Monval--ou les Monvaux, comme nous les appelions, parce qu'ils étaient
nobles, lui-même prétendait à la noblesse[20],--Sinard, Saint-Ferréol,
nobles, le bon Aribert, qu'il protégeait, l'aimable Mante, etc., etc.,
et moi le plus rarement qu'il pouvait, et quand j'y étais, il ne
m'écoutait pas, ce qui m'humiliait et me déconcertait beaucoup car,
les autres, il ne les perdait pas de l'œil. Malgré cela, mon amour,
qui commençait à être sérieux, pour les mathématiques, faisait que
quand je trouvais une difficulté je la lui exposais, moi étant au
tableau, H[21], et M. Dupuy dans son immense fauteuil bleu de ciel en
D; mon indiscrétion l'obligeait à répondre, et c'était là le diable.
Il me demandait sans cesse de lui exposer mes doutes en particulier,
prétendant que cela faisait perdre du temps à la classe.
Il chargeait le bon Sinard de me lever mes doutes. Sinard, beaucoup
plus fort mais de bonne foi, passait une heure ou deux à nier ces
doutes, puis à les comprendre, et finissait par avouer qu'il ne savait
que répondre.
Il me semble que tous ces braves gens-là, Mante excepté, faisaient des
mathématiques une simple affaire de mémoire. M. Dupuy eut l'air fort
attrapé de mon premier prix, si triomphant, au cours de belles-lettres.
Mon examen qui eut lieu, comme tous les autres, en présence des membres
du Département, des membres du jury, de tous les professeurs et de
deux, ou trois cents élèves, fut amusant pour ces Messieurs. Je parlai
bien, et les membres de l'administration départementale, étonnés de ne
pas s'ennuyer, me firent compliment et, mon examen terminé, me dirent:
«Monsieur B[eyle], vous avez le prix; mais, pour notre plaisir,
veuillez bien répondre encore à quelques questions.»
[Illustration: Manuscript LE JEUNE BEYLE AU TABLEAU (_Bibl. mun. de
Grenoble; ms R 399. t. II. fol. 496_)]
Ce triomphe précéda, je crois, l'examen de mathématiques et me donnait
un rang et une assurance qui pour l'année suivante forçaient M. Dupuy à
m'appeler souvent au tableau.
* * * * *
Si jamais je repasse par Grenoble, il faut que je fasse faire des
recherches dans les archives de la Préfecture pour les années de 1794
à 1799 inclusivement. Le procès-verbal imprimé de la distribution des
prix me donnerait la date de tous ces petits événements dont, après
tant d'années, le souvenir me revient avec plaisir. J'étais à la montée
de la vie, et avec quelle imagination de feu ne me figurais-je pas les
plaisirs à venir?... Je suis à la descente[22].
* * * * *
Après ce mois d'août triomphant, mon père n'osa plus s'opposer d'une
façon aussi ferme à ma passion pour la chasse. Il me laissa prendre de
mauvaise grâce son fusil et même un fusil de calibre de munition, plus
solide, qui avait été fait de commande pour feu M. Rey, notaire, son
beau-frère.
Ma tante Rey[23] était une jolie femme que j'allais voir dans son joli
appartement, dans la cour du Palais. Mon père ne voulait pas que je
me liasse[24] avec Edouard Rey, son second fils, inique polisson lié
avec la pire canaille. (C'est aujourd'hui le colonel d'artillerie
Rey, insigne Dauphinois, plus fin et plus trompeur à lui tout seul que
quatre procureurs grenoblois, du reste archi-cocu, bien peu aimable,
mais qui doit être un bon colonel dans cette arme qui a tant de
détails. Il me semble qu'en 1831 il était employé à Alger. Il a été
amant de M. P.[25])
[1] Le _chapitre XXXII_ est le chapitre XXVII du manuscrit (fol. 469 à
500).--Ecrit à Rome, les 19 et 20 janvier 1836.
