avait tenu à lui en faire la surprise. Cette surprise a été complète
du reste pour tout le monde, à commencer par le Ministre des Affaires
étrangères, qui, à ce qu'on m'a dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu très nettement, assez
haut pour être entendu des personnes voisines: «Je n'ai été ni
consulté, ni prévenu», indiquant clairement par là qu'il déclinait
toute responsabilité dans l'événement. Il faut avouer que celui-ci a
fait un beau tapage et je n'oserais pas affirmer, ajouta-t-il avec un
sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la loi suprême
semble être celle du moindre effort, n'en ont pas été troublés dans
leur quiétude. Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il avait été fort
attaqué pour sa politique de rapprochement avec la France, et il avait
dû d'autant plus en souffrir, que c'est un sensible, un cœur exquis.
J'en puis d'autant mieux témoigner que bien qu'il soit mon cadet et de
beaucoup, je l'ai fort pratiqué, nous sommes amis de longue date, et
je le connais bien. D'ailleurs qui ne le connaîtrait? C'est une âme de
cristal. C'est même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher, il
n'est pas nécessaire que le cœur d'un diplomate soit aussi transparent
que le sien. Cela n'empêche pas qu'on parle de l'envoyer à Rome, ce
qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Entre nous, je
crois que Vaugoubert, si dénué qu'il soit d'ambition en serait fort
content et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice. Il
fera peut-être merveille là-bas; il est le candidat de la Consulta, et
pour ma part, je le vois très bien, lui artiste, dans le cadre du
palais Farnèse et la galerie des Carraches. Il semble qu'au moins
personne ne devrait pouvoir le haïr; mais il y a autour du Roi
Théodose, toute une camarilla plus ou moins inféodée à la
Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a
cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. Vaugoubert n'a
pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux
injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme l'est
tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander l'_aman_,
mais qui en attendant n'ont pas reculé à faire état, contre notre
représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus
d'un mois les ennemis de Vaugoubert ont dansé autour de lui la danse
du scalp, dit M. de Norpois, en détachant avec force ce dernier mot.
Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a repoussées du
pied, ajouta-t-il plus énergiquement encore, et avec un regard si
farouche que nous cessâmes un instant de manger. Comme dit un beau
proverbe arabe: «Les chiens aboient, la caravane passe.» Après avoir
jeté cette citation, M. de Norpois s'arrêta pour nous regarder et
juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand, le
proverbe nous était connu. Il avait remplacé cette année-là chez les
hommes de haute valeur cet autre: «Qui sème le vent récolte la
tempête», lequel avait besoin de repos, n'étant pas infatigable et
vivace comme: «Travailler pour le Roi de Prusse.» Car la culture de
ces gens éminents était une culture alternée, et généralement
triennale. Certes les citations de ce genre, et desquelles M. de
Norpois excellait à émailler ses articles de la _Revue_, n'étaient point
nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informés. Même
dépourvus de l'ornement qu'elles apportaient, il suffisait que M. de
Norpois écrivit à point nommé--ce qu'il ne manquait pas de faire--:
«Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril»
ou bien: «l'émotion fut grande au Pont-aux-Chantres où l'on suivait
d'un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie
bicéphale», ou: «Un cri d'alarme partit de Montecitorio», ou encore
«cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz». A
ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu et salué le
diplomate de carrière. Mais ce qui avait fait dire qu'il était plus
que cela, qu'il possédait une culture supérieure, cela avait été
l'emploi raisonné de citations dont le modèle achevé restait alors:
«Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances,
comme avait coutume de dire le Baron Louis.» (On n'avait pas encore
importé d'Orient: «La victoire est à celui des deux adversaires qui
sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, comme disent les
Japonais»). Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable
génie d'intrigue caché sous le masque de l'indifférence avait fait
entrer M. de Norpois à l'Académie des Sciences morales. Et quelques
personnes pensèrent même qu'il ne serait pas déplacé à l'Académie
Française, le jour où, voulant indiquer que c'est en resserrant
l'alliance russe que nous pourrions arriver à une entente avec
l'Angleterre, il n'hésita pas à écrire: «Qu'on le sache bien au quai
d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais dans tous les manuels de
géographie qui se montrent incomplets à cet égard, qu'on refuse
impitoyablement au baccalauréat tout candidat qui ne saura pas le
dire: «Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va
de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg.»
