qu'elle existe et en s'attachant aux noms que le passé y a inscrits et
qu'on peut encore y lire, un simple plaisir de lettré et d'artiste, il
goûtait un divertissement assez vulgaire à faire comme des bouquets
sociaux en groupant des éléments hétérogènes, en réunissant des
personnes prises ici et là. Ces expériences de sociologie amusante (ou
que Swann trouvait telle) n'avaient pas sur toutes les amies de sa
femme--du moins d'une façon constante--une répercussion identique.
«J'ai l'intention d'inviter ensemble les Cottard et la duchesse de
Vendôme», disait-il en riant à Mme Bontemps, de l'air friand d'un
gourmet qui a l'intention et veut faire l'essai de remplacer dans une
sauce, les clous de girofle par du poivre de Cayenne. Or ce projet qui
allait paraître en effet plaisant, dans le sens ancien du mot, aux
Cottard, avait le don d'exaspérer Mme Bontemps. Elle avait été
récemment présentée par les Swann à la duchesse de Vendôme et avait
trouvé cela aussi agréable que naturel. En tirer gloire auprès des
Cottard, en le leur racontant, n'avait pas été la partie la moins
savoureuse de son plaisir. Mais comme les nouveaux décorés qui, dès
qu'ils le sont, voudraient voir se fermer aussitôt le robinet des
croix, Mme Bontemps eût souhaité qu'après elle, personne de son monde
à elle ne fût présenté à la princesse. Elle maudissait intérieurement
le goût dépravé de Swann qui lui faisait, pour réaliser une misérable
bizarrerie esthétique, dissiper d'un seul coup toute la poudre qu'elle
avait jetée aux yeux des Cottard en leur parlant de la duchesse de
Vendôme. Comment allait-elle même oser annoncer à son mari que le
professeur et sa femme allaient à leur tour avoir leur part de ce
plaisir qu'elle lui avait vanté comme unique. Encore si les Cottard
avaient pu savoir qu'ils n'étaient pas invités pour de bon, mais pour
l'amusement. Il est vrai que les Bontemps l'avaient été de même, mais
Swann ayant pris à l'aristocratie cet éternel don juanisme qui entre
deux femmes de rien fait croire à chacune que ce n'est qu'elle qu'on
aime sérieusement, avait parlé à Mme Bontemps de la duchesse de
Vendôme comme d'une personne avec qui il était tout indiqué qu'elle
dînât. «Oui, nous comptons inviter la princesse avec les Cottard, dit,
quelques semaines plus tard Mme Swann, mon mari croit que cette
conjonction pourra donner quelque chose d'amusant», car si elle avait
gardé du «petit noyau» certaines habitudes chères à Mme Verdurin comme
de crier très fort pour être entendue de tous les fidèles, en
revanche, elle employait certaines expressions--comme «conjonction»
-- chères au milieu Guermantes duquel elle subissait ainsi à distance
et à son insu, comme la mer le fait pour la lune, l'attraction, sans
pourtant se rapprocher sensiblement de lui. «Oui, les Cottard et la
duchesse de Vendôme, est-ce que vous ne trouvez pas que cela sera
drôle?» demanda Swann. «Je crois que ça marchera très mal et que ça ne
vous attirera que des ennuis, il ne faut pas jouer avec le feu»,
répondit Mme Bontemps, furieuse. Elle et son mari furent, d'ailleurs,
ainsi que le prince d'Agrigente, invités à ce dîner, que Mme Bontemps
et Cottard eurent deux manières de raconter, selon les personnes à qui
ils s'adressaient. Aux uns, Mme Bontemps de son côté, Cottard du sien,
disaient négligemment quand on leur demandait qui il y avait d'autre
au dîner: «Il n'y avait que le prince d'Agrigente, c'était tout à fait
intime.» Mais d'autres, risquaient d'être mieux informés (même une
fois quelqu'un avait dit à Cottard: «Mais est-ce qu'il n'y avait pas
aussi les Bontemps?» «Je les oubliais», avait en rougissant répondu
Cottard au maladroit qu'il classa désormais dans la catégorie des
mauvaises langues). Pour ceux-là les Bontemps et les Cottard
adoptèrent chacun, sans s'être consultés une version dont le cadre
était identique et où seuls leurs noms respectifs étaient
interchangés. Cottard disait: «Hé bien, il y avait seulement les
maîtres de maison, le duc et la duchesse de Vendôme--(en souriant
avantageusement) le professeur et Mme Cottard, et ma foi du diable, si
on a jamais su pourquoi, car ils allaient là comme des cheveux sur la
soupe, M. et Mme Bontemps.» Mme Bontemps récitait exactement le même
morceau, seulement c'était M. et Mme Bontemps qui étaient nommés avec
une emphase satisfaite, entre la duchesse de Vendôme et le prince
d'Agrigente, et les pelés qu'à la fin elle accusait de s'être invités
eux-mêmes et qui faisaient tache, c'était les Cottard.