[2] ... _le cours de M. Dubois (imprimé depuis en quatre volumes
..._--Dubois-Fontanelle, _Cours de Belles-lettres._ Paris, Dufour,
1813-1820, 4 volumes in-8°.
[3] ... _Grandisson ..._--Roman épistolaire de Richardson, publié en
1753.
[4] ... _ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent marqué
..._--Variante: «_Ce grand hâbleur, qui avait si peu de talent comme
peintre, en avait un fort grand.... _»
[5] ... _les airs importants et emphatiques du professeur._--Variante:
«_Maître._»
[6] ... _allez vous installer à la Bosse._--Au verso du fol. 466 est un
plan de l'Ecole centrale.
[7] ... _je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O._--Suit un
croquis des places respectives des élèves autour des modèles.
[8] ... _un petit morceau de rocher en forme de trapèze ..._--Suit une
silhouette du rocher.--A ce sujet, voir plus haut, t. I, chapitre XVI,
p. 187-188.
[9] _Odru, fort en colère, m'aurait rossé._--Plan du lieu du duel et de
la position des adversaires.
[10] ... _mon témoin Diday ..._--Ms.: «_Baudry._»
[11] ... _le petit rocher au-dessus de Seyssins._--De nouveau une
silhouette de ce rocher.
[12] ... _j'étudiais les contours du petit rocher._--Pour la troisième
fois, Stendhal figure la silhouette de ce rocher.
[13] ... _en_ 1796, _donc treize ans ..._--Ms.: «10 + 3.»
[14] ... _le pont de fil de fer._--Le pont suspendu, aujourd'hui situé
à l'extrémité du cours Berriat.
[15] _Ce fat de Bernard ..._--A ce duel figuraient: MM. Didier, Madier
de Montjeau, de Vourey et de Mareste. (Note au crayon de R. Colomb.)
[16] ... _au moulin de Canel ..._--Voisin du cours de Saint-André.
[17] ... _Maurice Diday._--Ms.: «_Baudry._» Stendhal avait d'abord
écrit: _Diday_, puis a remplacé ce nom par celui de Baudry.
[18] ... _et se retira à la campagne, à Domène._--Erreur. Il
fut directeur des contributions indirectes et n'a quitté cette
administration que pour prendre sa retraite, de 1830 à 1833, je crois.
(Note au crayon de R. Colomb.)--Pierre-Maurice Diday épousa, le 20
octobre 1808, Marie-Caroline-Ernestine Létourneau.--Suit un croquis
de la vallée du Graisivaudan, «vallée admirable»; Stendhal y a figuré
Grenoble, Saint-Ismier, Domène et Fort-Barraux, et, à Saint-Ismier, les
maisons de MM. Bigillion et Faure.
[19] ... _je trouverais le souvenir ..._--Variante: «_Je me
souviendrais._»
[20] ... _lui-même prétendait à la noblesse ..._--Dupuy portait le nom
de Dupuy de Bordes.
[21] ... _moi étant au tableau. H ..._--Suit un croquis du jeune Beyle
au tableau. (Voir notre planche.)
[22] _Je suis à la descente._--Au-dessous, Stendhal a figuré la courbe
de son existence. La période culminante va de 1810, «ma nomination
d'auditeur, 3 août 1810», à 1821, «mon retour de Milan, en juin 1821».
[23] _Ma tante Rey ..._--Sophie-Eléonore Beyle, née le 6 janvier 1752,
avait épousé M. Rey, notaire à Grenoble.
[24] ... _que je me liasse ..._--Variante: «_Que je fisse amitié._»
[25]--A la fin du chapitre, au verso du fol. 500, Stendhal note: «En
sept quarts d'heure, de 483 à 500, dix-sept pages.»
CHAPITRE XXXIII[1]
Je fais de grandes découvertes sur mon compte en écrivant ces Mémoires.
La difficulté n'est plus de trouver et de dire la vérité, mais de
trouver qui la lise. Peut-être le plaisir des découvertes et des
jugements ou appréciations qui les suivent me déterminera-t-il à
continuer; l'idée d'être lu s'évanouit de plus en plus. Me voici à la
page 501, et je ne suis pas encore sorti de Grenoble!