--Somme toute, continua M. de Norpois en s'adressant à mon père,
Vaugoubert s'est taillé là un beau succès et qui dépasse même celui
qu'il avait escompté. Il s'attendait en effet à un toast correct (ce
qui après les nuages des dernières années était déjà fort beau) mais à
rien de plus. Plusieurs personnes qui étaient au nombre des assistants
m'ont assuré qu'on ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de
l'effet qu'il a produit, prononcé et détaillé à merveille par le roi
qui est maître en l'art de dire et qui soulignait au passage toutes
les intentions, toutes les finesses. Je me suis laissé raconter à ce
propos un fait assez piquant et qui met en relief une fois de plus
chez le roi Théodose cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien
les cœurs. On m'a affirmé que précisément à ce mot d'«affinités» qui
était en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera,
encore longtemps vous verrez, les commentaires des chancelleries, Sa
Majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur, qui allait trouver là
le juste couronnement de ses efforts, de son rêve pourrait-on dire et,
somme toute, son bâton de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert
et fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha ce mot
si bien choisi d'«affinités», ce mot qui était une véritable
trouvaille, sur un ton qui faisait savoir à tous qu'il était employé à
bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît que
Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion et, dans une certaine
mesure, j'avoue que je le comprends. Une personne digne de toute
créance m'a même confié que le roi se serait approché de Vaugoubert
après le dîner, quand Sa Majesté a tenu cercle, et lui aurait dit à
mi-voix: «Etes-vous content de votre élève, mon cher marquis?»
--Il est certain, conclut M. de Norpois, qu'un pareil toast a plus fait
que vingt ans de négociations pour resserrer les deux pays, leurs
«affinités», selon la pittoresque expression de Théodose II. Ce n'est
qu'un mot, si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme
toute la presse européenne le répète, quel intérêt il éveille, quel
son nouveau il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du
souverain. Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve tous les jours
de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare que dans ses
discours étudiés, mieux encore, dans le prime-saut de la conversation
il ne donne pas son signalement--j'allais dire il n'appose pas sa
signature--par quelque mot à l'emporte-pièce. Je suis d'autant moins
suspect de partialité en la matière que je suis ennemi de toute
innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
dangereuses.
--Oui, j'ai pensé que le récent télégramme de l'empereur d'Allemagne
n'a pas dû être de votre goût, dit mon père.
M. de Norpois leva les yeux au ciel d'un air de dire: Ah! celui-là!
«D'abord, c'est un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est
une faute et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale! Au reste
si personne n'y met le holà, l'homme qui a chassé Bismarck est bien
capable de répudier peu à peu toute la politique bismarckienne, alors
c'est le saut dans l'inconnu.»
--Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez peut-être un
de ces étés en Espagne, j'en suis ravie pour lui.
--Mais oui, c'est un projet tout à fait attrayant et dont je me
réjouis. J'aimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et
vous, madame, avez-vous déjà songé à l'emploi des vacances?
--J'irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.
--Ah! Balbec est agréable, j'ai passé par là il y a quelques années.
On commence à y construire des villas fort coquettes: je crois que
l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait
choisir Balbec?
--Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays,
surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa santé les
fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient
de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les
conditions de confort requises par son état.
--Ah! il faudra que je donne ce renseignement à certaine personne qui
n'est pas femme à en faire fi.
--L'église de Balbec est admirable, n'est-ce pas, monsieur,
demandai-je, surmontant la tristesse d'avoir appris qu'un des attraits
de Balbec résidait dans ses coquettes villas.
--Non, elle n'est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la
comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les
cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes,
la Sainte-Chapelle de Paris.
--Mais l'église de Balbec est en partie romane?
--En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même
extrêmement froid et ne laisse en rien présager l'élégance, la
fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de
la dentelle. L'église de Balbec mérite une visite si on est dans le
pays, elle est assez curieuse; si un jour de pluie vous ne savez que
faire, vous pourrez entrer là, vous verrez le tombeau de Tourville.
--Est-ce que vous étiez hier au banquet des Affaires étrangères? je
n'ai pas pu y aller, dit mon père.
--Non, répondit M. de Norpois avec un sourire, j'avoue que je l'ai
délaissé pour une soirée assez différente. J'ai dîné chez une femme
dont vous avez peut-être entendu parler, la belle madame Swann.
