Ce petit jésuite de Paul-Emile, avec son ton doucereux et

VIE

DE

HENRI BRULARD

PAR

STENDHAL

PUBLIÉE INTÉGRALEMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS

D'APRÈS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE DE GRENOBLE

PAR

HENRY DEBRAYE

Ancien élève de l'École des chartes

Archiviste de la ville de Grenoble

TOME SECOND

AVEC NOTE DE L'ÉDITEUR, INTRODUCTION

ET CINQ PLANCHES HORS TEXTE

PARIS

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ ET ÉDOUARD CHAMPION

5, Quai Malaquais, VIe

1913

[Illustration: La Treille de Stendhal]

CHAPITRE XXX[1]

Je vois aujourd'hui qu'une qualité commune à tous mes amis était le

naturel ou l'absence de l'hypocrisie. Mme Vignon et ma tante Séraphie

m'avaient donné, pour cette première des conditions de succès dans

la société actuelle, une horreur qui m'a bien nui et qui va jusqu'au

dégoût physique. La société prolongée avec un hypocrite me donne un

commencement de mal de cœur (comme, il y a un mois, l'italien du

chevalier Naytall oblige la comtesse Sandre à desserrer son corset).

* * * * *

Ce n'était pas par le _naturel_ que brillait le pauvre Grand-Dufay,

garçon d'infiniment d'esprit; aussi ne fut-il jamais que mon ami

_littéraire_, c'est-à-dire rempli de jalousie chez lui, et chez moi de

défiance, et tous deux nous estimant beaucoup.

Il remporta le premier prix de grammaire générale la même année, ce

me semble, que je remportais le premier prix de belles-lettres. Mais

quelle fut cette année? Fut-ce 1796 ou 1795[2]? J'aurais grand besoin

des archives de la Préfecture; nos noms étaient imprimés en pancarte

in-folio et affichés. La sage loi de M. de Tracy environnait les

examens de beaucoup de pompe. Ne s'agissait-il pas de l'espoir de la

patrie? C'était un enseignement pour le membre de l'administration

départementale, produit moral du despotisme de Mme Du Barry, autant que

pour l'élève.

Qu'y avait-il à faire, en 1706, de tous les hommes qui avaient plus de

vingt ans? Sauver la Patrie du mal qu'ils étaient disposés à lui faire,

et attendre tant bien que mal leur _death_[3].

Cela est aussi vrai que triste à dire. Quel allègement pour le vaisseau

de l'Etat, en 1836, si tout ce qui a plus de cinquante ans passait tout

d'un coup _ad patres!_ Excepté, bien entendu, _le Roi, ma Femme et Moi._

Dans une des nombreuses illuminations qui avaient lieu tous les mois,

de 1789 à 1791, un bourgeois mit ce transparent:

VIVE

LE ROI

MA FEMME ET MOI[4]

Grand-Dufay, l'aîné de quatre ou cinq frères, était un petit être

maigre et peu fourni de chairs, avec une grosse tête, une figure

fortement marquée; de petite vérole et cependant fort rouge[5], des

yeux brillants, mais faux et ayant un peu la vivacité inquiétante du

sanglier. Il était cauteleux et jamais imprudent dans ses propos,

toujours occupé à louer mais avec les termes le plus mesurés possible.

On aurait dit un membre de l'Institut. Du reste, de l'esprit le plus

vif et saisissant admirablement les choses, mais dès cet âge si tendre

dévoré d'ambition. Il était le fils aîné et l'enfant gâté (terme du

pays) d'une mère du même caractère, et ce n était pas sans raison: la

famille était pauvre.

Quel admirable P........ (c'est-à-dire avocat général vendu au pouvoir

et sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay n'eût-il pas

fait[6]?

Mais il ne vécut pas et, à sa mort, à Paris, vers 1803, j'aurai à

m'accuser d'un des plus mauvais sentiments de ma vie, d'un de ceux

qui m'ont fait le plus hésiter à continuer ces Mémoires. Je l'avais

oublié depuis 1803 ou 1804, époque de cette mort. Il est singulier de

combien de choses je me souviens depuis que j'écris ces Confessions.

Elles m'arrivent tout-à-coup, et il me semble que je les juge avec

impartialité. A chaque instant je vois le _mieux_ que je n'ai pas fait.

Mais qui diable aura la patience de les lire, ces choses?

Mes amis, quand je sors dans la rue avec un habit neuf et bien fait,

donneraient un écu pour qu'on me jetât un verre d'eau sale. La phrase

est mal faite, mais la chose est vraie (j'excepte, bien entendu,

l'excellent comte de Barral; c'est le caractère de La Fontaine).

Où se trouvera le lecteur qui, après quatre ou cinq volumes de _je_ et

de _moi_, ne désirera pas qu'on me jette, non plus un verre d'eau sale,

mais une bouteille d'encre? Cependant, ô mon lecteur, tout le mal n'est

que dans ces sept[7] lettres: B,R,U,L,A,R,D, qui forment mon nom, et

qui intéressent mon amour-propre. Supposez que j'eusse écrit BERNARD,

ce livre ne serait plus, comme le _Vicaire de Wakefield_ (mon émule en

innocence), qu'un roman écrit à la première personne.

Il faudra tout au moins que la personne à laquelle j'ai légué cette

œuvre posthume en fasse abréger tous les détails par quelque rédacteur

à la douzaine, le M. Amédée Pichot ou le M. Courchamp de ce temps-là.

On a dit que l'on ne va jamais si loin en _opéra d'inchiostro_[8] que

quand on ne sait où l'on va: s'il en était toujours ainsi, les présents

Mémoires, qui peignent un _cœur d'homme,_ comme disent MM. Victor

Hugo, d'Arlincourt, Soulié, Raymond, etc., etc., devraient être une

bien belle chose. Les _je_ et les _moi_ me bourrelaient hier soir (14

janvier 1836) pendant que j'écoutais le _Moïse_ de Rossini. La bonne

musique me fait songer avec plus d'intensité et de clarté à ce qui

m'occupe. Mais il faut pour cela que le temps du _jugement_ soit passé;

il y a si longtemps que j'ai jugé le _Moïse_ (en 1823) que j'ai oublié

le prononcé du jugement, et je n'y pense plus; je ne suis plus que

l'_Esclave de l'Anneau_, comme disent les Nuits arabes[9].

Les souvenirs se multiplient sous ma plume. Voilà que je m'aperçois que

j'ai oublié un de mes amis les plus intimes, Louis Crozet, maintenant

ingénieur en chef, et très digne ingénieur en chef, à Grenoble, mais

enseveli comme le _Baron enterré vis-à-vis de sa femme_[10] et par

elle noyé dans l'égoïsme étroit d'une petite et jalouse bourgeoisie

d'un bourg de la montagne de notre pays (La Mure, Corps ou le Bourg

d'Oisans).