Ce tableau des révolutions d'un cœur ferait un gros volume in-8°,
avant d'arriver à Milan. Qui lirait de telles fadaises? Quel talent de
peintre ne faudrait-il pas pour les bien peindre, et j'abhorre presque
également la description de Walter Scott et l'emphase de Rousseau.
Il me faudrait pour lecteur une Madame Roland, et encore peut-être
le manque de description des charmants ombrages de notre vallée de
d'Isère lui ferait jeter le livre. Que de choses à dire pour qui aurait
la patience de décrire juste! Quels beaux groupes d'arbres, quelle
végétation vigoureuse et luxuriante dans la plaine, quels jolis bois
de châtaigniers sur les côteaux, et au-dessus quel grand caractère
impriment à tout cela les neiges éternelles de Taillefer! Quelle basse
sublime à cette jolie[2] mélodie!
Ce fut, je crois, cet automne-là que j'eus le délicieux plaisir de
tuer un tourdre[3], dans le sentier de la vigne au-dessus de la grande
pièce, précisément en face du sommet arrondi et blanc de la montagne de
Taillefer[4]. Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie[5]. Je venais
de courir les vignes de Doyatières, j'entrais dans le sentier étroit
entre deux haies hautes et touffues, de H en P, quand tout-à-coup un
gros tourdre s'élança avec un petit cri de la vigne en T' tout au haut
de l'arbre T, un cerisier, je crois, fort élancé et peu chargé de
feuillage.
Je le vis, je tirai dans une position à peu près horizontale, car je
n'étais pas encore descendu. Le tourdre tomba en donnant à la terre un
coup que j'entends encore. Je descendis le sentier, ivre de joie.
Je rentrai, j'allai dire à un vieux domestique grognon et un peu
chasseur:
«Barbier, votre élève est digne de vous!»
Cet homme eût été beaucoup plus sensible au don d'une pièce de douze
sous, et d'ailleurs ne comprit pas un mot à ce que je lui disais.
Dès que je suis ému, je tombe dans l'espagnolisme communiqué par[6] ma
tante Elisabeth, qui disait encore: Beau comme le Cid.
* * * * *
Je rêvais profondément en parcourant, un fusil à la main, les vignes
et les hautaies des environs de Furonières. Comme mon père, soigneux
de me contrarier, défendait la chasse, et tout au plus la tolérait à
grand'peine par faiblesse, j'allais rarement et presque jamais à la
chasse avec de vrais chasseurs, quelquefois à la chasse au renard dans
les précipices du rocher de Comboire avec Joseph Brun, le tailleur de
nos hautaies[7]. Là, placé pour attendre un renard, je me grondais
de ma rêverie profonde, de laquelle il eût fallu[8] me réveiller si
l'animal eût paru. Il parut un jour à quinze pas de moi, il venait à
moi au petit trot, je tirai et ne vis rien; je le manquai fort bien.
Les dangers des précipices à plomb sur le Drac étaient si terribles
pour moi que je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour[9]; on
se glisse sur des rebords comme A et B avec la perspective du Drac
mugissant au pied du rocher. Les paysans avec lesquels j'allais (Joseph
Brun et son fils, Sébastien Charrière, etc.) avaient gardé leurs
troupeaux de moutons dans ces pentes rapides dès l'âge de six ans
et nus de pieds; au besoin ils ôtaient leurs souliers. Pour moi, il
n'était pas question d'ôter les miens, et j'allai deux ou trois fois au
plus dans ces rochers.
