Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité n'est

souvent que l'aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes

quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Peut-être

avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple

effet--et une confirmation enthousiaste--de mon amour pour

Gilberte, par lequel--et non par ma vénération secondaire pour lui--seraient

fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais

partager ses prévisions, car je n'avais pas réussi à abstraire de

moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres

et à en supporter expérimentalement les conséquences; j'étais

désespéré. Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant

appelé. Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé

de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés du vieux

Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu'on appelle

en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal

informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l'entrée,

où je restai à attendre Françoise, dégageaient une fraîche odeur de

renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire

naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra

d'un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous

laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder,

mais au contraire d'un plaisir consistant auquel je pouvais m'étayer,

délicieux, paisible, riche d'une vérité durable, inexpliquée et

certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté

de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui

m'avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation

vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu'elle ne me

donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu'elle ne

m'avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement, vieille

dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler.

Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Sa demoiselle

avait épousé ce que Françoise appelait «un jeune homme de famille», par

conséquent quelqu'un qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que

Saint-Simon un duc d'un homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute

la tenancière avant de l'être avait eu des revers. Mais Françoise

assurait qu'elle était marquise et appartenait à la famille de

Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais

et m'ouvrit même un cabinet en me disant: «Vous ne voulez pas entrer?

en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.» Elle le faisait

peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous

venions faire une commande m'offraient un des bonbons qu'elles avaient

sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait,

hélas! d'accepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle

vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et

qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la

«marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la

porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis

comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins

l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on éprouve à se montrer

vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès

d'elle d'autre visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.

Un instant après je prenais congé de la marquise, accompagné de

Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de

Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le

massif de lauriers. C'était pour ne pas être vue de ses amies: on

jouait à cache-cache. J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait une

toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même

regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première

fois à Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse

une explication verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui

avait proposée, mais qu'il la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle,

ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres

puisqu'ils ne m'ont pas trouvée.»

Si Swann était arrivé alors avant même que je l'eusse reprise, cette

lettre de la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait été si

insensé de ne pas s'être laissé persuader, peut-être aurait-il vu que

c'était lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui,

renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la

tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis:

--Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le

plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en

soulevant les nattes de ses cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit

que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire

paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous

luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait; ses

pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des

cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouillée; je la tenais

serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu

grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en

fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice

musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de

sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même

m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la

lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté:

--Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre

objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer

que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue

(et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée

qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu

tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût

croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je

n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.

En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image, cachée

jusque-là, dont m'avait approché, sans me la laisser voir ni

reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé.

Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à

Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité. Mais je

ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le

rappel d'une image si insignifiante m'avait donné une telle félicité.

En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de

Norpois: j'avais préféré jusqu'ici à tous les écrivains celui qu'il

appelait un simple «joueur de flûte» et une véritable exaltation

m'avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une

odeur de moisi.

Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des

Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par

les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent à un médecin

réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics

erronés pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin

ne réussissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de

gorge, plus d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était

responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman

qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies déploraient du

moins son aveuglement.

Les névropathes sont peut-être, malgré l'expression consacrée, ceux qui

«s'écoutent» le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se

rendent compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils

finissent par ne plus faire attention à aucune. Leur système nerveux

leur a si souvent crié: «Au secours!» comme pour une grave maladie,

quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu'on allait

changer d'appartement, qu'ils prennent l'habitude de ne pas plus tenir

compte de ces avertissements qu'un soldat, lequel dans l'ardeur de

l'action, les perçoit si peu, qu'il est capable, étant mourant, de

continuer encore quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne

santé. Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de

la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon

esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais

allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à

table, et--m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut

signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a été

grondé, et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut

pas manger--je me mettais à table, quand, au moment d'avaler la

première bouchée d'une côtelette appétissante, une nausée, un

étourdissement m'arrêtèrent, réponse fébrile d'une maladie commencée,

dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes,

mais qui refusait obstinément la nourriture que je n'étais pas en état

d'absorber. Alors, dans la même seconde, la pensée que l'on

m'empêcherait de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me

donna, comme l'instinct de conservation à un blessé, la force de me

traîner jusqu'à ma chambre où je vis que j'avais 40 degrés de fièvre,

et ensuite de me préparer pour aller aux Champs-Élysées. A travers le

corps languissant et perméable dont elle était enveloppée, ma pensée

souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d'une partie de

barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine,

mais heureux à côté d'elle, j'avais la force de le goûter encore.

