Cependant, j'étais bien enfant à la mort de ma tante Séraphie, car, en
apprenant sa mort dans la cuisine, vis-à-vis de l'armoire de Marion[4],
je me jetai à genoux pour remercier Dieu d'une si grande délivrance.
Cet événement, les écus donnés si noblement par ma tante Elisabeth
pour me faire prendre en secret des leçons de cet affreux jacobin, m'a
empêché à tout jamais d'être un coquin. Voir un homme sur le modèle des
Grecs et des Romains, et vouloir mourir plutôt que de n'être pas comme
lui, ne fut qu'un moment: _punto_ (_Non sia che un punto_ (Alfieri)[5].
* * * * *
Je ne sais comment moi, si timide, je me rapprochai de M. Gros.
(La fresque est tombée en cet endroit, et je ne serais qu'un plat
romancier, comme Don Rugiero Caetani, si j'entreprenais d'y suppléer.
Allusion aux fresques du Campo-Santo de Pise et à leur état actuel.)
Sans savoir comment j'y suis arrivé, je me vois dans la petite chambre
que Gros occupait à Saint-Laurent, le quartier le plus ancien et le
plus pauvre de la ville. C'est une longue et étroite rue, serrée entre
la montagne et la rivière. Je n'entrai pas seul dans cette petite
chambre, mais quel était mon compagnon d'étude? Etait-ce Cheminade?
Là-dessus, oubli le plus complet, toute l'attention de l'âme était
apparemment pour Gros. (Ce grand homme est mort depuis si longtemps
que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur[6].)
C'était un jeune homme d'un blond foncé, fort actif, mais fort gras,
il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-six ans; ses cheveux étaient
extrêmement bouclés et assez longs, il était vêtu d'une redingote[7] et
nous dit:
«Citoyens[8], par où commençons-nous? Il faudrait savoir ce que vous
savez déjà.
--Mais nous savons les équations du second degré.»
Et, en homme de sens, il se mit à nous montrer ces équations,
c'est-à-dire la formation d'un carré de a + b, par exemple, qu'il nous
fit élever à la seconde puissance: a2 + 2 ab + b2, la supposition que
le premier membre de l'équation était un commencement de carré, le
complément de ce carré, etc.
C'étaient les cieux ouverts pour nous, ou du moins pour moi. Je voyais
enfin le pourquoi des choses, ce n'était plus une recette d'apothicaire
tombée du ciel pour résoudre les équations.
J'avais un plaisir vif, analogue à celui de lire un roman entraînant.
Il faut avouer que tout ce que Gros nous dit sur les équations du
second degré était à peu près dans l'ignoble Bezout, mais là notre œil
ne daignait pas le voir. Cela était si platement exposé que je ne me
donnais la peine d'y faire attention.
A la troisième ou quatrième leçon, nous passâmes aux équations du
troisième degré, et là Gros fut entièrement neuf. Il me semble qu'il
nous transportait d'emblée à la frontière de la science et vis-à-vis la
difficulté à vaincre, ou devant le voile qu'il s'agissait de soulever.
Par exemple, il nous montrait l'une après l'autre les diverses manières
de résoudre les équations du troisième degré, quels avaient été les
premiers essais de _Cardan_[9], peut-être ensuite les progrès, et enfin
la méthode présente[10].
Nous fûmes fort étonnés qu'il ne nous fît pas démontrer la même
proposition l'un après l'autre. Dès qu'une chose était bien comprise,
il passait à une autre.
* * * * *
Sans que Gros fût le moins du monde charlatan, il avait l'effet de
cette qualité si utile dans un professeur, comme dans un général en
chef, il occupait toute mon âme. Je l'adorais et le respectais tant
que peut-être je lui déplus. J'ai rencontré si souvent cet effet
désagréable et surprenant que c'est peut-être par une erreur de
mémoire que je l'attribue à la première de mes passions d'admiration.
J'ai déplu à M. de Tracy et à Madame Pasta pour les admirer avec trop
d'enthousiasme[11].
Un jour de grande nouvelle, nous parlâmes politique toute la leçon et,
à la fin, il ne voulut pas de notre argent. J'étais tellement accoutumé
au genre sordide des professeurs dauphinois, MM. Chabert, Durand, etc.,
que ce trait fort simple redoubla mon admiration et mon enthousiasme.
Il me semble, à cette occasion, que nous étions trois, peut-être
Cheminade, Félix Faure et moi, et il me semble aussi que nous mettions,
sur la petite table A, chacun une pièce de douze sous.
