Je me mis à parler du comte de Paris, à demander s'il n'était pas ami

de Swann, car je craignais que la conversation se détournât de

celui-ci. «Oui, en effet, répondit M. de Norpois en se tournant vers

moi et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu où flottaient,

comme dans leur élément vital, ses grandes facultés de travail et son

esprit d'assimilation. Et, mon Dieu, ajouta-t-il en s'adressant de

nouveau à mon père, je ne crois pas franchir les bornes du respect

dont je fais profession pour le Prince (sans cependant entretenir avec

lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,

si peu officielle qu'elle soit), en vous citant ce fait assez piquant

que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare de

chemins de fer d'un des pays de l'Europe Centrale, le prince eut

l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers ne

s'est permis de demander à Monseigneur comment il l'avait trouvée.

Cela n'eût pas été séant. Mais quand par hasard la conversation

amenait son nom, à de certains signes, imperceptibles si l'on veut,

mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers à

entendre que son impression était en somme loin d'avoir été

défavorable.»

--Mais il n'y aurait pas eu possibilité de la présenter au comte de

Paris? demanda mon père.

--Eh bien! on ne sait pas; avec les princes on ne sait jamais,

répondit M. de Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se

faire rendre ce qu'on leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui

s'embarrassent le moins des décrets de l'opinion publique, même les

plus justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser certains

attachements. Or, il est certain que le comte de Paris a toujours

agréé avec beaucoup de bienveillance le dévouement de Swann qui est,

d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut.

--Et votre impression à vous, quelle a-t-elle été, monsieur

l'ambassadeur? demanda ma mère par politesse et par curiosité.

Avec une énergie de vieux connaisseur qui tranchait sur la modération

habituelle de ses propos:

--Tout à fait excellente! répondit M. de Norpois.

Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme,

rentre à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans une certaine

forme particulièrement appréciée de l'esprit de conversation, il

éclata d'un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants,

humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les

ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges.

--Elle est tout à fait charmante!

--Est-ce qu'un écrivain du nom de Bergotte était à ce dîner,

monsieur? demandai-je timidement pour tâcher de retenir la

conversation sur le sujet des Swann.

--Oui, Bergotte était là, répondit M. de Norpois, inclinant la tête

de mon côté avec courtoisie, comme si dans son désir d'être aimable

avec mon père, il attachait tout ce qui tenait à lui une véritable

importance, et même aux questions d'un garçon de mon âge qui n'était

pas habitué à se voir montrer tant de politesse par des personnes du

sien. Est-ce que vous le connaissez? ajouta-t-il en fixant sur moi ce

regard clair dont Bismarck admirait la pénétration.

--Mon fils ne le connaît pas mais l'admire beaucoup, dit ma mère.

--Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m'inspira sur ma propre

intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient

d'habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois

au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde,

était pour lui tout en bas de l'échelle de ses admirations), je ne

partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle un

joueur de flûte; il faut reconnaître du reste qu'il en joue

agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l'afféterie. Mais

enfin ce n'est que cela, et cela n'est pas grand'chose. Jamais on ne

trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la

charpente. Pas d'action--ou si peu--mais surtout pas de portée.

Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout.

Dans un temps comme le nôtre où la complexité croissante de la vie

laisse à peine le temps de lire, où la carte de l'Europe a subi des

remaniements profonds et est à la veille d'en subir de plus grands

encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent

partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à un écrivain

d'être autre chose qu'un bel esprit qui nous fait oublier dans des

discussions oiseuses et byzantines sur des mérites de pure forme, que

nous pouvons être envahis d'un instant à l'autre par un double flot de

Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est

blasphémer contre la Sacro-Sainte Ecole de ce que ces Messieurs

appellent l'Art pour l'Art, mais à notre époque, il y a des tâches

plus urgentes que d'agencer des mots d'une façon harmonieuse. Celle de

Bergotte est parfois assez séduisante, je n'en disconviens pas, mais

au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je

comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à

fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez

montrées tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce à ne

pas passer l'éponge, puisque vous avez dit vous-même en toute

simplicité, que ce n'était qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit,

en effet, mais je n'en pensais pas un mot). A tout péché miséricorde

et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, d'autres que vous en

ont de pareils sur la conscience, et vous n'êtes pas le seul qui se

soit cru poète à son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez

montré la mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous

étonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses

qualités, puisqu'il est passé maître dans l'art, tout superficiel du

reste, d'un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder

même le rudiment. Mais c'est déjà le même défaut, ce contre-sens

d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond.