* * * * *
J'eus une peur complète le jour que je manquai le renard, bien plus
grande que celle que j'eus, arrêté dans un _chanvre_, en Silésie
(campagne de 1813), et voyant venir vers moi, tout seul, dix-huit ou
vingt cosaques. Le jour de Comboire, je regardais à ma montre, qui
était d'or, comme je fais dans les grandes circonstances pour avoir
un souvenir net au moins de l'heure, et comme fit M. de La Valette au
moment de sa condamnation à mort (par les Bourbons). Il était huit
heures, on m'avait fait lever avant jour, ce qui me brouille toujours
toute la matinée. J'étais rêvant au beau paysage, à l'amour, et
probablement aussi aux dangers du retour, quand le renard vint à moi
au petit trot. Sa grosse queue me le fit reconnaître pour un renard,
car au premier moment je le pris pour un chien[10]. En S, le sentier
pouvait avoir deux pieds, et en S' deux pouces, il fallait que le
renard fît un saut pour passer de S' en H, sur mon coup de fusil il
sauta sur des broussailles en B, à cinq ou six pieds au-dessous de nous.
Les sentiers possibles, praticables même pour un renard, sont en petit
nombre dans ce précipice; trois ou quatre chasseurs les occupent, un
autre lance les chiens, le renard monte, et fort probablement il arrive
sur quelque chasseur.
Une chasse dont ces chasseurs parlaient sans cesse est celle des
chamois, au _Peuil de Claix_[11], mais la défense de mon père était
précise, jamais aucun d'eux n'osa m'y mener. Ce fut en 1795, je pense,
que j'eus cette belle peur dans les rochers de Comboire.
Je tuai bientôt mon second tourdre (tourdre: grive), mais plus petit
que le premier, à la nuit tombée, le distinguant à peine, sur un noyer
dans le champ de M. de La Peyrouse, je crois, au-dessus de notre
_Pelissone_ (_id est_: de notre vigne Pelissone).
Je tuai le troisième et dernier sur un petit noyer bordant le chemin
au nord de notre _petit verger._ Ce tourdre, fort petit, était presque
verticalement sur moi et me tomba presque sur le nez. Il tomba sur le
mur à pierres sèches, et avec lui de grosses gouttes de sang que je
vois encore.
Ce sang était signe de victoire. Ce ne fut qu'à Brunswick, en 1808,
que la pitié me dégoûta de la chasse; aujourd'hui, elle me semble un
meurtre inhumain et dégoûtant, et je ne tuerais pas un cousin sans
nécessité. La dernière caille que j'ai tuée à Cività-Vecchia ne m'a pas
fait pitié pourtant. Les perdrix, cailles, lièvres, me semblent des
poulets nés pour aller à la broche.
Si on les consultait avant de les faire naître dans des fours à
l'Egyptienne, au bout des Champs-Elysées, probablement ils ne
refuseraient pas.
Je me souviens de la sensation délicieuse, un matin, partant avant
jour avec Barbier et trouvant une belle lune et un vent chaud. C'était
le temps des vendanges, je ne l'ai jamais oublié. Ce jour-là, j'avais
extorqué de mon père la permission de suivre Barbier, factotum pour la
direction de l'agriculture du _domaine_, à une foire à Sassenage ou
Les Balmes[12]. Sassenage est le berceau de ma famille. Ils y étaient
juges ou b[eyles], et la _branche aînée_ y était encore établie en
1795 avec quinze ou vingt mille francs de rente qui, sans une certaine
loi du 13 _germinal_, ce me semble, me seraient tombés _en entier._
Mon patriotisme n'en fut point ébranlé; il est vrai qu'à cet âge, ne
sachant pas ce que c'était que _manquer_ et travailler désagréablement
pour gagner le nécessaire, l'argent n'était pour moi que satisfaction
de fantaisies; or, je n'avais pas de fantaisies, n'allant jamais en
société et ne voyant _aucune femme_; l'argent n'était donc rien à mes
yeux.
J'étais alors comme un grand fleuve qui va se précipiter dans une
cascade, comme le Rhin au-dessus de Schaffouse, dont le cours est
encore tranquille, mais qui va se précipiter dans une immense cascade.
Ma cascade fut l'amour des mathématiques qui d'abord, comme moyen de
quitter Grenoble, la personnification du genre bourgeois et de la
_nausée_ exactement parlant, et ensuite par amour pour elles-mêmes,
absorbèrent tout.
