Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour

moi à la «carrière». Je crois que soucieuse avant tout qu'une règle

d'existence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce qu'elle

regrettait, c'était moins de me voir renoncer à la diplomatie que

m'adonner à la littérature. «Mais laisse donc, s'écria mon père, il

faut avant tout prendre du plaisir à ce qu'on fait. Or, il n'est plus

un enfant. Il sait bien maintenant ce qu'il aime, il est peu probable

qu'il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le

rendra heureux dans l'existence.» En attendant que grâce à la liberté

qu'elles m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence,

les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout

temps ses gentillesses imprévues m'avaient, quand elles se

produisaient, donné une telle envie d'embrasser au-dessus de sa barbe

ses joues colorées que si je n'y cédais pas, c'était seulement par

peur de lui déplaire. Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir

ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il

ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier,

à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me

demandais si mon désir d'écrire était quelque chose d'assez important

pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout

en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était

destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux

terribles soupçons. Le premier c'était que (alors que chaque jour je

me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne

débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée,

bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très différent de

ce qui avait précédé. Le second soupçon, qui n'était à vrai dire

qu'une autre forme du premier, c'est que je n'étais pas situé en

dehors du Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de

roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse,

quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite d'osier.

Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en

aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on

vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre

sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant

follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur

dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a

quitté un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve

octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d'un hospice sa

promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu'on lui

adresse, ayant oublié le passé. En disant de moi: «Ce n'est plus un

enfant, ses goûts ne changeront plus, etc.», mon père venait tout d'un

coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps, et me causait le

même genre de tristesse, que si j'avais été non pas encore

l'hospitalisé ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton

indifférent qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin d'un

livre: «il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s'y

fixer définitivement, etc.»

Cependant, mon père, pour aller au-devant des critiques que nous

aurions pu faire sur notre invité, dit à maman:

--J'avoue que le père Norpois a été un peu «poncif» comme vous

dites. Quand il a dit qu'il aurait été «peu séant» de poser une

question au comte de Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez à

rire.

--Mais pas du tout, répondit ma mère, j'aime beaucoup qu'un homme

de cette valeur et de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté qui ne

prouve qu'un fond d'honnêteté et de bonne éducation.

--Je crois bien! Cela ne l'empêche pas d'être fin et intelligent, je

le sais moi qui le vois à la Commission tout autre qu'il n'est ici,

s'écria mon père, heureux de voir que maman appréciait M. de Norpois,

et voulant lui persuader qu'il était encore supérieur à ce qu'elle

croyait, parce que la cordialité surfait avec autant de plaisir qu'en

prend la taquinerie à déprécier. Comment a-t-il donc dit ... «avec les

princes on ne sait jamais...»

--Mais oui, comme tu dis là. J'avais remarqué, c'est très fin. On

voit qu'il a une profonde expérience de la vie.

--C'est extraordinaire qu'il ait dîné chez les Swann et qu'il y ait

trouvé en somme des gens réguliers, des fonctionnaires.... Où est-ce

que Mme Swann a pu aller pêcher ce monde-là?

--As-tu remarqué, avec quelle malice il a fait cette réflexion:

«C'est une maison où il va surtout des hommes!»

Et tous deux cherchaient à reproduire la manière dont M. de Norpois

avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque

intonation de Bressant ou de Thiron dans _l'Aventurière_ ou dans _le

Gendre de M. Poirier_. Mais de tous ses mots, le plus goûté, le fut par

Françoise qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas «tenir

son sérieux» si on lui rappelait qu'elle avait été traitée par

l'ambassadeur de «chef de premier ordre», ce que ma mère était allée

lui transmettre comme un ministre de la guerre les félicitations d'un

souverain de passage après «la Revue». Je l'avais d'ailleurs précédée

à la cuisine. Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste mais

cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle avait à

tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette mort; Françoise

m'assura qu'elle s'était passée le mieux du monde et très rapidement:

«J'ai jamais vu une bête comme ça; elle est morte sans dire seulement

une parole, vous auriez dit qu'elle était muette.» Peu au courant du

langage des bêtes, j'alléguai que le lapin ne criait peut-être pas

comme le poulet. «Attendez un peu voir, me dit Françoise indignée de

mon ignorance, si les lapins ne crient pas autant comme les poulets.