C'est mettre la charrue avant les bœufs, même dans les livres de

Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de

mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux

d'artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie de suite au

chef-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre ne sont pas si fréquents que cela!

Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un

roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le

bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois pas un seul dans son œuvre.

Il n'empêche que chez lui, l'œuvre est infiniment supérieure à

l'auteur. Ah! voilà quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui

prétendait qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres.

Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus

prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire

par moments, parlant à d'autres comme un livre, et même pas comme un

livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas

les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus,

alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend

encore plus déplaisantes, par sa façon de les énoncer, les choses qu'il

dit. Je ne sais si c'est Loménie ou Sainte-Beuve, qui raconte que

Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit

_Cinq-Mars_, ni le _Cachet rouge_, où certaines pages sont de

véritables morceaux d'anthologie.

Atterré par ce que M. de Norpois venait de me dire du fragment que je

lui avais soumis, songeant d'autre part aux difficultés que

j'éprouvais quand je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à

des réflexions sérieuses, je sentis une fois de plus ma nullité

intellectuelle et que je n'étais pas né pour la littérature. Sans

doute autrefois à Combray, certaines impressions fort humbles, ou une

lecture de Bergotte, m'avaient mis dans un état de rêverie qui m'avait

paru avoir une grande valeur. Mais cet état, mon poème en prose le

reflétait: nul doute que M. de Norpois n'en eût saisi et percé à jour

tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage

entièrement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en était pas dupe. Il

venait de m'apprendre au contraire quelle place infime était la mienne

(quand j'étais jugé du dehors, objectivement, par le connaisseur le

mieux disposé et le plus intelligent). Je me sentais consterné,

réduit; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles

du vase qu'on lui fournit, de même qu'il s'était dilaté jadis à

remplir les capacités immenses du génie, contracté maintenant, tenait

tout entier dans la médiocrité étroite où M. de Norpois l'avait

soudain enfermé et restreint.

--Notre mise en présence, à Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se

tournant vers mon père, ne laissait pas que d'être assez épineuse (ce

qui après tout est aussi une manière d'être piquante). Bergotte voilà

quelques années de cela, fit un voyage à Vienne, pendant que j'y étais

ambassadeur; il me fut présenté par la princesse de Metternich, vint

s'inscrire et désirait être invité. Or, étant à l'étranger

représentant de la France, à qui en somme il fait honneur par ses

écrits, dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans une

mesure bien faible, j'aurais passé sur la triste opinion que j'ai de

sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul et bien plus il

prétendait ne pas être invité sans sa compagne. Je crois ne pas être

plus pudibond qu'un autre et étant célibataire, je pouvais peut-être

ouvrir un peu plus largement les portes de l'Ambassade que si j'eusse

été marié et père de famille. Néanmoins, j'avoue qu'il y a un degré

d'ignominie dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus

écœurant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot,

moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit

qu'analyses perpétuelles et d'ailleurs entre nous, un peu

languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour

de simples peccadilles, de véritables prêchis-prêchas (on sait ce

qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience et de

cynisme dans sa vie privée. Bref, j'éludai la réponse, la princesse

revint à la charge, mais sans plus de succès. De sorte que je ne

suppose pas que je doive être très en odeur de sainteté auprès du

personnage, et je ne sais pas jusqu'à quel point il a apprécié

l'attention de Swann de l'inviter en même temps que moi. A moins que

ce ne soit lui qui l'ait demandé. On ne peut pas savoir, car au fond

c'est un malade. C'est même sa seule excuse.

--Et est-ce que la fille de Mme Swann était à ce dîner, demandai-je à

M. de Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment où,

comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon

émotion que je n'aurais fait à table, immobile et en pleine lumière.

M. de Norpois parut chercher un instant à se souvenir:

--Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans? En effet, je me

souviens qu'elle m'a été présentée avant le dîner comme la fille de

notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est allée se

coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me

rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes fort au courant de la

maison Swann.

--Je joue avec Mlle Swann aux Champs-Élysées, elle est délicieuse.

--Ah! voilà! voilà! Mais à moi, en effet, elle m'a paru charmante.

Je vous avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais

de sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment

trop vif.

--Je préfère la figure de Mlle Swann, mais j'admire aussi énormément

sa mère, je vais me promener au Bois rien que dans l'espoir de la voir

passer.

--Ah! mais je vais leur dire cela, elles seront très flattées.

