les applaudissements frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les miens
en tâchant de les prolonger, afin que par reconnaissance, la Berma se
surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans un de ses
meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est que le moment où
se déchaîna cet enthousiasme du public, fut, je l'ai su depuis, celui
où la Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que
certaines réalités transcendantes émettent autour d'elles des rayons
auxquels la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
événement se produit, quand à la frontière une armée est en danger, ou
battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures qu'on reçoit et
d'où l'homme cultivé ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la
foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les
experts l'ont mis au courant de la véritable situation militaire, il
reconnaît la perception par le peuple de cette «aura» qui entoure les
grands événements et qui peut être visible à des centaines de
kilomètres. On apprend la victoire, ou après-coup quand la guerre est
finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre un trait
génial du jeu de la Berma huit jours après l'avoir entendue, par la
critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette
connaissance immédiate de la foule étant mêlée à cent autres toutes
erronées, les applaudissements tombaient le plus souvent à faux, sans
compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés par la force des
applaudissements antérieurs comme dans une tempête une fois que la mer
a été suffisamment remuée elle continue à grossir, même si le vent ne
s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure que j'applaudissais, il
me semblait que la Berma avait mieux joué. «Au moins, disait à côté de
moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe
à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c'est jouer.» Et heureux
de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me
doutant qu'elles ne l'expliquaient pas plus que celle de la Joconde,
ou du Persée de Benvenuto l'exclamation d'un paysan: «C'est bien fait
tout de même! c'est tout en or, et du beau! quel travail!», je
partageai avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire.
Je n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement que ce
plaisir que j'avais tant désiré n'eût pas été plus grand, mais en même
temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en
sortant de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques heures
avait été la mienne, et dont je me serais arraché comme en un départ
pour l'exil, en rentrant directement à la maison, si je n'avais espéré
d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel je
devais qu'on m'eût permis d'aller à _Phèdre_, M. de Norpois. Je lui fus
présenté avant le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans son
cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit la main,
inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus.
Comme les étrangers de passage qui lui étaient présentés, au temps où
il représentait la France, étaient plus ou moins--jusqu'aux
chanteurs connus--des personnes de marque et dont il savait alors
qu'il pourrait dire plus tard quand on prononcerait leur nom à Paris
ou à Pétersbourg, qu'il se rappelait parfaitement la soirée qu'il
avait passée avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude de
leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il avait de les
connaître: mais de plus, persuadé que dans la vie des capitales, au
contact à la fois des individualités intéressantes qui les traversent
et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance
approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la
géographie, des mœurs des différentes nations, du mouvement
intellectuel de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses
facultés aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle espèce
d'homme il avait à faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis
longtemps confié de poste à l'étranger, mais dès qu'on lui présentait
quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification de sa
mise en disponibilité, commençaient à observer avec fruit, cependant
que par toute son attitude il cherchait à montrer que le nom de
l'étranger ne lui était pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec
bonté et de l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste
expérience, il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et
pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage exotique, quelque
monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Et de la sorte il
faisait preuve à la fois, à mon endroit, de la majestueuse amabilité
du sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.
Il ne m'offrit absolument rien pour la _Revue des Deux-Mondes_, mais me
posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient été ma vie et
mes études, sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première fois
comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que j'avais
cru jusqu'ici que c'était un devoir de les contrarier. Puisqu'ils me
portaient du côté de la littérature, il ne me détourna pas d'elle; il
m'en parla au contraire avec déférence comme d'une personne vénérable
et charmante du cercle choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a
gardé le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités
de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et
plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes dont il se
servait me montraient la Littérature comme trop différente de l'image
que je m'en étais faite à Combray et je compris que j'avais eu
doublement raison de renoncer à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement
rendu compte que je n'avais pas le don d'écrire; maintenant M. de
Norpois m'en ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce que
j'avais rêvé; tremblant d'émotion, je me serais fait un scrupule que
toutes mes paroles ne fussent pas l'équivalent le plus sincère
possible de ce que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.
Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en vertu du calme
qu'acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui
sachant qu'il gardera en mains la maîtrise de la conversation, laisse
l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer, peiner à son aise, peut-être
aussi pour faire valoir le caractère de sa tête (selon lui grecque,
malgré les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu'on lui exposait
quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si
vous aviez parlé devant quelque buste antique--et sourd--dans une
glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau du
commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
l'ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d'autant plus,
que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre
d'impression que vous aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait
émettre.
--Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et
après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me
quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, _mutatis
mutandis_, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions
communes le même ton rassurant que si elles avaient été des
dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s'il
avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré
quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par
son père et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis à
produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a
deux ans--il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous,
naturellement--un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la
rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule
moins important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même acérée,
sur le fusil à répétition dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à
fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n'est pas homme à
s'arrêter en route, et je sais que, sans que l'idée d'une candidature
ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la
conversation et d'une façon qui n'avait rien de défavorable, à
l'Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore
qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie
position et le succès qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux
brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des
faiseurs, le succès a récompensé son effort.
Mon père, me voyant déjà académicien dans quelques années, respirait
une satisfaction que M. de Norpois porta à son comble quand, après un
instant d'hésitation pendant lequel il sembla calculer les
conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: «Allez
donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils», me
causant par ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait
annoncé qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse à bord d'un
voilier.
Ma tante Léonie m'avait fait héritier en même temps que de beaucoup
d'objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
liquide--révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je
n'avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer
cette fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un
certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible
rendement qu'il jugeait particulièrement solides, notamment les
Consolidés Anglais et le 4% Russe. «Avec ces valeurs de tout premier
ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes
du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital.» Pour le reste,
mon père lui dit en gros ce qu'il avait acheté. M. de Norpois eut un
imperceptible sourire de félicitations: comme tous les capitalistes,
il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat
de ne complimenter que par un signe d'intelligence à peine avoué, au
sujet de celle qu'on possédait; d'autre part, comme il était lui-même
colossalement riche, il trouvait de bon goût d'avoir l'air de juger
considérables les revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour
joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il
n'hésita pas à féliciter mon père de la «composition» de son
portefeuille «d'un goût très sûr, très délicat, très fin». On aurait
dit qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un
mérite esthétique. D'une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui
parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous
vous croyez seul à connaître, lui dit: «Mais si, je me suis amusé
pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était
intéressante», avec le sourire rétrospectivement captivé d'un abonné
qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
«Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l'émission qui va être
lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les
titres à des prix tentants.» Pour certaines valeurs anciennes au
contraire, mon père ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra
les titres eux-mêmes, à l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils étaient
enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme
certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées
autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble; les artistes
qui illustrent les poèmes d'une époque sont les mêmes que font
travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux
penser à certaines livraisons de _Notre-Dame de Paris_ et d'œuvres de
Gérard de Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à la devanture de
l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et
fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative
de la Compagnie des Eaux.
Mon père avait pour mon genre d'intelligence un mépris suffisamment
corrigé par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce
que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à
m'envoyer chercher un petit poème en prose que j'avais fait autrefois
à Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais écrit avec une
exaltation qu'il me semblait devoir communiquer à ceux qui le
liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans
me dire une parole qu'il me le rendit.
Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint
demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur
d'interrompre une conversation où elle n'aurait pas eu à être mêlée.
Et, en effet, à tout moment mon père rappelait au marquis quelque
mesure utile qu'ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance
de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble
dans un milieu différent--pareils en cela à deux collégiens--deux
collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs
communs où n'ont pas accès les autres et auxquels ils s'excusent de se
reporter devant eux.
Mais la parfaite indépendance des muscles du visage à laquelle M. de
Norpois était arrivé, lui permettait d'écouter sans avoir l'air
d'entendre. Mon père finissait par se troubler: «J'avais pensé à
demander l'avis de la Commission...» disait-il à M. de Norpois après
de longs préambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui
avait gardé l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas
venu d'exécuter sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton aigu
et comme ne faisant que finir, mais confiée cette fois à un autre
timbre, la phrase commencée: «Que bien entendu vous n'hésiterez pas à
réunir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement
connus et peuvent facilement se déplacer.» Ce n'était pas évidemment
en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilité
qui l'avait précédée la faisait se détacher avec la netteté
cristalline, l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment voulu, au
violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.
--Hé bien, as-tu été content de ta matinée? me dit mon père, tandis
qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant que mon
enthousiasme me ferait bien juger par M. de Norpois. «Il est allé entendre
la Berma tantôt, vous vous rappelez que nous en avions parlé ensemble»,
dit-il en se tournant vers le diplomate du même ton d'allusion
rétrospective, technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une
séance de la Commission.
--Vous avez dû être enchanté, surtout si c'était la première fois que
vous l'entendiez. M. votre père s'alarmait du contre-coup que cette
petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé, car vous êtes
un peu délicat, un peu frêle, je crois. Mais je l'ai rassuré. Les
théâtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement
vingt ans. Vous avez des sièges à peu près confortables, une
atmosphère renouvelée, quoique nous ayons fort à faire encore pour
rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui à cet égard comme à bien
d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma
dans _Phèdre_, mais j'ai entendu dire qu'elle y était admirable. Et vous
avez été ravi, naturellement?
