_Dimanche 1er janvier 1888_.--Un triste jour de l'An. À neuf heures du
matin un feu de cheminée qui se communique à la chambre de fumisterie, et
qui nous fait craindre un incendie de la maison. C'est vraiment de la
malechance, que moi, dont toute la fortune est en bibelots, je sois tombé
sur une maison, où un architecte, pour avoir la ligne décorative d'un toit
couronné par une seule cheminée, ait adopté un système de chauffage qui
vous tient toujours sous la menace du feu.
* * * * *
_Mardi 3 janvier_.--Pensées crayonnées, dans un «Journal intime» de jeune
fille inconnue, qui m'est arrivé par la poste:
«Les femmes vraiment tendres ne sont pas sensuelles. La sensualité les
dégoûte. Elles sont seulement voluptueuses de coeur, dans toute l'étendue
de la tendresse de ce coeur.»
«Oh le pauvre coeur de femme qu'un rien de l'être aimé, émeut, exalte,
froisse!»
«Instruites, comme elles sont en train de l'être, les femmes ne
s'appuieront plus seulement sur leur coeur.»
«Le premier livre, que je me rappelle avoir reçu en cadeau, était un PAUL
ET VIRGINIE. Ce livre a laissé dans mon coeur une empreinte, qui a grandi
en moi, comme l'entaille faite à l'écorce d'un arbre. C'est pourquoi je ne
puis me décider, comme tant d'autres, à me marier sans mon coeur.»
«Une femme qui n'a ni mari ni amant, ne peut écrire des romans. Elle ne
sait rien de la vie vécue. La seule littérature qu'on puisse supporter
d'elle, est de la littérature à l'usage des enfants.»
«À deux jeunes mariés, qui arrivent déjeuner et s'embrassent encore: «Vous
ne pourriez pas descendre de votre chambre _tout embrassés_?»
Et sur l'un des derniers feuillets du carnet se trouve: _Histoire de
plusieurs coeurs de jeunes filles, que j'ai connues_. Malheureusement il
n'y a que le titre, un titre alléchant s'il en fut jamais.
* * * * *
_Mercredi 4 janvier_.--J'ai tout lieu de croire, que le JOURNAL DES
GONCOURT va faire des petits. Jollivet me disait, ce soir, qu'un de ses
amis en faisait un à mon instar, et après avoir murmuré: «Oui, un paysage,
une anecdote, une pensée... ça fait un ensemble amusant!» il ajoutait:
«Et moi-même, je suis tenté d'en commencer un.»
* * * * *
_Dimanche 8 janvier_.--La causerie du _Grenier_ est aujourd'hui sur le
_Supplément littéraire_ du Figaro, tripoté par Bonnetain et Gustave
Geffroy. On parle de cet _Almanach de Bottin_, où passent les deux
critiques fraîchement décorés, Brunetière et Lemaître. Il est question
de l'amusant «Dialogue des Vivants» entre Sarah Bernhardt et Renan, du
distingué morceau sur le monde, par Hervieu, du philosophique morceau
de Geffroy, intitulé: les _Deux Calendriers_, etc., etc.
Et l'on se demande l'effet produit dans les hautes et sages régions
littéraires, par ce démasquement inattendu dans le _Figaro_ d'une petite
levée de plumes, railleuses, blagueuses, batailleuses.
* * * * *
_Lundi 9 janvier_.--Toute la journée, je la passe à voir planter une
quarantaine de pivoines, qu'Hayashi m'a envoyées du Japon, et qu'il m'a
fait dire être les espèces les plus remarquables et les plus rares.
* * * * *
_Mardi 10 janvier_.--Dans la préface de son nouveau roman, Maupassant
attaquant l'_écriture artiste_, m'a visé,--sans me nommer. Déjà à propos
de la souscription Flaubert, je l'avais trouvé d'une franchise qui
laissait à désirer. Aujourd'hui, l'attaque m'arrive, en même temps, qu'une
lettre, où il m'envoie par la poste son admiration et son attachement.
Il me met ainsi dans la nécessité de le croire un Normand, très normand.
