trente-sept ans après les événements, en écrivant ceci, je ne
conçois pas comment mon père ne me força pas à me faire examiner.
Probablement, il se fiait à l'extrême passion qu'il m'avait vue pour
les mathématiques. Mon père, d'ailleurs, n'était ému que de ce qui
était près de lui. J'avais cependant une peur du diable d'être forcé à
entrer à l'Ecole, et j'attendais avec la dernière impatience l'annonce
de l'ouverture des cours. En _sciences exactes_, il est impossible de
prendre un cours à la troisième leçon.
Venons aux images qui me restent.
Je me vois prenant mon dîner, seul et délaissé, dans une chambre
économique que j'avais louée sur le quinconce des Invalides, au bout,
entre l'extrémité (de ce côté du quinconce) des rues de l'Université
et Saint-Dominique, à deux pas de cet hôtel de la liste civile de
l'Empereur où je devais, quelques années plus tard, jouer un rôle si
différent.
Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m'avait
embarrassé l'estomac. La boue de Paris, l'absence de montagnes, la vue
de tant de gens occupés, passant rapidement dans de belles voitures à
côté de moi, comme des personnes n'ayant rien à faire, me donnaient un
chagrin profond.
Un médecin qui se fût donné la peine d'étudier mon état, assurément peu
compliqué, m'eût donné de l'émétique et ordonné d'aller tous les trois
jours à Versailles ou à Saint-Germain.
Je tombai dans les mains d'un insigne charlatan et encore plus
ignorant, c'était un chirurgien d'armée, fort maigre, établi dans
les environs des Invalides, quartier alors fort misérable, et dont
l'office était de soigner les blennorrhagies des élèves de l'Ecole
polytechnique. Il me donna des médecines noires que je prenais seul et
abandonné dans ma chambre, qui n'avait qu'une fenêtre à sept ou huit
pieds d'élévation, comme une prison. Là, je me vois tristement assis à
côté d'un petit poële de fer, ma tisane posée par terre.
Mais mon plus grand mal, en cet état, était cette idée qui revenait
sans cesse: Grand Dieu! quel mécompte! mais que dois-je donc désirer?
[1] Le _chapitre XXXVI_ est le chapitre XXXI en manuscrit (fol. 580
à 596). Ecrit du 30 janvier au 2 février 1836.--Ce chapitre commence
le livre II de la _Vie de Henri Brulard._ L'ouvrage n'ayant pas été
terminé, je n'ai pas cru devoir conserver la division primitivement
adoptée par Stendhal.
[2] ... _le fameux Basville ..._--Nicolas de Lamoignon, 2e fils du
président Guillaume de Lamoignon, prit à la mort de son père (1677)
le titre de marquis de Basville, sous lequel il est connu. Il fut
intendant du Languedoc depuis le 13 août 1685 jusqu'au mois de mai 1718.
[3] ... _M. de Saint-Priest ..._--Marie-Joseph-Emmanuel de Guignard
de Saint-Priest, né à Grenoble en 1732, obtint la survivance de
l'intendance du Languedoc en 1764. Il fut remplacé, en 1786, par
Ballainvilliers.
[4] ... _Mme Rebuffel ..._--Stendhal a écrit en surcharge: «Deruffel.»
[5] ... _Mme la marquise de Graves._--Le nom est en blanc.
[6] ... _avec la taille d'émotion un tonneau ..._--Variante: «_Grosse
comme un tonneau._»
CHAPITRE XXXVII[1]
Il faut convenir que la chûte était grande, affreuse. Et c'était un
jeune homme de seize ans et demi, une des âmes les moins raisonnables
et les plus passionnées[2] que j'aie jamais rencontrées qui l'éprouvait!
Je n'avais confiance en personne.
J'avais entendu les p[rêtres] de Séraphie et de mon père se _glorifier_
de la facilité avec laquelle ils menaient, c'est-à-dire ils trompaient,
telle personne ou telle réunion de personnes.
La r[eligion] me semblait une machine noire et puissante, j'avais
encore quelque croyance en l'en[fer], mais aucune en ses p[rêtres].
Les images de l'e[nfer] que j'avais vues dans la B[ible] in-8° reliée
en parchemin vert, avec figures, et dans les éditions du Dante de ma
pauvre mère me faisaient horreur; mais pour les p[rêtres], néant.
