Elle est même spirituelle. Je vais aller lui dire bonjour, lui
demander si son mari croit que nous allons avoir la guerre, et si on
peut compter sur le roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas,
lui qui est dans le secret des Dieux?
Ce n'est pas ainsi que Swann parlait autrefois; mais qui n'a vu des
princesses royales fort simples, si dix ans plus tard elles se sont
fait enlever par un valet de chambre, et qu'elles cherchent à revoir
du monde et sentent qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre
spontanément le langage des vieilles raseuses, et quand on cite une
duchesse à la mode, ne les a entendues dire: «Elle était hier chez
moi», et: «Je vis très à l'écart»? Aussi est-il inutile d'observer les
mœurs puisque on peut les déduire des lois psychologiques.
Les Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde
va; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes un
peu marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient
de donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que les
Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un dîner un peu
brillant, on s'arrangeait pour que par quelque ami commun la nouvelle
leur en fût câblée outre-Manche. Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux
télégrammes flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent
incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait
passer de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à ces
hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.
Du reste, les personnes qui n'avaient pas seulement connu l'ancien
Swann en dehors du monde, comme j'avais fait, mais dans le monde, dans
ce milieu Guermantes, où, en exceptant les Altesses et les Duchesses,
on était d'une exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on
prononçait l'exclusive pour des hommes éminents, qu'on trouvait
ennuyeux ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner en
constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être non seulement discret
quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s'agissait
de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si méchante, ne
l'exaspérait-elle pas? Comment pouvait-il la déclarer agréable? Le
souvenir du milieu Guermantes, aurait dû l'en empêcher semblait-il; en
réalité il l'y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, à
l'encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût
raffiné même, mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une
interruption momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait de
quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette coterie, d'un ministre
des Affaires étrangères, républicain un peu solennel, d'un académicien
bavard, le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann plaignait Mme de
Guermantes d'avoir dîné à côté de pareils convives dans une ambassade
et on leur préférait mille fois un homme élégant, c'est-à-dire un
homme du milieu Guermantes, bon à rien, mais possédant l'esprit des
Guermantes, quelqu'un qui était de la même chapelle. Seulement, une
grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de
Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle
aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu'on la recevait,
on s'ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que
c'est parce qu'on l'avait trouvée agréable qu'on la recevait. Swann,
venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l'Altesse
était partie: «Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi la
_Critique de la Raison pure_, mais elle n'est pas déplaisante.--Je
suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle
était intimidée, mais vous verrez qu'elle peut être charmante.--Elle est
bien moins embêtante que Mme X (la femme de l'académicien
bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes.--Mais
il n'y a même pas de comparaison possible.» La faculté de dire
de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l'avait acquise chez
la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à l'égard des gens
qu'il recevait. Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux les
qualités que tout être humain révèle, si on l'examine avec une
prévention favorable et non avec le dégoût des délicats; il mettait en
valeur les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue du milieu Guermantes,
s'il n'y avait pas eu entrée de faveur pour certaines altesses et si
même quand il s'agissait d'elles on n'eût vraiment considéré que
l'esprit et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann
avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une autre qui
dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il n'y a que les
gens incapables de décomposer, dans leur perception, ce qui au premier
abord paraît indivisible, qui croient que la situation fait corps avec
la personne. Un même être, pris à des moments successifs de sa vie,
baigne à différents degrés de l'échelle sociale dans des milieux qui
ne sont pas forcément de plus en plus élevés; et chaque fois que dans
une période autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens
avec un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
commençons tout naturellement à nous y attacher en y poussant
d'humaines racines.
Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je crois aussi que Swann en parlant
d'elle avec cette insistance n'était pas fâché de penser que mes
parents apprendraient qu'elle venait voir sa femme. A vrai dire, à la
maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu à peu à
connaître, piquait plus la curiosité qu'il n'excitait d'admiration. Au
nom de Mme Trombert, ma mère disait:
--Ah! mais voilà une nouvelle recrue et qui lui en amènera
d'autres.