Françoise, au retour, déclara que je m'étais «trouvé indisposé», que

j'avais dû prendre un «chaud et froid», et le docteur, aussitôt

appelé, déclara «préférer» la «sévérité», la «virulence» de la poussée

fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait «qu'un

feu de paille» à des formes plus «insidieuses» et «larvées». Depuis

longtemps déjà j'étais sujet à des étouffements et notre médecin,

malgré la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait déjà mourant

alcoolique, m'avait conseillé outre la caféine qui m'était prescrite

pour m'aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du

cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,

disait-il, dans l'«euphorie» causée par l'alcool. J'étais souvent

obligé pour que ma grand'mère permît qu'on m'en donnât, de ne pas

dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation.

D'ailleurs, dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des

proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à cause de la

tristesse de ma grand'mère que je craignais beaucoup plus que ma

souffrance. Mais en même temps mon corps, soit qu'il fût trop faible

pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans

l'ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui

eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d'avertir ma

grand'mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par

mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un

symptôme fâcheux que je n'avais pas encore discerné, mon corps était

en détresse tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.

Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait

d'insister. Parfois j'allais trop loin; et le visage aimé qui n'était

plus toujours aussi maître de ses émotions qu'autrefois, laissait

paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors

mon cœur était torturé par la vue de la peine qu'elle avait; comme si

mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût

pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon bonheur, je me jetais

dans ses bras. Et les scrupules étant d'autre part apaisés par la

certitude qu'elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne

faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce

malaise n'avait rien de pénible, que je n'étais nullement à plaindre,

qu'elle pouvait être certaine que j'étais heureux; mon corps avait

voulu obtenir exactement ce qu'il méritait de pitié, et pourvu qu'on

sût qu'il avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas

d'inconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur n'était pas un

mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se

piquant pas de philosophie; elle n'était pas de son ressort. J'eus

presque chaque jour de ces crises d'étouffement pendant ma

convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait laissé assez bien,

elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s'apercevant

que la respiration me manquait: «Oh! mon Dieu, comme tu souffres»,

s'écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,

j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du

cognac qu'elle était allée acheter parce qu'il n'y en avait pas à la

maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère, un

peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux une expression de lassitude

et de découragement.

--J'aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me

dit-elle, en me quittant brusquement. Je l'embrassai pourtant et je

sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus

pas si c'était l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de

traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre

parce qu'elle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était

montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins pour ne pas

la lui reprocher.

Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis

longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en

consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin

appelé dans des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence de

symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies

différentes, c'est en fin de compte son flair, son coup d'œil qui

décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a

chance qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique pas de

supériorité dans les autres parties de l'intelligence et un être d'une

grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise

musique, n'ayant aucune curiosité d'esprit, peut parfaitement le

posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable pouvait

aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de

tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec

insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état

complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les

spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la

tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui

eût été mauvaise pour un état arthritique comme l'asthme, et eût pu

devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un

régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les

hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions

impérieuses: «Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs

jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool.»--Ma mère

murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être reconstitué, que

j'étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me

mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il

avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était pas

laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s'il

avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour

regarder si on n'a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et

pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement:

«Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois mes ordonnances.

Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons

jugulé les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez

quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait.

Cela vous plaira, puisque l'Espagne est à la mode, ollé! ollé! (Ses

élèves connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital

chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime

lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais

chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs,

lavages intestinaux, lit, lait.» Il écouta d'un air glacial, sans y

répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous

quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes

parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement

affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent

naturellement à cacher au Professeur leur désobéissance et pour y

réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu

le rencontrer. Puis mon état s'aggravant on se décida à me faire

suivre à la lettre les prescriptions de Cottard; au bout de trois

jours je n'avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien.

