verso du fol. 503, est une carte-esquisse du rocher de Comboire et de
la vallée du Drac depuis le pont de Claix jusqu'au pont suspendu de
Grenoble. Au bord du rocher de Comboire («précipices de deux ou trois
cents pieds de haut»), en «H, moi; j'avais une vue superbe sur les
côteaux d'Echirolles et de Jarrie, et mon regard enfilait la vallée».
A propos du pont suspendu, Stendhal écrit: «Pont de fil de fer, dit de
Seyssins, qui succéda au bac vers 1827, construit par mon ami Louis
Crozet; le plat colonel Monval, méprisé de tout le monde (et loué à
sa mort dans la _Quotidienne_), était actionnaire de ce pont, et ne
voulait pas que Crozet, ingénieur en chef, fît l'épreuve complète. Par
une lithographie les Périer (Casimir, Augustin, etc.) veulent ôter
cette gloire à Crozet et la donner à un de leurs neveux. En tout les
Périer trompeurs, finasseurs, de mauvaise foi, plats, bas.»
[8] ... _de laquelle il eût fallu ..._--Variante: «_Il fallait._»
[9] ... _je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour ..._--Suit un
profil des précipices du rocher de Comboire, avec ressauts coupant la
pente en A et en B.
[10] ... _je le pris pour un chien._--Suit un croquis de la scène. En
outre, au verso du fol. 508, Stendhal a figuré, en coupe, le profil de
la pente du rocher de Comboire avec quatre sentiers horizontaux A, B,
C, D. Ces sentiers naturels sont fréquents dans les Alpes calcaires du
Dauphiné, où ils portent le nom de «sangles».
[11] ... _au_ Peuil de Claix ...--Le _Peuil de Claix_ est un plateau
étroit et long, assez marécageux, situé à l'est et au nord-est de
Claix, au pied des escarpements calcaires des montagnes du Vercors sur
la vallée du Drac, à 1.000 mètres environ d'altitude. Depuis longtemps
les chamois ont déserté ce lieu, aujourd'hui assez fréquenté.--Au verso
du fol. 508, Stendhal a figuré deux profits des pentes, depuis Claix
jusqu'à la crête des montagnes. Il a noté au bas de l'un: «Toutes ces
pentes sont exagérées;»mais il dit de l'autre: «Ceci est plus correct.»
[12] ... _Les Balmes._--Les Balmes, commune de Fontaine, entre Seyssins
et Sassenage.
[13] ... _vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy._--Suit un plan de
la place Grenette. En «F était cet arbre, qui peut-être n'avait qu'un
bouquet de feuilles au haut de la tige»; en «P était la pompe»; en «C,
la porte de la maison de mon grand-père si souvent mentionnée, et dont
le premier étage était occupé par les demoiselles Caudey, dévotes».
(Voir notre plan de Grenoble en 1793.)
[14] _L'inscription avait plusieurs lignes ..._--Voici l'inscription,
faite non par M. Jay, mais par un peintre vitrier: _Mort à la Royauté.
Constitution de l'an III._ Il n'y avait pas autre chose. (Note au
crayon de R. Colomb.)
[15] _Moi seul j'eus l'idée de la chose ..._--C'est chez R[omain]
C[olomb] que le complot fut arrêté; l'idée première appartient-elle à
R. C. ou à H. B.? C'est ce que je ne saurais dire. Mais l'un des deux
eût fait la chose, quand même ils n'auraient eu aucun complice; il
pouvait y en avoir une douzaine en tout: Casimir Prié, les trois Faure,
Robin. (Note au crayon de R. Colomb.)
[16] ... _ce fut Treillard ou Mante._--Ce dernier. (Note au crayon de
R. Colomb.)
[17] ... _il me semble qu'il y avait une barrière autour de
l'arbre._--Oui. (Note au crayon de R. Colomb.) Suit un plan de la
scène. La ligne PP' est l'espace compris entre l'arbre de la Liberté et
celui de la Fraternité.