Je ne me souviens presque de rien pour les deux dernières années 1798
et 1799. La passion pour les mathématiques absorbait tellement mon
temps que Félix Faure m'a dit que je portais alors mes cheveux trop
longs, tant je _plaignais_ la demi-heure qu'il faudrait perdre pour les
faire couper[12].
* * * * *
Vers la fin de l'été 1799, mon cœur de citoyen était navré de nos
défaites en Italie, Novi et les autres, qui causaient à mes parents
une vive joie, mêlée cependant d'inquiétude. Mon grand-père,
plus raisonnable, aurait voulu que les Russes et les Autrichiens
n'arrivassent pas à Grenoble. Mais, à vrai dire, je ne puis presque
parler de ces vœux de ma famille que par supposition, l'espoir de
la quitter bientôt et l'amour vif et direct pour les mathématiques
m'absorbaient au point de ne plus donner que bien peu d'attention aux
discours de mes parents. Je ne me disais pas distinctement peut-être,
mais je sentais ceci: Au point où j'en suis, que me font ces radotages!
Bientôt, une crainte égoïste vint se mêler à mon chagrin de citoyen. Je
craignais qu'à cause de l'approche des Russes il n'y eût pas d'examen
à Grenoble.
Bonaparte débarqua à Fréjus. Je m'accuse d'avoir eu ce désir sincère:
ce jeune Bonaparte, que je me figurais un beau jeune homme comme un
colonel d'opéra-comique, devrait se faire roi de France.
Ce mot ne réveillait en moi que des idées brillantes et généreuses.
Cette plate erreur était le fruit de ma plus plate éducation. Mes
parents étaient comme des domestiques à l'égard du Roi. Au seul nom de
Roi et de Bourbon, les larmes leur venaient aux yeux.
Je ne sais pas si, ce plat sentiment, je l'eus en 1797, en me délectant
au récit des batailles de Lodi, d'Arcole, etc., etc., qui désolaient
mes parents qui longtemps cherchèrent à ne pas y croire, ou si je l'eus
en 1799, à la nouvelle du débarquement de Fréjus. Je penche pour 1797.
* * * * *
Dans le fait, l'approche de l'ennemi fit que M. Louis Monge,
examinateur de l'Ecole polytechnique, ne vint pas à Grenoble. Il faudra
que nous allions à Paris, dîmes-nous tous. Mais, pensais-je, comment
obtenir un tel voyage de mes parents? Aller dans la Babylone moderne,
dans la ville de la corruption, à seize ans et demi! Je fus extrêmement
agité, mais je n'ai aucun souvenir distinct.
Les examens du cours de mathématiques de M. Dupuy arrivèrent et ce fut
un triomphe pour moi.
Je remportai le premier prix sur huit ou neuf jeunes gens, la plupart
plus âgés et plus protégés que moi, et qui tous, deux mois plus tard,
furent reçus élèves de l'Ecole polytechnique.
Je fus éloquent au tableau; c'est que je parlais d'une chose à laquelle
je réfléchissais passionnément depuis quinze mois au moins, et que
j'étudiais depuis trois ans (à vérifier), depuis l'ouverture du cours
de M. Dupuy dans la salle du rez-de-chaussée de l'Ecole centrale. M.
Dausse, homme obstiné et savant, voyant que je savais, me fit les
questions les plus difficiles et les plus propres à m'embarrasser.
C'était un homme d'un aspect terrible et jamais encourageant. (Il
ressemblait à Domeniconi, un excellent acteur que j'admire à _Valle_ en
janvier 1836.)
M. Dausse, ingénieur en chef, ami de mon grand-père (qui était présent
à mon examen et avec délices), ajouta au premier prix un volume in-4°
d'Euler. Peut-être ce don fut-il fait en 1798, année à la fin de
laquelle je remportai aussi le premier prix de mathématiques. (Le cours
de M. Dupuy se composait de deux années, ou même de trois.)
Aussitôt après l'examen, le soir, ou plutôt le soir du jour que mon
nom fut affiché avec tant de gloire («Mais à cause de la façon dont
le citoyen «B[eyle] a répondu, de l'exactitude, de la facilité
«brillante...»), c'est le dernier effort de la politique de M. Dupuy;
sous prétexte de ne pas nuire à mes sept ou huit camarades, le plus
fort avait été de leur faire obtenir le premier prix, sous prétexte
de ne pas leur nuire pour l'admission à l'Ecole polytechnique; mais
M. Dausse, entêté en diable, fit mettre dans le procès-verbal, et par
conséquent imprimer, une phrase comme la précédente.