Alors nous comprîmes que Cottard, tout en me trouvant comme il le dit

dans la suite, assez asthmatique et surtout «toqué», avait discerné

que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c'était l'intoxication,

et qu'en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il

décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil,

les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand

clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer

aux Champs-Élysées. On disait que c'était à cause du mauvais air; je

pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus

voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de

Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s'efforcent de

maintenir pour ne pas oublier la patrie qu'ils ne reverront pas.

Quelquefois ma mère passait sa main sur mon front en me disant:

--Alors, les petits garçons ne racontent plus à leur maman les

chagrins qu'ils ont?

Françoise s'approchait tous les jours de moi en me disant: «Monsieur a

une mine! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort!» Il est

vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air

funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu'à mon état de

santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise

douloureux ou satisfait. Je conclus provisoirement qu'il était social

et professionnel.

Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre.

Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule

signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je

n'avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées. Or, au bas du

papier, timbré d'un sceau d'argent représentant un chevalier casqué

sous lequel se contournait cette devise: _Per viam rectam_, au-dessous

d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque toutes les phrases

semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant

tracée non au travers d'eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le

mot correspondant de la ligne supérieure, ce fut justement la

signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais

impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée

de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit

que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse

vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre

coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller

comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait

pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en

contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'étant

montrée tout d'un coup me remplissait de cette hésitation que les

sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts

réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre Monde. «Mon cher ami,

disait la lettre, j'ai appris que vous aviez été très souffrant et que

vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n'y vais guère non plus

parce qu'il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter

tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire

que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous

serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes

causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j'espère que vos

parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous

envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»

Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une

diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand bonheur.

Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même, et en somme le principal

intéressé, l'ignorait encore. Le bonheur, le bonheur par Gilberte,

c'était une chose à laquelle j'avais constamment songé, une chose

toute en pensées, c'était, comme disait Léonard, de la peinture, _cosa

mentale_. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne

s'assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la

lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle

devint, elle aussi, _cosa mentale_ et je l'aimais déjà tant que toutes

les cinq minutes, il me fallait la relire, l'embrasser. Alors, je

connus mon bonheur.

La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les

personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué

artificiellement par ma mère qui voyant que depuis quelque temps

j'avais perdu tout cœur à vivre, avait peut-être fait demander à

Gilberte de m'écrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer,

pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que

cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide

baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de

corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. D'ailleurs,

pour tous les événements qui dans la vie et ses situations

contrastées, se rapportent à l'amour, le mieux est de ne pas essayer

de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable, comme

d'inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que

rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré cela charmant,

reçoit son congé d'une femme pauvre et sans agrément avec qui il vit,

appelle à lui, dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et

fait jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à se faire

reprendre, mieux vaut devant l'invincible entêtement de sa maîtresse

supposer que le Destin veut l'accabler et le faire mourir d'une

maladie de cœur plutôt que de chercher une explication logique. Ces

obstacles contre lesquels les amants ont à lutter et que leur

imagination surexcitée par la souffrance cherche en vain à deviner,

résident parfois dans quelque singularité de caractère de la femme

qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise, dans l'influence

qu'ont prise sur elle et les craintes que lui ont suggérées des êtres

que l'amant ne connaît pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande

momentanément à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son

amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé pour

connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et

que son propre jugement faussé par l'amour l'empêche d'apprécier

exactement. Ils ressemblent à ces tumeurs que le médecin finit par

réduire mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles

restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils durent

généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci n'est pas une passion

désintéressée, l'amoureux qui n'aime plus ne cherche pas à savoir

pourquoi la femme pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément

refusée pendant des années à ce qu'il continuât à l'entretenir.

Or, le même mystère qui dérobe aux yeux souvent la cause des

catastrophes, quand il s'agit de l'amour, entoure, tout aussi

fréquemment la soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que

celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte). Solutions

heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car il n'y en a guère qui

le soient réellement quand il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte

que toute satisfaction qu'on lui donne ne fait généralement que

déplacer la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée et l'on a

pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie · 第 6 / 16 段