[18] ... _et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard._--Le pistolet,
appartenant à H. B., fut chargé jusqu'au bout chez R. C., sur son lit,
et en partie avec ses munitions. La charge se composait de deux coups
ordinaires de poudre, de chevrotines et de gros plombs de lièvre, en
fer coulé. H. B. et R. C. étaient avec Mante, qui lâcha le coup et vint
immédiatement se réunir aux deux premiers, dans l'allée de la maison
Gagnon, sur la place Grenette. L'un de ces trois grands coupables,
H. B., se réfugia chez mesdemoiselles Caudey, marchande de modes, au
premier étage, tandis que R. C. et Mante grimpaient dans les greniers
pour se soustraire aux recherches que la police ne manquerait pas de
faire. En montant l'escalier, Mante remit le pistolet à R. C., qui
voyait tous les jours H. B. Arrivés dans une espèce de bûcher, R. C.,
enrhumé de la poitrine, se remplit la bouche de suc de réglisse, afin
que sa toux n'attirât pas l'attention des explorateurs de la maison.
Au milieu de cette situation assez critique, R. C. se rappela qu'il
existait dans ces greniers un corridor, au moyen duquel on communiquait
à un escalier de service donnant dans la Grande-rue. Ce souvenir sauva
les deux amis qui, arrivés dans l'allée et voyant à la porte deux
personnes qu'ils prirent pour des agents de police, se mirent à causer
tranquillement, et comme des enfants, des jeux qui venaient de les
occuper; de là, ils regagnèrent paisiblement leur logis, R. C. porteur
du pistolet. (26 octobre 1838.) (Note au crayon de R. Colomb.)
[19] ... _beaucoup rapprochaient les chandelles et
illuminaient._--Erreur. Tout ceci eut lieu quatre minutes après le
coup; alors nous étions tous trois dans la maison, comme il est dit
ci-devant, page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)
[20] ... _nous suivîmes donc la ligne FFF._--Un plan de cette scène est
figuré au verso du fol. 518, et un autre au verso du fol. 514. La ligne
FFF va du point M (arbre de la Fraternité) au point M', porte de la
maison Gagnon sur la Grande-rue, «sortie la nuit du coup de pistolet»,
en passant par l'entrée de la maison sur la place Grenette.
[21] _Moi et un autre, Colomb peut-être ..._--Mante, Beyle et Colomb.
(Note au crayon de R. Colomb.)
[22] ... _occupées à lire la Bible._--Il n'y a que H. B. qui entra chez
les demoiselles Caudey; R. C. et Mante filèrent par le passage dans les
greniers et atteignirent ainsi la Grande-rue (voir page 518). (Note au
crayon de R. Colomb.)
[23] ... _et continuâmes à monter vers le passage._-Erreur. (Note au
crayon de R. Colomb.)
[24] _Mante et Treillard ..._--Treillard n'était pas avec nous trois;
voir page 518. (Note au crayon de R. Colomb.)
[25] ... _qui étaient entres dans la porte G ..._--G est la porte de la
maison Gagnon sur la place Grenette et G' la porte de la même maison
sur la Grande-rue.
[26] ... _ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes ..._--C'était C.
et Mante, qui se quittèrent à quelques pas de la porte d'allée. C.
rentra chez lui, peu rassuré sur les suites de l'affaire et assez
embarrassé de sa contenance. Au souper, son père, qui se trouvait dans
une maison de la place Grenette, au moment où le coup fut tiré, et se
doutant qu'il était pour quelque chose dans cette affaire, lui adressa
une verte réprimande. M. C. et toute sa famille ayant été longtemps
emprisonnés, la coopération de son fils pouvait lui être fatale. (Note
au crayon de R. Colomb.)
[27] ... _qui arrivait de son village (Tullins, je pente)
..._--Bompertuis, à une lieue de Voiron. (Note au crayon de R. Colomb.)
