Enfin éclata mon premier sentiment d'admiration: il fut provoqué par

les applaudissements frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les miens

en tâchant de les prolonger, afin que par reconnaissance, la Berma se

surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans un de ses

meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est que le moment où

se déchaîna cet enthousiasme du public, fut, je l'ai su depuis, celui

où la Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que

certaines réalités transcendantes émettent autour d'elles des rayons

auxquels la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un

événement se produit, quand à la frontière une armée est en danger, ou

battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures qu'on reçoit et

d'où l'homme cultivé ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la

foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les

experts l'ont mis au courant de la véritable situation militaire, il

reconnaît la perception par le peuple de cette «aura» qui entoure les

grands événements et qui peut être visible à des centaines de

kilomètres. On apprend la victoire, ou après-coup quand la guerre est

finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre un trait

génial du jeu de la Berma huit jours après l'avoir entendue, par la

critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette

connaissance immédiate de la foule étant mêlée à cent autres toutes

erronées, les applaudissements tombaient le plus souvent à faux, sans

compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés par la force des

applaudissements antérieurs comme dans une tempête une fois que la mer

a été suffisamment remuée elle continue à grossir, même si le vent ne

s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure que j'applaudissais, il

me semblait que la Berma avait mieux joué. «Au moins, disait à côté de

moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe

à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c'est jouer.» Et heureux

de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me

doutant qu'elles ne l'expliquaient pas plus que celle de la Joconde,

ou du Persée de Benvenuto l'exclamation d'un paysan: «C'est bien fait

tout de même! c'est tout en or, et du beau! quel travail!», je

partageai avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire.

Je n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement que ce

plaisir que j'avais tant désiré n'eût pas été plus grand, mais en même

temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en

sortant de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques heures

avait été la mienne, et dont je me serais arraché comme en un départ

pour l'exil, en rentrant directement à la maison, si je n'avais espéré

d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel je

devais qu'on m'eût permis d'aller à _Phèdre_, M. de Norpois. Je lui fus

présenté avant le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans son

cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit la main,

inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus.

Comme les étrangers de passage qui lui étaient présentés, au temps où

il représentait la France, étaient plus ou moins--jusqu'aux

chanteurs connus--des personnes de marque et dont il savait alors

qu'il pourrait dire plus tard quand on prononcerait leur nom à Paris

ou à Pétersbourg, qu'il se rappelait parfaitement la soirée qu'il

avait passée avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude de

leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il avait de les

connaître: mais de plus, persuadé que dans la vie des capitales, au

contact à la fois des individualités intéressantes qui les traversent

et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance

approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la

géographie, des mœurs des différentes nations, du mouvement

intellectuel de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses

facultés aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle espèce

d'homme il avait à faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis

longtemps confié de poste à l'étranger, mais dès qu'on lui présentait

quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification de sa

mise en disponibilité, commençaient à observer avec fruit, cependant

que par toute son attitude il cherchait à montrer que le nom de

l'étranger ne lui était pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec

bonté et de l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste

expérience, il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et

pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage exotique, quelque

monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Et de la sorte il

faisait preuve à la fois, à mon endroit, de la majestueuse amabilité

du sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.

Il ne m'offrit absolument rien pour la _Revue des Deux-Mondes_, mais me

posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient été ma vie et

mes études, sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première fois

comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que j'avais

cru jusqu'ici que c'était un devoir de les contrarier. Puisqu'ils me

portaient du côté de la littérature, il ne me détourna pas d'elle; il

m'en parla au contraire avec déférence comme d'une personne vénérable

et charmante du cercle choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a

gardé le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités

de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant

d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et

plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes dont il se

servait me montraient la Littérature comme trop différente de l'image

que je m'en étais faite à Combray et je compris que j'avais eu

doublement raison de renoncer à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement

rendu compte que je n'avais pas le don d'écrire; maintenant M. de

Norpois m'en ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce que

j'avais rêvé; tremblant d'émotion, je me serais fait un scrupule que

toutes mes paroles ne fussent pas l'équivalent le plus sincère

possible de ce que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me

formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.

Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en vertu du calme

qu'acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui

sachant qu'il gardera en mains la maîtrise de la conversation, laisse

l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer, peiner à son aise, peut-être

aussi pour faire valoir le caractère de sa tête (selon lui grecque,

malgré les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu'on lui exposait

quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si

vous aviez parlé devant quelque buste antique--et sourd--dans une

glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau du

commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de

l'ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d'autant plus,

que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre

d'impression que vous aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait

émettre.

--Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et

après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me

quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, _mutatis

mutandis_, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions

communes le même ton rassurant que si elles avaient été des

dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s'il

avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré

quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par

son père et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis à

produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a

deux ans--il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous,

naturellement--un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la

rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule

moins important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même acérée,

sur le fusil à répétition dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à

fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n'est pas homme à

s'arrêter en route, et je sais que, sans que l'idée d'une candidature

ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la

conversation et d'une façon qui n'avait rien de défavorable, à

l'Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore

qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie

position et le succès qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux

brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des

faiseurs, le succès a récompensé son effort.

Mon père, me voyant déjà académicien dans quelques années, respirait

une satisfaction que M. de Norpois porta à son comble quand, après un

instant d'hésitation pendant lequel il sembla calculer les

conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: «Allez

donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils», me

causant par ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait

annoncé qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse à bord d'un

voilier.

Ma tante Léonie m'avait fait héritier en même temps que de beaucoup

d'objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune

liquide--révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je

n'avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer

cette fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un

certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible

rendement qu'il jugeait particulièrement solides, notamment les

Consolidés Anglais et le 4% Russe. «Avec ces valeurs de tout premier

ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes

du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital.» Pour le reste,

mon père lui dit en gros ce qu'il avait acheté. M. de Norpois eut un

imperceptible sourire de félicitations: comme tous les capitalistes,

il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat

de ne complimenter que par un signe d'intelligence à peine avoué, au

sujet de celle qu'on possédait; d'autre part, comme il était lui-même

colossalement riche, il trouvait de bon goût d'avoir l'air de juger

considérables les revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour

joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il

n'hésita pas à féliciter mon père de la «composition» de son

portefeuille «d'un goût très sûr, très délicat, très fin». On aurait

dit qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,

et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un

mérite esthétique. D'une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui

parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous

vous croyez seul à connaître, lui dit: «Mais si, je me suis amusé

pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était

intéressante», avec le sourire rétrospectivement captivé d'un abonné

qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.

«Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l'émission qui va être

lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les

titres à des prix tentants.» Pour certaines valeurs anciennes au

contraire, mon père ne se rappelant plus exactement les noms, faciles

à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra

les titres eux-mêmes, à l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils étaient

enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme

certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées

autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble; les artistes

qui illustrent les poèmes d'une époque sont les mêmes que font

travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux

penser à certaines livraisons de _Notre-Dame de Paris_ et d'œuvres de

Gérard de Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à la devanture de

l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et

fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative

de la Compagnie des Eaux.

Mon père avait pour mon genre d'intelligence un mépris suffisamment

corrigé par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce

que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à

m'envoyer chercher un petit poème en prose que j'avais fait autrefois

à Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais écrit avec une

exaltation qu'il me semblait devoir communiquer à ceux qui le

liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans

me dire une parole qu'il me le rendit.

Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint

demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur

d'interrompre une conversation où elle n'aurait pas eu à être mêlée.

Et, en effet, à tout moment mon père rappelait au marquis quelque

mesure utile qu'ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance

de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble

dans un milieu différent--pareils en cela à deux collégiens--deux

collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs

communs où n'ont pas accès les autres et auxquels ils s'excusent de se

reporter devant eux.

Mais la parfaite indépendance des muscles du visage à laquelle M. de

Norpois était arrivé, lui permettait d'écouter sans avoir l'air

d'entendre. Mon père finissait par se troubler: «J'avais pensé à

demander l'avis de la Commission...» disait-il à M. de Norpois après

de longs préambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui

avait gardé l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas

venu d'exécuter sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton aigu

et comme ne faisant que finir, mais confiée cette fois à un autre

timbre, la phrase commencée: «Que bien entendu vous n'hésiterez pas à

réunir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement

connus et peuvent facilement se déplacer.» Ce n'était pas évidemment

en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilité

qui l'avait précédée la faisait se détacher avec la netteté

cristalline, l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles

le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment voulu, au

violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.

--Hé bien, as-tu été content de ta matinée? me dit mon père, tandis

qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant que mon

enthousiasme me ferait bien juger par M. de Norpois. «Il est allé entendre

la Berma tantôt, vous vous rappelez que nous en avions parlé ensemble»,

dit-il en se tournant vers le diplomate du même ton d'allusion

rétrospective, technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une

séance de la Commission.

--Vous avez dû être enchanté, surtout si c'était la première fois que

vous l'entendiez. M. votre père s'alarmait du contre-coup que cette

petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé, car vous êtes

un peu délicat, un peu frêle, je crois. Mais je l'ai rassuré. Les

théâtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement

vingt ans. Vous avez des sièges à peu près confortables, une

atmosphère renouvelée, quoique nous ayons fort à faire encore pour

rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui à cet égard comme à bien

d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma

dans _Phèdre_, mais j'ai entendu dire qu'elle y était admirable. Et vous

avez été ravi, naturellement?