* * * * *
_Dimanche 15 janvier_.--Ce matin, fini la pièce de GERMINIE LACERTEUX.
Ce soir, dîner en tête à tête chez les Daudet, et arrangement pour la
lecture de la pièce à Porel. Daudet se défendant d'y assister, pour me
laisser mettre la main tout à l'aise sur le directeur: «On ne met pas la
main sur Porel, lui dis-je, savez-vous qu'il me fait l'effet de cette
chose coulante et fugace entre vos doigts, qu'on appelle le mercure.»
* * * * *
_Mercredi 18 janvier_.--Sans qu'il y eût de traité signé et d'engagement
verbal absolu, il était presque entendu avec Hébert de chez les Didot, que,
la du Barry serait le livre illustré de l'année prochaine, comme la
Pompadour avait été le livre illustré de cette année. Aujourd'hui, je vois
Hébert, et lui demande, s'il faut ramasser les éléments de l'illustration
du livre, il me répond que les Didot renoncent à la publication, devant
l'article qui vient de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_, et il me
tend un article de M. Brunetière, intitulé: LES LIVRES d'ÉTRENNES.
(Décembre 1887).
Le critique s'exprime ainsi: «Parmi ces beaux livres, il y en a d'abord
deux ou trois, dont nous sommes un peu étonnés d'avoir à parler dans le
temps des étrennes, tel est le volume de MM. Edmond et Jules de Goncourt
sur Mme de Pompadour... Mais enfin, si les livres d'étrennes, selon
l'antique usage qui avait bien sa raison d'être, et sans prêcher la vertu
et le renoncement, devraient pouvoir être lus et feuilletés indifféremment
par tout le monde, on eût sans doute mieux fait d'attendre un autre temps
et une autre occasion pour publier, cette nouvelle édition de Mme de
Pompadour...
Cette _Revue des Deux Mondes_, à l'heure présente, est vraiment,--vraiment,
bien pudibonde.
* * * * *
_Jeudi 19 janvier_.--Je ne sais comment, aujourd'hui, mes mains se sont
portées sur une petite glace de toilette de ma mère, en ont fait glisser
le couvercle, et la glace entr'ouverte, devant sa lumière comme usée, et
d'un autre monde, j'ai pensé à la nouvelle délicatement fantastique, qu'on
pourrait faire d'un être nerveux, qui dans de certaines dispositions d'âme,
aurait l'illusion de retrouver dans une glace, au sortir de sa nuit, la
vision, pendant une seconde, de l'image reflétée du visage aimé, restée
fixée dans l'obscurité.
* * * * *
_Samedi 21 janvier_.--Porel est venu, ce matin, déjeuner avec Daudet
chez moi, et je lui ai lu la moitié de la pièce avant déjeuner, et
l'autre moitié après. Avant le déjeuner la pièce paraissait reçue, mais
au fond j'avais comme une crainte, que cette apparente réception fût
dans l'intérêt de la gaîté du déjeuner, et je redoutais qu'un tableau
quelconque de la seconde partie de la pièce, servît à Porel, de prétexte
à un refus, aussi quand au septième tableau, il fit une mine de tous les
diables: «Bon, dis-je, je suis refusé!»
Enfin la lecture s'acheva, et Porel me demanda un petit changement au
tableau de la BOULE-NOIRE, voyant un bal de ce genre, non pris de face,
mais de côté et par un coin de la salle, me demanda encore,--c'était plus
grave,--la suppression du septième tableau, disant: «Je vous jouerai, et
je vous jouerai avec ce tableau, si vous l'exigez», mais, pour moi, il
compromet la pièce... car, il faut vous attendre, que pour cette pièce,
dans les conditions où vous l'avez faite, vous allez avoir tous vos
ennemis prêts à vous agripper... eh bien, il faut leur donner le moins
possible de prise sur vous.»
L'observation de Porel sur le bal de la BOULE-NOIRE est parfaitement juste,
et rend le tableau plus distingué. Quant au septième tableau, c'est
incontestablement d'un comique, canaille, dangereux, mais c'est enlever un
morceau important de la biographie de Germinie, puis c'était pour moi un
tableau comique, placé avec intention entre deux tableaux dramatiques.
