié le 29 février 1836. _Made_

de 648 à 811 du 24 février au 19 mars 1836.»--Les feuillets 648 et

648 _bis_ sont en effet la copie, légèrement retouchée, d'un premier

feuillet 648 que Stendhal n'a pas détruit et qui se trouve incorporé au

manuscrit.

CHAPITRE XL[1]

Madame Le Brun, aujourd'hui marquise de [Graves][2], m'a dit que tous

les habitants de ce petit salon étaient étonnés de mon silence complet.

Je me taisais par instinct, je sentais que personne ne me comprendrait,

quelles figures pour leur parler de ma tendre admiration pour

Bradamante! Ce silence, amené par le hasard, était de la meilleure

politique, c'était le seul moyen de conserver un peu de dignité

personnelle.

Si jamais je revois cette femme d'esprit, il faut que je la presse

de questions pour qu'elle me dise. ce que j'étais alors. En vérité,

je l'ignore. Je ne puis que noter le degré de bonheur senti par

cette machine. Comme j'ai toujours creusé les mêmes idées depuis,

comment savoir où j'en étais alors? Le puits avait dix pieds de

profondeur, chaque année j'ai ajouté cinq pieds; maintenant, à cent

quatre-vingt-dix pieds, comment avoir l'image de ce qu'il était en

février 1800, quand il n'avait que dix pieds?

On admirait mon cousin _Marc_ (mon chef de bureau au Commerce), l'être

prosaïque par excellence, parce que, rentrant le soir, vers dix heures,

chez M. Daru, rue de Lille, n° 505, il remontait à pied pour aller

manger certains petits pâtés au carrefour Gaillon.

Cette simplicité, cette naïveté de gourmandise, qui me feraient rire

aujourd'hui dans un enfant de seize ans, me comblaient d'étonnement en

1800. Je ne sais pas même si, un soir, je ne ressortis pas, par cette

abominable humidité de Paris, que j'exécrais, pour aller manger de ces

petits pâtés. Cette démarche était un peu pour le plaisir et beaucoup

pour la gloire. Le plaisir fut pire que le mal, et la gloire aussi,

apparemment; si l'on s'en occupa, on dut y voir une plate imitation.

J'étais bien loin de dire naïvement ce pourquoi de ma démarche, j'eusse

été à mon tour original et naïf, et peut-être mon équipée de dix heures

du soir eût donné un sourire à cette famille ennuyée.

Il faut que la maladie, qui fit grimper le docteur Portal dans mon

troisième étage du passage Sainte-Marie, eût été sérieuse, car je

perdis tous mes cheveux. Je ne manquai pas d'acheter une perruque et

mon ami Edmond Cardon[3] ne manqua pas de la jeter sur la corniche

d'une porte, un soir, dans le salon de sa mère.

* * * * *

Cardon était très mince, très grand, très bien élevé, fort riche, d'un

ton parfait, une admirable poupée, fils de Mme Cardon, femme

de chambre de la reine _Marie-Antoinette._

Vie de Henri Brulard, tome 2 · 第 6 / 17 段