Louis Crozet était fait pour être à Paris un des hommes les plus

brillants; il eût battu dans un salon Koreff, Pariset, Lagarde, et moi

après eux, s'il est permis de se nommer. Il eût été, la plume à la

main, un esprit dans le genre de Duclos, l'auteur de l'_Essai sur les

Mœurs_ (mais ce livre sera peut-être mort en 1880), l'homme qui, au

dire de d'Alembert, _avait le plus d'esprit dans un temps donné._

C'est, je crois, _au latin_ (comme nous disions), chez M. Durand,

que je me liai avec Crozet, alors l'enfant le plus laid et le plus

disgracieux de l'Ecole centrale; il doit être né vers 1784[11].

Il avait une figure ronde et blafarde, fort marquée de petite vérole,

et de petits yeux bleus fort vifs, mais avec des bords attaqués,

éraillés par cette cruelle maladie. Tout cela était complété par un

petit air pédant et de mauvaise humeur: marchant mal et comme avec des

jambes torses, toute sa vie l'antipode de l'élégance et par malheur

cherchant l'élégance, et avec cela

Un esprit tout divin. (La Fontaine.)

Sensible rarement, mais, quand il l'était, aimant la Patrie avec

passion et, je pense, capable d'héroïsme s'il l'eût fallu. Il eût été

un héros dans une assemblée délibérant sur _Hampden_, et pour moi

c'est tout dire. (Voir la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre, son

arrière-petit-fils[12].)

Enfin, c'est, sans comparaison, celui des Dauphinois auquel j'ai connu

le plus d'esprit et de sagacité, et il avait cette audace mêlée de

timidité nécessaire pour briller dans un salon de Paris; comme le

général Foy, il s'animait en parlant.

Il me fut bien utile par cette dernière qualité (_la sagacité_) qui

naturellement me manquait tout-à-fait et que, ce me semble, il est

parvenu à m'inoculer en partie. Je dis _en partie_, car il faut

toujours que je m'y force. Et si je découvre quelque chose, je suis

sujet à m'exagérer ma découverte et à ne plus voir qu'elle.

J'excuse ce défaut de mon esprit en l'appelant: _effet nécessaire_ et

_sine qua non_ d'une sensibilité extrême.

Quand une idée se saisit trop de moi au milieu de la rue, _je tombe._

Exemple: rue de la Rochelle, près la rue des Filles-Saint-Thomas,

unique chûte pendant cinq ou six ans, causée, vers 1820, par ce

problème: M. Debelleyme doit-il ou ne doit-il pas, dans l'intérêt

de son ambition, se faire nommer député? C'était le temps où M.

Debelleyme, préfet de police (le seul magistrat populaire du temps des

Bourbons de la branche aînée), cherchait maladroitement à se faire

député[13].

Quand les idées m'arrivent an milieu de la rue, je suis toujours sur le

point de donner contre un passant, de tomber ou de me faire écraser par

les voitures. Vers la rue d'Amboise, un jour, à Paris (un trait entre

cent), je regardais le Dr Edwards sans le reconnaître. C'est-à-dire,

il y avait deux actions; l'une disait bien: Voilà le Dr Edwards; mais

la seconde, occupée de la pensée, n'ajoutait pas: Il faut lui dire

bonjour, et lui parler. Le docteur fut très étonné, mais pas fâché;

il ne prit pas cela pour la comédie du génie (comme l'eussent fait

MM. Prunelle, ancien maire de Lyon, l'homme le plus laid de France,

Jules-César Boissat, l'homme le plus fat, Félix Faure, et bien d'autres

de mes connaissances et amis).

* * * * *

J'ai eu le bonheur de retrouver souvent Louis Crozet, à Paris, ou 1800;

à Paris, de 1803 à 1806; à Plancy, de 1810 à 1814? où je j'allais voir

et où je mis mes chevaux en pension pendant je ne sais quelle mission

de l'Empereur. Enfin, nous couchâmes dans la même chambre (hôtel de

Hambourg, rue de l'Université) le soir de la prise de Paris en 1814.

De chagrin il eut une indigestion dans la nuit; moi, qui perdais tout,

je considérais davantage la chose comme un spectacle. Et d'ailleurs,

j'avais de l'humeur de la stupide correspondance du duc de Bassano avec

moi, quand j'étais dans la 7e division militaire avec ce vieillard

_rimbambito_[14], M. le comte de Saint-Vallier.

J'avais encore de l'humeur, je l'avoue à la honte de mon esprit, de la

conduite de l'Empereur avec la députation du Corps législatif, où se

trouvait cet imbécile sensible et éloquent nommé Laisné (de Bordeaux),

depuis vicomte et pair de France, mort en 1835, en même temps que cet

homme _sans cœur_, absolument pur de toute sensibilité, nommé Rœderer.

Avec Crozet, pour ne pas perdre notre temps en bavardage admiratif

de La Fontaine, Corneille, ou Shakespeare, nous écrivions ce que

nous appelions des _Caractères_ (je voudrais bien en voir quelqu'un

aujourd'hui).

C'étaient six ou huit pages in-folio rendant compte (sous un nom

supposé) du caractère de quelqu'un de notre connaissance à tous deux

à un jury composé d'Helvétius, Tracy et Machiavel, ou Helvétius,

Montesquieu et Shakespeare. Telles étaient nos admirations d'alors.

Nous lûmes ensemble Adam Smith et J.-B. Say, et nous abandonnâmes cette

science comme y trouvant des points obscurs ou même contradictoires.

Nous étions de la première force en mathématiques, et après ses trois

ans d'Ecole polytechnique Crozet était si fort eu chimie qu'on lui

offrit une place analogue à celle de M. Thénard (aujourd'hui pair de

France mais, à nos yeux d'alors, homme sans génie: nous n'adorions

que Lagrange et Monge: Laplace même n'était presque, pour nous, qu'un

_esprit de lumière_ destiné à faire comprendre, mais non à inventer).

Crozet et moi nous lûmes Montaigne, je ne sais combien de fois

Shakespeare de Letourneur (quoique nous sussions fort bien l'anglais).

Nous avions[15] des séances de travail de cinq ou six heures après

avoir pris du café à l'hôtel de Hambourg, rue de l'Université, avec vue

sur le Musée des Monuments français, charmante création, bien voisine

de la perfection, anéantie par ces plats B[ourb]ons.

Il y a orgueil peut-être dans la qualification d'excellent

mathématicien à moi attribuée ci-dessus. Je n'ai jamais su le calcul

différentiel intégral, mais dons un temps je passais ma vie à songer

avec plaisir à l'art de mettre en équation, à ce que j'appellerais, si

je l'osais, la métaphysique des mathématiques. J'ai remporté le premier

prix (et sans nulle faveur; au contraire, ma hauteur avait indisposé)

sur huit jeunes gens qui, un mois après, à la fin de 1799, ont tous été

reçus élèves de l'Ecole polytechnique.