Je me vois passant dans le bois du Jardin-de-Ville, entre la statue
d'Hercule et la grille, avec Bigillion et deux ou trois autres, enivrés
de mon triomphe, car tout le monde le trouva juste et on voyait bien
que M. Dupuy ne m'aimait pas; le bruit des leçons que j'étais allé
prendre de ce jacobin de Gros, moi qui avais l'avantage de suivre son
cours, de lui M. Dupuy, n'était pas pour me réconcilier avec lui.
Donc, passant par là, je disais à Bigillion, en philosophant comme
notre habitude:
«En ce moment, on pardonnerait à tous ses ennemis.
--Au contraire, dit Bigillion, on s'approcherait d'eux pour les
vaincre.»
La joie m'enivrait un peu, il est vrai, et je faisais des raisonnements
pour la cacher; cependant, au fond, cette réponse marque la profonde
bassesse de Bigillion, plus terre-à-terre que moi, et, en même temps,
l'exaltation espagnole à laquelle[13] j'eus le malheur d'être sujet
toute ma vie[14].
Je vois des circonstances: Bigillion, mes compagnons et moi, nous
venions de lire l'affiche avec la phrase sur moi.
Sous la voûte du concert, le procès-verbal des examens, signé des
membres de l'administration départementale, était affiché à la porte de
la Salle des Concerts.
* * * * *
Après cet examen triomphant, j'allai à Claix. Ma santé avait un
besoin impérieux de repos[15]. Mais j'avais une inquiétude nouvelle,
à laquelle je rêvais dans le petit bois de Doyatières et dans les
broussailles des îlots le long du Drac et de la pente à 45 degrés de
Comboire[16] (je ne portais plus un fusil que pour la forme): mon père
me donnerait-il de l'argent pour aller m'engouffrer dans la nouvelle
Babylone, dans ce centre d'immoralité, à seize ans et demi?
Ici encore, l'excès de la passion, de l'émotion a détruit tout
souvenir. Je ne sais nullement comment mon départ s'arrangea.
Il fut question d'un second examen par M. Dupuy, j'étais harassé,
excédé de travail, réellement les forces étaient à bout. Repasser
l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, l'algèbre, les sections
coniques, la statique, de façon à subir un nouvel examen, était une
atroce corvée. Réellement, je n'en pouvais plus. Ce nouvel effort,
auquel je m'attendais bien, mais en décembre, m'aurait fait prendre en
horreur mes chères mathématiques. Heureusement, la paresse de M. Dupuy,
occupé de ses vendanges de Noyarey, vint au secours de la mienne. Il
me dit en me tutoyant, ce qui était le grand signe de faveur, qu'il
connaissait parfaitement ce que je savais, qu'un nouvel examen était
inutile, et il me donna d'un air digne et sacerdotal un superbe
certificat certifiant une fausseté, à savoir qu'il m'avait fait subir
un nouvel examen pour mon admission à l'Ecole polytechnique et que je
m'en étais tiré supérieurement.
Mon oncle me donna deux ou quatre louis d'or que je refusai.
Probablement, mon excellent grand-père et ma tante Elisabeth me firent
des cadeaux, dont je n'ai aucune mémoire.
* * * * *
Mon départ fut arrangé avec un M. Rosset, connaissance de mon père, et
qui retournait à Paris où il était établi.
Ce que je vais dire n'est pas beau. Au moment précis du départ,
attendant la voiture, mon père reçut mes adieux au Jardin-de-Ville,
sous les fenêtres des maisons faisant face à la rue Montorge.
Il pleuvait un peu. La seule impression que me firent ses larmes fut
de le trouver bien laid. Si le lecteur me prend en horreur, qu'il
daigne se souvenir des centaines de promenades forcées aux Granges avec
ma tante Séraphie, des promenades où l'on me forçait, _pour me faire
plaisir._ C'est cette hypocrisie qui m'irritait le plus et qui m'a
fait prendre ce vice en exécration.
* * * * *
L'émotion m'a ôté absolument tout souvenir de mon voyage avec M.
Rosset, de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours.
C'était dans les premiers jours de novembre 1799, car à Nemours, à
vingt ou vingt-cinq lieues de Paris, nous apprîmes les événements du 18
brumaire (ou 9 novembre 1799), qui avaient eu lieu la veille.