Enfin soit, il est permis, n'est-ce pas, à tout auteur amoureux de son art,
d'espérer que ses pièces seront jouées après sa mort, telles qu'elles ont
été écrites, telles qu'elles ont été imprimées. Et j'ai consenti à la
suppression.
Porel me quitte, en allant à la sortie de chez moi, aux Variétés pour
engager Réjane.
Forte émotion, et brisement de l'être. Et cependant il faut aller, ce soir,
à un dîner privé chez Frantz-Jourdain. À ce dîner, se trouve Périvier, du
_Figaro_, que je n'avais jamais vu, et qui conte cette curieuse anecdote,
sur l'entrée d'_Ignotus_ au _Figaro_.
Alors secrétaire, et _dépouilleur_ du courrier de Villemessant, Périvier
reçoit, un matin, un article, auquel était jointe une lettre très mal
rédigée, et le voilà jetant l'article et la lettre au feu.
Par un hasard, le feu s'était éteint, et l'article et la lettre n'étaient
point brûlés le soir, quand Périvier se déshabille pour se coucher.
Un remords de conscience le prend. Il retire l'article de la cheminée,
le lit, le trouve très bien, va réveiller Villemessant, chez lequel il
demeurait.--Il faut dire, pour le bonheur de l'auteur de l'article,
que dans le moment Saint-Genest absent manquait à la rédaction, et
que l'article était un article politique sur un de Broglie
quelconque.--Villemessant de lui commander de porter l'article à
l'imprimerie et de le faire composer de suite. L'article était signé
_Unus_, mot que n'aime pas et ne comprend pas Villemessant, qui, on le
sait, n'avait pas fait ses humanités. Il veut qu'on signe l'article d'un
mot, comme inconnu. Sur ce désir, Périvier prononce le mot: _Ignotus_,
qui est agréé par Villemessant.
L'article a un grand succès. On appelle l'auteur au journal, mais pendant
trois mois, avant de donner son nom de Platel, le nouveau rédacteur envoie
de province des articles, signés: _Unus_.
* * * * *
_Mercredi 25 janvier_.--Un grand, un grandissime dîner chez la princesse.
On reçoit les Alphonse Rothschild: Mme Alphonse, hélas! bien changée
depuis les années, où je l'ai vue à Ferrières, et chez mon cousin de
Courmont. Avec elle, dîne sa fille mariée à un Ephrussi, une jeune mariée
qui a toutes les grâces, toutes les gentillesses, toutes les fraîcheurs
d'une fillette, dans une robe de lampas rose, aux immenses fleurs,
rappelant la richesse des étoffes peintes dans les anciens tableaux.
* * * * *
_Lundi 30 janvier_.--Le général russe Annenkoff, cet ingénieur
extraordinaire, qui a fait huit cents kilomètres de chemin de fer en trois
mois, qui a fait le chemin de fer allant à Samarcande, disait à une
personne de ma connaissance, que dans cette ancienne cité, maintenant sous
la domination absolue des Juifs, qui ont monopolisé tout le commerce à
leur profit, on ignore qu'il y a en Europe un homme politique du nom de
Bismarck, on ignore qu'il y a un pays qui s'appelle la France, on sait
seulement qu'il y a, dans la vague Europe, un particulier immensément
riche, nommé Rothschild.
* * * * *
_Mercredi 1er février_.--Ma pièce remise à Porel, je ne puis m'empêcher
de penser à tous les embêtements que m'amènera bien certainement la
représentation de la pièce... Porel a vu un succès, un clou dans ce dîner
des sept petites filles, servi par Germinie Lacerteux, et voilà une note
dans les journaux qui annonce qu'on va défendre l'apparition sur les
planches d'acteurs et d'actrices de moins de seize ans... puis, tout ce
que je sens de luttes et de batailles autour de l'originalité de la
pièce... puis tout ce que je crains des prudences et des timidités, qui,
dans l'élaboration d'une pièce, succèdent chez Porel, à la bravoure de
l'acceptation, au risque de la toute première heure.