De ses visites Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le
dîner. A ce moment de six heures du soir où jadis il se sentait si
malheureux, il ne se demandait plus ce qu'Odette pouvait être en train
de faire et s'inquiétait peu qu'elle eût du monde chez elle, ou fût
sortie. Il se rappelait parfois qu'il avait, bien des années auparavant,
essayé un jour de lire à travers l'enveloppe une lettre adressée par
Odette à Forcheville. Mais ce souvenir ne lui était pas agréable et
plutôt que d'approfondir la honte qu'il ressentait, il préférait se
livrer à une petite grimace du coin de la bouche complétée au besoin
d'un hochement de tête qui signifiait: «qu'est-ce que ça peut me
faire?» Certes, il estimait maintenant que l'hypothèse à laquelle il
s'était souvent arrêté jadis et d'après quoi c'étaient les
imaginations de sa jalousie qui seules noircissaient la vie, en
réalité innocente, d'Odette, que cette hypothèse (en somme
bienfaisante puisque tant qu'avait duré sa maladie amoureuse elle
avait diminué ses souffrances en les lui faisant paraître imaginaires)
n'était pas la vraie, que c'était sa jalousie qui avait vu juste, et
que si Odette l'avait aimé plus qu'il n'avait cru, elle l'avait aussi
trompé davantage. Autrefois pendant qu'il souffrait tant, il s'était
juré que dès qu'il n'aimerait plus Odette, et ne craindrait plus de la
fâcher ou de lui faire croire qu'il l'aimait trop, il se donnerait la
satisfaction d'élucider avec elle, par simple amour de la vérité et
comme un point d'histoire, si oui ou non Forcheville était couché avec
elle le jour où il avait sonné et frappé au carreau sans qu'on lui
ouvrît, et où elle avait écrit à Forcheville que c'était un oncle à
elle qui était venu. Mais le problème si intéressant qu'il attendait
seulement la fin de sa jalousie pour tirer au clair, avait précisément
perdu tout intérêt aux yeux de Swann, quand il avait cessé d'être
jaloux. Pas immédiatement pourtant. Il n'éprouvait déjà plus de
jalousie à l'égard d'Odette, que le jour des coups frappés en vain par
lui dans l'après-midi à la porte du petit hôtel de la rue Lapérouse,
avait continué à en exciter chez lui. C'était comme si la jalousie,
pareille un peu en cela à ces maladies qui semblent avoir leur siège,
leur source de contagionnement, moins dans certaines personnes que
dans certains lieux, dans certaines maisons, n'avait pas eu tant pour
objet Odette elle-même que ce jour, cette heure du passé perdu où
Swann avait frappé à toutes les entrées de l'hôtel d'Odette. On aurait
dit que ce jour, cette heure avaient seuls fixé quelques dernières
parcelles de la personnalité amoureuse que Swann avait eue autrefois
et qu'il ne les retrouvait plus que là. Il était depuis longtemps
insoucieux qu'Odette l'eût trompé et le trompât encore. Et pourtant il
avait continué pendant quelques années à rechercher d'anciens
domestiques d'Odette, tant avait persisté chez lui la douloureuse
curiosité de savoir si ce jour-là, tellement ancien, à six heures,
Odette était couchée avec Forcheville. Puis cette curiosité elle-même
avait disparu, sans pourtant que ses investigations cessassent. Il
continuait à tâcher d'apprendre ce qui ne l'intéressait plus, parce
que son moi ancien parvenu à l'extrême décrépitude, agissait encore
machinalement, selon des préoccupations abolies au point que Swann ne
réussissait même plus à se représenter cette angoisse, si forte
pourtant autrefois qu'il ne pouvait se figurer alors qu'il s'en
délivrât jamais et que seule la mort de celle qu'il aimait (la mort
qui, comme le montrera plus loin dans ce livre, une cruelle
contre-épreuve, ne diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui
semblait capable d'aplanir pour lui la route, entièrement barrée, de sa
vie.