Nous les apprîmes le soir, je n'y comprenais pas grand'chose, et
j'étais enchanté que le jeune général Bonaparte se fît roi de
France. Mon grand-père parlait souvent et avec enthousiasme de
Philippe-Auguste et de Bouvines, tout roi de France était, à mes yeux,
un Philippe-Auguste, un Louis XIV ou un voluptueux Louis XV, comme je
l'avais vu dans les _Mémoires secrets_ de Duclos.
La volupté ne gâtait rien à mon imagination. Mon idée fixe, en arrivant
à Paris, l'idée à laquelle je revenais quatre ou cinq fois le jour, en
sortant, à la tombée de la nuit, à ce moment de rêverie, était qu'une
jolie femme, une femme de Paris, bien autrement belle que Mlle Kably ou
ma pauvre Victorine, verserait en ma présence ou tomberait dans quelque
grand danger duquel je la sauverais, et je devais partir de là pour
être son amant. Ma raison était une raison de chasseur.
Je l'aimerais avec tant de transport que je devais la trouver!
Cette folie, jamais avouée à personne, a peut-être duré six ans. Je
ne fus un peu guéri que par la sécheresse des dames de la cour de
Brunswick, au milieu desquelles je débutai, en novembre 1806.
[1] Le _chapitre XXXV_ est le chapitre XXX du manuscrit (fol. 550 à
579).--Ecrit à Rome, les 26, 27, 29 et 30 janvier 1836.
[2] ... _mon père me laisserait bien plus._--Variante: «_Davantage._»
[3] _Mais ce n était pas l'argent qui devait coûter à cette âme
..._--Variantes: «_Ce n'était pas là ce qui devait lui sembler
pénible_,»et: «_Ce n'était pas l'argent qui coûtait à cette âme._»
[4] ... _dans la cuisine, vis-à-vis de l'armoire de Marion ..._--Suit
un plan de la cuisine.
[5] (Non sia che un punto (_Alfieri_).--La moitié de la page a été
laissée en blanc.
[6] ... _que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur._--On lit, en face,
au verso du fol. 555: «A placer: courses à la Grande-Chartreuse et
Sarcenas.»
[7] ... _il était vêtu d'une redingote ..._--Gros était plus que
négligé dans sa toilette; je l'ai vu lors de mon examen au cours
d'histoire ancienne, dans l'été (1797 ou 1798), avec un pantalon large
en nankin et _sans bas._ Autant que je puis m'en souvenir, il faisait
payer chaque leçon trois francs, somme énorme, si on considère la
valeur de l'argent, à Grenoble, à cette époque! (Note au crayon de R.
Colomb.)
[8] «_Citoyens, par où commençons-nous?_--Suit un plan de la salle
d'études, dans l'appartement de Gros, rue Saint-Laurent. En «C, petit
mauvais tableau, en toile cirée». A côté du plan, en «C, coupe de ce
mauvais tableau; R, rebord où il y avait de la mauvaise craie blanche
qui s'écrasait sous le doigt en écrivant sur le tableau. Je n'ai jamais
rien vu de si pitoyable.»
[9] ... _Cardan ..._--Jérôme Cardan, mathématicien italien (1501-1576),
découvrit la formule, ou du moins la démonstration, de l'équation du
troisième degré, qui a pris le nom de _formule de Cardan._
[10] ... _enfin la méthode présente._--La moitié du fol. 559 est en
blanc.
[11] ... _avec trop d'enthousiasme._--On lit en tête du fol. 561: «29
janvier 1836. Pluie et temps froid, promenade à San Pietro in Montorio,
où j'eus l'idée de _ceci_ vers 1832.»
[12] ... _qu'il faudrait perdre pour les faire couper._--La moitié de
ce fol. a été laissée en blanc. Les fol. 563 et 564 sont blancs.
[13] ... _l'exaltation espagnole à laquelle ..._--Ms.: «_Auquel._»
[14] ... _j'eus le malheur d'être sujet toute ma vie.--_En face,
au verso du fol. 571, est un plan du bois du Jardin-de-Ville. Le
bois était entouré d'une grille, et au milieu se trouvait la statue
d'Hercule.--Cette statue est placée aujourd'hui plus au nord, dans la
partie du jardin dite _Jardin Français._
[15] _Ma santé avait un besoin impérieux de repos._--En face, au verso
du fol. 572, on lit: «Rome, 28 janvier 1836. Testament: Je lègue et
donne ce _volume et les deux précédents_ de la _Vie de Henri Brulard_
à M. Abraham Constantin, chevalier de la Légion d'honneur, peintre sur
porcelaine, domicilié à Genève, et après lui, s'il n'imprime pas, à
MM. Romain Colomb, rue Godot-de-Mauroy, n° 35, à Paris, Levavasseur,
libraire, Paulin, libraire, l'un après l'autre, Philarète Chastes,
homme de lettres. Le manuscrit appartiendra à celui de ces Messieurs
qui trouvera de son intérêt de l'imprimer, en abrégé ou en totalité.