M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir

cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il

allait me la découvrir; en répondant à sa question, j'allais le prier

de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi

ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il

fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points

essentiels. Mais quels étaient-ils? Fixant mon attention tout entière

sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire

admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée,

je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des

expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de

le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui

avouai que j'avais été déçu.

--Mais comment, s'écria mon père, ennuyé de l'impression fâcheuse

que l'aveu de mon incompréhension pouvait produire sur M. de Norpois,

comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir? ta grand'mère nous

a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que

tu avais les yeux hors de la tête, qu'il n'y avait que toi dans la

salle comme cela.

--Mais oui, j'écoutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de

si remarquable. Sans doute, elle est très bien....

--Si elle est très bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?

--Une des choses qui contribuent certainement au succès de Mme

Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère

pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir

consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de

maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses

rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle

joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de

Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans

son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées

en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John

Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère

Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de

couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable

qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté

de dire en musicienne!

Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait cessé de grandir depuis

que la représentation était finie parce qu'il ne subissait plus la

compression et les limites de la réalité; mais j'éprouvais le besoin

de lui trouver des explications; de plus, il s'était porté avec une

intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle

offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles;

il n'avait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se

découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la

simplicité, au bon goût de l'artiste, il les attirait à lui par son

pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme

ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison

d'attendrissement. «C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix,

quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence

d'avoir été choisir _Phèdre_! Non, je n'ai pas été déçu.»

Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le

Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à

des blocs de quartz transparent.

--Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de

Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger à

tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent

difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables

agapes auxquelles vous nous avez conviés là.

Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de réussir pour un

invité de marque un dîner enfin semé de difficultés dignes d'elle,

s'était donné une peine qu'elle ne prenait plus quand nous étions

seuls et avait retrouvé sa manière incomparable de Combray.

--Voilà ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les

meilleurs: une daube de bœuf où la gelée ne sente pas la colle, et où

le bœuf ait pris le parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi

d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la

gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets

tout différent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec

le bœuf Stroganof.

M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l'agrément du repas nous

servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues

de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme

politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines

d'images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate

plein d'atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait

pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que

j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient; les

mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas très

différents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au

genre d'hommes qui pour les œuvres que j'aimais eût dit: «Alors, vous

comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas

initié», mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas

l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait dans

une réplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison

perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette

sorte de littérature m'était plus mystérieuse, me semblait plus

obscure qu'aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le

monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais

de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines

expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec

force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il

les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires.

Ma mère comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais

l'Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration

de son regard d'observateur la mangea en restant entouré de discrétion

diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista pour

qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au

lieu du compliment qu'on espérait: «J'obéis, madame, puisque je vois

que c'est là de votre part un véritable oukase.»

--Nous avons lu dans les «feuilles» que vous vous étiez entretenu

longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.

--En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la

bonté de se souvenir en m'apercevant à l'orchestre que j'avais eu

l'honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière,

quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il y a

été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à

l'accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la

plus noble, héraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un

aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majesté, à l'ordre de

qui je me suis naturellement empressé de déférer.

--Avez-vous été content des résultats de son séjour?

--Enchanté! Il était permis de concevoir quelque appréhension sur la

façon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas

difficile, surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma part

je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais

j'avoue que mes espérances ont été dépassées. Le toast qu'il a

prononcé à l'Elysée, et qui, d'après des renseignements qui me

viennent de source tout à fait autorisée, avait été composé par lui du

premier mot jusqu'au dernier, était entièrement digne de l'intérêt

qu'il a excité partout. C'est tout simplement un coup de maître; un

peu hardi je le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement a

pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont certainement du

bon, mais dans l'espèce elles avaient fini par faire vivre son pays et

le nôtre dans une atmosphère de renfermé qui n'était plus respirable.

Eh bien! une des manières de renouveler l'air, évidemment une de

celles qu'on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait

se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait avec une

belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les

termes, où on a reconnu tout de suite la race de princes lettrés à

laquelle il appartient par sa mère. Il est certain que quand il a

parlé des «affinités» qui unissent son pays à la France, l'expression

pour peu usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des

chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous voyez que la

littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie, même sur un trône,

ajouta-t-il en s'adressant à moi. La chose était constatée depuis

longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances

étaient devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fut dite. Le mot

était attendu, il a été choisi à merveille, vous avez vu comme il a

porté. Pour ma part j'y applaudis des deux mains.

--Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis

des années, a dû être content.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie · 第 2 / 16 段