Mais éclaircir un jour les faits de la vie d'Odette auxquels il avait
dû ces souffrances n'avait pas été le seul souhait de Swann; il avait
mis en réserve aussi celui de se venger d'elles, quand n'aimant plus
Odette il ne la craindrait plus; or, d'exaucer ce second souhait,
l'occasion se présentait justement car Swann aimait une autre femme,
une femme qui ne lui donnait pas de motifs de jalousie mais pourtant
de la jalousie parce qu'il n'était plus capable de renouveler sa façon
d'aimer et que c'était celle dont il avait usé pour Odette qui lui
servait encore pour une autre. Pour que la jalousie de Swann renaquît,
il n'était pas nécessaire que cette femme fût infidèle, il suffisait
que pour une raison quelconque elle fût loin de lui, à une soirée par
exemple, et eût paru s'y amuser. C'était assez pour réveiller en lui
l'ancienne angoisse, lamentable et contradictoire excroissance de son
amour, et qui éloignait Swann de ce qu'elle était comme un besoin
d'atteindre (le sentiment réel que cette jeune femme avait pour lui,
le désir caché de ses journées, le secret de son cœur), car entre Swann
et celle qu'il aimait cette angoisse interposait un amas réfractaire
de soupçons antérieurs, ayant leur cause en Odette, ou en telle autre
peut-être qui avait précédé Odette, et qui ne permettaient plus à
l'amant vieilli de connaître sa maîtresse d'aujourd'hui qu'à travers
le fantôme ancien et collectif de la «femme qui excitait sa jalousie»
dans lequel il avait arbitrairement incarné son nouvel amour. Souvent
pourtant Swann l'accusait, cette jalousie, de le faire croire à des
trahisons imaginaires; mais alors il se rappelait qu'il avait fait
bénéficier Odette du même raisonnement, et à tort. Aussi tout ce que
la jeune femme qu'il aimait faisait aux heures où il n'était pas avec
elle cessait de lui paraître innocent. Mais alors qu'autrefois, il
avait fait le serment, si jamais il cessait d'aimer celle qu'il ne
devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester
implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son
orgueil longtemps humilié, ces représailles qu'il pouvait exercer
maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d'être pris au mot
et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si
nécessaires), ces représailles il n'y tenait plus; avec l'amour avait
disparu le désir de montrer qu'il n'avait plus d'amour. Et lui qui,
quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un
jour qu'il était épris d'une autre, maintenant qu'il l'aurait pu, il
prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce
nouvel amour.
Ce ne fut pas seulement à ces goûters, à cause desquels j'avais eu
autrefois la tristesse de voir Gilberte me quitter et rentrer plus
tôt, que désormais je pris part, mais les sorties qu'elle faisait avec
sa mère, soit pour aller en promenade ou à une matinée, et qui en
l'empêchant de venir aux Champs-Élysées m'avaient privé d'elle, les
jours où je restais seul le long de la pelouse ou devant les chevaux
de bois, ces sorties maintenant M. et Mme Swann m'y admettaient,
j'avais une place dans leur landau et même c'était à moi qu'on
demandait si j'aimais mieux aller au théâtre, à une leçon de danse
chez une camarade de Gilberte, à une réunion mondaine chez des amies
des Swann (ce que celle-ci appelait «un petit meeting») ou visiter les
tombeaux de Saint-Denis.