M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir
cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il
allait me la découvrir; en répondant à sa question, j'allais le prier
de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi
ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il
fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points
essentiels. Mais quels étaient-ils? Fixant mon attention tout entière
sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire
admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée,
je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des
expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de
le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui
avouai que j'avais été déçu.
--Mais comment, s'écria mon père, ennuyé de l'impression fâcheuse
que l'aveu de mon incompréhension pouvait produire sur M. de Norpois,
comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir? ta grand'mère nous
a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que
tu avais les yeux hors de la tête, qu'il n'y avait que toi dans la
salle comme cela.
--Mais oui, j'écoutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de
si remarquable. Sans doute, elle est très bien....
--Si elle est très bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?
--Une des choses qui contribuent certainement au succès de Mme
Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère
pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir
consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de
maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle
joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de
Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans
son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées
en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John
Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère
Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de
couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable
qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté
de dire en musicienne!
Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait cessé de grandir depuis
que la représentation était finie parce qu'il ne subissait plus la
compression et les limites de la réalité; mais j'éprouvais le besoin
de lui trouver des explications; de plus, il s'était porté avec une
intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle
offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles;
il n'avait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se
découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la
simplicité, au bon goût de l'artiste, il les attirait à lui par son
pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme
ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison
d'attendrissement. «C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix,
quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence
d'avoir été choisir _Phèdre_! Non, je n'ai pas été déçu.»
Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le
Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à
des blocs de quartz transparent.
--Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de
Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger à
tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent
difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables
agapes auxquelles vous nous avez conviés là.
Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de réussir pour un
invité de marque un dîner enfin semé de difficultés dignes d'elle,
s'était donné une peine qu'elle ne prenait plus quand nous étions
seuls et avait retrouvé sa manière incomparable de Combray.
--Voilà ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les
meilleurs: une daube de bœuf où la gelée ne sente pas la colle, et où
le bœuf ait pris le parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi
d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la
gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets
tout différent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec
le bœuf Stroganof.
M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l'agrément du repas nous
servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues
de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme
politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines
d'images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate
plein d'atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait
pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que
j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient; les
mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas très
différents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au
genre d'hommes qui pour les œuvres que j'aimais eût dit: «Alors, vous
comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas
initié», mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait dans
une réplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison
perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette
sorte de littérature m'était plus mystérieuse, me semblait plus
obscure qu'aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le
monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais
de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines
expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec
force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il
les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires.
Ma mère comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais
l'Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration
de son regard d'observateur la mangea en restant entouré de discrétion
diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista pour
qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au
lieu du compliment qu'on espérait: «J'obéis, madame, puisque je vois
que c'est là de votre part un véritable oukase.»
--Nous avons lu dans les «feuilles» que vous vous étiez entretenu
longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.
--En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la
bonté de se souvenir en m'apercevant à l'orchestre que j'avais eu
l'honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière,
quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il y a
été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à
l'accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la
plus noble, héraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un
aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majesté, à l'ordre de
qui je me suis naturellement empressé de déférer.
--Avez-vous été content des résultats de son séjour?
--Enchanté! Il était permis de concevoir quelque appréhension sur la
façon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas
difficile, surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma part
je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais
j'avoue que mes espérances ont été dépassées. Le toast qu'il a
prononcé à l'Elysée, et qui, d'après des renseignements qui me
viennent de source tout à fait autorisée, avait été composé par lui du
premier mot jusqu'au dernier, était entièrement digne de l'intérêt
qu'il a excité partout. C'est tout simplement un coup de maître; un
peu hardi je le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement a
pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont certainement du
bon, mais dans l'espèce elles avaient fini par faire vivre son pays et
le nôtre dans une atmosphère de renfermé qui n'était plus respirable.
Eh bien! une des manières de renouveler l'air, évidemment une de
celles qu'on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait
se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait avec une
belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les
termes, où on a reconnu tout de suite la race de princes lettrés à
laquelle il appartient par sa mère. Il est certain que quand il a
parlé des «affinités» qui unissent son pays à la France, l'expression
pour peu usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des
chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous voyez que la
littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie, même sur un trône,
ajouta-t-il en s'adressant à moi. La chose était constatée depuis
longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances
étaient devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fut dite. Le mot
était attendu, il a été choisi à merveille, vous avez vu comme il a
porté. Pour ma part j'y applaudis des deux mains.
--Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis
des années, a dû être content.