[28] ... _pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous._--Ce fut
Mante. (Note au crayon de R. Colomb.)
[29] ... _une grille de fer de cinq ou six pieds de haut._--Non. (Note
au crayon de R. Colomb.)
[30] _Jomard ..._--En surcharge, de la main de R. Colomb: «Zomard.»
CHAPITRE XXXIV[1]
Je crois que j'ai expédié tout ce dont je voulais parler avant d'entrer
dans le dernier récit que j'aurai à faire des choses de Grenoble, je
veux dire de ma cascade dans les mathématiques.
Mlle Kably était partie depuis longtemps et il ne m'en restait plus
qu'un souvenir tendre; Mlle Victorine Bigillion était beaucoup à
la campagne; mon seul plaisir en lecture était Shakespeare et les
_Mémoires_ de Saint-Simon, alors en sept volumes, que j'achetai plus
tard en douze volumes, avec les _Caractères de_ ...[2], passion qui a
duré comme celle des épinards en physique et qui est aussi forte pour
le moins à cinquante-trois[3] qu'à treize ans.
J'aimais d'autant plus les mathématiques que je méprisais davantage
mes maîtres, MM. Dupuy et Chabert. Malgré l'emphase et le bon ton,
l'air de noblesse et de douceur, qu'avait M. Dupuy en adressant la
parole à quelqu'un, j'eus assez de pénétration pour deviner qu'il
était infiniment plus ignare que M. Chabert. M. Chabert qui, dans la
hiérarchie sociale des bourgeois de Grenoble, se voyait tellement
au-dessous de M. Dupuy, quelquefois, le dimanche ou le jeudi matin,
prenait un volume d'Euler ou de ...[4] et se battait ferme avec la
difficulté. Il avait cependant toujours l'air d'un apothicaire qui
sait de bonnes recettes, mais rien ne montrait comment ces _recettes_
naissent les unes des autres, nulle _logique_, nulle philosophie dans
cette tête; par je ne sais quel mécanisme d'éducation ou de vanité,
peut-être par religion, le bon M. Chabert haïssait jusqu'au nom de ces
choses.
Avec ma tête d'aujourd'hui, j'avais il y a deux minutes l'injustice
de m'étonner comment je ne vis pas sur-le-champ le remède. Je n'avais
aucun secours, par vanité mon grand-père répugnait aux mathématiques,
qui étaient la seule borne de sa science presque universelle. Cet
homme, ou plutôt _monsieur Gagnon n'a jamais rien oublié de ce qu'il
a lu_, disait-on avec respect à Grenoble. Les mathématiques formaient
la seule réponse de ses ennemis. Mon père abhorrait les mathématiques
par religion, je crois, il ne leur pardonnait un peu que parce qu'elles
apprennent à _lever le plan des domaines_. Je lui faisais sans cesse
des copies du plan de ses biens à Claix, à Echirolles, à Fontagnier, au
Chayla (vallée près ...[5]), où il venait de faire une bonne affaire.
Je méprisais Bezout, autant que MM. Dupuy et Chabert.
Il y avait bien cinq à six _forts_ à l'Ecole centrale, qui furent reçus
à l'Ecole polytechnique en 1797 ou 98, mais ils ne daignaient pas
répondre à mes difficultés[6], peut-être exposées peu clairement, ou
plutôt qui les embarrassaient.
* * * * *
J'achetai ou je reçus en prix les œuvres de l'_abbé Marie_, un volume
in-8°. Je lus ce volume avec l'avidité d'un roman. J'y trouvai les
vérités exposées en d'autres termes, ce qui me fit beaucoup de plaisir
et récompensa ma peine, mais du reste rien de nouveau.
Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas réellement du nouveau, peut-être
je ne le comprenais pas, je n'étais pas assez instruit pour le voir.