Pendant qu'il disait ces mots, M. de Norpois était, pour quelques

secondes encore, dans la situation de toutes les personnes qui,

m'entendant parler de Swann comme d'un homme intelligent, de ses

parents comme d'agents de change honorables, de sa maison comme d'une

belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers d'un autre

homme aussi intelligent, d'autres agents de change aussi honorables,

d'une autre maison aussi belle; c'est le moment où un homme sain

d'esprit qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperçu que c'est un

fou. M. de Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans le

plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie

dès que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles, de faire

semblant de croire qu'il en est amoureux, de l'en plaisanter, et de

lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il parlerait

de moi à Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une

divinité de l'Olympe qui a pris la fluidité d'un souffle ou plutôt

l'aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer

moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann, d'attirer son

attention, d'occuper sa pensée, d'exciter sa reconnaissance pour mon

admiration, de lui apparaître comme l'ami d'un homme important, de lui

sembler à l'avenir digne d'être invité par elle et d'entrer dans

l'intimité de sa famille), cet homme important qui allait user en ma

faveur du grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann,

m'inspira subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me

retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui

avaient l'air d'être restées trop longtemps dans l'eau. J'en ébauchai

presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est

difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle

échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui; par peur

de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des

proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de s'étendre les

souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les

parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à

peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la

mémoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs à une

supposition de ce genre qu'obéissent les criminels quand ils

retouchent après coup un mot qu'ils ont dit et duquel ils pensent

qu'on ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. Mais

il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de

l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est

promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui

prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le

moraliste du «Premier Paris» nous dit d'un événement, d'un

chef-d'œuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut «son heure de

célébrité»: «Qui se souviendra de tout cela dans dix ans?» à la

troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne

parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un

poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on

connaît encore intégralement? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de

même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard,

dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me

semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il

était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à

tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la

discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il

avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait

«vu le moment où j'allais lui baiser les mains», je ne rougis pas

seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient

si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M.

de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses

souvenirs; ce «potin» m'éclaira sur les proportions inattendues de

distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est

fait l'esprit humain; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le

jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on

savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à

ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

--Oh! monsieur, dis-je à M. de Norpois, quand il m'annonça qu'il

ferait part à Gilberte et à sa mère, de l'admiration que j'avais pour

elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à Mme Swann, ce ne

serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner ma gratitude, et

cette vie vous appartiendrait! Mais je tiens à vous faire remarquer

que je ne connais pas Mme Swann et que je ne lui ai jamais été

présenté.

J'avais ajouté ces derniers mots par scrupule et pour ne pas avoir

l'air de m'être vanté d'une relation que je n'avais pas. Mais en les

prononçant, je sentais qu'ils étaient déjà devenus inutiles, car dès

le début de mon remerciement, d'une ardeur réfrigérante, j'avais vu

passer sur le visage de l'ambassadeur une expression d'hésitation et

de mécontentement et dans ses yeux, ce regard vertical, étroit et

oblique (comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne

fuyante d'une de ses faces), regard qui s'adresse à cet interlocuteur

invisible qu'on a en soi-même, au moment où on lui dit quelque chose

que l'autre interlocuteur, le Monsieur avec qui on parlait jusqu'ici--moi

dans la circonstance--ne doit pas entendre. Je me rendis

compte aussitôt que ces phrases que j'avais prononcées et qui, faibles

encore auprès de l'effusion reconnaissante dont j'étais envahi,

m'avaient paru devoir toucher M. de Norpois et achever de le décider à

une intervention qui lui eût donné si peu de peine, et à moi tant de

joie, étaient peut-être (entre toutes celles qu'eussent pu chercher

diaboliquement des personnes qui m'eussent voulu du mal), les seules

qui pussent avoir pour résultat de l'y faire renoncer. En les

entendant en effet, de même qu'au moment où un inconnu, avec qui nous

venions d'échanger agréablement des impressions que nous avions pu

croire semblables sur des passants que nous nous accordions à trouver

vulgaires, nous montre tout à coup l'abîme pathologique qui le sépare

de nous en ajoutant négligemment tout en tâtant sa poche: «C'est

malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas resté un

seul», M. de Norpois qui savait que rien n'était moins précieux ni

plus aisé que d'être recommandé à Mme Swann et introduit chez elle, et

qui vit que pour moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par

conséquent, sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir,

normal en apparence, que j'avais exprimé, devait dissimuler quelque

pensée différente, quelque visée suspecte, quelque faute antérieure, à

cause de quoi, dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne

n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission

de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait

jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des

années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi. Il lui

demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que je

désirais et chargea mon père de me le transmettre. Mais il n'avait pas

cru devoir dire pour qui il le demandait. Elle n'apprendrait donc pas

que je connaissais M. de Norpois et que je souhaitais tant d'aller

chez elle; et ce fut peut-être un malheur moins grand que je ne

croyais. Car la seconde de ces nouvelles n'eût probablement pas

beaucoup ajouté à l'efficacité, d'ailleurs incertaine, de la première.