Ces jours où je devais sortir avec les Swann, je venais chez eux pour
le déjeuner, que Mme Swann appelait le lunch; comme on n'était invité
que pour midi et demi et qu'à cette époque mes parents déjeunaient à
onze heures un quart, c'est après qu'ils étaient sortis de table que
je m'acheminais vers ce quartier luxueux, assez solitaire à toute
heure, mais particulièrement à celle-là où tout le monde était rentré.
Même l'hiver et par la gelée s'il faisait beau, tout en resserrant de
temps à autre le nœud d'une magnifique cravate de chez Charvet et en
regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas, je me
promenais de long en large dans les avenues en attendant midi
vingt-sept. J'apercevais de loin dans le jardinet des Swann, le soleil
qui faisait étinceler comme du givre les arbres dénudés. Il est vrai
que ce jardinet n'en possédait que deux. L'heure indue faisait nouveau
le spectacle. A ces plaisirs de nature (qu'avivait la suppression de
l'habitude, et même la faim), la perspective émotionnante de déjeuner
chez Mme Swann se mêlait, elle ne les diminuait pas, mais les
dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains; de
sorte que si, à cette heure où d'ordinaire je ne les percevais pas, il
me semblait découvrir le beau temps, le froid, la lumière hivernale,
c'était comme une sorte de préface aux œufs à la crème, comme une
patine, un rose et frais glacis ajoutés au revêtement de cette
chapelle mystérieuse qu'était la demeure de Mme Swann et au cœur de
laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de
fleurs.
A midi et demi, je me décidais enfin à entrer dans cette maison qui,
comme un gros soulier de Noël, me semblait devoir m'apporter de
surnaturels plaisirs. (Le nom de Noël était du reste inconnu à Mme
Swann et à Gilberte qui l'avaient remplacé par celui de Christmas, et
ne parlaient que du pudding de Christmas, de ce qu'on leur avait donné
pour leur Christmas, de s'absenter--ce qui me rendait fou de douleur--pour
Christmas. Même à la maison, je me serais cru déshonoré en
parlant de Noël et je ne disais plus que Christmas, ce que mon père
trouvait extrêmement ridicule.)
Je ne rencontrais d'abord qu'un valet de pied qui, après m'avoir fait
traverser plusieurs grands salons m'introduisait dans un tout petit,
vide, que commençait déjà à faire rêver l'après-midi bleu de ses
fenêtres; je restais seul en compagnie d'orchidées, de roses et de
violettes qui--pareilles à des personnes qui attendent à côté de
vous mais ne vous connaissent pas--gardaient un silence que leur
individualité de choses vivantes rendait plus impressionnant et
recevaient frileusement la chaleur d'un feu incandescent de charbon,
précieusement posé derrière une vitrine de cristal, dans une cuve de
marbre blanc où il faisait écrouler de temps à autre ses dangereux
rubis.
Je m'étais assis, mais me levais précipitamment en entendant ouvrir la
porte; ce n'était qu'un second valet de pied, puis un troisième, et le
mince résultat auquel aboutissaient leurs allées et venues inutilement
émouvantes était de remettre un peu de charbon dans le feu ou d'eau
dans les vases. Ils s'en allaient, je me retrouvais seul, une fois
refermée la porte que Mme Swann finirait bien par ouvrir. Et, certes,
j'eusse été moins troublé dans un antre magique que dans ce petit
salon d'attente où le feu me semblait procéder à des transmutations,
comme dans le laboratoire de Klingsor. Un nouveau bruit de pas
retentissait, je ne me levais pas, ce devait être encore un valet de
pied, c'était M. Swann. «Comment? vous êtes seul? Que voulez-vous, ma
pauvre femme n'a jamais pu savoir ce que c'est que l'heure. Une heure
moins dix. Tous les jours c'est plus tard. Et vous allez voir, elle
arrivera sans se presser en croyant qu'elle est en avance.» Et comme
il était resté neuro-arthritique, et devenu un peu ridicule, avoir une
femme si inexacte qui rentrait tellement tard du Bois, qui s'oubliait
chez sa couturière, et n'était jamais à l'heure pour le déjeuner, cela
inquiétait Swann pour son estomac, mais le flattait dans son
amour-propre.