Ma mère réprima un frémissement, car d'une sensibilité plus prompte que
mon père, elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier
qu'un instant après. Les désagréments qui lui arrivaient étaient
perçus d'abord par elle comme ces mauvaises nouvelles de France qui
sont connues plus tôt à l'étranger que chez nous. Mais curieuse de
savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle
s'enquit auprès de M. de Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.
--Mon Dieu ... c'est une maison où il me semble que vont surtout ...
des messieurs. Il y avait quelques hommes mariés, mais leurs femmes
étaient souffrantes ce soir-là et n'étaient pas venues, répondit
l'ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour
de lui des regards dont la douceur et la discrétion faisaient mine de
tempérer et exagéraient habilement la malice.
--Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à fait juste, qu'il y va
cependant des femmes, mais ... appartenant plutôt..., comment
dirais-je, au monde républicain qu'à la société de Swann (il
prononçait Svann). Qui sait? Ce sera peut-être un jour un salon
politique ou littéraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
comme cela. Je trouve que Swann le montre même un peu trop. Il nommait
les gens chez qui lui et sa femme étaient invités pour la semaine
suivante et de l'intimité desquels il n'y a pourtant pas lieu de
s'enorgueillir, avec un manque de réserve et de goût, presque de tact,
qui m'a étonné chez un homme aussi fin. Il répétait: «Nous n'avons pas
un soir de libre», comme si ç'avait été une gloire, et en véritable
parvenu, qu'il n'est pas cependant. Car Swann avait beaucoup d'amis et
même d'amies, et sans trop m'avancer, ni vouloir commettre
d'indiscrétion, je crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le
plus grand nombre, mais l'une au moins, et qui est une fort grande
dame, ne se serait peut-être pas montrée entièrement réfractaire à
l'idée d'entrer en relations avec Madame Swann, auquel cas,
vraisemblablement, plus d'un mouton de Panurge aurait suivi. Mais il
semble qu'il n'y ait eu de la part de Swann aucune démarche esquissée
en ce sens.... Comment encore un pudding à la Nesselrode! Ce ne sera pas
de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil festin de
Lucullus.... Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y aurait trop de
résistances à vaincre. Le mariage, cela est certain, n'a pas plu. On a
parlé de la fortune de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais,
enfin, tout cela n'a pas paru agréable. Et puis Swann a une tante
excessivement riche et admirablement posée, femme d'un homme qui,
financièrement parlant, est une puissance. Et non seulement elle a
refusé de recevoir Mme Swann, mais elle a mené une campagne en règle
pour que ses amies et connaissances en fissent autant. Je n'entends
pas par là qu'aucun Parisien de bonne compagnie ait manqué de respect
à Madame Swann.... Non! cent fois non! Le mari était d'ailleurs homme à
relever le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
combien Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi, montre
d'empressement auprès d'une société dont le moins qu'on puisse dire
est qu'elle est fort mêlée. Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que
j'éprouvais autant de surprise que d'amusement à voir un homme aussi
bien élevé, aussi à la mode dans les coteries les plus triées,
remercier avec effusion le Directeur du Cabinet du Ministre des
Postes, d'être venu chez eux et lui demander si Mme Swann pourrait _se
permettre_ d'aller voir sa femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé;
évidemment ce n'est plus le même monde. Mais je ne crois pas cependant
que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les années qui
précédèrent le mariage, d'assez vilaines manœuvres de chantage de la
part de la femme; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu'il lui
refusait quelque chose. Le pauvre Swann, aussi naïf qu'il est pourtant
raffiné, croyait chaque fois que l'enlèvement de sa fille était une
coïncidence et ne voulait pas voir la réalité. Elle lui faisait
d'ailleurs des scènes si continuelles qu'on pensait que le jour où
elle serait arrivée à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la
retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Hé bien! c'est le
contraire qui est arrivé. On plaisante beaucoup la manière dont Swann
parle de sa femme, on en fait même des gorges chaudes. On ne demandait
certes pas que, plus ou moins conscient d'être ... (vous savez le mot de
Molière), il allât le proclamer _urbi et orbi_; n'empêche qu'on le
trouve exagéré quand il dit que sa femme est une excellente épouse.
