En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Françoise se refusa

à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur

un _i_ sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe

était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentellé, si l'on

tient à chercher une explication rationnelle du revirement qu'elle

traduisait et qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser

que j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais cru

au contraire de nature à me perdre à jamais dans l'esprit des Swann.

Peu de temps auparavant, Bloch était venu pour me voir, pendant que le

professeur Cottard, que depuis que je suivais son régime on avait

fait revenir, se trouvait dans ma chambre. La consultation étant finie

et Cottard restant seulement en visiteur parce que mes parents

l'avaient retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous étions

tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu'il avait entendu dire

que Mme Swann m'aimait beaucoup, par une personne avec qui il avait

dîné la veille et qui elle-même était très liée avec Mme Swann,

j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement, et bien

établir, par le même scrupule qui me l'avait fait déclarer à M. de

Norpois et de peur que Mme Swann me prît pour un menteur, que je ne la

connaissais pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le

courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien

qu'elle était volontaire, et que s'il inventait quelque chose que Mme

Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était pour faire savoir, ce

qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était pas vrai, qu'il avait dîné à

côté d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M. de

Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé connaître

Mme Swann, s'était bien gardé de lui parler de moi, Cottard, qu'elle

avait pour médecin, ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à

Bloch qu'elle me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que,

quand il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon avec lequel

il était lié, ne pourrait en rien être utile pour moi et serait

flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à

Odette dès qu'il en trouva l'occasion.

Alors je connus cet appartement d'où dépassait jusque dans l'escalier

le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus

encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de

Gilberte. L'implacable concierge, changé en une bienveillante

Euménide, prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais

monter, de m'indiquer en soulevant sa casquette d'une main propice,

qu'il exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors interposaient

entre moi et les trésors qui ne m'étaient pas destinés, un regard

brillant, distant et superficiel qui me semblait le regard même des

Swann, il m'arriva, quand à la belle saison j'avais passé tout un

après-midi avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour

laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à côté d'elle, si

c'était le jour de réception de sa mère, pour voir arriver les visites

qui souvent, levant la tête en descendant de voiture, me faisaient

bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de

maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.

Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et

surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d'art, un ouvrage unique

pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. A une section

même infime d'elles, quel herbier céleste n'eussé-je pas donné comme

châsse. Mais n'espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes,

si au moins j'avais pu en posséder la photographie, combien plus

précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci! Pour en

avoir une je fis auprès d'amis des Swann et même de photographes, des

bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent

pour toujours avec des gens très ennuyeux.

Les parents de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de la

voir, maintenant--quand j'entrais dans la sombre antichambre où

planait perpétuellement, plus formidable et plus désirée que jadis à

Versailles l'apparition du Roi, la possibilité de les rencontrer, et

où habituellement, après avoir buté contre un énorme porte-manteaux à

sept branches comme le Chandelier de l'Écriture, je me confondais en

salutations devant un valet de pied assis, dans sa longue jupe grise,

sur le coffre de bois et que dans l'obscurité j'avais pris pour Mme

Swann,--les parents de Gilberte, si l'un d'eux se trouvait passer au

moment de mon arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient la main

en souriant et me disaient:

--Comment allez-vous (qu'ils prononçaient tous deux «commen

allez-vous», sans faire la liaison du _t_, liaison, qu'on pense bien

qu'une fois rentré à la maison je me faisais un incessant et

voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes

là? alors je vous quitte.

Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies et

qui si longtemps m'avaient paru la plus infranchissable des

séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une

occasion de nous réunir dont elle m'avertissait par un mot, écrit

(parce que j'étais une relation encore assez nouvelle), sur un papier

à lettres toujours différent. Une fois il était orné d'un caniche bleu

en relief surmontant une légende humoristique écrite en anglais et

suivie d'un point d'exclamation, une autre fois timbré d'une ancre

marine, ou du chiffre G. S., démesurément allongé en un rectangle qui

tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom «Gilberte»

tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient

la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous

d'un parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un

monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les

lettres en majuscules sans qu'il fût possible d'en distinguer une

seule. Enfin comme la série des papiers à lettres que Gilberte

possédait, pour nombreuse que fût cette série, n'était pas illimitée,

au bout d'un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui

portait, comme la première fois qu'elle m'avait écrit, la devise: _Per

viam rectam_, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille

d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre

en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois

maintenant, parce qu'elle cherchait à se rappeler ceux dont elle

s'était servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à

un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la

peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus éloignés

possibles. Comme à cause de la différence des heures de leurs leçons,

certaines des amies que Gilberte invitait à ces goûters étaient

obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès

l'escalier j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix

qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle

j'allais assister, rompait brusquement bien avant que j'atteignisse le

palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et

m'ôtaient jusqu'au souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que

je serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en

retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors

dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été

si longtemps l'idéal d'Odette et dont elle devait bientôt se déprendre,

et pourvu d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on

lisait ces mots: «Défense de se servir de l'ascenseur pour descendre»,

me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes

parents que c'était un escalier ancien rapporté de très loin par M.

Swann. Mon amour de la vérité était si grand que je n'aurais pas

hésité à leur donner ce renseignement même si j'avais su qu'il était

faux, car seul il pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de

l'escalier des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant

un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie d'un

grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu'il ne sait

pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme je n'avais aucun esprit

d'observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l'espèce des

choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que

quand elles approchaient les Swann, elles devaient être

extraordinaires, il ne me parut pas certain qu'en avertissant mes

parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet

escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais

cela dut me paraître probable, car je me sentis devenir très rouge,

quand mon père m'interrompit en disant: «Je connais ces maisons-là;

j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement

plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites.» Il ajouta

qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il y avait

renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée pas assez claire; il

le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au

prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par

un coup d'autorité intérieure, malgré ce que je venais d'entendre,

j'écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la _Vie de Jésus_ de

Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement

quelconque que nous aurions pu habiter.

Cependant, ces jours de goûter, m'élevant dans l'escalier marche à

marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n'étant plus que

le jouet des plus vils réflexes, j'arrivais à la zone où le parfum de

Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau

au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes à petits fours et de

petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l'étiquette

et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé

semblait, comme l'univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte

suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de

Gilberte, tout d'un coup regardant l'heure, elle disait:

--Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu'à

huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose. Qu'en

diriez-vous?

Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme

l'intérieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau

architectural aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,

semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas

où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses

créneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et

raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien

mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive,

Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s'informait encore

de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument écroulé

tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût

oriental. Elle me demandait même l'heure à laquelle mes parents

dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble qui me

dominait avait laissé persister la sensation de l'inappétence ou de la

faim, la notion du dîner ou l'image de la famille, dans ma mémoire

vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était

que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en apercevoir, il

viendrait un moment où il faudrait les digérer. Mais il était encore

lointain. En attendant Gilberte me faisait «mon thé». J'en buvais

indéfiniment, alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour

vingt-quatre heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire:

«C'est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer

malade.» Mais savais-je seulement quand j'étais chez les Swann que

c'était du thé que je buvais? L'eussé-je su que j'en eusse pris tout

de même, car en admettant que j'eusse recouvré un instant le

discernement du présent, cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé

et la prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas capable

d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais avoir l'idée de me

coucher et le besoin du sommeil.

Les amies de Gilberte n'étaient pas toutes plongées dans cet état

d'ivresse où une décision est impossible. Certaines refusaient du thé!

Alors Gilberte disait, phrase très répandue à cette époque:

«Décidément, je n'ai pas de succès avec mon thé!» Et pour effacer

davantage l'idée de cérémonie, dérangeant l'ordre des chaises autour

de la table: «Nous avons l'air d'une noce; mon Dieu que les

domestiques sont bêtes.»

Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme d'x et placé de

travers. Même, comme si elle eût pu avoir tant de petits fours à sa

disposition, sans avoir demandé la permission à sa mère, quand Mme

Swann--dont le «jour» coïncidait d'ordinaire avec les goûters de

Gilberte--après avoir reconduit une visite, entrait, un moment

après, en courant, quelquefois habillée de velours bleu, souvent dans

une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait

d'un air étonné:

--Tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de

vous voir manger du cake.

--Eh bien, maman, nous vous invitons, répondait Gilberte.