La chasse, qui me portait à lire avec attendrissement la _Maison
rustique_ et à faire des extraits de l'_Histoire des Animaux_ de
Buffon, dont l'emphase me choquait, dès cet âge tendre, comme cousine
germaine de l'hypocrisie des p[rêtres], de mon père, la chasse fut le
dernier signe de vie de mon âme, avant les mathématiques.
J'allais bien le plus souvent que je pouvais chez Mlle Victorine
Bigillion, mais elle fit, ce me semble, de grands séjours à la campagne
ces années-là. Je voyais aussi beaucoup Bigillion, son frère aîné, La
Bayette, Galle, Barral, Michoud, Colomb, Mante, mais le cœur était aux
mathématiques.
* * * * *
Encore un récit, et puis je serai tout hérissé d'_x_ et d'_y._
C'est une conspiration contre l'arbre de la Fraternité.
Je ne sais pourquoi je conspirai. Cet arbre était un malheureux
jeune chêne très élancé, haut de trente pieds au moins, qu'on avait
transplanté, à son grand regret, au milieu de la place Grenette, fort
en deçà de l'arbre de la Liberté, qui avait toute ma tendresse.
L'arbre de la Fraternité, peut-être rival de l'autre, avait été planté
immédiatement contre la cabane des châtaignes, vis-à-vis les fenêtres
de feu M. Le Roy[13].
Je ne sais à quelle occasion on avait attaché à l'arbre de la
Fraternité un écriteau blanc sur lequel M. Jay avait peint en jaune, et
avec son talent ordinaire, une couronne, un sceptre, des chaînes, tout
cela au bas d'une inscription et en attitude de choses vaincues.
L'inscription avait plusieurs lignes[14] et je n'en ai aucune mémoire,
quoique ce fût contre elle que je conspirai.
Ceci est bien une preuve de ce principe: un peu de passion augmente
l'esprit, beaucoup l'éteint. Contre quoi conspirâmes-nous? Je l'ignore.
Je ne me souviens encore vaguement que de cette maxime: il est de notre
devoir de nuire à ce que nous haïssons autant qu'il est en nous. Et
encore ceci est bien vague. Du reste, pas le moindre souvenir de ce que
nous haïssions et des motifs de notre haine, seulement l'image du fait
et voilà tout, mais celle-ci fut nette.
Moi seul j'eus l'idée de la chose[15], il fallut la communiquer aux
autres, qui d'abord furent froids: le corps de garde est si près!
disaient-ils; mais, enfin, ils furent aussi résolus que moi. Les
conspirateurs furent Mante, Treillard, Colomb et moi, peut-être un ou
deux de plus.
Pourquoi ne tirai-je pas le coup de pistolet? Je l'ignore. Il me semble
que ce fut Treillard ou Mante[16].
Il fallut se procurer ce pistolet-là, il avait huit pouces de long.
Nous le chargeâmes jusqu'à la gueule. L'arbre de la Fraternité pouvait
avoir trente-six ou quarante pieds de haut, l'écriteau était attaché à
dix ou douze pieds, il me semble qu'il y avait une barrière autour de
l'arbre[17].
Le danger pouvait venir du corps de garde C, dont les soldats se
promenaient dans l'espace non pavé, de P en P'.
Quelques passants provenant de la rue Montorge ou de la Grande-rue
pouvaient nous arrêter. Les quatre ou cinq d'entre nous qui ne tirèrent
pas observaient les soldats du corps de garde; peut-être fût-ce là mon
poste, comme le plus dangereux, mais je n'en ai aucune souvenance.
D'autres observaient la rue Montorge et la Grande-rue.
Vers les huit heures du soir, il faisait nuit noire,--et pas trop
froid, nous étions en automne ou au printemps,--il y eut un moment de
solitude sur la place, nous nous promenions nonchalamment, et donnâmes
le mot à Mante ou à Treillard[18].