Or, ce n'est pas aussi faux qu'on le croit. A sa manière qui n'est pas
celle que tous les maris préféreraient,--mais enfin, entre nous, il
me semble difficile que Swann qui la connaissait depuis longtemps et
est loin d'être un maître-sot, ne sût pas à quoi s'en tenir,--il est
indéniable qu'elle semble avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas
qu'elle ne soit pas volage et Swann lui-même ne se fait pas faute de
l'être, à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il a fait
pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées par tout le monde,
elle paraît devenue d'une douceur d'ange.
Ce changement n'était peut-être pas aussi extraordinaire que le trouvait M. de Norpois.
Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser; chaque fois
qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un homme comme il faut
venait de se marier avec sa maîtresse, elle lui avait vu garder un
silence glacial et tout au plus, si elle l'interpellait directement en
lui demandant: «Alors, tu ne trouves pas que c'est très bien, que
c'est bien beau ce qu'il a fait là, pour une femme qui lui a consacré
sa jeunesse?», répondre sèchement: «Mais je ne te dis pas que ce soit
mal, chacun agit à sa guise.» Elle n'était même pas loin de croire
que, comme il le lui disait dans des moments de colère, il
l'abandonnerait tout à fait, car elle avait depuis peu entendu dire
par une femme sculpteur: «On peut s'attendre à tout de la part des
hommes, ils sont si mufles», et frappée par la profondeur de cette
maxime pessimiste, elle se l'était appropriée, elle la répétait à tout
bout de champ d'un air découragé qui semblait dire: «Après tout, il
n'y aurait rien d'impossible, c'est bien ma chance.» Et, par suite,
toute vertu avait été enlevée à la maxime optimiste qui avait
jusque-là guidé Odette dans la vie: «On peut tout faire aux hommes qui
vous aiment, ils sont idiots», et qui s'exprimait dans son visage par
le même clignement d'yeux qui eût pu accompagner des mots tels que:
«Ayez pas peur, il ne cassera rien.» En attendant, Odette souffrait de
ce que telle de ses amies, épousée par un homme qui était resté moins
longtemps avec elle, qu'elle-même avec Swann, et n'avait pas, elle,
d'enfant, relativement considérée maintenant, invitée aux bals de
l'Élysée, devait penser de la conduite de Swann. Un consultant plus
profond que ne l'était M. de Norpois eût sans doute pu diagnostiquer
que c'était ce sentiment d'humiliation et de honte qui avait aigri
Odette, que le caractère infernal qu'elle montrait ne lui était pas
essentiel, n'était pas un mal sans remède, et eût aisément prédit ce
qui était arrivé, à savoir qu'un régime nouveau, le régime
matrimonial, ferait cesser avec une rapidité presque magique ces
accidents pénibles, quotidiens, mais nullement organiques. Presque
tout le monde s'étonna de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans
doute peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du
phénomène qu'est l'amour, et la sorte de création que c'est d'une
personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans
le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes.
Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
proportions énormes que finit par prendre pour nous un être qui n'est
pas le même que celui qu'ils voient. Pourtant il semble qu'en ce qui
concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes, elle
n'avait jamais entièrement compris l'intelligence de Swann, du moins
savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au point que le
nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier;
de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère que le
reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une
sœur, possèdent l'image ressemblante et aimée; et nous tenons tellement
à eux, même à ceux que nous voudrions le plus corriger, que c'est
parce qu'une femme finit par en prendre une habitude indulgente et
amicalement railleuse, pareille à l'habitude que nous en avons
nous-mêmes, et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont
quelque chose de la douceur et de la force des affections de famille.
Les liens qui nous unissent à un être se trouvent sanctifiés quand il
se place au même point de vue que nous pour juger une de nos tares. Et
parmi ces traits particuliers, il y en avait aussi qui appartenaient
autant à l'intelligence de Swann qu'à son caractère, et que pourtant,
en raison de la racine qu'ils avaient malgré tout en celui-ci, Odette
avait plus facilement discernés. Elle se plaignait que quand Swann
faisait métier d'écrivain, quand il publiait des études, on ne
reconnut pas ces traits-là autant que dans les lettres ou dans sa
conversation où ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la
part la plus grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux
qu'elle préférait en lui, mais comme elle les préférait parce qu'ils
étaient plus à lui, elle n'avait peut-être pas tort de souhaiter qu'on
les retrouvât dans ce qu'il écrivait. Peut-être aussi pensait-elle que
des ouvrages plus vivants, en lui procurant enfin à lui le succès, lui
eussent permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin elle avait
appris à mettre au-dessus de tout: un salon.