Rome, le 28 janvier 1836. H. BEYLE.»
[16] ... _la pente à_ 45 _degrés de Comboire ..._--Suit un croquis du
rocher de Comboire.
CHAPITRE XXXVI[1]
Paris
M. Rosset me déposa dans un hôtel à l'angle des rues de Bourgogne et
Saint-Dominique; on y entrait par la rue Saint-Dominique. On voulait
me mettre près de l'Ecole polytechnique, où l'on croyait que j'allais
entrer.
Je fus fort étonné du son des cloches qui sonnaient l'heure. Les
environs de Paris m'avaient semblé horriblement laids; il n'y avait
point de montagnes! Ce dégoût augmenta rapidement les jours suivants.
Je quittai l'hôtel et, par économie, pris une chambre sur le
quinconce des Invalides. Je fus un peu recueilli et guidé par les
_mathématiciens_ qui, l'année précédente, étaient entrés à l'Ecole. Il
fallut les aller voir.
Il fallut aller voir aussi mon cousin Daru.
C'était exactement la première visite que je faisais de ma vie.
M. Daru, homme du monde, âgé de quelque soixante-cinq ans, dut être
bien scandalisé de ma gaucherie et cette gaucherie dut être bien
dépourvue de grâce.
J'arrivais à Paris avec le projet arrêté d'être un séducteur de femmes,
ce que j'appellerais aujourd'hui un _Don Juan_ (d'après l'opéra de
Mozart).
M. Daru avait été longtemps secrétaire général de M. de Saint-Priest,
intendant du Languedoc, qui forme, ce me semble, sept départements
aujourd'hui. On peut avoir vu dans les histoires que le fameux
Basville[2], ce sombre tyran, avait été intendant ou plutôt roi
du Languedoc de 1685 à 1710 peut-être. C'était un pays d'Etat, ce
vestige de discussion publique et de liberté exigeait un secrétaire
général habile sous un intendant espèce de grand seigneur, comme M. de
Saint-Priest[3], qui fut peut-être intendant de 1775 à 1786.
M. Daru, sorti de Grenoble, fils d'un bourgeois prétendant à la
noblesse, mais pauvre par orgueil, comme toute ma famille, était fils
de ses œuvres, et sans voler avait peut-être réuni quatre ou cinq cent
mille francs. Il avait traversé la Révolution avec adresse, et sans
se laisser aveugler par l'amour ou la haine qu'il pouvait avoir pour
les préjugés, la noblesse et le clergé. C'était un homme sans passion
autre que l'_utile_ de la vanité ou la vanité de l'utile, je l'ai vu
trop d'en bas pour discerner lequel. Il avait acheté une maison rue de
Lille, n° 505, au coin de la rue de Bellechasse, dont il n'occupait
modestement que le petit appartement au-dessus de la porte cochère.
Le premier au fond de la cour était loué à Mme Rebuffel[4], femme d'un
négociant du premier mérite, et homme à caractère et à âme chaude,
tout le contraire de M. Daru. M. Rebuffel, neveu de M. Daru, lequel
s'accommodait, par son caractère pliant et tout à tous, de son oncle.
M. Rebuffel venait, chaque jour, passer un quart d'heure avec sa femme
et sa fille Adèle, et du reste vivait rue Saint-Denis, à sa maison
de commission (commerce), avec Mlle Barberen, son associée et sa
maîtresse, fille active, commune, de trente ou trente-cinq ans, qui
m'avait fort la mine de faire des scènes et des cornes à son amant et
de le désennuyer ferme.
Je fus accueilli avec affection et ouverture de cœur par l'excellent
M. Rebuffel, tandis que M. Daru le père me reçut avec des phrases
d'affection et de dévouement pour mon grand-père, qui me serraient le
cœur et me rendaient muet.
M. Daru était un grand et assez beau vieillard avec un grand nez, chose
assez rare en Dauphiné; il avait un œil un peu de travers et l'air
assez faux. Il avait avec lui une petite vieille toute ratatinée, toute
provinciale, qui était sa femme; il l'avait épousée jadis, à cause
de sa fortune, qui était considérable, et du reste elle n'osait pas
souffler devant lui.