J'ai bien eu avec Louis Crozet six à huit cents séances de travail

_improbus_, de cinq à six heures chacune. Ce travail, sérieux et les

sourcils froncés, nous l'appelions _piocher_, d'un mot en usage à

l'Ecole polytechnique. Ces séances ont été ma véritable éducation

littéraire, c'était avec un extrême plaisir que nous allions ainsi à

la découverte de la vérité, au grand scandale de Jean-Louis Basset

(maintenant M. le baron de Richebourg, auditeur, ancien sous-préfet,

ancien amant d'une Montmorency, riche et fat, sans nul esprit, mais

sans méchanceté). Cet être, haut de quatre pieds trois pouces et

au désespoir de s'appeler Basset, logeait avec Crozet à l'hôtel de

Hambourg. Je ne lui connais pas d'autre mérite que d'avoir reçu un coup

de baïonnette dans la poitrine. Les revers de son habit, un jour que du

parterre nous prîmes d'assaut la scène du Théâtre Français en l'honneur

de Mlle Duchesnois (mais, bon Dieu! j'empiète), actrice excellente dans

deux ou trois rôles, morte en 1835[16].

Nous ne nous passions rien, Crozet et moi, en travaillant ensemble;

nous avions toujours peur de nous laisser égarer par la vanité, ne

trouvant aucun de nos amis capable de raisonner avec nous sur ces

matières.

Ces amis étaient les deux Basset, Louis de Barral (mon ami intime,

ami intime aussi de Louis Crozet), Plana (professeur à Turin, membre

de toutes les Académies et de tous les ordres de ce pays). Crozet et

Plana, tous deux mes amis, étaient, pour les mathématiques, d'un an en

arrière sur moi; ils apprenaient l'arithmétique tandis que j'étais à la

trigonométrie et aux éléments d'algèbre.

[1] Le _chapitre XXX_ est le chapitre XXV du manuscrit (fol. 432 à

450).--Ecrit à Rome, les 13, 14 et 15 janvier 1836.

[2] _Fut-ce_ 1796 _ou_ 1795?--Le jeune Beyle obtint à la distribution

des prix du 30 fructidor an V (16 septembre 1797), une mention

honorable pour le dessin (classe des grandes têtes) et une mention

honorable pour les mathématiques (arithmétique et géométrie,

non compris la trigonométrie). Il remporta le premier prix de

belles-lettres à la distribution des prix du 30 fructidor an VI (16

septembre 1798), et reçut à cette occasion _Les Œuvres d'Homère,

traduites par Bitaubé._ Le même jour, il obtenait un accessit de dessin

(ronde bosse).--Le prix de grammaire générale fut attribué cette

année-là non à Grand-Dufay, mais à Perrier. C'est à la distribution des

prix du 17 brumaire an VII (7 novembre 1798) que Grand-Dufay obtint le

prix de grammaire générale.

A la même distribution des prix du 17 brumaire an VII, Henri Beyle

obtint le premier prix de mathématiques (1re division), en même temps

que Marcellin Charvet, Jean-Jacques Bret, Casimir Mathieu, Félix Faure,

Jacques Miège, Frédéric Giély, Louis Crozet et Charles Cheminade. Le

palmarès ajoute (p. 17): «La précision que le citoyen _Beyle_ a mise

dans ses réponses et la facilité avec laquelle il a opéré ses calculs

lui ont mérité l'ouvrage ci-après, sans tirer au sort: _L'introduction

à l'analyse infinitésimale_ (édition latine), donné par un citoyen.»

(Arch. départ, de l'Isère, L 378 et 380, et Arch. mun. de Grenoble, LL

219 et 223).

[3] ... _leur_ death.--Leur mort.

[4] ... _un bourgeois mit ce transparent._--Je me le rappelle très

bien; mais dans quelle rue? (Note au crayon de R. Colomb.)

[5] ... _une grosse tête, une figure fortement marquée de petite vérole

et cependant fort rouge ..._--Variante: «_Une grosse tête, un teint

animé, des traits marqués de petite vérole._»

[6] ... _et sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay

n'eût-il pas fait?_--Variante: «_Et sachant donner couleur aux plus

grandes iniquités, coquineries, Dufay aurait fait._»

[7] ... _tout le mal n'est que dans ces sept lettres ..._--Ms.:

«_Cinq._»--Equivoque avec le nom de l'auteur, qui effectivement est

composé de cinq lettres.

[8] ... _opéra d'inchiostro ..._--Ouvrage littéraire. Mot-à-mot:

travail d'encre.

[9] ... _les Nuits arabes._--La célèbre traduction des _Mille et une

Nuits_, par Galland, parut entre 1704 et 1717.

[10] ... _le Baron enterré vis-à-vis de sa femme ..._--Vers de l'_Homme

du Jour_:

Ci-gît, sans avoir rendu l'âme,

Le Baron enterré vis-à-vis de sa femme.

(Note de Stendhal.)

[11] ... _Crozet ... né vers_ 1784.--Louis Crozet est effectivement né

à Grenoble en 1784.

[12] ... _la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre ..._--La vie de

Hampden a été l'objet d'un ouvrage de lord Nugent, sous ce titre: _Some

Memorials of John Hampden, his party and his time._

[13] ... _cherchait maladroitement à se faire député._--On lit en tête

du fol. 442: «J'écris, sans y voir, le 14 janvier, à cinq heures douze

minutes.»

[14] ... _ce vieillard_ rimbambito ...--Terme italien signifiant: tombé

en enfance.

[15] _Nous avions des séances de travail ..._--Variante: «_Faisions._»

[16] ... _Mlle Duchesnois ..._--Mademoiselle Duchesnois, née en 1777,

est morte, en effet, en 1835.

CHAPITRE XXXI[1]

Mon grand-père n'aimait point M. Dubois-Fontanelle; il était

tout-à-fait homme de vanité cultivée et implacable, homme du grand

monde à l'égard d'une infinité de personnes dont il parlait en bons

termes, mais qu'il n'aimait point.

Je pense qu'il avait peur d'être méprisé, tout considéré, comme

littérateur par ce pauvre M. Dubois, qui avait fait une tragédie,

laquelle avait eu 'honneur d'envoyer son libraire aux galères. Il

s'agit d'_Ericie, ou la Vestale._[2] C'était évidemment _Ericie. ou la

Religieuse_, ou la _Mélanie_ de cet intrigant de Laharpe, dont le froid

génie avait, je pense, volé ce sujet au pauvre M. Dubois-Fontanelle,

toujours si pauvre qu'il avait pris une écriture horriblement fine pour

moins user de papier.