Il me montrait des acquisitions nouvelles qu'il avait faites et m'en
expliquait l'intérêt, mais l'émotion, jointe au manque d'habitude
d'être encore à jeun à cette heure-là, tout en agitant mon esprit y
faisait le vide, de sorte que, capable de parler, je ne l'étais pas
d'entendre. D'ailleurs aux œuvres que possédait Swann, il suffisait
pour moi qu'elles fussent situées chez lui, y fissent partie de
l'heure délicieuse qui précédait le déjeuner. La Joconde se serait
trouvée là qu'elle ne m'eût pas fait plus de plaisir qu'une robe de
chambre de Mme Swann, ou ses flacons de sel.
Je continuais à attendre, seul, ou avec Swann et souvent Gilberte, qui
était venue nous tenir compagnie. L'arrivée de Mme Swann, préparée par
tant de majestueuses entrées, me paraissait devoir être quelque chose
d'immense. J'épiais chaque craquement. Mais on ne trouve jamais aussi
hauts qu'on avait espérés, une cathédrale, une vague dans la tempête,
le bond d'un danseur; après ces valets de pied en livrée, pareils aux
figurants dont le cortège, au théâtre, prépare, et par là même diminue
l'apparition finale de la reine, Mme Swann entrant furtivement en
petit paletot de loutre, sa voilette baissée sur un nez rougi par le
froid, ne tenait pas les promesses prodiguées dans l'attente à mon
imagination.
Mais si elle était restée toute la matinée chez elle, quand elle
arrivait dans le salon, c'était vêtue d'un peignoir en crêpe de Chine
de couleur claire qui me semblait plus élégant que toutes les robes.
Quelquefois les Swann se décidaient à rester à la maison tout
l'après-midi. Et alors, comme on avait déjeuné si tard, je voyais bien
vite sur le mur du jardinet décliner le soleil de ce jour qui m'avait
paru devoir être différent des autres, et les domestiques avaient beau
apporter des lampes de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
brûlant chacune sur l'autel consacré d'une console, d'un guéridon,
d'une «encoignure» ou d'une petite table, comme pour la célébration
d'un culte inconnu, rien d'extraordinaire ne naissait de la
conversation et je m'en allais déçu, comme on l'est souvent dès
l'enfance après la messe de minuit.
Mais ce désappointement là n'était guère que spirituel. Je rayonnais
de joie dans cette maison où Gilberte, quand elle n'était pas encore
avec nous, allait entrer, et me donnerait dans un instant, pour des
heures, sa parole, son regard attentif et souriant tel que je l'avais
vu pour la première fois à Combray. Tout au plus étais-je un peu
jaloux en la voyant souvent disparaître dans de grandes chambres
auxquelles on accédait par un escalier intérieur. Obligé de rester au
salon, comme l'amoureux d'une actrice qui n'a que son fauteuil à
l'orchestre et rêve avec inquiétude de ce qui se passe dans les
coulisses, au foyer des artistes, je posai à Swann, au sujet de cette
autre partie de la maison, des questions savamment voilées, mais sur
un ton duquel je ne parvins pas à bannir quelque anxiété. Il
m'expliqua que la pièce où allait Gilberte était la lingerie, s'offrit
à me la montrer et me promit que chaque fois que Gilberte aurait à s'y
rendre il la forcerait à m'y emmener. Par ces derniers mots et la
détente qu'ils me procurèrent, Swann supprima brusquement pour moi une
de ces affreuses distances intérieures au terme desquelles une femme
que nous aimons nous apparaît si lointaine. A ce moment-là, j'éprouvai
pour lui une tendresse que je crus plus profonde que ma tendresse pour
Gilberte. Car maître de sa fille, il me la donnait et elle, elle se
refusait parfois; je n'avais pas directement sur elle ce même empire
qu'indirectement par Swann. Enfin elle, je l'aimais et ne pouvais par
conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir de quelque chose de
plus, qui ôte, auprès de l'être qu'on aime, la sensation d'aimer.