Et comme si elle eût comparé la façon un peu sommaire, rapide et
violente dont Mme Swann conquérait ses relations à une guerre
coloniale, maman ajoutait:
--Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne
tarderont pas à se rendre.
Quand elle croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en
rentrant:
--J'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir
pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais
ou les Trombert.
Et toutes les personnes nouvelles que je lui disais avoir vues dans ce
milieu un peu composite et artificiel où elles avaient souvent été
amenées assez difficilement et de mondes assez différents, elle en
devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle aurait
fait de trophées chèrement achetés; elle disait:
--Rapporté d'une Expédition chez les un tel.
Pour Mme Cottard, mon père s'étonnait que Mme Swann pût trouver
quelque avantage à attirer cette bourgeoise peu élégante et disait:
«Malgré la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas.»
Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien; elle savait qu'une
grande partie des plaisirs qu'une femme trouve à pénétrer dans un
milieu différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si
elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles,
relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplacées.
Pour cela il faut un témoin qu'on laisse pénétrer dans ce monde
nouveau et délicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et
volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on l'espère
du moins, la nouvelle, le germe dérobé d'envie et d'admiration. Mme
Cottard toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans cette
catégorie spéciale d'invités que maman qui avait certains côtés de la
tournure d'esprit de son père, appelait des: «Etranger, va dire à
Sparte!» D'ailleurs--en dehors d'une autre raison qu'on ne sut que
bien des années après--Mme Swann en conviant cette amie
bienveillante, réservée et modeste, n'avait pas craint d'introduire
chez soi, à ses «jours» brillants, un traître ou une concurrente. Elle
savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle
était armée de l'aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul
après-midi cette active ouvrière. Elle en connaissait le pouvoir de
dissémination et en se basant sur le calcul des probabilités, était
fondée à penser que, très vraisemblablement, tel habitué des Verdurin,
apprendrait dès le surlendemain que le gouverneur de Paris avait mis
des cartes chez elle, ou que M. Verdurin lui-même entendrait raconter
que M. Le Hault de Pressagny, président du Concours hippique, les
avait emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose; elle ne
supposait les Verdurin informés que de ces deux événements flatteurs
pour elle parce que les matérialisations particulières sous lesquelles
nous nous représentons et nous poursuivons la gloire sont peu
nombreuses par le défaut de notre esprit qui n'est pas capable
d'imaginer à la fois toutes les formes que nous espérons bien
d'ailleurs--en gros--que, simultanément, elle ne manquera pas de
revêtir pour nous.
D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu de résultats que dans ce qu'on
appelait le «monde officiel». Les femmes élégantes n'allaient pas chez
elle. Ce n'était pas la présence de notabilités républicaines qui les
avaient fait fuir. Au temps de ma petite enfance, tout ce qui
appartenait à la société conservatrice était mondain, et dans un salon
bien posé on n'eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes qui
vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilité de
jamais inviter un «opportuniste», à plus forte raison un affreux
radical, était une chose qui durerait toujours, comme les lampes à
huile et les omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes qui
tournent de temps en temps, la société place successivement de façon
différente des éléments qu'on avait cru immuables et compose une autre
figure. Je n'avais pas encore fait ma première communion, que des
dames bien pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite
une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont
produites par ce qu'un philosophe appellerait un changement de
critère. L'affaire Dreyfus en amena un nouveau, à une époque un peu
postérieure à celle où je commençais à aller chez Mme Swann, et le
kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés.
Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des
nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Le salon le plus
brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien et
ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fût survenu une
guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans
un autre sens. Les juifs ayant à l'étonnement général, montré qu'ils
étaient patriotes, auraient gardé leur situation et personne n'aurait
plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince
autrichien. Cela n'empêche pas que chaque fois que la société est
momentanément immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun
changement n'aura plus lieu, de même qu'ayant vu commencer le
téléphone, ils ne veulent pas croire à l'aéroplane. Cependant, les
philosophes du journalisme flétrissent la période précédente, non
seulement le genre de plaisirs que l'on y prenait et qui leur semble
le dernier mot de la corruption, mais même les œuvres des artistes et
des philosophes qui n'ont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si
elles étaient reliées indissolublement aux modalités successives de la
frivolité mondaine. La seule chose qui ne change pas est qu'il semble
chaque fois qu'il y ait «quelque chose de changé en France». Au moment
où j'allai chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore
éclaté, et certains grands juifs étaient fort puissants. Aucun ne
l'était plus que sir Rufus Israels dont la femme lady Israels était la
tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement des intimités aussi
élégantes que son neveu qui d'autre part, ne l'aimant pas, ne l'avait
jamais beaucoup cultivée, quoiqu'il dût vraisemblablement être son
héritier. Mais c'était la seule des parentes de Swann qui eût
conscience de la situation mondaine de celui-ci, les autres étant
toujours restées à cet égard dans la même ignorance qui avait été
longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres émigre
dans la haute société--ce qui lui semble à lui un phénomène unique,
mais ce qu'à dix ans de distance il constate avoir été accompli d'une
autre façon et pour des raisons différentes par plus d'un jeune homme
avec qui il avait été élevé--il décrit autour de lui une zone
d'ombre, une _terra incognita_, fort visible en ses moindres nuances
pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit et pur néant
pour ceux qui n'y pénètrent pas et la côtoient sans en soupçonner,
tout près d'eux, l'existence. Aucune Agence Havas n'ayant renseigné
les cousines de Swann sur les gens qu'il fréquentait, c'est (avant son
horrible mariage bien entendu) avec des sourires de condescendance
qu'on se racontait dans les dîners de famille qu'on avait
«vertueusement» employé son dimanche à aller voir le «cousin Charles»
que, le croyant un peu envieux et parent pauvre on appelait
spirituellement, en jouant sur le titre du roman de Balzac: «Le Cousin
Bête». Lady Rufus Israels, elle, savait à merveille qui étaient ces
gens qui prodiguaient à Swann une amitié dont elle était jalouse. La
famille de son mari qui était à peu près l'équivalent des Rothschild,
faisait depuis plusieurs générations les affaires des princes
d'Orléans. Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande
influence et elle l'avait employée à ce qu'aucune personne qu'elle
connaissait ne reçût Odette. Une seule avait désobéi, en cachette.
C'était la comtesse de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette
étant allé faire visite à Mme De Marsantes, lady Israels était entrée
presque en même temps. Mme De Marsantes était sur des épines. Avec la
lâcheté des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle
n'adressa pas une fois la parole à Odette qui ne fut pas encouragée à
pousser désormais plus loin une incursion dans un monde qui du reste
n'était nullement celui où elle eût aimé être reçue. Dans ce complet
désintéressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait à être
la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les
moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des
anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie
réelle ne leur fournit pas. Et Swann d'autre part, continuait sans
doute d'être l'amant à qui toutes ces particularités d'une ancienne
maîtresse semblent agréables ou inoffensives, car souvent j'entendis
sa femme proférer de vraies hérésies mondaines sans que (par un reste
de tendresse, un manque d'estime, ou la paresse de la perfectionner)
il cherchât à les corriger. C'était peut-être aussi là une forme de
cette simplicité qui nous avait si longtemps trompés à Combray et qui
faisait maintenant que continuant à connaître, au moins pour son
compte, des gens très brillants, il ne tenait pas à ce que dans la
conversation on eût l'air dans le salon de sa femme de leur trouver
quelque importance. Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour
Swann, le centre de gravité de sa vie s'étant déplacé. En tous cas
l'ignorance d'Odette en matière mondaine était telle que si le nom de
la princesse de Guermantes venait dans la conversation après celui de
la duchesse, sa cousine: «Tiens, ceux-là sont princes, ils ont donc
monté en grade, disait Odette.» Si quelqu'un disait: «le prince» en
parlant du duc de Chartres, elle rectifiait: «Le duc, il est duc de
Chartres et non prince.» Pour le duc d'Orléans, fils du comte de
Paris: «C'est drôle, le fils est plus que le père», tout en ajoutant
comme elle était anglomane: «On s'y embrouille dans ces «Royalties»;
et à une personne qui lui demandait de quelle province étaient les
Guermantes, elle répondit: «de l'Aisne».