Le pauvre M. Dubois alla à Paris assez jeune avec _l'amour du beau._

Une pauvreté constante le força à chercher l'utile, il ne put jamais

s'élever au rang des _Jean Sucres_ de la première ligne, tels que

Laharpe, Marmontel, etc. Le besoin le força à accepter la rédaction des

articles politiques du _Journal des Deux-Ponts_, et, bien pis, là il

épousa une grosse et grande Allemande, ex-maîtresse du roi de Bavière

Maximilien-Joseph, alors prince Max et colonel français.

Sa fille aînée, fille du roi, fut mariée à un M. Renauldon, personnage

vaniteux, fait exprès pour être bon maire d'une grande ville de

province. En effet, il fut bon maire de Grenoble de 1800 à 1814, je

crois[3], et de plus outrageusement codifié par mon cousin Pelot, le

roi des sots, lequel en fut déshonoré et obligé de sortir du pays

avec une place dans les Droits réunis que lui donna le bienfaisant

Français (de Nantes), financier puissant sous l'Empereur et qui donna

une place à Parny. Je l'ai beaucoup connu comme littérateur sous le nom

de M. Jérôme[4], vers 1826. Tous ces gens d'esprit, malheureux dans

l'ambition, prennent les lettres pour leur pis-aller. Par leur science

d'intrigue et leurs amis politiques ils obtiennent des semblants de

succès et, dans le fait, accrochent des _ridicules._ Tel j'ai vu M.

Rœderer, M. Français (de Nantes) et même M. le comte Daru[5], quand

par son poème de _l'Astronomie_ (publié après sa mort) il se fit

associé libre de l'Académie des Sciences. Ces trois hommes de beaucoup

d'esprit, de finesse et certainement au premier rang des conseiller

d'Etat et des préfets, n'avaient, jamais vu cette petite figure de

géométrie inventée par moi[6], simple auditeur, il y a un mois.

[Illustration: Manuscript Les routes de la vie. (_Bibl. mun. de

Grenoble: ms R 299, t. II, fol. 454_)]

Si, en arrivant à Paris, le pauvre M. Dubois, qui se nomma

Fontanelle[7], avait trouvé une pension de cent louis à condition

d'écrire (comme Beethoven vers 1805, à Vienne), il eût cultivé le

_Beau_, c'est-à-dire imité non la nature, mais Voltaire.

Au lieu de cela, il fut obligé de traduire les _Métamorphoses_

d'Ovide[8] et, bien pis, des livres anglais. Cet excellent homme me

donna l'idée d'apprendre l'anglais et me prêta le premier volume de

Gibbon[9], et je vis à cette occasion qu'il prononçait: _Té istory

of té fall._ Il avait appris l'anglais sans maître, à cause de la

pauvreté, et à coups de dictionnaire.

Je n'ai appris l'anglais que bien des années après, quand j'_inventai_

d'apprendre par cœur les quatre premières pages du _Vicaire de

Wakefield_ (Ouaikefilde). Ce fut, ce me semble, vers 1805. Quelqu'un

a eu la même idée à Rome[10], je crois, et je ne l'ai su qu'en 1815,

quand j'accrochai quelques _Edinburg Reviews_ en Allemagne.

* * * * *

M. Dubois-Fontanelle était presque perclus de goutte, ses doigts

n'avaient plus de forme, il était poli, obligeant, serviable, du reste

son caractère avait été brisé par l'infortune constante.

Le _Journal des Deux-Ponts_ ayant été conquis par les armées de la

Révolution, M. Dubois ne devint point _aristocrate_ pour cela, mais,

chose singulière, resta toujours _citoyen français._ Ceci paraîtra

simple vers 1880, mais n'était rien moins qu'un miracle en 1796.

Voyez mon père qui, à la Révolution, gagnait de prendre rang par

ses talents, qui fut premier adjoint faisant fonctions de maire de

Grenoble, chevalier de la Légion d'honneur, et qui abhorrait cette

Révolution qui l'avait tiré de la crotte.

Le pauvre et estimable M. Fontanelle, abandonné par son journal, arriva

à Grenoble avec sa grosse femme allemande qui, malgré son premier

métier, avait des manières basses et peu d'argent. Il fut trop heureux

d'être professeur, logé, et alla même occuper un appartement à l'angle

_sud-ouest_ de la cour du Collège, avant qu'il ne fût terminé[11].

En B était sa belle édition de Voltaire in-8°, de Kehl, le seul de

ses livres que cet excellent homme ne prêtât pas. Ses livres avaient

des notes de son écriture, heureusement presque impossible à lire

sans loupe. Il m'avait prêté _Emile_ et fut fort inquiet parce que,

à cette folle déclamation de J.-J. Rousseau: «La mort de Socrate est

d'un homme, celle de Jésus-Christ est d'un Dieu», il avait joint

un _papillon_(bout de papier collé) fort raisonnable et fort peu

éloquent, et qui finissait par la maxime contraire.

Ce papillon lui eût beaucoup nui, même aux yeux de mon grand-père.

Qu'eût-ce été si mon père l'eût vu? Vers ce temps, mon père n'acheta

pas le _Dictionnaire_ de Bayle, à la vente de notre cousin Drier (homme

de plaisir), pour ne pas compromettre ma religion, et il me le dit.

M. Fontanelle était trop brisé par le malheur et par le caractère de sa

diablesse de femme pour être enthousiaste, il n'avait pas la moindre

étincelle du feu de M. l'abbé Ducros; aussi n'eut-il guère d'influence

sur mon caractère.

* * * * *

Il me semble que je suivis le cours avec ce petit jésuite[12] de

Paul-Emile Teisseire. le gros Marquis (bon et fat jeune homme riche de

Rives ou de Moirans), Benoît, bon enfant qui se croyait sincèrement

un Platon parce que le médecin Clapier lui avait enseigné l'amour (de

l'évêque de Clogher).

Cela ne nous faisait pas horreur parce que nos parents en auraient

eu horreur, mais cela nous étonnait. Je vois aujourd'hui que ce que

nous ambitionnions était la victoire sur cet animal terrible: une

femme aimable, juge du mérite des hommes, et non pas le plaisir. Nous

trouvions le plaisir partout. Le sombre Benoît ne fit aucun prosélyte.

Bientôt le gros _Marquis_, un peu mon parent, ce me semble, ne comprit

plus rien au cours et nous laissa. Il me semble que nous avions aussi

un Penet, un ou deux Gauthier, _minus habens_ sans conséquence[13].