Au reste, le plus souvent, nous ne restions pas à la maison, nous
allions nous promener. Parfois avant d'aller s'habiller, Mme Swann se
mettait au piano. Ses belles mains, sortant des manches roses, ou
blanches, souvent de couleurs très vives, de sa robe de chambre de
crêpe de Chine, allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette
même mélancolie qui était dans ses yeux et n'était pas dans son cœur.
Ce fut un de ces jours-là qu'il lui arriva de me jouer la partie de la
Sonate de Vinteuil où se trouve la petite phrase que Swann avait tant
aimée. Mais souvent on n'entend rien, si c'est une musique un peu
compliquée qu'on écoute pour la première fois. Et pourtant quand plus
tard on m'eut joué deux ou trois fois cette Sonate, je me trouvai la
connaître parfaitement. Aussi n'a-t-on pas tort de dire «entendre pour
la première fois». Si l'on n'avait vraiment, comme on l'a cru, rien
distingué à la première audition, la deuxième, la troisième seraient
autant de premières, et il n'y aurait pas de raison pour qu'on comprît
quelque chose de plus à la dixième. Probablement ce qui fait défaut,
la première fois, ce n'est pas la compréhension, mais la mémoire. Car
la nôtre, relativement à la complexité des impressions auxquelles elle
a à faire face pendant que nous écoutons, est infime, aussi brève que
la mémoire d'un homme qui en dormant pense mille choses qu'il oublie
aussitôt, ou d'un homme tombé à moitié en enfance qui ne se rappelle
pas la minute d'après ce qu'on vient de lui dire. Ces impressions
multiples, la mémoire n'est pas capable de nous en fournir
immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et,
à l'égard des œuvres qu'on a entendues deux ou trois fois, on est comme
le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s'endormir une
leçon qu'il croyait ne pas savoir et qui la récite par cœur le
lendemain matin. Seulement je n'avais encore, jusqu'à ce jour, rien
entendu de cette sonate, et là où Swann et sa femme voyaient une
phrase distincte, celle-ci était aussi loin de ma perception claire
qu'un nom qu'on cherche à se rappeler et à la place duquel on ne
trouve que du néant, un néant d'où une heure plus tard, sans qu'on y
pense, s'élanceront d'elles-mêmes, en un seul bond, les syllabes
d'abord vainement sollicitées. Et non seulement on ne retient pas tout
de suite les œuvres vraiment rares, mais même au sein de chacune de ces
œuvres-là, et cela m'arriva pour la Sonate de Vinteuil, ce sont les
parties les moins précieuses qu'on perçoit d'abord. De sorte que je ne
me trompais pas seulement en pensant que l'œuvre ne me réservait plus
rien (ce qui fit que je restai longtemps sans chercher à l'entendre)
du moment que Madame Swann m'en avait joué la phrase la plus fameuse
(j'étais aussi stupide en cela que ceux qui n'espèrent plus éprouver
de surprise devant Saint-Marc de Venise parce que la photographie leur
a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même quand j'eus
écouté la sonate d'un bout à l'autre, elle me resta presque tout
entière invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne
laissent apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui
s'attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se
réalise dans le temps. Quand ce qui est le plus caché dans la Sonate
de Vinteuil se découvrit à moi, déjà entraîné par l'habitude hors des
prises de ma sensibilité, ce que j'avais distingué, préféré tout
d'abord, commençait à m'échapper, à me fuir. Pour n'avoir pu aimer
qu'en des temps successifs tout ce que m'apportait cette sonate, je ne
la possédai jamais tout entière: elle ressemblait à la vie. Mais,
moins décevants que la vie, ces grands chefs-d'œuvre ne commencent pas
par nous donner ce qu'ils ont de meilleur. Dans la Sonate de Vinteuil,
les beautés qu'on découvre le plus tôt sont aussi celles dont on se
fatigue le plus vite et pour la même raison sans doute, qui est
qu'elles diffèrent moins de ce qu'on connaissait déjà. Mais quand
celles-là se sont éloignées, il nous reste à aimer telle phrase que
son ordre trop nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion
nous avait rendue indiscernable et gardée intacte; alors elle devant