Pour Odette, l'idée de sa propre vie et de sa propre demeure

n'éveillant aucun trouble mystérieux, une personne qui la connaissait,

qui allait chez elle, ne lui semblait pas un être fabuleux comme il le

paraissait à moi qui aurais jeté dans les fenêtres de Swann une pierre

si j'avais pu écrire sur elle que je connaissais M. de Norpois:

j'étais persuadé qu'un tel message, même transmis d'une façon aussi

brutale, m'eût donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse

de la maison qu'il ne l'eût indisposée contre moi. Mais, même si

j'avais pu me rendre compte que la mission dont ne s'acquitta pas M.

de Norpois fût restée sans utilité, bien plus, qu'elle eût pu me nuire

auprès des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'était montré

consentant, d'en décharger l'Ambassadeur et de renoncer à la volupté,

si funestes qu'en pussent être les suites, que mon nom et ma personne

se trouvassent ainsi un moment auprès de Gilberte, dans sa maison et

sa vie inconnues.

Quand M. de Norpois fut parti, mon père jeta un coup d'œil sur le

journal du soir; je songeais de nouveau à la Berma. Le plaisir que

j'avais eu à l'entendre exigeait d'autant plus d'être complété qu'il

était loin d'égaler celui que je m'étais promis; aussi s'assimilait-il

immédiatement tout ce qui était susceptible de le nourrir, par exemple

ces mérites que M. de Norpois avait reconnus à la Berma et que mon

esprit avait bus d'un seul trait comme un pré trop sec sur qui on

verse de l'eau. Or mon père me passa le journal en me désignant un

entrefilet conçu en ces termes: «La représentation de _Phèdre_ qui a

été donnée devant une salle enthousiaste où on remarquait les principales

notabilités du monde des arts et de la critique a été pour Mme Berma

qui jouait le rôle de Phèdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a

rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière.

Nous reviendrons plus longuement sur cette représentation qui

constitue un véritable événement théâtral; disons seulement que les

juges les plus autorisés s'accordaient à déclarer qu'une telle

interprétation renouvelait entièrement le rôle de Phèdre, qui est un

des plus beaux et des plus fouillés de Racine, et constituait la plus

pure et la plus haute manifestation d'art à laquelle de notre temps il

ait été donné d'assister.» Dès que mon esprit eut conçu cette idée

nouvelle de «la plus pure et haute manifestation d'art», celle-ci se

rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé au théâtre, lui

ajouta un peu de ce qui lui manquait et leur réunion forma quelque

chose de si exaltant que je m'écriai: «Quelle grande artiste!» Sans

doute on peut trouver que je n'étais pas absolument sincère. Mais

qu'on songe plutôt à tant d'écrivains qui, mécontents du morceau

qu'ils viennent d'écrire, s'ils lisent un éloge du génie de

Chateaubriand, ou évoquant tel grand artiste dont ils ont souhaité

d'être l'égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes telle phrase de

Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse à celle qu'ils ont

voulu mettre dans leur prose, se remplissent tellement de cette idée

de génie qu'ils l'ajoutent à leurs propres productions en repensant à

elles, ne les voient plus telles qu'elles leur étaient apparues

d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur œuvre se

disent: «Après tout!» sans se rendre compte que, dans le total qui

détermine leur satisfaction finale, ils font entrer le souvenir de

merveilleuses pages de Chateaubriand qu'ils assimilent aux leurs, mais

enfin qu'ils n'ont point écrites; qu'on se rappelle tant d'hommes qui

croient en l'amour d'une maîtresse de qui ils ne connaissent que les

trahisons; tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une

survie incompréhensible dès qu'ils pensent, maris inconsolables, à une

femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore, artistes, à la gloire

future de laquelle ils pourront jouir, soit un néant rassurant quand

leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans lui ils

auraient à expier après leur mort; qu'on pense encore aux touristes

qu'exalte la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils

n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise, si dans la vie en commun

que mènent les idées au sein de notre esprit, il est une seule de

celles qui nous rendent le plus heureux qui n'ait été d'abord en

véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le

meilleur de la force qui lui manquait.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie · 第 4 / 16 段