* * * * *

Il y eut à ce cours, comme à tous les autres, un examen au milieu

de l'année. J'y eus un avantage marqué sur ce petit jésuite[14] de

Paul-Emile, qui apprenait tout par cœur et qui, pour cette raison, me

faisait grand peur; car je n'ai _aucune mémoire._

* * * * *

Voilà un des grands défauts de ma tête: je rumine sans cesse sur ce

qui m'intéresse; à force de le regarder dans des _positions d'âme_

différentes, je finis par y voir du nouveau, et je le fais _changer

d'aspect._

Je tire les tuyaux de lunette dans tous les sens, ou je les fais

rentrer, suivant l'image employée par M. de Tracy (voir la _Logique_).

Ce petit jésuite de Paul-Emile, avec son ton doucereux et

faux, me faisait grande peur pour cet examen. Heureusement, un

M. _Tortelebeau_[15], de Vienne, membre de l'Administration

départementale, me poussa des questions. Je fus obligé d'inventer des

réponses et je l'emportai sur Paul-Emile, qui seulement savait par cœur

le sommaire des leçons du cours.

Dans ma composition écrite, il y eut même une espèce d'idée à propos de

J.-J. Rousseau et des louanges qu'il méritait[16].

Tout ce que j'apprenais aux l[eçons] de M. Dubois-Fontanelle était, à

mes yeux, comme une science extérieure ou fausse.

Je me croyais du _Génie_,--où diable avais-je pris cette idée?--du

génie pour le métier de Molière et de Rousseau.

Je méprisais sincèrement et souverainement le talent de Voltaire: je le

trouvais _puéril._ J'estimais sincèrement Pierre Corneille, l'Arioste,

Shakespeare, Cervantes et, en paroles, _Molière._ Ma peine était de les

mettre d'accord.

Mon idée sur le beau littéraire, au fond, est la même qu'en 1796. mais

chaque six mois elle se perfectionne, ou, si l'on veut, elle change un

peu.

C'est le _travail unique de toute ma vie._

Tout le reste n'a été que _gagne-pain, gagne-pain_ joint à un peu de

vanité de le gagner aussi bien qu'un autre; j'en excepte l'_Intendance_

à Brunswick après le départ de Martial. Il y avait _l'attrait de la

nouveauté_ et le blâme exprimé par M. Daru à l'intendant de Magdebourg,

M. Chaalons, ce me semble.

Mon beau idéal littéraire a plutôt l'apport à jouir des œuvres des

autres et à les estimer, à ruminer sur leur mérite, qu'à écrire

moi-même.

Vers 1794, j'attendais niaisement le moment du génie, à peu près comme

la voix de Dieu parlant du _buisson ardent_ à Moïse. Cette nigauderie

m'a fait perdre bien du temps, mais peut-être m'a empêché de me

contenter du _demi-plat_, comme font tant d'écrivains de mérite (par

exemple, M. Loïs Weymar).

Quand je me mets à écrire, je ne songe plus à mon beau idéal

littéraire, je suis assiégé par des idées que j'ai besoin de noter. Je

suppose que M. Villemain est assiégé par des formes de phrases; et ce

qu'on appelle un poète, un Delille, un Racine, par des formes de vers.

Corneille était agité par des formes de réplique:

Hé bien! prends-en ta part et me laisse la mienne ...

d'Emile à Cinna.

Comme donc mon idée de perfection a changé tous les six mois, il

m'est impossible de noter ce qu'elle était vers 1795 ou 1796, quand

j'écrivais un drame dont j'ai oublié le nom. Le personnage principal

s'appelait Picklar peut-être et était peut-être pris à Florian.

La seule chose que je voie clairement, c'est que, depuis

quarante-six[17] ans, mon idéal est de vivre à Paris, dans un quatrième

étage, écrivant un drame ou un livre.

Les bassesses infinies et l'esprit de conduite nécessaire pour faire

jouer un drame m'ont empêché d'en faire, bien malgré moi; il n'y a pas

huit jours que j'en avais des remords abominables. J'en ai esquissé

plus de vingt, toujours trop de détails, et trop profonds, trop peu

intelligibles pour le public bête comme M. Ternaux, dont la révolution

de 1789 a peuplé le parterre et les loges.

Quand, par son immortel pamphlet _Qu'est-ce que le Tiers? Nous sommes

à genoux, levons-nous_, M. l'abbé Sieyès porta le premier coup à

l'aristocratie politique, il fonda sans le savoir l'aristocratie

littéraire. (Cette idée m'est venue en novembre 1835), faisant une

préface à de Brosses[18] qui a choqué Colomb.)

[1] Le _chapitre XXXI_ est le chapitre XXVI du manuscrit (fol. 451 à

468).--Ecrit à Rome, les 16 et 19 janvier 1836. On lit en haut du fol.

451: «16 janv. 1836. Le 15, excès de lecture, battements de cœur, ou

plutôt _cœur resserré._»

[2] ... _Ericie, ou la Vestale.--Ericie, ou la Vestale,_ présentée au

Théâtre Français en 1767, fut considérée par la Censure comme attaquant

les couvents. On en référa à l'archevêque de Paris, qui soumit le cas à

la Sorbonne. De là, grand bruit sur le nom de Dubois-Fontanelle; tout

le monde veut lire son drame, soit dans des copies manuscrites, soit

dans des éditions clandestines. Trois colporteurs accusés, à Lyon,

d'avoir vendu des exemplaires _d'Ericie_, furent condamnés aux galères

(1768).--La _Mélanie_ de Laharpe est de 1770.

[3] ... _Renauldon, ... maire de Grenoble de_ 1800 _à_ 1814

...--Renauldon fut maire de Grenoble du 28 fructidor an VIII (15

septembre 1800) jusqu'au 21 avril 1815.

[4] ... _M. Jérôme ..._--Sous ce nom, Français de Nantes a publié

deux ouvrages: _Le manuscrit de feu M. Jérôme_ (1825) et _Recueil de

fadaises, par M. Jérôme_ (1826).

[5] ... _M. le comte Daru ..._--Daru publia, en outre, divers ouvrages

historiques et littéraires qui lui ouvrirent les portes de l'Académie

française. Il fit paraître notamment une traduction en vers des

_Epîtres_ d'Horace (1798) et une _Histoire de la République de Venise_

(1819).

[6] ... _cette petite figure de géométrie inventée par moi ..._--Suit

la figure géométrique annoncée. C'est un carrefour de six routes au

milieu duquel se trouve l'homme, en «A, moment de la naissance». A

droite, en «R, route de l'argent: Rotschild» et en «P, route des

bons préfets et conseillers d'Etat: MM. Daru, Rœderer, Français,

Beugnot»; au milieu, une seule route est dénommée, la «route de la

considération publique»; à gauche s'ouvrent en «L, route de l'art de

se faire lire: Le Tasse, J.-J. Rousseau, Mozart», et en «F, route de

la folie». Quatre d'entre elles (Argent, Bons Préfets et Conseillers

d'Etat, Considération publique et Folie) sont dénommées: «B, routes

prises à sept ans, souvent à notre insu. Il est souverainement absurde

de vouloir, à cinquante ans, laisser la route R et la route P pour

la route L. Frédéric II ne s'est guère fait lire, et dès vingt ans

il songeait à la route L.»(Voir notre reproduction du fol. 454 du

manuscrit.)