Mme Daru était bonne au fond et fort polie, avec un petit air de
dignité convenable à une sous-préfète de province. Du reste, je n'ai
jamais rencontré d'être qui fût plus complètement privé du feu céleste.
Rien au monde n'aurait pu émouvoir cette âme pour quelque chose de
noble et de généreux. La prudence la plus égoïste, et dont on se
glorifie, occupe chez ces sortes d'âmes la possibilité, la place de
l'émotion colérique ou généreuse.
Cette disposition prudente, sage, mais peu aimable, formait le
caractère de son fils aîné, M. le comte Daru, ministre secrétaire
d'Etat de Napoléon, qui a tant influé sur ma vie, de Mlle Sophie,
depuis Mme de Baure, sourde, de Mme Le Brun, maintenant Mme la marquise
de Graves[5].
Son second fils, Martial Daru, n'avait ni tête, ni esprit, mais un bon
cœur; il lui était impossible de faire du mal à quelqu'un.
Madame Cambon, fille aînée de M. et de Mme Daru, avait peut-être un
caractère élevé, mais je ne fis que l'entrevoir: elle mourut quelques
mois après mon arrivée à Paris.
Est-il besoin d'avertir que j'esquisse le caractère de ces personnages
tel que je l'ai vu depuis? Le trait définitif, qui me semble le vrai,
m'a fait oublier tous les traits antérieurs (terme de dessin).
Je ne conserve que des images de ma première entrée dans le salon de M.
Daru.
Par exemple, je vois fort bien la petite robe d'indienne rouge que
portait une aimable petite fille de cinq ans, la petite-fille de M.
Daru et de laquelle il s'amusait, comme le vieux et ennuyé Louis XIV de
Mme la duchesse de Bourgogne. Cette aimable petite fille, sans laquelle
un silence morne eût régné souvent dans le petit salon de la rue de
Lille, était Mlle Pulchérie Le Brun (maintenant Mme la marquise de
Brossard, fort impérieuse, dit-on, avec la taille d'un tonneau[6], et
qui commande à la baguette à son mari, M. le général de Brossard, qui
commande lui-même le département de la Drôme).
M. de B..... est un panier percé qui se prétend de la plus haute
noblesse, descendant de Louis le Gros, je crois, hâbleur, finasseur,
peu délicat sur les moyens de restaurer ses finances toujours en
désarroi. Total: caractère de noble pauvre, c'est un vilain caractère
et qui s'allie d'ordinaire à beaucoup de malheurs. (J'appelle
_caractère_ d'un homme sa manière habituelle d'aller à la chasse du
bonheur, en termes plus clairs, mais moins qualificatifs, l'_ensemble
de ses habitudes morales._)
Mais je m'égare. J'étais bien loin de voir les choses, même physiques,
aussi nettement en décembre 1799. J'étais tout émotion, et cet excès
d'émotion ne m'a laissé que quelques images fort nettes, mais sans
explications des comment et des pourquoi.
Ce que je vois aujourd'hui fort nettement, et qu'en 1799 je sentais
fort confusément, c'est qu'à mon arrivée à Paris, deux grands objets de
désirs constants et passionnés tombèrent à rien, tout-à-coup. J'avais
adoré Paris et les mathématiques. Paris sans montagnes m'inspira un
dégoût si profond qu'il allait presque jusqu'à la nostalgie. Les
mathématiques ne furent plus pour moi que comme l'échafaudage du feu
de joie de la veille (chose vue à Turin, le lendemain de la Saint-Jean
1802).
J'étais tourmenté par ces changements dont je ne voyais, bien entendu,
à seize ans et demi, ni le _pourquoi_ ni le _comment._
Dans le fait, je n'avais aimé Paris que par dégoût profond pour
Grenoble.
Quant aux mathématiques, elles n'avaient été qu'un moyen. Je les
haïssais même un peu en novembre 1799, car je les craignais. J'étais
résolu à ne pas me faire examiner à Paris, comme firent les sept ou
huit élèves qui avaient remporté le premier prix, après moi, à l'Ecole
centrale, et qui tous furent reçus. Or, si mon père avait pris quelque
soin, il m'eût forcé à cet examen, je serais entré à l'Ecole, et je ne
pouvais plus _vivre à Paris en faisant des comédies._
De toutes mes passions, c'était la seule qui me restât.