Ils ont même la voix bien plus forte.» Françoise accepta les

compliments de M. de Norpois avec la fière simplicité, le regard

joyeux et--fût-ce momentanément--intelligent, d'un artiste à qui

on parle de son art. Ma mère l'avait envoyée autrefois dans certains

grands restaurants voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce

soir-là à l'entendre traiter les plus célèbres de gargotes le même

plaisir qu'autrefois à apprendre, pour les artistes dramatiques, que

la hiérarchie de leurs mérites n'était pas la même que celle de leurs

réputations. «L'Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on

ne mange de bœuf froid et de soufflés comme les vôtres.» Françoise avec

un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l'accorda, sans

être, d'ailleurs, impressionnée par le titre d'ambassadeur; elle

disait de M. de Norpois, avec l'amabilité due à quelqu'un qui l'avait

prise pour un «chef»: «C'est un bon vieux comme moi.» Elle avait bien

cherché à l'apercevoir quand il était arrivé, mais sachant que Maman

détestait qu'on fût derrière les portes ou aux fenêtres et pensant

qu'elle saurait par les autres domestiques ou par les concierges

qu'elle avait fait le guet (car Françoise ne voyait partout que

«jalousies» et «racontages» qui jouaient dans son imagination le même

rôle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les

intrigues des jésuites ou des juifs), elle s'était contentée de

regarder par la croisée de la cuisine, «pour ne pas avoir des raisons

avec Madame» et sur l'aspect sommaire de M. de Norpois, elle avait

«cru voir Monsieur Legrand», à cause de son _agileté_, et bien qu'il

n'y eût pas un trait commun entre eux. «Mais enfin, lui demanda ma mère,

comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que

vous (quand vous le voulez)?--Je ne sais pas d'où ce que ça devient»,

répondit Françoise (qui n'établissait pas une démarcation bien nette

entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le

verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n'était pas

beaucoup plus capable--ou désireuse--de dévoiler le mystère qui

faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu'une grande

élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant.

Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même

des recettes de notre cuisinière. «Ils font cuire trop à la va-vite,

répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout

ensemble. Il faut que le bœuf, il devienne comme une éponge, alors il

boit tout le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où

il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas

que c'était tout à fait ma gelée, mais c'était fait bien doucement et

les soufflés ils avaient bien de la crème.--Est-ce Henry? demanda mon

père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de

la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.--Oh

non! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je

parlais d'un petit restaurant. Chez cet Henry c'est très bon bien sûr,

mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt ... un bouillon!--Weber?--Ah!

non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c'est

dans la rue Royale, ce n'est pas un restaurant, c'est une brasserie.

Je ne sais pas si ce qu'ils vous donnent est servi. Je crois qu'ils

n'ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va

comme je te pousse.--Cirro?» Françoise sourit: «Oh! là je crois qu'en

fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait

pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse.» Nous

nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise était pour

les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut

l'être l'actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes

pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect des

traditions, car elle ajouta: «Non, je veux dire un restaurant où c'est

qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise.

C'est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup.

Ah! on en ramassait des sous là-dedans (Françoise, économe, comptait

par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas

à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière...» Le

restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d'orgueil et de

bonhomie, c'était ... le Café Anglais.

Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord des visites de famille avec

maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait d'avance (à l'aide d'un

itinéraire tracé par mon père) classées par quartier plutôt que selon

le degré exact de la parenté. Mais à peine entrés dans le salon d'une

cousine assez éloignée qui avait comme raison de passer d'abord, que

sa demeure ne le fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée en

voyant, ses marrons glacés ou déguisés à la main, le meilleur ami du

plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous

n'avions pas commencé notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement

blessé; il n'eût trouvé que naturel que nous allassions de la

Madeleine au Jardin des Plantes où il habitait avant de nous arrêter à

Saint-Augustin, pour repartir rue de l'École-de-Médecine.