J'étais loin de voir ce qu'elle est en réalité, une corporation
puissante et à laquelle il est si avantageux d'être affilié, témoin mon
contemporain et compatriote le jeune Genoude qui, sans bas, m'a souvent
servi du café au café Genoude, au coin de la Grande-Rue et de la rue du
Département[3], et qui depuis vingt ans est à Paris M. de Genoude.
Je n'avais pour appui que mon bon sens et ma croyance dans l'_esprit
d'Helvétius._ Je dis _croyance_ exprès: élevé sous une machine
pneumatique, saisi d'ambition, à peine émancipé par mon envoi à l'Ecole
centrale, Helvétius ne pouvait être pour moi que _prédiction des choses
que j'allais rencontrer._ J'avais confiance dans cette vague prédiction
parce que deux ou trois petites prédictions, aux yeux de ma si courte
expérience, s'étaient vérifiées.
Je n'étais point _ficelle_, fin, méfiant, sachant me tirer avec un
excès d'adresse et de méfiance d'un marché de douze sous, comme la
plupart de mes camarades, en comptant les morceaux de cotterets
qui devaient former les _falourdes_ fournies par l'hôte, comme les
_Monval_, mes camarades, que je venais de retrouver à Paris et à
l'_Ecole_, où ils étaient depuis un an. J'étais, dans les rues de
Paris, un rêveur passionné, regardant au ciel et toujours sur le point
d'être écrasé par un cabriolet.
En un mot, _je n'étais point habile aux choses de la vie_, et par
conséquent je ne pouvais être apprécié, comme dit ce matin je ne sais
quel journal de 1836, en style de journal qui veut faire illusion sur
la[4] pensée nulle ou puérile par l'insolite du style.
Voir cette vérité sur mon compte eût été être habile aux choses de la
vie.
Les Monval me donnaient des avis fort sages, tendant à ne pas me
laisser voler deux ou trois sous par jour, et leurs idées me faisaient
horreur, ils devaient me trouver un imbécile sur le chemin des
Petites-Maisons. Il est vrai que, par orgueil, j'exprimais peu mes
idées[5]. Il me semble que ce furent les _Monvaux_, ou d'autres élèves
arrivés un an auparavant à l'Ecole, qui me procurèrent ma chambre et
mon médecin à bon marché.
Fut-ce Sinard? Etait-il mort de la poitrine à Grenoble un an avant, ou
n'y mourut-il qu'un an ou deux ans après?
Au milieu de ces amis, ou plutôt de ces enfants remplis de bon sens
et disputant trois sous par jour à l'hôte qui sur chacun de nous,
pauvres diables, gagnait peut-être légitimement huit sous par jour et
en volait trois, total: onze sous, j'étais _plongé dans des extases
involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions
infinies_ (comme dit le journal _avec importance_[6]).
J'avais ma liste des liens combattant les passions, par exemple:
_prêtre et amour, père et amour de la Patrie_, ou _Brutus_, qui me
semblait la clef du sublime en littérature. Cela était tout-à-fait
inventé par moi. Je l'ai oublié depuis vingt-six ans peut-être, il faut
que j'y revienne.
J'étais, constamment, profondément ému. Que dois-je donc aimer, si
Paris ne me plaît pas? Je me répondais: «Une charmante femme versant à
dix pas de moi; je la relèverai, et nous nous adorerons, elle connaîtra
mon âme et verra combien je suis différent des _Monvaux._»
Mais cette réponse, étant du plus grand sérieux, je me la faisais deux
ou trois fois le jour, et surtout à _la tombée de la nuit_, qui souvent
pour moi est encore un moment d'émotion tendre, je suis disposé à
embrasser ma maîtresse les larmes aux yeux (quand j'en ai).
Mais j'étais un être constamment ému et ne songeant jamais que dans de
rares moments de colère a empêcher notre hôtesse de me voler trois sous
sur les _falourdes_.
Oserai-je le dire? Mais peut-être c'est faux, _j'étais un poète._ Non
pas, il est vrai, comme cet aimable abbé Delille que je connus deux ou
trois ans après par Cheminade (rue des Francs-Bourgeois, au Marais),
mais comme le Tasse, comme un centième du Tasse, excusez l'orgueil. Je
n'avais pas cet orgueil en 1799, je ne savais pas faire un vers. Il n'y
a pas quatre ans que je me dis qu'en 1799 j'étais bien près d'être un
poète. Il ne me manquait que l'audace d'écrire, qu'une _cheminée_ par
laquelle le _génie_ pût s'échapper.