Le coup partit et fit un bruit effroyable, le silence était profond,
et le pistolet chargé à crever. Au même instant, les soldats du poste
furent sur nous. Je pense que nous n'étions pas les seuls à haïr
l'inscription et qu'on pensait qu'elle pourrait être attaquée.
Les soldats nous touchaient presque, nous nous sauvâmes dans la porte
G de la maison de mon grand-père, mais on nous vit fort bien: tout le
monde était aux fenêtres, beaucoup rapprochaient les chandelles et
illuminaient[19].
Cette porte G, sur la Grenette, communiquait par un passage étroit
au second étage avec la porte G', sur la Grande-rue. Mais ce passage
n'était ignoré de personne.
Pour nous sauver nous suivîmes donc la ligne FFF[20]. Quelques-uns
de nous se sauvèrent aussi, ce me semble, par la grande porte des
Jacobins, ce qui me porte à croire que nous étions plus nombreux que je
ne l'ai dit. Prié était peut-être des nôtres.
Moi et un autre, Colomb peut-être[21], nous nous trouvâmes le
plus vivement poursuivis. _Ils sont entrés dans cette maison_,
entendions-nous crier tout près de nous.
Nous ne continuâmes pas de monter jusqu'au passage au-dessus du second
étage; nous sonnâmes vivement au premier sur la place Grenette, à
l'ancien appartement de mon grand-père, loué actuellement à Mlles
Caudey, vieilles marchandes de modes fort dévotes. Heureusement elles
ouvrirent, nous les trouvâmes fort effrayées du coup de pistolet et
occupées à lire la Bible[22].
En deux mots nous leur disons: on nous poursuit, dites que nous avons
passé ici la soirée. Nous nous asseyons, presque en même temps on sonne
à arracher la sonnette; pour nous, nous sommes assis à écouter la
Bible, je crois même que l'un de nous prend le livre.
Les commissaires entrent. Qui ils étaient, je n'en sais rien; je les
regardais fort peu, apparemment.
«Ces citoyens ont-ils passé la soirée ici?
--Oui, messieurs; oui, citoyens,»dirent en se reprenant les pauvres
dévotes effrayées. Je crois que leur frère, M. Caudey, vieux commis
employé depuis quarante-cinq ans à l'hôpital, était avec elles.
Il fallait que ces commissaires ou citoyens zélés fussent bien peu
clairvoyants ou bien disposés pour M. Gagnon, qui était vénéré de
toute la ville, à partir de M. le baron des Adrets jusqu'à Poulet,
le gargotier, car notre trouble devait nous faire faire une étrange
figure au milieu de ces pauvres dévotes hors d'elles-mêmes par la peur.
Peut-être cette peur, qui était aussi grande que la nôtre, nous sauva,
toute l'assemblée devait avoir la même mine effarée.
Les commissaires répétèrent deux ou trois fois leur question: «Les
citoyens ont-ils passé ici toute la soirée? Personne n'est-il entré
depuis que vous avez entendu tirer le coup de pistolet?»
Le miraculeux, auquel nous songeâmes depuis, c'est que ces vieilles
jansénistes aient voulu mentir. Je crois qu'elles se laissèrent aller à
ce péché par vénération pour mon grand-père.
Les commissaires prirent nos noms et enfin déguerpirent.
Les compliments furent courts de nous à ces demoiselles. Nous prêtâmes
l'oreille; quand nous n'entendîmes plus les commissaires, nous
sortîmes, et continuâmes à monter vers le passage[23].
Mante et Treillard[24], plus agiles que nous et qui étaient entrés dans
la porte G[25] avant nous, nous contèrent le lendemain que quand ils
parvinrent à la porte G', sur la Grande-rue, ils la trouvèrent occupée
par deux gardes. Ces Messieurs se mirent à parler de l'amabilité des
demoiselles avec qui ils avaient passé la soirée, les gardes ne leur
firent aucune question et ils filèrent.