* * * * *
_Vendredi 3 février_.--Je m'étais promis d'avance, comme une occupation
charmeresse de travailler, toute cette quinzaine, à notre JOURNAL, et de
mener à sa fin la copie du troisième volume. Mais, soudain au milieu du
déchiffrement de la microscopique écriture de mon frère, pendant les
dernières années de sa vie, je me sens un trouble dans les yeux, qui se
remplissent de sang. Je ne puis continuer. La lumière me fait mal, et me
force à passer des journées, couché dans une chambre à demi obscurée...
Alors la pensée noire de ne pas pouvoir finir mon travail, pour
l'impression, et devoir interrompre la publication de ce JOURNAL, dont je
ne puis confier le manuscrit à personne,--et au fond le hantement de
l'idée fixe de devenir aveugle, ce que je crains depuis vingt ans, oui, de
devenir aveugle, moi, dont tous les bonheurs qui me restent sur la terre,
viennent uniquement de la vue.
* * * * *
_Samedi 4 février_.--Parmi les écrivains, il n'y a jamais eu un brave, qui
ait déclaré qu'il se _foutait_ de la moralité ou de l'immoralité, qu'il
n'était préoccupé que de faire une belle, une grande, une humaine chose,
et que si l'immoralité apportait le moindre appoint d'art à son oeuvre, il
servirait de l'immoralité au public carrément, et sans mentir, et sans
professer hypocritement qu'il faisait _immoral dans un but moral_,
quelques criailleries que cela pût amener chez les vertueux journalistes,
conservateurs ou républicains...
* * * * *
_Lundi 6 février_.--F... vient déjeuner, et c'est pour moi un plaisir de
revoir ce grand diable, que j'ai vu tout petit garçon. Il revient d'une
mission, sollicitée par lui, pour surprendre quelque chose de ce que
machine contre nous, l'inquiétant Bismarck, et il revient terrifié,
non seulement de la puissance militaire, mais encore de la puissance
commerciale, et de la puissance industrielle de cette Prusse.
* * * * *
_Mardi 7 février_.--Ce matin, Raffaëlli me demande à faire mon portrait en
pied, pour l'exposition, avec l'insistance la plus gracieuse. Il le fera
chez moi, et s'engage à ne pas dépasser quinze séances.
* * * * *
_Vendredi 10 février_.--À propos de jolis détails amoureux, sur les vieux
et les vieilles de Sainte-Périne, je répétais au jeune Maurice de Fleury,
qu'il avait là un admirable roman à écrire,--le roman manqué par
Champfleury,--et qu'il fallait continuer à prendre des notes, tous les
jours, et à ne pas se hâter, et à attendre que son talent fût mûr, pour
faire avec tout le temps nécessaire, une belle étude bien fouillée sur ces
vieillesses des deux sexes.
* * * * *
_Dimanche 12 février_.--Ce soir, dîner chez Bonnetain, qui pend la
crémaillère de son nouvel appartement. C'est un petit corps de logis, dont
la pièce principale est un grand atelier. Bonnetain l'a meublé, l'a égayé
avec de la japonaiserie à bon marché, d'immenses éventails, quelques
objets grossiers rapportés de là-bas; mais toute cette bibeloterie colorée
est amusante par sa fantaisie, et son exotisme. Et là dedans encore, il a
eu l'idée d'installer deux paravents qu'il a fait couvrir d'affiches de
Chéret, dont les colorations se marient au mieux avec la japonaiserie des
murs.
Un dîner, où se succèdent des bouteilles, des bouteilles, des bouteilles.
* * * * *
_Mardi 14 février_.--Aujourd'hui, qui se trouve être un mardi gras, ignoré
par moi, et où est fermée la bibliothèque du Musée Carnavalet, me voilà
dans le faubourg Saint-Antoine, au milieu duquel le carnaval se révèle
seulement par la vue d'enfants ayant, sur leurs jeunes et frais visages,
de gros nez pustuleux d'ivrognes, et sous ces nez pustuleux d'horribles
moustaches grises.