Parmi les gens qui trouvaient ce genre de mariage ridicule, gens qui
pour eux-mêmes se demandaient: «Que pensera M. de Guermantes, que dira
Bréauté, quand j'épouserai Mlle de Montmorency?», parmi les gens ayant
cette sorte d'idéal social, aurait figuré, vingt ans plus tôt, Swann
lui-même. Swann qui s'était donné du mal pour être reçu au Jockey et
avait compté dans ce temps-là faire un éclatant mariage qui eût
achevé, en consolidant sa situation, de faire de lui un des hommes les
plus en vue de Paris. Seulement, les images que représentent un tel
mariage à l'intéressé ont, comme toutes les images, pour ne pas
dépérir et s'effacer complètement, besoin d'être alimentées du dehors.
Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme qui vous a offensé.
Mais si vous n'entendez plus jamais parler de lui, ayant changé de
pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour vous aucune
importance. Si on a perdu de vue pendant vingt ans toutes les
personnes à cause desquelles on aurait aimé entrer au Jockey ou à
l'Institut, la perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
groupements ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolongée
substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la part de
Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux ambitions mondaines car
de ces ambitions-là, depuis longtemps Odette l'avait, au sens
spirituel du mot, détaché. D'ailleurs, ne l'eût-il pas été qu'il n'en
aurait eu que plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent le
sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à une douceur
purement intime, que généralement les mariages infamants sont les plus
estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant
un mariage d'argent, n'y ayant point d'exemple d'un ménage où la
femme, ou bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par
recevoir, ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-être, d'autre
part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il en tous cas éprouvé
une certaine volupté à accoupler à lui, dans un de ces croisements
d'espèces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la
mythologie, un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à
contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance. Il n'y
avait eu dans le monde qu'une seule personne dont il se fût préoccupé,
chaque fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec Odette,
c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes. De celle-là,
au contraire, Odette se souciait peu, pensant seulement aux personnes
situées immédiatement au-dessus d'elle-même plutôt que dans un aussi
vague empyrée. Mais quand Swann dans ses heures de rêverie voyait
Odette devenue sa femme, il se représentait invariablement le moment
où il l'amènerait, elle et surtout sa fille, chez la princesse des
Laumes, devenue bientôt la duchesse de Guermantes par la mort de son
beau-père. Il ne désirait pas les présenter ailleurs, mais il
s'attendrissait quand il inventait, en énonçant les mots eux-mêmes,
tout ce que la duchesse dirait de lui à Odette, et Odette à Madame de
Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait à Gilberte, la
gâtant, le rendant fier de sa fille. Il se jouait à lui-même la scène
de la présentation avec la même précision dans le détail imaginaire
qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils le
gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre. Dans la
mesure où une image qui accompagne une de nos résolutions la motive,
on peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter elle
et Gilberte, sans qu'il y eût personne là, au besoin sans que personne
le sût jamais, à la duchesse de Guermantes. On verra comment cette
seule ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour sa femme et sa
fille fut justement celle dont la réalisation se trouva lui être
interdite et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que
la duchesse pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu'au
contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte
après la mort de Swann. Et peut-être eût-il été sage--pour autant
qu'il pouvait attacher de l'importance à si peu de chose--en ne se
faisant pas une idée trop sombre de l'avenir, à cet égard, et en
réservant que la réunion souhaitée pourrait bien avoir lieu quand il
ne serait plus là pour en jouir. Le travail de causalité qui finit par
produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi
ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est parfois lent,
rendu un peu plus lent encore par notre désir--qui, en cherchant à
l'accélérer, l'entrave--par notre existence même et n'aboutit que
quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. Swann ne
le savait-il pas par sa propre expérience, et n'était-ce pas déjà,
dans sa vie--comme une préfiguration de ce qui devait arriver après
sa mort--un bonheur après décès que ce mariage avec cette Odette
qu'il avait passionnément aimée--si elle ne lui avait pas plu au
premier abord--et qu'il avait épousée quand il ne l'aimait plus,
quand l'être qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré de
vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être là était mort?