[7] ... _Fontanelle._--Dubois-Fontanelle était nommé M. de Fontanelle

dans le monde littéraire de son temps. (Voir, par exemple, les

_Mémoires secrets_ de Bachaumont.)

[8] ... _il fut obligé de traduire les_ Métamorphoses _d'Ovide

..._--Dubois-Fontanelle donna sept éditions de sa traduction des

_Métamorphoses_ entre 1762 et 1806.

[9] ... _le premier volume de Gibbon ..._--L'ouvrage de Gibbon, dont la

première édition, en six volumes, parut entre 1776 et 1788, porte le

titre suivant: _The history of the décline and the Fall of the roman

Empire._

[10] _Quelqu'un a eu la même idée à Rome ..._--Ms.: «_Erom._»

[11] ... à _l'angle_ sud-ouest _de la cour du Collège ..._--Suit

un plan sommaire indiquant l'appartement de Dubois-Fontanelle. Le

point B, où se trouvait l'édition de Voltaire, est situé dans son

cabinet. Un autre plan, au verso du fol. 459, indique l'appartement de

Dubois-Fontanelle et plusieurs salles du collège, notamment celle du

cours de belles-lettres.

[12] ... _avec ce petit jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»

[13] ... minus habens _sans conséquence._--Au verso du fol. 461, on

lit: «En une heure et demie, de 450 à 461, onze pages.»

[14] ... _ce petit jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»

[15] ... _M. Tortelebeau ...--_Père de feu Mme la comtesse Français de

Nantes. (Note au crayon de R. Colomb.)

[16] ... _des louanges qu'il méritait._--Suit un blanc de plusieurs

lignes.

[17] ... _depuis quarante-six ans ..._--Ms.: «4 X 10 + 6.»

[18] ... _une préface à de Brosses ..._--Cette préface a paru en 1836

dans la _Revue de Paris_, sous ce titre: _La comédie est impossible en_

1836. Elle se trouve dans l'édition Michel Lévy de 1855, à la fin des

_Chroniques italiennes._

CHAPITRE XXXII[1]

J'avais donc un certain beau littéraire dans la tête en 1790 ou 1797,

quand je suivais le cours de M. Dubois-Fontanelle; ce beau était fort

différent du sien. Le trait le plus marquant de cette différence

était mon adoration pour la vérité tragique et simple de Shakespeare,

contrastant avec la _puérilité emphatique_ de Voltaire.

Je me souviens, entre autres, que M. Dubois nous récitait avec

enthousiasme de certains vers de Voltaire ou de lui, où il y avait:

_dans la plaie ... retournant le couteau._ Ce mot _couteau_ me choquait

à fond, profondément, parce qu'il appliquait mal ma règle, mon amour

pour la simplicité. Je vois ce _pourquoi_ aujourd'hui; j'ai senti

vivement toute ma vie, mais je ne vois le pourquoi que longtemps après.

Hier seulement, 18 janvier 1836, fête de la _catedra_ de Saint-Pierre,

en sortant de Saint-Pierre à quatre heures, et, me retournant pour

regarder le dôme, _pour la première fois de ma vie_ je l'ai regardé

comme on regarde un autre édifice: j'y ai vu le balcon de fer du

tambour, je me suis dit: je vois ce qui est pour la première fois;

jusqu'ici je l'ai regardé comme on regarde la femme qu'on aime. Tout

m'en plaisait (je parle du tambour et de la coupole), comment aurais-je

pu y trouver des défauts?

Voilà que par un autre chemin, un autre côté, je reviens à avoir la vue

de ce défaut que j'ai noté plus haut dans ce mien véridique récit, _le

manque de sagacité._

* * * * *

Mon Dieu! comme je m'égare! J'avais donc une doctrine intérieure quand

je suivais le cours de M. Dubois, je n'apprenais tout ce qu'il me

disait que comme une _fausseté utile._ Quand il blâmait Shakespeare

surtout, je rougissais intérieurement.

Mais j'apprenais _d'autant mieux_ cette doctrine littéraire que je n'en

étais pas enthousiaste.

Un de mes malheurs a été de ne pas plaire aux gens dont j'étais

enthousiaste (exemple Mme Pasta et M. de Tracy); apparemment, je les

aimais à ma manière et non à la leur.

De même, je manque souvent l'exposition d'une doctrine que j'_adore_:

on me contredit, les larmes me viennent aux yeux, et je ne puis plus

parler. Je dirais, si je l'usais: _Ah! vous me percez le cœur!_ Je me

souviens de deux exemples bien frappants pour moi:

1° Louange du Corrège à propos de Prud'hon, parlant à Mareste dans

le Palais-Royal, et allant à un pique-nique avec MM. Duvergier de

Hauranne, l'aimable Dittmer et le vilain Cavé.

Le second, parlant de Mozart à MM. Ampère et Adrien de Jussieu, en

revenant de Naples vers 1832 (un mois après le tremblement de terre qui

a écorné Foligno).

Littérairement parlant, le cours de M. Dubois[2] (imprimé depuis

en quatre volumes par son petit-fils, Ch. Renauldon) me fut utile

comme me donnant une vue complète du champ littéraire et empêchant

mon imagination d'en exagérer les parties inconnues, comme Sophocle,

Ossian. etc.

Ce cours fut très utile à ma vanité en confirmant les autres

définitivement dans l'opinion qui me plaçait dans les sept à huit

garçons d'esprit de l'Ecole. Il me semble toutefois que Grand-Dufay

était placé avant moi; j'ai oublié le nom des autres.

L'âge d'or de M. Fontanelle le temps dont il parlait avec

attendrissement, c'était son arrivée à Paris vers 1750. Tout était

plein alors du nom de Voltaire et des ouvrages qu'il envoyait sans

cesse de Ferney. (Etait-il déjà à Ferney?)

Tout cela manquait son effet sur moi, qui abhorrais la _puérilité_

de Voltaire dans l'histoire et sa _basse envie_ contre Corneille;

il me semble que dès cette époque j'avais remarqué le ton prêtre du

_Commentaire_ de Voltaire dans la belle édition de Corneille avec

estampes, qui occupait un des hauts rayons de la bibliothèque fermée de

glaces de mon père à Claix, bibliothèque dont je volais la clef et où

j'avais découvert, ce me semble, la _Nouvelle-Héloïse_ quelques années

avant, et certainement depuis _Grandisson_[3], que je lisais en fondant

en larmes de tendresse dans un galetas du second étage de la maison de

Claix, où je me croyais en sûreté.