Après _poète_ voici le _génie_, excusez du peu.
«_Sa sensibilité est devenue trop vive: ce qui ne fait qu'effleurer
les autres, le blesse jusqu'au sang._»Tel j'étais en 1799, tel je
suis encore en 1836, mais j'ai appris à cacher tout cela sous l'ironie
imperceptible au vulgaire, mais que Fiore a fort bien devinée.
«Les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et
disproportionnées, ses enthousiasmes excessifs l'égarent, ses
sympathies sont trop vraies[7], _ceux qu'il plaint souffrent moins que
lui._»
Ceci est à la lettre pour moi. (A l'emphase et à l'importance près
(_self importance_), ce journal a raison.)
Ce qui fait marquer ma différence avec les niais importants du journal,
et _qui portent leur tête comme un saint-sacrement_, c'est que je n'ai
jamais cru que la société me dût la moindre chose, Helvétius me sauva
de cette énorme sottise. _La société paie les services qu'elle voit._
L'erreur et le malheur du Tasse fut de se dire: «Comment! toute
l'Italie, si riche, ne pourra pas faire une pension de deux cents
sequins (2.300 francs) à son poète!»
J'ai lu cela dans une de ses lettres.
Le Tasse ne voyait pas, faute d'Helvétius, que les cent hommes qui,
sur dix millions, comprennent _le beau_ qui n'est pas imitation ou
perfectionnement du _beau_ déjà compris par le vulgaire, ont besoin
de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes, les plus
sensibles après les leurs, que ce nouveau beau est réellement beau.
J'observerai qu'il y a exception quand l'esprit de parti s'en mêle.
M. de Lamartine a fait peut-être en sa vie deux cents beaux vers. Le
parti ultra, vers 1818, étant accusé de bêtise (on les appelait M. de
la Jobardière), sa vanité blessée vanta l'œuvre d'un noble avec la
force de l'irruption d'un lac orageux qui renverse[8] sa digue[9].
Je n'ai donc jamais eu l'idée que les hommes fussent injustes envers
moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos
soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée et qui blâment les
contemporains de Cervantès et du Tasse.
Il me semble que mon père me donnait alors cent francs par mois, ou
cent cinquante francs. C'était un trésor, je ne songeais nullement à
manquer d'argent, par conséquent, je ne songeais nullement à l'argent.
Ce qui me manquait, c'était un cœur aimant, c'était une femme.
Les filles me faisaient horreur. Quoi de plus simple que de faire comme
aujourd'hui, prendre une jolie fille pour un louis, rue des Moulins?
Les louis ne me manquaient pas. Sans doute mon grand-père et ma
grand'tante Elisabeth m'en avaient donné, et je ne les avais
certainement pas dépensés. Mais le sourire d'un cœur aimant! mais
le regard de Mlle Victorine Bigillion!
Tous les contes gais, exagérant la corruption et l'avidité des filles,
que me faisaient les mathématiciens faisant fonctions d'amis autour de
moi, me faisaient mal au cœur.
Ils parlaient des _pierreuses_, des filles à deux sous, sur les pierres
de taille, à deux cents pas de la porte de notre chétive maison[10].
Un cœur ami, voilà ce qui me manquait. M. Sorel[11] m'invitait à
dîner quelquefois, M. Daru aussi, je suppose, mais je trouvais ces
hommes si loin de mes extases sublimes, j'étais si timide par vanité,
surtout avec les femmes, que je ne disais rien.
_Une femme_? _une fille_? dit Chérubin. A la beauté près, j'étais
Chérubin, j'avais des cheveux noirs très frisés et des yeux dont le feu
faisait peur.
_L'homme que j'aime_, ou: _Mon amant est laid, mais personne ne lui
reproche sa laideur, il a tant d'esprit!_ Voilà ce que disait, vers ce
temps, Mlle Victorine Bigillion à Félix Faure, qui ne sut
que longues années après de qui il s'agissait.
Il tourmentait un jour sa jolie voisine, Mlle Victorine
Bigillion, sur son indifférence. Il me semble que Michel ou Frédéric
Faure, ou lui Félix, voulait faire la cour à Mlle Victorine.