--Mais non, mon trésor, qu'est-ce que diraient mes visites, j'ai

encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chère

Mme Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient

seulement d'arriver. Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces bonnes gens

de ne pas me voir

revenir; s'il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous

(ce qui m'amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois

que je mérite d'être un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites

et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du

tableau de Gérôme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle,

prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l'aimez,

comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en

s'enfuyant vers ses visites et comme si ç'avait été quelque chose

d'aussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue

de prendre le thé, si j'en avais jamais pris; quand à un «studio»

j'étais incertain si j'en avais un ou non) que j'étais venu chercher

dans ce monde mystérieux. «Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera

des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous êtes un vilain»,

disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à avoir un salon,

elle prenait les façons de Mme Verdurin, son ton de despotisme

minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs aussi inconnus que Colombin,

cette dernière promesse n'aurait pu ajouter à ma tentation. Il

semblera plus étrange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-être

même maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première minute

compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis me faire

l'éloge de notre vieille «nurse». Je ne savais pas l'anglais, je

compris bientôt pourtant que ce mot désignait Françoise. Moi qui aux

Champs-Élysées, avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle

devait produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte

lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son

mari de la sympathie pour moi. «On sent qu'elle vous est si dévouée,

qu'elle est si bien.» (Aussitôt je changeai entièrement d'avis sur

Françoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d'un

caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.)

Enfin je compris, par quelques mots échappés à Mme Swann sur Mme

Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les

visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m'eussent

pas été aussi précieuses que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien

ma situation chez les Swann.

Si j'avais déjà commencé d'explorer avec ces tressaillements de

respect et de joie le domaine féerique qui contre toute attente avait

ouvert devant moi ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était

seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais

accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore où

Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils

se dirigeaient après m'avoir serré la main quand ils traversaient en

même temps que moi, en sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je

pénétrai aussi au cœur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était pas

là, M. ou Mme Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui

avait sonné, et apprenant que c'était moi, m'avaient fait prier

d'entrer un instant auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou

tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur

fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que

j'avais naguère écrite à Swann et à laquelle il n'avait même pas

daigné répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement

et du cœur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces

difficultés, qu'ensuite la vie, sans qu'on sache seulement comment

elle s'y est prise, dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de

Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me faisait

maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade,

dans un collège où on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,

j'avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences

dans la salle du trône; Swann avec une bienveillance infinie et comme

s'il n'avait pas été surchargé d'occupations glorieuses, me faisait

entrer dans sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre

par des balbutiements, des silences de timidité coupés de brefs et

incohérents élans de courage, à des propos dont mon émoi m'empêchait

de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d'art et des

livres qu'il jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne

doutais pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté tous

ceux que possèdent le Louvre et la Bibliothèque Nationale, mais qu'il

m'était impossible de regarder. A ces moments-là son maître d'hôtel

m'aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon

épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le

reconnaissait pour mon héritier: selon la belle expression populaire

dont, comme pour les plus célèbres épopées, on ne connaît pas

l'auteur, mais qui comme elles et contrairement à la théorie de Wolf

en a eu certainement un (un de ces esprits inventifs et modestes

ainsi qu'il s'en rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles

telles que «mettre un nom sur une figure»; mais leur nom à eux, ils ne

le font pas connaître), _je ne savais plus ce que je faisais_. Tout au

plus m'étonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de

réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces

heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait

ni à l'insuffisance des chefs-d'œuvre montrés, ni à l'impossibilité

d'arrêter sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté

intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être dans le

cabinet de Swann, c'était l'adhérence à ces choses--qui eussent pu

être les plus laides du monde--du sentiment particulier, triste et

voluptueux que j'y localisais depuis tant d'années et qui l'imprégnait

encore; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent, des

autels à saint Antoine de Padoue sculptés et peints par les plus

grands artistes, ses amis, n'étaient pour rien dans le sentiment de

mon indignité et de sa bienveillance royale qui m'était inspiré quand

Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et

imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes

de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et

vers laquelle sur l'ordre proféré par le valet de pied en culotte

courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le

sentier sinueux d'un couloir tout embaumé à distance des essences

précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs

effluves odoriférants.