* * * * *

M. Jay, ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent

marqué[4] pour allumer l'émulation la plus violente dans nos cœurs et,

à mes yeux maintenant, c'est là le premier talent d'un professeur.

Combien je pensais différemment vers 1796! J'avais le culte du génie et

du talent.

Un fantasque faisant tout _par à coup_, comme en agit d'ordinaire un

homme de génie, n'eût pas eu quatre cents ou trois cent cinquante

élèves, comme M. Jay.

Enfin, la rue Neuve était encombrée quand nous sortions de son cours,

ce qui redoublait les airs importants et emphatiques du professeur[5].

Je fus ravi, comme du plus difficile et du plus bel avancement

possible, quand, vers le milieu d'une année, ce me semble. M. Jay me

dit avec son air majestueux et paterne:

«Allons, monsieur B[eyle], prenez votre carton et allez, allez vous

installer à la Bosse[6].»

Ce mot: _monsieur,_ d'un usage si fréquent à Paris, était tout-à-fait

insolite à Grenoble, en parlant à un enfant, et m'étonnait toujours, à

moi adressé.

* * * * *

Je ne sais pas si je dus cet avancement à quelque mot de mon grand-père

adressé à M. Jay ou à mon mérite à faire des hachures bien parallèles

dans la classe des Académies, où depuis peu j'avais été admis. Le fait

est qu'il surprit moi et les autres.

Admis parmi les douze ou quinze _bosses_, mes dessins aux crayons noirs

et blancs, d'après les têtes de Niobé et de Démothène (ainsi nommées

par nous), surprirent M. Jay, qui avait l'air scandalisé de me trouver

autant de talent qu'aux autres. Le plus fort de cette classe était un

M. Ennemond Hélie (depuis notaire en cour); c'était l'homme le plus

froid, il avait été, disait-on, à l'armée. Ses ouvrages tendaient,

au genre de Philippe de Champaigne, mais c'était un homme et non

un enfant, comme nous autres, il y avait de l'injustice à le faire

concourir avec nous.

* * * * *

Bientôt à la Bosse j'obtins un prix. Nous l'obtînmes à deux ou trois,

on tira au sort et j'eus l'_Essai sur la Poésie et la Peinture_, de

l'abbé Dubos, que je lus avec le plus vif plaisir. Ce livre répondait

aux sentiments de mon cœur, sentiments inconnus à moi-même.

Moulezin, l'idéal du provincial timide, dépourvu de toute idée et fort

soigneux, excellait à tirer des hachures bien parallèles avec un crayon

de sanguine bien taillé. Un homme de talent, à la place de M. Jay, nous

eût dit en nous montrant Moulezin: «Messieurs, voilà comment il ne faut

pas faire.»Au lieu de cela, Moulezin était le rival d'Ennemond Hélie.

Le spirituel Dufay faisait des dessins fort originaux, disait M. Jay,

il se distingua surtout quand M. Jay eut l'excellente idée de nous

faire tous poser tour à tour pour l'étude des têtes. Nous avions aussi

le gros Hélie, surnommé _le bedot_ (le bête, le lourd), et les deux

Monval, que leur faveur _aux_ mathématiques avait suivi à l'école de

dessin. Nous travaillions avec une ardeur et une rivalité incroyables

deux ou trois heures de chaque après-midi.

Un jour qu'il y avait deux modèles, le grand Odru, du latin,

m'empêchait de voir; je lui donnai un soufflet de toutes mes forces

en O[7]. Un instant après, moi rassis à ma place en H, il tira ma

chaise par derrière et me fit tomber sur le derrière. C'était un homme;

il avait un pied de plus que moi, mais il me haïssait fort. J'avais

dessiné, dans l'escalier du latin, de concert avec Gauthier et Crozet,

ce me semble, une caricature énorme comme lui, sous laquelle j'avais

écrit: Odruas Kambin. Il rougissait quand on l'appelait Odruas, et

dirait kambin, au lieu de: quand bien.

* * * * *

A l'instant, il fut décidé que nous devions nous battre au pistolet.

Nous descendîmes dans la cour; M. Jay voulant s'interposer, nous primes

la fuite; M. Jay retourna à l'autre salle. Nous sortîmes, mais tout le

collège nous suivit. Nous avions peut-être deux cents suivants.

J'avais prié Diday, qui s'était trouvé là, de me servir de témoin;

j'étais fort troublé, mais plein d'ardeur. Je ne sais comment il se fit

que nous nous dirigeâmes vers la porte de la Graille, fort incommodés

par notre cortège. Il fallait avoir des pistolets, ce n'était pas

facile. Je finis par obtenir un pistolet de huit pouces de long. Je

voyais Odru marcher à vingt pas de moi, il m'accablait d'injures. On ne

nous laissait pas approcher; d'un coup de poing, il m'aurait tué.

Je ne répondais pas à ses injures, mais je tremblais de colère. Je ne

dis pas que j'eusse été exempt de peur si le duel eût été arrangé comme

à l'ordinaire, quatre ou six personnes allant froidement ensemble, à

six heures du matin, dans un fiacre, à une grande lieue d'une ville.

La garde de la porte de la Graille fut sur le point de prendre les

armes.

* * * * *

Cette procession de polissons, ridicule et fort incommode pour nous,

redoublait ses cris: _Se battront-ils? ne se battront-ils pas?_ dès

que nous nous arrêtions pour faire quelque chose. J'avais grand'peur

d'être rossé par Odru, plus grand d'un pied que ses témoins et que les

miens. Je me rappelle du seul Maurice Diday comme mon témoin (depuis

plat ultra, maire de Domène, et écrivant dans les journaux des lettres

ultra, _sans orthographe)._ Odru était furieux.

Enfin, après une heure et demie de poursuite, comme la nuit approchait,

les polissons nous laissèrent un peu de tranquillité entre les portes

de Bonne et Très-Cloîtres. Nous descendîmes dans les fossés de la

ville, tracés par Louis Royer, à un pied de profondeur, ou nous nous

arrêtâmes sur le bord de ces fossés.

Là, on chargea les pistolets, on mesura un nombre de pas effroyable,

peut-être vingt, et je me dis: Voici le moment d'avoir du courage.

Je ne sais comment, Odru dut tirer le premier, je regardai fixement

un petit morceau de rocher en forme de trapèze[8] qui se trouvait

au-dessus de lui, le même que l'on voyait de la fenêtre de ma tante

Elisabeth, à côté du toit de l'église Saint-Louis.

Je ne sais comment on ne fit pas feu. Probablement, les témoins

n'avaient pas chargé les pistolets. Il me semble que je n'eus pas à

viser. La paix fut déclarée, mais sans loucher de mains ni encore moins

embrassade. Odru, fort en colère, m'aurait rossé[9].