Pour méditer plus tranquillement, je m'étais établi dans le salon
meublé de douze beaux fauteuils brodés par ma pauvre mère et que l'on
n'ouvrait qu'une ou deux fois l'an, pour ôter la poussière. Cette
pièce m'inspirait le recueillement, j'avais encore, dans ce temps-là,
l'image des jolis soupers donnés par ma mère. On quittait ce salon
étincelant de lumières pour passer, à dix heures sonnant, dans la belle
salle-à-manger, où l'on trouvait un poisson énorme. C'était le luxe de
mon père; il avait encore cet instinct dans l'état de dévotion et de
spéculations d'agriculture où je l'ai vu abaissé.
C'est sur la table T[7] que j'avais écrit[8] le premier acte ou les
cinq actes de mon drame, que j'appelais comédie, en attendant le moment
du génie, à peu près comme si un ange eût dû m'apparaître.
* * * * *
Mon enthousiasme pour les mathématiques avait peut-être eu pour base
principale mon horreur pour l'hypocrisie, l'hypocrisie, à mes yeux,
c'était ma tante Séraphie, madame Vignon et leurs p[rêtres].
Suivant moi, l'hypocrisie était impossible en mathématiques et, dans ma
simplicité juvénile, je pensais qu'il en était ainsi dans toutes les
sciences où j'avais ouï dire qu'elles s'appliquaient. Que devins-je
quand je m'aperçus que personne ne pouvait m'expliquer comment il se
faisait que: moins par moins donne plus (-X-= +)? (C'est une des bases
fondamentales de la science qu'on appelle _algèbre._)
On faisait bien pis que ne pas m'expliquer cette difficulté (qui
sans doute est explicable, car elle conduit à la vérité), on me
l'expliquait par des raisons évidemment peu claires pour ceux qui me
les présentaient[9].
M. Chabert, pressé par moi, s'embarrassait, répétait sa _leçon_, celle
précisément contre laquelle je faisais des objections, et finissait
par avoir l'air de me dire:
«Mais c'est l'usage, tout le monde admet cette explication. Euler et
Lagrange, qui apparemment valaient autant que vous, l'ont bien admise.
Nous savons que vous avez beaucoup d'esprit (cela voulait dire: Nous
savons que vous avez remporté un premier prix de belles-lettres et bien
parlé à M. _Tortelebeau_ et aux autres membres du Département), vous
voulez apparemment vous singulariser.»
Quant à M. Dupuy, il traitait mes timides objections (timides à
cause de son ton d'emphase) avec un sourire de hauteur voisin de
l'éloignement. Quoique beaucoup moins fort que M. Chabert, il était
moins bourgeois, moins borné, et peut-être jugeait sainement de son
savoir en mathématiques. Si aujourd'hui je voyais ces Messieurs huit
jours, je saurais sur-le-champ à quoi m'en tenir. Mais il faut toujours
en revenir à ce point.
Elevé sous une cloche de verre par des parents dont le désespoir
rendait encore l'esprit plus étroit, sans aucun contact avec les
hommes, j'avais des sensations vives à quinze ans, mais j'étais bien
plus incapable qu'un autre enfant de juger les hommes et de deviner
leurs diverses comédies. Ainsi, je n'ai pas grande confiance, au fond,
dans tous les jugements dont j'ai rempli[10] les 536 pages précédentes.
Il n'y a de sûrement vrai que les sensations, seulement pour parvenir à
la vérité il faut mettre quatre dièses à mes impressions. Je les rends
avec la froideur et les sens amortis par l'expérience d'un homme de
quarante ans[11].
* * * * *
Je me rappelle distinctement que, quand je parlais de ma difficulté de
_moins par moins_ à un _fort_, il me riait au nez; tous étaient plus
ou moins comme Paul-Emile Teisseire et apprenaient par cœur. Je leur
voyais dire souvent au tableau[12], à la fin des démonstrations:
«_Il est donc évident que_», etc.
Rien n'est moins évident pour vous, pensais-je. Mais il s'agissait de
choses évidentes pour moi, et desquelles, malgré la meilleure volonté,
il était impossible de douter.