Les visites finies (ma grand'mère dispensait que nous en fissions une

chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu'aux

Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu'elle la remît à la

personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y

chercher du pain d'épices, la lettre que dès le jour où mon amie

m'avait fait tant de peine, j'avais décidé de lui envoyer au nouvel

an, et dans laquelle je lui disais que notre amitié ancienne

disparaissait avec l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes

déceptions et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié neuve que

nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait, si

merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque coquetterie

à lui garder toute sa beauté et à m'avertir à temps comme je

promettais de le faire moi-même, aussitôt que surviendrait le moindre

péril qui pourrait l'endommager. En rentrant, Françoise me fit

arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où

elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX

et de Raspail et où, pour ma part, j'en achetai une de la Berma. Les

innombrables admirations qu'excitait l'artiste donnaient quelque chose

d'un peu pauvre à ce visage unique qu'elle avait pour y répondre,

immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en ont pas

de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli

au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques

autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme,

étaient à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage, d'ailleurs,

ne m'eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l'idée, et par

conséquent, l'envie de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il

avait dû supporter, et que du fond de la «carte-album», il semblait

appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire

artificieusement ingénu. Car la Berma devait ressentir effectivement

pour bien des jeunes hommes ces désirs qu'elle avouait sous le couvert

du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui

ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre

l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai devant une

colonne de théâtre où était affichée la représentation que la Berma

donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux.

C'était un temps que je connaissais; j'eus la sensation et le

pressentiment que le jour de l'an n'était pas un jour différent des

autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau où j'aurais

pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de

Gilberte comme au temps de la Création, comme s'il n'existait pas

encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices

qu'on aurait pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait

parfois causées: un nouveau monde où rien ne subsistât de l'ancien ...

rien qu'une chose: mon désir que Gilberte m'aimât. Je compris que si

mon coeur souhaitait ce renouvellement autour de lui d'un univers qui ne

l'avait pas satisfait, c'est que lui, mon cœur, n'avait pas changé, et

je me dis qu'il n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût

changé davantage; je sentis que cette nouvelle amitié c'était la même,

comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années

nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier,

recouvre à leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier celle-ci

à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la

nature essayer d'imprimer au jour de l'an l'idée particulière que je

m'étais faite de lui, c'était en vain; je sentais qu'il ne savait pas

qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le crépuscule

d'une façon qui ne m'était pas nouvelle: dans le vent doux qui

soufflait autour de la colonne d'affiches, j'avais reconnu, j'avais

senti reparaître la matière éternelle et commune, l'humidité

familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.

Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes

vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur

donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel an.

Des étrennes j'en avais reçu mais non pas les seules qui m'eussent

fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J'étais pourtant

jeune encore tout de même puisque j'avais pu lui en écrire un par

lequel j'espérais, en lui disant les rêves lointains de ma tendresse,

en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont

vieilli c'est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont

ils ont appris l'inefficacité.

Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus

tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Je pensais à tous les gens

qui finiraient leur nuit dans les plaisirs, à l'amant, à la troupe de

débauchés peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma à la fin

de cette représentation que j'avais vue annoncée pour le soir. Je ne

pouvais même pas, pour calmer l'agitation que cette idée faisait

naître en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne

pensait peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle récitait,

qu'elle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments qu'il

est délicieux, comme elle le savait d'ailleurs si bien qu'elle en

faisait apparaître les troubles bien connus--mais doués d'une

violence nouvelle et d'une douceur insoupçonnée--à des spectateurs

émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je

rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. A

la pensée qu'il était sans doute en ce moment caressé par ces hommes

que je ne pouvais empêcher de donner à la Berma, et de recevoir

d'elle, des joies surhumaines et vagues, j'éprouvais un émoi plus

cruel qu'il n'était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son

du cor, comme on l'entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des

autres fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie, est plus

triste, sortant d'un mastroquet, que «le soir au fond des bois». A ce

moment-là, un mot de Gilberte n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût

fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la confusion de

l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur

le désir qui l'avait réclamé.

Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par

des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que

c'était le moment de la grande vogue des Expositions d'Aquarellistes,

dans un ciel mobile et léger. Je mentirais en disant que dans ce

temps-là les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté

ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants. Je trouvais

plus de style et aurais cru plus d'ancienneté sinon au Palais de

l'Industrie, du moins à celui du Trocadéro. Plongée dans un sommeil

agité, mon adolescence enveloppait d'un même rêve tout le quartier où

elle le promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y avoir un

édifice du XVIIIe siècle dans la rue Royale, de même que j'aurais été

étonné si j'avais appris que la Porte-Saint-Martin et la Porte

Saint-Denis, chefs-d'œuvre du temps de Louis XIV, n'étaient pas

contemporains des immeubles les plus récents de ces arrondissements

sordides. Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter

longuement; c'est que la nuit étant venue, ses colonnes

dématérialisées par le clair de lune avaient l'air découpées dans du

carton et, me rappelant un décor de l'opérette _Orphée aux Enfers_, me

donnaient pour la première fois une impression de beauté.

Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et

pourtant j'aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même

pas sa figure. La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous

avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la

parole qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous pour

le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit dite, notre

imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir,

tout cela rend notre attention en face de l'être aimé trop tremblante

pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être

aussi cette activité de tous les sens à la fois, et qui essaye de

connaître avec les regards seuls ce qui est au delà d'eux, est-elle

trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements

de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous

immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge; on n'en a jamais

que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus comment

étaient faits les traits de Gilberte sauf dans les moments divins, où

elle les dépliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne

pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour

m'en souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec

une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de

l'homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d'orge: ainsi

ceux qui ont perdu un être aimé qu'ils ne revoient jamais en dormant,

s'exaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens

insupportables et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état de

veille. Dans leur impuissance à se représenter l'objet de leur

douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas de douleur. Et moi je

n'étais pas loin de croire que ne pouvant me rappeler les traits de

Gilberte, je l'avais oubliée elle-même, je ne l'aimais plus. Enfin

elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de

nouvelles choses à désirer, à lui demander, pour le lendemain, faisant

bien chaque jour en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse

nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la

façon dont tous les après-midis vers deux heures se posait le problème

de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre que j'avais écrite à

sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle que m'avouer longtemps après, et

afin que je fusse plus prudent, un état de choses déjà ancien? Comme

je lui disais combien j'admirais son père et sa mère, elle prit cet

air vague, plein de réticences et de secret qu'elle avait quand on lui

parlait de ce qu'elle avait à faire, de ses courses et de ses visites,

et tout d'un coup finit par me dire: «Vous savez, ils ne vous gobent

pas!» et glissante comme une ondine--elle était ainsi--elle éclata

de rire. Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait,

comme fait la musique, décrire dans un autre plan une surface

invisible. M. et Mme Swann ne demandaient pas à Gilberte de cesser de

jouer avec moi, mais eussent autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût

pas commencé. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un œil

favorable, ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient

que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence. Ce

genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait

ressembler, je me les représentais comme détestant les parents de la

jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand ils sont là, mais se

moquant d'eux avec elle, la poussant à leur désobéir, et quand ils ont

une fois conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits

(qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable se voit

lui-même) avec quelle violence mon cœur opposait ces sentiments dont il

était animé à l'égard de Swann, si passionnés au contraire que je ne

doutais pas que s'il les eût soupçonnés il ne se fût repenti de son

jugement à mon égard comme d'une erreur judiciaire. Tout ce que je

ressentais pour lui, j'osai le lui écrire dans une longue lettre que

je confiai à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y

consentit. Hélas! il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore

que je ne pensais; ces sentiments que j'avais cru peindre, en seize

pages, avec tant de vérité, il en avait donc douté; la lettre que je

lui écrivis, aussi ardente et aussi sincère que les paroles que

j'avais dites à M. de Norpois n'eut pas plus de succès. Gilberte me

raconta le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart derrière un

massif de lauriers, dans une petite allée où nous nous assîmes chacun

sur une chaise, qu'en lisant la lettre qu'elle me rapportait, son père

avait haussé les épaules, en disant: «Tout cela ne signifie rien, cela

ne fait que prouver combien j'ai raison.» Moi qui savais la pureté de

mes intentions, la bonté de mon âme, j'étais indigné que mes paroles

n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann. Car que ce fût

une erreur, je n'en doutais pas alors. Je sentais que j'avais décrit

avec tant d'exactitude certaines caractéristiques irrécusables de mes

sentiments généreux que, pour que d'après elles Swann ne les eût pas

aussitôt reconstitués, ne fût pas venu me demander pardon et avouer

qu'il s'était trompé, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les

eût lui-même jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de

les comprendre chez les autres.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie · 第 5 / 16 段