Si près de la Bastille, moi, habitant d'Auteuil, qu'un hasard mène si
rarement dans ces quartiers lointains, je me sens le désir de revoir
ces vieux boulevards: ce boulevard Beaumarchais, ce boulevard des
Filles-du-Calvaire, ce boulevard du Temple; ces trois boulevards, qui d'un
bout à l'autre exposaient à leurs vitres, et un peu en plein air, le musée
du rococo;--ces boulevards aux candides et sales boutiques de ferrouillats,
ignorant encore la mise en scène et le _montage de coup_, par la brochure
et la photographie, de l'objet d'art, montré sous un coup de jour, dans le
clair-obscur d'un petit salon _ad hoc_.
Bien rares, hélas! sont les noms connus du temps de ma jeunesse.
Qui peut reconnaître dans le remaniement de la bâtisse, l'endroit où
était la boutique de Vidalenc, cet antre aux carreaux poussiéreux, à la
ferraille infecte garnissant la margelle de la porte, et tout bondé à
l'intérieur de trésors? Ah! les merveilles, que j'ai vues là, et dans tous
les genres, mais surtout quelles boiseries! quels lits à la duchesse, à la
polonaise, _à tombeau_! quelles ottomanes! quels fauteuils _à poches,
à cartouches, en cabriolet, en confessionnal!_ Quelles chaises en
_prie-Dieu_! Il semblait que ce magasin fût le garde-meuble de tout le
mobilier contourné et si adorablement sculpté du dix-huitième siècle. Et
vous marchiez de surprise en surprise, de tentation en tentation, précédé
de Mme Vidalenc, au pas, ne faisant pas de bruit, à la robe d'Auvergnate,
mais au bonnet garni de vieilles dentelles jaunes, si belles, si belles,
que chaque fois que la princesse Mathilde les voyait, elle voulait les
acheter.
Voici encore le pavillon de Mme Gibert, où derrière les vitres
apparaissent encore quelques lions, en affreuse faïence ocre, mais sur
toutes les fenêtres, est collée une large bande portant: _Grand
appartement pour le commerce à louer._
Et tout près de là, mon Dieu, je me rappelle, il y a bien longtemps,
s'ouvrait la porte d'une allée, d'une allée, qui était tout le magasin du
marchand anonyme de dessins et de gravures, où j'ai manqué, faute d'argent,
toute une série de grandes sanguines de Fragonard, à huit francs pièce,
représentant des danseuses du plus beau _faire_, et bien certainement,
dessinées d'après des sujets de l'Académie royale de musique--sanguines,
que je n'ai jamais vues repasser dans une vente.
Crispin, lui, existe toujours, Crispin chez lequel j'ai acheté un
splendide lit, provenant du château de Rambouillet, et qui passait pour le
lit, dans lequel couchait la princesse de Lamballe, quand elle habitait
chez son beau-père, le duc de Penthièvre; Crispin, dont le rez-de-chaussée,
autrefois tout plein d'une flamboyante rocaille dorée, de marbres, de
bustes en terre cuite, d'objets de la plus haute curiosité, laisse
apercevoir maintenant des meubles en _imitation de l'ancien_, des pendules
en lyre, des feux aux sphinx du premier Empire.
Oui, à l'heure présente, Mme Gibert et Crispin--qu'est devenu
Cheylus?--sont les seuls noms anciens demeurés sur les devantures de
boutiques de bric-à-brac. Quant aux marchands qui sont morts ou qui ont
déserté ces boulevards, ils sont remplacés par des vendeurs de meubles
modernes, aux expositions se composant de mobiliers de salon en bois de
chêne pour dentistes, de pendules de cabinet en marbre noir, de baromètres
en noyer, de coffres-forts Huret et Fichet, entremêlés de vieux anges
coloriés d'églises et de fausses poteries étrusques.
Les boulevards ont fait plus que de perdre leur caractère d'exposition
permanente de la curiosité, ils ont pris un aspect provincial, avec leurs
pauvres petites boutiques de modes, leurs salons de coiffeurs, tels qu'on
en voit dans les plus misérables sous-préfectures, leurs marchandes de
lainage, de corsets à 2 fr. 25, dont l'étalage se répand sur le pavé.