(Félix Faure, pair de France, Premier Président de la Cour royale de
Grenoble, être plat et _physique usé._)
Frédéric Faure, Dauphinois fin, exempt de toute générosité, de
l'esprit, mort capitaine d'artillerie à Valence.
Michel, encore plus fin, encore plus Dauphinois, peut-être peu brave,
capitaine de la garde impériale, connu par moi à Vienne en 1809,
directeur du dépôt de mendicité à Saint-Robert, près Grenoble (dont
j'ai fait M. Valenod dans le _Rouge_).
Bigillion, excellent cœur, honnête homme, fort économe, greffier en
chef du Tribunal de première instance, s'est tué vers 1827, ennuyé, je
crois, d'être cocu, mais sans colère contre sa femme.
Je ne veux pas me peindre comme un amant malheureux à mon arrivée à
Paris, en novembre 1799, ni même comme un amant. J'étais trop occupé du
monde et de ce que j'allais faire dans ce monde si inconnu pour moi.
Ce problème était ma maîtresse, de là mon idée que l'amour, avant un
état et le début dans le monde, ne peut pas être dévoué et entier comme
l'amour chez un être qui se figure savoir ce que c'est que le monde.
Cependant, souvent je rêvais avec transport à nos montagnes du
Dauphiné; et Mlle Victorine passait plusieurs mois, chaque
année, à la Grande-Chartreuse, où ses ancêtres avaient reçu saint Bruno
en 1100. La Grande-Chartreuse était la seule montagne que je connusse.
Il me semble que j'y étais déjà allé une ou deux fois avec Bigillion et
Rémy.
J'avais un souvenir tendre de Mlle Victorine, mais je ne
doutais pas un instant qu'une jeune fille de Paris ne lui fût cent
fois supérieure. Toutefois, le premier aspect de Paris me déplaisait
souverainement[12].
Ce déplaisir profond, ce désenchantement, réunis à un exécrable
médecin, me rendirent, ce me semble, assez malade. Je ne pouvais plus
manger.
M. Daru me fit-il soigner dans cette première maladie?
Tout-à-coup, je me vois dans une chambre, au troisième étage, donnant
sur la rue du Bac; on entrait dans ce logement par le passage
Sainte-Marie, aujourd'hui si embelli et si changé. Ma chambre était une
mansarde et le dernier étage de l'escalier, indigne[13].
Il faut que je fusse bien malade, car M. Daru père m'amena le fameux
docteur Portai, dont la figure m'effraya. Elle avait l'air de se
résigner en voyant un cadavre. J'eus une garde, chose bien nouvelle
pour moi.
J'ai appris depuis que je fus menacé d'une hydropisie de poitrine.
J'eus, je pense, du délire, et je fus bien trois semaines ou un mois au
lit.
Félix Faure venait me voir, ce me semble. Je crois qu'il m'a conté et,
en y pensant, j'en suis sûr, que, dans le délire, je l'exhortais, lui
qui faisait fort bien des armes, à retourner à Grenoble et appeler
en duel ceux qui se moqueraient de nous parce que nous n'étions pas
entrés à l'Ecole polytechnique. Si je reparle jamais à ce juge des
prisonniers d'avril, lui faire des questions sur notre vie de 1799.
Cette âme froide, timide et égoïste doit avoir des souvenirs exacts,
d'ailleurs il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers
1781[14].
Je vois deux ou trois images de la convalescence.
Ma garde-malade me faisait le pot-au-feu, près de ma cheminée, ce qui
me semblait bas, et l'on me recommandait fort de ne pas prendre froid;
comme j'étais souverainement ennuyé d'être au lit, je prenais garde aux
recommandations. Les détails de vie physique de Paris me choquaient.
Sans aucun intervalle, après la maladie, je me vois logé dans une
chambre au second étage de la maison de M. Daru, rue de Lille (ou
de Bourbon, quand il y a des Bourbons en France), n° 505[15]. Cette
chambre donnait sur quatre jardins, elle était assez vaste, un peu
en mansarde; le ...[16] entre les deux fenêtres était incliné à
quarante-cinq degrés.
Cette chambre me convenait fort. Je pris un cahier de papier pour
écrire des comédies.