Les mathématiques ne considèrent qu'un petit coin des objets (leur
quantité), mais sur ce point elles ont l'agrément de ne dire que des
choses sûres, que la vérité, et presque toute la vérité.
Je me figurais à quatorze ans, en 1797, que les hautes mathématiques,
celles que je n'ai jamais sues, comprenaient _tous_ ou à peu près
tous les côtés des objets, qu'ainsi, en avançant, je parviendrais à
savoir des choses sûres, indubitables, et que je pourrais me prouver à
volonté, _sur toutes choses_.
Je fus longtemps à me convaincre que mon objection sur: moins par
moins donne plus, ne pourrait pas absolument entrer dans la tête de
M. Chabert, que M. Dupuy n'y répondrait jamais que par un sourire
de hauteur, et que les _forts_ auxquels je faisais des questions se
moqueraient toujours de moi.
J'en fus réduit à ce que je me dis encore aujourd'hui: il faut bien que
moins par moins donne plus soit vrai, puisque évidemment, en employant
à chaque instant cette règle dans le calcul, on arrive à des résultats
_vrais et indubitables._
Mon grand malheur était cette figure:
[Illustration]
Supposons que RP soit la ligne qui sépare le positif du négatif,
tout ce qui est au-dessus est positif, comme négatif tout ce qui est
au-dessous; comment, en prenant le carré B autant de fois qu'il y a
d'unités dans le carré A, puis-je parvenir à faire changer de côté au
carré C?
Et, en suivant une comparaison gauche, que l'accent souverainement
traînard et grenoblois de M. Chabert rendait encore plus gauche,
supposons que les quantités négatives sont les dettes d'un homme,
comment, en multipliant 10.000 francs de dette par 500 francs, cet
homme aura-t-il et parviendra-t-il à avoir une fortune de cinq millions?
M. Dupuy et M. Chabert sont-ils des hypocrites comme les p[rêtres]
qui viennent dire la [messe] chez mon grand-père, et mes chères
mathématiques ne sont-elles qu'une tromperie? Je ne savais comment
arriver à la vérité. Ah! qu'alors un mot sur la logique ou l'art de
_trouver la vérité_ eût été avidement écouté par moi! Quel moment pour
m'expliquer la _Logique_ de M. de Tracy! Peut-être j'eusse été un autre
homme, j'aurais eu une bien meilleure tête [13].
Je conclus, avec mes pauvres petites forces, que M. Dupuy pouvait bien
être un trompeur, mais que M. Chabert était un bourgeois vaniteux qui
ne pouvait comprendre qu'il existât des objections non vues par lui.
Mon père et mon grand-père avaient l'_Encyclopédie_ in-folio de Diderot
et d'Alembert; c'est, ou plutôt c'était, un ouvrage de sept à huit
cents francs. Il faut une terrible influence pour engager un provincial
à mettre un tel capital en livres, d'où je conclus, aujourd'hui, qu'il
fallait qu'avant ma naissance mon père et mon grand-père eussent été
tout-à-fait du parti philosophique[14].
Mon père ne me voyait feuilleter l'_Encyclopédie_ qu'avec chagrin.
J'avais la plus entière confiance en ce livre-là, à cause de
l'éloignement de mon père et de la haine décidée qu'il inspirait aux
p[rêtres] qui fréquentaient la maison. Le grand vicaire et chanoine
Rey, grande figure de papier mâché, haut de cinq pieds dix pouces,
faisait une singulière grimace en prononçant de travers les noms de
Diderot et de d'Alembert. Cette grimace me donnait une jouissance
intime et profonde, je suis encore fort susceptible de ce genre de
plaisir[15]. Je le goûtai quelquefois en 1815, en voyant les nobles
refuser le courage à Nicolas Bonaparte, car alors tel était le nom de
ce grand homme, et cependant dès 1807 j'avais désiré passionnément
qu'il ne conquît pas l'Angleterre; où se réfugier alors?