Swann était du reste aveugle, en ce qui concernait Odette, non
seulement devant ces lacunes de son éducation, mais aussi devant la
médiocrité de son intelligence. Bien plus, chaque fois qu'Odette
racontait une histoire bête, Swann écoutait sa femme avec une
complaisance, une gaieté, presque une admiration où il devait entrer
des restes de volupté; tandis que, dans la même conversation, ce que
lui-même pouvait dire de fin, même de profond, était écouté par
Odette, habituellement sans intérêt, assez vite, avec impatience et
quelquefois contredit avec sévérité. Et on conclura que cet
asservissement de l'élite à la vulgarité est de règle dans bien des
ménages, si l'on pense, inversement, à tant de femmes supérieures qui
se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs plus
délicates paroles, tandis qu'elles s'extasient, avec l'indulgence
infinie de la tendresse, devant ses facéties les plus plates. Pour
revenir aux raisons qui empêchèrent à cette époque Odette de pénétrer
dans le faubourg Saint-Germain, il faut dire que le plus récent tour
du kaléidoscope mondain avait été provoqué par une série de scandales.
Des femmes chez qui on allait en toute confiance avaient été reconnues
être des filles publiques, des espionnes anglaises. On allait pendant
quelque temps demander aux gens, on le croyait du moins, d'être avant
tout, bien posés, bien assis... Odette représentait exactement tout ce
avec quoi on venait de rompre et d'ailleurs immédiatement de renouer
(car les hommes ne changeant pas du jour au lendemain cherchent dans
un nouveau régime la continuation de l'ancien, mais en le cherchant
sous une forme différente qui permît d'être dupe et de croire que ce
n'était plus la société d'avant la crise). Or, aux dames «brûlées» de
cette société, Odette ressemblait trop. Les gens du monde sont fort
myopes; au moment où ils cessent toutes relations avec des dames
israélites qu'ils connaissaient, pendant qu'ils se demandent comment
remplacer ce vide, ils aperçoivent, poussée là comme à la faveur d'une
nuit d'orage, une dame nouvelle, israélite aussi; mais grâce à sa
nouveauté, elle n'est pas associée dans leur esprit, comme les
précédentes, avec ce qu'ils croient devoir détester. Elle ne demande
pas qu'on respecte son Dieu. On l'adopte. Il ne s'agissait pas
d'antisémitisme à l'époque où je commençai d'aller chez Odette. Mais
elle était pareille à ce qu'on voulait fuir pour un temps.
Swann, lui, allait souvent faire visite à quelques-unes de ses
relations d'autrefois et par conséquent appartenant toutes au plus
grand monde. Pourtant, quand il nous parlait des gens qu'il venait
d'aller voir, je remarquai qu'entre celles qu'il avait connues jadis,
le choix qu'il faisait était guidé par cette même sorte de goût,
mi-artistique, mi-historique, qui inspirait chez lui le
collectionneur. Et remarquant que c'était souvent telle ou telle
grande dame déclassée qui l'intéressait parce qu'elle avait été la
maîtresse de Liszt ou qu'un roman de Balzac avait été dédié à sa
grand'mère (comme il achetait un dessin si Chateaubriand l'avait
décrit), j'eus le soupçon que nous avions remplacé à Combray l'erreur
de croire Swann un bourgeois n'allant pas dans le monde, par une
autre, celle de le croire un des hommes les plus élégants de Paris.
Être l'ami du Comte de Paris ne signifie rien. Combien y en a-t-il de
ces «amis des Princes» qui ne seraient pas reçus dans un salon un peu
fermé. Les princes se savent princes, ne sont pas snobs et se croient
d'ailleurs tellement au-dessus de ce qui n'est pas de leur sang que
grands seigneurs et bourgeois leur apparaissent, au-dessous d'eux,
presque au même niveau.