Ce fut à cette époque, je crois, que j'osai aller chez M. Cailhava pour
acheter un exemplaire de son _Art de la comédie_, que je ne trouvais
chez aucun libraire. Je déterrai ce vieux garçon dans une chambre du
Louvre, je crois. Il me dit que son livre était mal écrit, ce que je
niai bravement. Il dut me prendre pour un fou.
Je n'ai jamais trouvé qu'une idée dans ce diable de livre, et encore
elle n'était pas de Cailhava, mais bien de Bacon. Mais n'est-ce rien
qu'une idée, dans un livre? Il s'agit de la définition du rire.
Ma cohabitation passionnée avec les mathématiques m'a laissé un amour
fou pour les bonnes _définitions_, sans lesquelles il n'y a que des à
peu près[17].
[1] Le _chapitre XXXVII_ est le chapitre XXXII du manuscrit (fol. 597
à 618). Ecrit à Rome, les 2 et 3 février 1836. Stendhal note, le 2
février, une «pluie infâme».
[2] ... _une des âmes les moins raisonnables et les plus passionnées
..._--Variante: «_Susceptibles d'émotion._»
[3] ... _la rue du Département ..._--Place Saint-André. (Note au crayon
de R. Colomb.)--Voir notre plan de Grenoble en 1793.
[4] ... _qui veut faire illusion sur la pensée ..._--Variante: «_Qui
veut remplacer la ..._»
[5] ... _j'exprimais peu mes idées._--Variante: «_Je me communiquais
peu. _»
[6] ... (_comme dit le journal_ avec importance)._--Chatterton_ de M.
de Vigny, p. 9 (Note de Stendhal.)
[7] ... _ses sympathies sont trop vraies ..._--Variante: «_Vives._»
[8] ... _l'irruption d'un lac orageux qui renverse ..._-Variante:
«_D'un torrent qui emporte ..._»
[9] ... _sa digue._--Vrai. Le pouvoir déclare qu'il est étranger à
l'intelligence, dont il a ombrage. (Note de Stendhal.)
[10] ... _à deux cents pas de la porte de notre chétive maison._--En
face du texte est un plan du quartier habité par Stendhal, entre la rue
Saint-Dominique, l'esplanade des Invalides et la Seine. La maison qu'il
habitait était située sur l'esplanade, entre les rues Saint-Dominique
et de l'Université. Stendhal remarque dans une note: «Peut-être notre
maison garnie était-elle entre la me Saint-Dominique et la rue de
Grenelle.»
[11] _M. Sorel ..._--Le même que Stendhal a appelé Rosset et qui l'a
accompagné dans son voyage de Grenoble à Paris.
[12] ... _me déplaisait souverainement._--Un tiers du feuillet 613
environ a été laisse en blanc par Stendhal.
[13] _Ma chambre était une mansarde ..._--En face de son texte,
Stendhal a encore dessiné un plan du quartier où se trouvait la maison
garnie habitée par lui, sur l'esplanade des Invalides, entre la rue
de Grenelle et la rue Saint-Dominique. Stendhal note à ce sujet:
«Mon premier logement. Les habitants étaient des élèves de l'Ecole
polytechnique.»--Dans le texte même, Stendhal a figuré un plan de sa
chambre chez les Daru. En «A, lit où je faillis mourir»; en «F, fenêtre
en mansarde sur la rue du Bac».--Ce plan est à nouveau reproduit un peu
plus loin. Il est accompagné d'un détail de l'entrée du logement sur le
«passage Sainte-Marie, tel qu'il était en 1799».
[14] ... _il doit être de deux ans plus âgé que moi et être né vers_
1781.--Félix Faure était né à Grenoble le 18 août 1780.
[15] ... _la maison de M. Daru, rue de Lille ..., n°_ 505.--Ce n° 505
ne me paraît pas possible dans une rue composée, en grande partie,
d'hôtels. (Note au crayon de R. Colomb.)
[16] ... _le ... entre les deux fenêtres ..._--Le mot est en blanc dans
le manuscrit.
[17] ... _il n'y a que des à peu près._--Travail: le 2 février 1836,
pluie infâme; de midi à 3 heures, écrit 26 pages et parcouru 50 pages
de _Chatterton._ Diri et Sandre, pas pu finir _Chatterton._
Dieu! Que Diri est bête! Quel animal! prenant tout en mal.]
3 février 1836. Ce soir, le _Barbier_ à Valle, avec une comédie de
Scribe par Bettini. (Notes de Stendhal.)]