Je cherchai donc à consulter les articles mathématiques de d'Alembert
dans l'Encyclopédie; leur ton de fatuité, l'absence de culte pour la
vérité me choqua fort, et d'ailleurs j'y compris peu. De quelle ardeur
j'adorais la vérité alors Avec quelle sincérité je la croyais la reine
du monde, dans lequel j'allais entrer! Je ne lui voyais absolument
d'autres ennemis que les p[rêtres].
Si _moins par moins donne plus_ m'avait donné beaucoup de chagrin,
on peut penser quel noir s'empara de mon âme quand je commençai la
_Statique_ de Louis Monge, le frère de l'illustre Monge, et qui allait
venir faire les examens pour l'Ecole polytechnique.
Au commencement de la géométrie, on dit: _On donne le nom de PARALLÈLES
à deux lignes qui, prolongées à l'infini, ne se rencontreraient
jamais._ Et, dès le commencement de la Statique, cet insigne animal de
Louis Monge a mis à peu près ceci: _Deux lignes parallèles peuvent être
considérées comme se rencontrant, si on les prolonge à l'infini._
Je crus lire un catéchisme[16], et encore un des plus maladroits. Ce
fut en vain que je demandai des explications à M. Chabert.
«Mon petit, dit-il en prenant cet air paterne qui va si mal au renard
dauphinois, l'air d'Edouard Mounier (pair de France en 1836), mon
petit, vous saurez cela plus tard.»
Et le monstre, s'approchant de son tableau en toile cirée et traçant
deux lignes parallèles et très voisines, me dit:
«Vous voyez bien qu'à l'infini on peut dire qu'elles se rencontrent.»
Je faillis tout quitter. Un cafard, adroit et bon jésuite[17], aurait
pu me convertir à ce moment en commentant cette maxime:
«Vous voyez que tout est erreur, ou plutôt qu'il n'y a rien de faux,
rien de vrai, tout est de convention, adoptez les conventions qui vous
feront le mieux recevoir dans le monde. Or, la canaille est patriote et
toujours salira ce côté de la question; faites-vous donc aristocrate,
comme vos parents, et nous trouverons moyen de vous envoyer à Paris et
de vous recommander à des dames influentes.»
[1] Le _chapitre XXXIV_ est le chapitre XXIX du manuscrit (fol. 528 à
550; il n'y a pas de fol. 527).--Ecrit à Rome, du 24 au 26 janvier 1836.
[2] ... _les_ Caractères _de ..._--Un mot illisible.
[3] ... _à cinquante-trois qu'à treize ans._--Ms.: «25 x √4 + 3.»
[4] ... _un volume d'Euler ou de ..._--Le nom a été laissé en blanc.
[5] ... _au Chayla (vallée près ...) ..._--Le nom a été laissé en blanc.
[6] ... _répondre à mes difficultés ..._--Variante: «_Questions._»
[7] _C'est sur la table T ..._--Suit un plan d'une partie de
l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. Dans le salon, en face de
la fenêtre, en T, est la table où travaillait le jeune Henri; dans la
«chambre toujours fermée de ma mère»était un «tableau en toile cirée».
[8] ... _que j'avais écrit ..._--Variante: «_Composé._»
[9] ... _pour ceux qui me les présentaient_--On lit en face du fol. 535
(fol. 534 verso): «Testament,--Je donne et lègue ce volume et tous les
volumes de la _Vie de Henri Brulard_ à M. Abraham Constantin, chevalier
de la Légion d'honneur, et après lui, s'il ne les imprime pas, à MM.
Levavasseur, libraire, place Vendôme, Philarète Chasles, homme de
lettres, Amyot, Pourret, libraires. Rome, le 20 janvier 1836. H. BEYLE.»