Je remarque un certain nombre de papeteries et de miroiteries, où, aux
photographies de toutes les actrices de Paris, sont jointes des peintures
à l'huile anacréontiques, représentant de petites femmes nues, et qui
coûtent de 5 à 6 francs. C'est aujourd'hui le grand commerce de ce
boulevard.
Puis des industries à la fois hétéroclites et locales, des boutiques, sur
lesquelles se voit: _Ressemelage américain en 30 minutes_; des boutiques
de lunettes d'approche et d'instruments de mathématiques d'occasion,
affichant sur leur auvent: _Achat de reconnaissances du Mont-de-Piété_;
des boutiques de cordes et de poulies pour balançoires et trapèzes, des
boutiques de boissellerie, qui se chargent de la réparation des tamis,
etc., etc.
Et j'allais quitter le boulevard du Temple, quand en face du CAFÉ TURC, je
m'arrêtai, un moment, devant le n° 42, la maison à la petite porte cochère
basse, où demeurait autrefois Flaubert, la maison aux bruyants déjeuners
du dimanche, et où dans les batailles de parole et les violences du verbe,
la spirituelle et crâne Lagier apportait une verve si drolatique, si
cocasse, si amusante. La maison n'a plus le sourire d'autrefois, son
plâtre a vieilli, des persiennes fermées disent des appartements sans
locataires, et dans une boutique du rez-de-chaussée, semblant avoir fait
faillite, on lit sur une immense bande de toile, qui a l'air d'une ironie
au-dessus du local vide: CABARET DE LA FOLIE: _Tout Paris voudra voir les
bandits corses_.
* * * * *
_Jeudi 16 février_.--Raffaëlli a commencé mon portrait aujourd'hui.
Il me dit qu'il a d'abord été l'élève de Gérome, pendant trois mois, mais
voyant qu'il ne trouvait pas là son affaire, il s'était mis à voyager en
Italie, en Espagne, en Afrique, à l'effet d'attraper l'originalité, la
personnalité qu'il voulait conquérir. Et cette originalité, il l'avait
trouvée, tout bêtement, à son retour dans la banlieue, sans que tous ses
voyages lui eussent servi à rien.
* * * * *
_Vendredi 17 février_.--Dîner offert par les amis de la personne et du
talent du sculpteur Rodin: dîner dont je suis le président, avec un
courant d'air dans le dos.
Je me trouve à côté de Clemenceau qui raconte des choses assez curieuses
sur les paysans malades de sa province, et sur les consultations en
plein air qu'on lui demande au milieu de ses pérégrinations à travers
le département.
À un départ d'un endroit quelconque, au moment où les chevaux de son break
allaient prendre le galop, il nous peint une énorme femme, appuyée sur la
croupe des chevaux, et lui jetant: «Ah! monsieur, je suis _battue des
vents_! pendant que le député radical, enlevant ses chevaux d'un coup de
fouet, lui crie: Eh bien, ma bonne femme, il faut p...
* * * * *
_Samedi 18 février_.--Raffaëlli, un esprit inquiet, bouleverseur du
travail de la veille, tourmenté par la trouvaille d'intentions littéraires
et psychiques en peinture.
Il me parlait aujourd'hui d'une biographie, où on l'avait fait naître dans
un campement de bohémiens, et fait élever dans une école chrétienne par
charité. Au moment de ladite biographie, sa mère était venue le voir, et
tombant sur ledit imprimé, s'était mise à pleurer à chaudes larmes. Il
m'affirme qu'il appartient au contraire à une grande famille italienne,
qui se rattache au cardinal Gonsalvi, et à des papes.
* * * * *
_Dimanche 19 février_.--Aujourd'hui, Rosny m'effraye un peu par ses
imaginations de livres, où il veut faire voir des aveugles au moyen du
sens frontal, entendre des sourds par l'électricité, etc., etc. annonçant
une série de livres fantastico-scientifico-phono-littéraires. Au fond
c'est une cervelle très curieuse, et de toutes les cervelles de _jeunes_
que je connais, la plus disposée et la plus prête à donner de l'original
et du puissant.
* * * * *
_Mardi 21 février_.--Je dîne avec Loti, chez Daudet.