CHAPITRE XXXVIII[1]
Mais une fois l'art de la comédie sur ma table[2], j'agitai
sérieusement cette grande question: devais-je me faire compositeur
d'opéras, comme Grétry? ou faiseur de comédies?
A peine je connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme
indigne de jouer du violon), mais je me disais: les notes ne sont que
l'art d'écrire les idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais
en avoir. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je le crois encore
aujourd'hui, et je suis souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour
être laquais de Paisiello à Naples.
Je n'ai aucun goût pour la musique purement instrumentale, la musique
même de la Chapelle Sixtine et du chœur du chapitre de Saint-Pierre
ne me fait aucun plaisir (rejugé ainsi le.. janvier 1836, jour de la
Catedra de San-Pietro).
La seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau
se faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant, par
exemple: _Se amor si gode in pace_ (premier acte et peut-être première
scène du _Matrimonio segreto_).
Quand un homme de génie se donne la peine d'étudier la mélodie, il
arrive à la belle instrumentation du quartetto de _Bianca e Faliero_
(de Rossini) ou du duo d'_Armide_, du même.
Dans les beaux temps de mon goût pour la musique, à Milan, de 1814 à
1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto
à la _Scala_, je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute
la musique, de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire?
quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie _plus noble_ et _plus
tendre_ que celle du maëstro.
Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière
de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger
sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme
la première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus
intelligible qu'après l'avoir travaillée.
Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans
les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me
semblent comme le _trait de Priam, sine ictu._
Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie (et j'ai vu
l'accompagnement) pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier
comme peu pieux, mais vers 1820, sous les B[ourbon]s):
Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gîte,
Un curé s'en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles
françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer _gî-teu, vi-teu._
Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique.
Comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.
* * * * *
Quelquefois, disant des bêtises exprès avec moi-même, pour me faire
rire, pour fournir des plaisanteries au parti contraire (que souvent je
sens parfaitement en moi), je me dis: Mais comment aurais-je du talent
pour la musique à la Cimarosa, étant Français?
Je réponds: par ma mère, à laquelle je ressemble, je suis peut-être de
sang italien. Le Gagnoni qui se sauve à Avignon après avoir assassiné
un homme en Italie, s'y maria peut-être avec la fille d'un Italien
attaché au vice-légat.
Mon grand-père et ma tante Elisabeth avaient évidemment une figure
italienne, le nez aquilin, etc.
Et actuellement que cinq ans de séjour continu à R[ome] m'ont fait
pénétrer davantage dans la connaissance de la structure physique des
Romains, je vois que mon grand-père avait exactement la taille, la
tête, le nez romains.
Bien plus, mon oncle Romain Gagnon avait une tête évidemment presque
Romaine, au teint près[3], qu'il avait fort beau.
Je n'ai jamais vu un beau chant trouvé par un Français, les plus beaux
ne s'élevant pas au-dessus du caractère grossier qui convient au chant
_populaire_, c'est-à-dire qui doit plaire à tous; tel est:
Allons, enfants de la patrie...
de Rouget de Liste, capitaine, chant trouvé en une nuit, à Strasbourg.
Ce chant me semble extrêmement supérieur à tout ce qu'a jamais fait une
tête française, mais, par son genre, nécessairement inférieur à:
_Là, ci darem la mano,
Là, mi dirai di si..._
de Mozart[4].
J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces
deux seuls auteurs: Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que
de me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre.
Quand mon mauvais sort m'a fait connaître deux salons ennuyeux, c'est
toujours celui d'où je sors qui me semble le plus pesant.
Quand je viens d'entendre Mozart ou Cimarosa, c'est toujours le dernier
entendu qui me semble peut-être un peu préférable à l'autre.
Paisiello me semble de la piquette assez agréable et que l'on peut même
rechercher et boire avec plaisir, dans les moments où l'on trouve le
vin trop fort.
J'en dirai autant de quelques airs de quelques compositeurs inférieurs
à Paisiello, par exemple: _Senza spose non mi lasciate, signor
governatore_ (je ne me souviens pas des vers) des _Cantatrici Villane_,
de Fioravanti.
Le mal de cette piquette, c'est qu'au bout d'un moment on la trouve
plate. Il n'en faut boire qu'un verre[5].