[10] ... _tous les jugements dont j'ai rempli ..._--Variante: «_Que
j'ai écrits dans ... _»
[11] ... _l'expérience d'un homme de quarante ans._--Les trois quarts
du feuillet sont blancs.
[12] _Je leur voyais dire souvent au tableau ..._--Suit un croquis
représentant un élève au tableau, et au pied de l'estrade «M. Dupuy
dans son grand fauteuil».
[13] ... _j'aurais eu une bien meilleure tête._--En face, au verso du
fol. 542, est un plan de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites;
dans le salon, près de la fenêtre, la table du jeune Henri «piochant
l'abbé _Marie_», accompagnée de cette inscription: «Bonheur solitaire.
Là j'étais à l'abri des vexations de Séraphie. Misanthropie anticipée,
à quatorze ans.»
[14] ... _mon père et mon grand-père eussent été tout-à-fait du parti
philosophique._--Cette conséquence peut être fausse. Au moment où
l'Encyclopédie parut, _tout le monde_ en raffola. L'abbé Rochas,
mon petit-oncle, dont le revenu ne dépassait probablement pas douze
ou quinze cents francs, eut _son_ Encyclopédie, dont les images ont
commencé à me donner le goût des gravures, tableaux, etc. Et il était
fort bon prêtre, sincèrement attaché à Rome! (Note au crayon de R.
Colomb.)
[15] ... _je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir._--Qui
diable pourrait s'intéresser aux simples mouvements d'un cœur, décrits
sans rhétorique? Omar, avril 1836. (Note de Stendhal.)
[16] _Je crus lire un catéchisme ..._--Ms.: «_Chismek._»
[17] ... _adroit et bon jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»
CHAPITRE XXXV[1]
Cela, dit avec entraînement, je devenais un coquin et j'aurais une
grande fortune aujourd'hui.
Je me figurais le monde, à treize ans, uniquement d'après les _Mémoires
secrets_ de Duclos et les _Mémoires_ de Saint-Simon en sept volumes. Le
bonheur suprême était de vivre à Paris, faisant des livres, avec cent
louis de rente. Marion me dit que mon père me laisserait bien plus[2].
Il me semble que je me dis: _Vraies ou fausses, les mathématiques me
sortiront de Grenoble_, de cette fange qui me fait mal au cœur.
Mais je trouve ce raisonnement bien avancé pour mon âge. Je continuais
à travailler, ç'aurait été un trop grand chagrin d'interrompre, mais
j'étais profondément inquiet et attristé.
Enfin, le hasard voulut que je visse un grand homme et que je ne
devinsse pas un coquin. Ici, pour la seconde fois le _sujet surmonte le
disant._ Je tâcherai de n'être pas exagéré.
Dans mon adoration pour les mathématiques, j'entendais parler depuis
quelque temps d'un jeune homme, fameux Jacobin, grand et intrépide
chasseur, et qui savait les mathématiques bien mieux que MM. Dupuy et
Chabert, mais qui n'en faisait pas métier. Seulement, comme il était
fort peu riche, il avait donné des leçons à cet esprit faux, Anglès
(depuis comte et préfet de police, enrichi par Louis XVIII à l'époque
des emprunts).
Mais j'étais timide, comment oser l'aborder? Mais ensuite, ses leçons
étant horriblement chères, douze sous par leçon, comment payer? (Ce
prix me paraît trop ridicule; c'était peut-être vingt-quatre ou
quarante sous.)
Je contai tout cela avec plénitude de cœur à ma bonne tante Elisabeth,
qui peut-être alors avait quatre-vingts ans, mais son excellent cœur
et sa meilleure tête, s'il est possible, n'avaient que trente ans.
Généreusement elle me donna beaucoup d'écus de six francs. Mais ce
n'était pas l'argent qui devait coûter à cette âme[3]: remplie de
l'orgueil le plus juste et le plus délicat, il fallait que je prisse
ces leçons en _cachette de mon père_; et à quels reproches légitimes ne
s'exposait-elle pas?