Dans la rue Très-Cloîtres, marchant avec mon témoin Diday[10], je lui

dis:

«Pour ne pas avoir peur, tandis qu'Odru me visait, je regardais le

petit rocher au-dessus de Seyssins[11].

--Tu ne dois jamais dire ça, une telle parole ne doit jamais sortir de

ta bouche», me dit-il, en me grondant ferme.

Je fus fort étonné et, en y réfléchissant, fort scandalisé de cette

réprimande.

Mais, dès le lendemain, je me trouvai un remords horrible d'avoir

laissé arranger cette affaire. Cela blessait toutes mes rêveries

espagnoles: comment oser admirer le _Cid_ après ne s'être pas battu?

Comment penser aux héros de l'_Arioste?_ Comment admirer et critiquer

les grands personnages do l'histoire romaine dont je relisais souvent

les hauts faits dans le doucereux Rollin?

En écrivant ceci, j'éprouve la sensation de passer la main sur la

cicatrice d'une blessure guérie.

Je n'ai pas pensé deux fois à ce duel depuis mon autre duel arrangé

avec M. Raindre (chef d'escadron ou colonel d'artillerie légère, à

Vienne, en 1809, pour Babet).

Je vois qu'il a été le grand remords de tout le commencement de ma

jeunesse, et la vraie raison de mon outrecuidance (presque insolence)

dans le duel de Milan, où Cardon fut témoin.

Dans l'affaire Odru, j'étais étonné, troublé, me laissant faire,

distrait par la peur d'être rossé par le colossal Odru, je me préparais

de temps en temps à avoir peur. Pendant les deux heures que dura la

procession des deux cents gamins, je me disais: Quand les pas seront

mesurés, c'est alors qu'il y aura du danger. Ce qui me faisait horreur,

c'était d'être rapporté à la maison _sur une échelle_, comme j'avais

vu rapporter le pauvre Lambert. Mais je n'eus pas un instant l'idée la

plus éloignée que l'affaire serait arrangée.

Arrivé au grand moment, pendant qu'Odru me visait et, ce me semble, que

son pistolet ratait plusieurs fois, j'étudiais les contours du petit

rocher[12]. Le temps ne me sembla point long (comme il semblait long,

à la Moskowa, au très brave et excellent officier _Andrea_ Corner, mon

ami).

En un mot, je ne jouai point la comédie, je fus parfaitement naturel,

point vantard, mais très brave.

J'eus tort, il fallait _blaguer_; avec ma vraie résolution de me

battre, je me serais fait une réputation dans notre ville, où l'on se

battait beaucoup, non pas comme les Napolitains de 1836, parmi lesquels

les duels produisent très peu de cadavres, ou point, mais en braves

gens. Par contraste avec mon extrême jeunesse (ce devait être en 1796,

donc treize[13] ans, ou peut-être 1795) et mes habitudes retirées et

d'_enfant noble_ si j'eusse eu l'esprit de parler un peu je me faisais

une réputation admirable.

M. Châtel, une de nos connaissances et de nos voisins, Grande-rue,

avait tué six hommes. De mon temps, c'est-à-dire de 1798 à 1805, deux

de mes connaissances, le fils Bernard et Rover _Gros-bec_, ont été tués

en duel, M. Rover à quarante-cinq pas, à la nuit tombante, dans les

délaissés du Drac, prés l'endroit où fut établi, depuis, le pont de fil

de fer[14].

Ce fat de Bernard[15] (fils d'un autre fat, depuis juge à la Cour de

Cassation, ce me semble, et ultra), ce fat de Bernard reçut au moulin

de Canel[16] un petit coup d'épée de l'aimable Meffrey (M. de Meffrey,

receveur général, mari de la dame d'honneur complaisante de Mme la

duchesse de Berry. et depuis heureux héritier du gros Vourey). Bernard

tomba mort, M. de Meffrey s'enfuit à Lyon; la querelle était presque

_de caste_, Mareste fut, ce me semble, témoin de Meffrey et m'a raconté

la chose.

Quoi qu'il en soit, je gagnai un remords profond:

1° A cause de mon espagnolisme, défaut exilant encore en 1830, ce que

Fiore a reconnu et qu'il appelle avec Thucydide: Vous tendez vos

filets trop haut.

2° Faute de blague. Dans les grands dangers, je suis naturel et simple.

Cela fut de bon goût à Smolensk, aux yeux du duc de Frioul. M. Daru,

qui ne m'aimait pas, écrivit la même chose à sa femme, de Vilna, je

pense, après la retraite de Moscou. Mais, aux yeux du vulgaire, je n'ai

pas joué le rôle brillant auquel je n'avais qu'à étendre la main pour

atteindre.

Plus j'y réfléchis, plus il me semble que cette dispute est de 1795,

bien antérieure à ma passion pour les mathématiques, à mon amitié pour

Bigillion, à mon amitié tendre pour Mlle Victorine.

* * * * *

Je respectais infiniment Maurice Diday[17]:

1° parce que mon excellent grand-père, ami peut-être intime de sa mère,

le louait beaucoup:

2° je l'avais vu plusieurs fois en uniforme de soldat d'artillerie et

il était allé à son corps, plus loin que Montmélian:

3° enfin, et surtout, il avait l'honneur d'être amoureux de Mlle

Létourneau, peut-être la plus jolie fille de Grenoble et fille

de l'homme certainement le plus gai, le plus insouciant, le plus

philosophe, le plus blâmé par mon père et mes parents. En effet, M.

Létourneau leur ressemblait bien peu; il s'était ruinoté et avait

épousé une demoiselle Borel, je crois, une sœur de la mère de Victorine

Mounier, qui fut cause de mon abandon de l'état militaire et de ma

fuite à Paris en 1803.

Mlle Létourneau était une beauté dans le genre lourd (comme les figures

de Tiarini. _Mort de Cléopatre et d'Antoine_, au musée du Louvre).

Diday l'épousa par la suite mais eut bientôt la douleur de la perdre,

après six ans d'amour; on dit qu'il en fut hébété et se retira à la

campagne, à Domène[18].

* * * * *

Après mon prix, au milieu de l'année, à la Bosse, qui scandalisa tous

les courtisans plus avancés que moi à la cour de M. Jay, mais que

personne n'osa dire immérité, mon rang changea _au dessin_, comme

nous disions. Je me serais mis au feu pour obtenir aussi un prix à la

fin de l'année; il me semble que je l'obtins, sinon je trouverais le

souvenir[19] du chagrin de l'avoir manqué.

J'eus le premier prix de belles-lettres avec acclamation, j'eus

un accessit ou un second prix aux mathématiques, et celui-là fut

dur à enlever. M. Dupuy avait une répugnance marquée pour ma manie

raisonnante.

Vie de Henri Brulard, tome 2 · 第 1 / 17 段