Leur récit m'a fait tellement l'impression de la réalité que je ne
saurais dire si ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes[26] en parlant
de l'amabilité de ces demoiselles.
Il me semblerait plus naturel que Colomb et moi entrâmes dans la
maison, puis il s'en alla une demi-heure après.
Le piquant fut les discussions auxquelles mon père et ma tante
Elisabeth se livraient sur les auteurs présumés de la révolte. Il me
semble que je contai tout à ma sœur Pauline, qui était mon amie.
Le lendemain, à l'Ecole centrale, Monval (depuis colonel et méprisé),
qui ne m'aimait pas, me dit:
«Hé bien! toi et les tiens vous avez tiré un coup de pistolet sur
l'arbre de la Fraternité!»
* * * * *
Le délicieux fut d'aller contempler l'état de l'écriteau: il était
criblé.
Les sceptres, couronnes et autres attributs _vaincus_ étaient peints au
midi, du côté qui regardait l'arbre de la Liberté. Les couronnes, etc.,
étaient peintes en jaune clair sur du papier tendu sur une toile ou sur
une toile préparée pour la peinture à l'huile.
Je n'ai pas pensé à cette affaire depuis quinze ou vingt ans.
J'avouerai que je la trouve fort belle. Je me répétais souvent, avec
enthousiasme, dans ce temps-là, et j'ai encore répété, il n'y a pas
quatre jours, ce vers d'_Horace_:
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus!
Cette action était bien d'accord avec cette admiration.
Le singulier, c'est que je n'aie pas tiré moi-même le coup de pistolet;
mais je ne pense pas que ç'ait été par prudence blâmable. Il me
semble, mais je l'entrevis d'une façon douteuse et comme à travers un
brouillard, que Treillard, qui arrivait de son village (Tullins, je
pense[27]), voulut absolument tirer le coup de pistolet comme pour se
donner le droit de bourgeoisie parmi nous[28].
En écrivant ceci, l'image de l'arbre de la Fraternité apparaît à mes
yeux, ma mémoire fait des découvertes. Je crois voir que l'arbre de
la Fraternité était environné d'un mur de deux pieds de haut garni de
pierre de taille et soutenant une grille de fer de cinq ou six pieds de
haut[29].
Jomard[30] était un gueux de prêtre, comme plus tard Ming, qui se fit
guillotiner pour avoir empoisonné son beau-père, un M. Martin, de
Vienne, ce me semble, ancien _membre du Département_, comme on disait.
Je vis juger ce coquin-là, et ensuite guillotiner. J'étais sur le
trottoir, devant la pharmacie de M. Plana.
Jomard avait laissé croître sa barbe, il avait les épaules drapées dans
un drap rouge, comme parricide.
J'étais si près qu'après l'exécution je voyais les gouttes de sang se
former le long du couteau avant de tomber. Cela me fit horreur, et
pendant je ne sais combien de jours je ne pus manger de bouilli (bœuf).
[1] Le _chapitre XXXIII_ est le chapitre XXVIII du manuscrit (fol. 501
à 526).--Ecrit à Rome, les 20, 22 et 24 janvier.--On lit en tête du
fol. 501: «20 janvier 1836. Le 3 décembre, j'en étais à 93.»
[2] ... _cette jolie mélodie!_--Variante: «_Belle._»
[3] ... _tuer un tourdre ..._--Ancien nom de la grive.
[4] ... _la montagne de Taillefer._--Le Taillefer (2.861 m. d'altitude)
ferme l'horizon vers le sud-est, à 23 kilomètres environ à vol d'oiseau
de Furonières, près Claix.
[5] _Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie._--Suit un croquis de
la scène: en haut d'une pente assez forte, mais courte, le jeune Beyle
en H; au milieu de cette pente, en «T', vigne d'où se leva le tourdre
en entendant le bruit de mon approche», et en T, le cerisier; au bas,
la grande pièce s'étend horizontalement.
[6] ... _l'espagnolisme communiqué par ..._--Variante: «_L'espagnolisme
de._»