Quand Mme Swann était retournée auprès de ses visites, nous

l'entendions encore parler et rire, car même devant deux personnes et

comme si elle avait eu à tenir tête à tous les «camarades», elle

élevait la voix, lançait les mots, comme elle avait si souvent, dans

le petit clan, entendu faire à la «patronne», dans les moments où

celle-ci «dirigeait la conversation». Les expressions que nous avons

récemment empruntées aux autres étant celles, au moins pendant un

temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann choisissait

tantôt celles qu'elle avait apprises de gens distingués que son mari

n'avait pu éviter de lui faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait

le maniérisme qui consiste à supprimer l'article ou le pronom

démonstratif devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de

plus vulgaires (par exemple: «C'est un rien!» mot favori d'une de ses

amies) et cherchait à les placer dans toutes les histoires que, selon

une habitude prise dans le «petit clan», elle aimait à raconter. Elle

disait volontiers ensuite: «J'aime beaucoup cette histoire», «ah!

avouez, c'est une bien belle histoire!»; ce qui lui venait, par son

mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.

Mme Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de

rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous.--Sais-tu

si ta mère est seule, Gilberte?--Non, elle a encore du monde,

papa.--Comment, encore? à sept heures! C'est effrayant. La pauvre

femme doit être brisée. C'est odieux. (A la maison j'avais toujours

entendu, dans _odieux_, prononcer l'_o_ long--audieux,--mais M. et

Mme Swann disaient odieux, en faisant l'_o_ bref.) Pensez, depuis deux

heures de l'après-midi! reprenait-il en se tournant vers moi. Et

Camille me disait qu'entre quatre et cinq heures, il est bien venu

douze personnes. Qu'est-ce que je dis douze, je crois qu'il m'a dit

quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré je

ne songeais pas que c'était son jour, et en voyant toutes ces voitures

devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.

Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque les coups de

sonnette n'ont pas arrêté, ma parole d'honneur, j'en ai mal à la tête.

Et il y a encore beaucoup de monde près d'elle?--Non, deux visites

seulement.--Sais-tu qui?--Mme Cottard et Mme Bontemps.--Ah! la femme

du chef de cabinet du ministre des Travaux publics.--J'sais que son

mari est employé dans un ministère, mais j'sais pas au

juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.

--Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans.

Qu'est-ce que tu dis: employé dans un ministère? Il est tout

simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, où

ai-je la tête, ma parole je suis aussi distrait que toi, il n'est pas

chef de cabinet, il est _directeur_ du cabinet.

--J'sais pas, moi; alors c'est beaucoup d'être le directeur du

cabinet? répondait Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de

manifester de l'indifférence pour tout ce qui donnait de la vanité à

ses parents (elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait

qu'ajouter à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air d'y

attacher trop d'importance).

--Comment, si c'est beaucoup! s'écriait Swann qui préférait à cette

modestie qui eût pu me laisser dans le doute, un langage plus

explicite. Mais c'est simplement le premier après le ministre! C'est

même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout. Il paraît du

reste que c'est une capacité, un homme de premier ordre, un individu

tout à fait distingué. Il est officier de la Légion d'honneur. C'est

un homme délicieux, même fort joli garçon.

Sa femme d'ailleurs l'avait épousé envers et contre tous parce que

c'était un «être de charme». Il avait, ce qui peut suffire à

constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,

de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un œil de verre.

--Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant à moi, que je m'amuse

beaucoup de voir ces gens-là dans le gouvernement actuel, parce que ce

sont les Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la

bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites. Votre pauvre

grand-père a bien connu, au moins de réputation et de vue, le vieux

père Chenut qui ne donnait qu'un sou de pourboire aux cochers bien

qu'il fût riche pour l'époque, et le baron Bréau-Chenut. Toute la

fortune a sombré dans le krach de l'Union Générale, vous êtres trop

jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait comme on a pu.

--C'est l'oncle d'une petite qui venait à mon cours, dans une classe

bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement

très «fast» mais en attendant elle a une drôle de touche.

--Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.

--Je ne la connais pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine

par-ci, Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît

pas non plus.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie · 第 7 / 16 段