qui nous passions tous les jours sans le savoir et qui s'était
réservée, qui pour le pouvoir de sa seule beauté était devenue
invisible et restée inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous
la quitterons aussi en dernier. Et nous l'aimerons plus longtemps que
les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à l'aimer. Ce
temps du reste qu'il faut à un individu--comme il me le fallut à moi
à l'égard de cette Sonate--pour pénétrer une œuvre un peu profonde,
n'est que le raccourci et comme le symbole des années, des siècles
parfois, qui s'écoulent avant que le public puisse aimer un
chef-d'œuvre vraiment nouveau. Aussi l'homme de génie pour s'épargner
les méconnaissances de la foule se dit peut-être que les contemporains
manquant du recul nécessaire, les œuvres écrites pour la postérité ne
devraient être lues que par elle, comme certaines peintures qu'on juge
mal de trop près. Mais en réalité toute lâche précaution pour éviter
les faux arguments est inutile, ils ne sont pas évitables. Ce qui est
cause qu'une œuvre de génie est difficilement admirée tout de suite,
c'est que celui qui l'a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui
ressemblent. C'est son œuvre elle-même qui, en fécondant les rares
esprits capables de le comprendre, les fera croître et multiplier. Ce
sont les quatuors de Beethoven (les quatuors XII, XIII, XIV et XV) qui
ont mis cinquante ans à faire naître, à grossir le public des quatuors
de Beethoven, réalisant ainsi comme tous les chefs-d'œuvre un progrès
sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la société des
esprits, largement composée aujourd'hui de ce qui était introuvable
quand le chef-d'œuvre parut, c'est-à-dire d'être capables de l'aimer.
Ce qu'on appelle la postérité, c'est la postérité de l'œuvre. Il faut
que l'œuvre (en ne tenant pas compte, pour simplifier, des génies qui à
la même époque peuvent parallèlement préparer pour l'avenir un public
meilleur dont d'autres génies que lui bénéficieront) crée elle-même sa
postérité. Si donc l'œuvre était tenue en réserve, n'était connue que
de la postérité, celle-ci, pour cette œuvre, ne serait pas la postérité
mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu cinquante
ans plus tard. Aussi faut-il que l'artiste--et c'est ce qu'avait
fait Vinteuil--s'il veut que son œuvre puisse suivre sa route, la
lance, là où il y a assez de profondeur, en plein et lointain avenir.
Et pourtant ce temps à venir, vraie perspective des chefs-d'œuvre, si
n'en pas tenir compte est l'erreur des mauvais juges, en tenir compte
est parfois le dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est aisé de
s'imaginer dans une illusion analogue à celle qui uniformise toutes
choses à l'horizon, que toutes les révolutions qui ont eu lieu
jusqu'ici dans la peinture ou la musique respectaient tout de même
certaines règles et que ce qui est immédiatement devant nous,
impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi exclusif de la
gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffère outrageusement de ce qui a
précédé. C'est que ce qui a précédé on le considère sans tenir compte
qu'une longue assimilation l'a converti pour nous en une matière
variée sans doute, mais somme toute homogène, où Hugo voisine avec
Molière. Songeons seulement aux choquants disparates que nous
présenterait, si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des
changements qu'il amène, tel horoscope de notre propre âge mûr tiré
devant nous durant notre adolescence. Seulement tous les horoscopes ne
sont pas vrais et être obligé pour une œuvre d'art de faire entrer dans
le total de sa beauté le facteur du temps mêle à notre jugement
quelque chose d'aussi hasardeux et par là aussi dénué d'intérêt
véritable que toute prophétie dont la non réalisation n'impliquera
nullement la médiocrité d'esprit du prophète, car ce qui appelle à
l'existence les possibles ou les en exclut n'est pas forcément de la
compétence du génie; on peut en avoir eu et ne pas avoir cru à
l'avenir des chemins de fer, ni des avions, ou, tout en étant grand
psychologue, à la fausseté d'une maîtresse ou d'un ami, dont de plus
médiocres eussent prévu les trahisons.