Tout en entrant, il déclare qu'il a fini d'écrire, qu'il publiera encore
quelques nouvelles, mais qu'il ne publiera plus un volume, qu'il se sent
complètement épuisé, vidé. Cela est dit d'un ton froidement désespéré,
avec une mélancolie, un découragement de la vie tout à fait extraordinaire.
Un moment, il cause de 250 à 300 dessins, exécutés par lui, pour un
MARIAGE DE LOTI, que Guillaume a donnés à graver, par un graveur, qui a
fait des Parisiennes, de ses Tahitiennes, et il travaille à les faire
regraver.
* * * * *
_Dimanche 26 février_.--Rodin m'avoue que les choses qu'il exécute, pour
qu'elles le satisfassent complètement, quand elles sont terminées, il a
besoin qu'elles soient exécutées tout d'abord, dans leur grandeur dernière,
parce que les détails qu'il y met à la fin, enlèvent du mouvement, et que
ce n'est qu'en considérant ces ébauches dans leur grandeur nature, et
pendant de longs mois, qu'il se rend compte de ce qu'elles ont perdu de
mouvement, et que ce mouvement, il le leur rend, en leur détachant les
bras, etc., etc., en y remettant enfin toute l'action, toute l'envolée,
tout le détachement de terre, atténués, dissimulés par les derniers
détails du travail.
Il me dit cela, à propos de la commande que vient de lui faire le
gouvernement du «Baiser», et qui doit être exécuté en marbre, dans une
figure plus grande que nature, et qu'il n'aura pas le temps de préparer
à sa manière.
* * * * *
_Mercredi 29 février_.--Dans cette intimité qui se fait entre un peintre
et son modèle, Raffaëlli me conte sa vie à déjeuner.
Il n'avait que quatorze ans, quand son père est ruiné dans le commerce, et
le jeune homme de quatorze ans se trouve avoir une famille à soutenir. Il
cherchait une carrière qui lui permît de gagner quelque argent, en faisant
deux heures de peinture par jour; et il la trouvait cette carrière, à la
suite d'une audition au théâtre, où on lui trouvait une belle voix et un
sentiment musical, qui le faisaient engager.
Et le voilà gagnant 125 francs par mois, qu'il double de 125 autres francs,
conquis comme soliste, au moyen de cachets de 15 francs, pour un grand
enterrement ou un grand mariage; en sorte que le matin, il dessine à
l'École des Beaux-Arts, qu'à onze heures, il chante dans une église, que
dans l'après-midi il est à une répétition, que le soir, il joue. Et par
là-dessus il passe une partie des nuits à lire et à écrire. Car il a une
énorme ambition, et le désir irrité de devenir le premier de tous, en
peinture, en littérature, en musique, en tout.
Enfin, avec le premier argent de sa peinture, avec les premiers 500 francs
gagnés, il part avec sa jeune femme pour l'Italie. Mais à Rome, plus
d'argent, et les voyageurs sans le sou, quand un peintre dont ils avaient
fait connaissance, aide Raffaëlli à vendre un tableau, avec l'argent
duquel il peut gagner Naples, où un hasard heureux le met en rapport avec
une famille anglaise, qui lui demande des leçons pour deux grandes filles.
Et dans ce pays des cailles à trois sous pièce, du vin à un sou la
bouteille, des corbeilles de figues pour rien, les soixante francs que lui
rapportent les deux miss, permettent à Raffaëlli et à sa femme de passer
tout l'hiver, et de vivre dans une aisance que le ménage n'avait jamais
connue.
Les voyages terminés, la multiplicité des occupations, la fièvre du
travail, donnaient au peintre une maladie nerveuse, qui le privait
absolument de sommeil, et lui apportait les _maniaqueries_ de ces
terribles maladies: le faisant emménager soudainement dans une maison de
banlieue, entrevue par hasard, et lui faisant passer deux ou trois mois
d'hiver, en cette location d'été.
Enfin il se guérit de sa maladie nerveuse, en se livrant à des promenades
à pied de six heures, passant toujours par les mêmes routes, en évitant
ainsi l'_inquiétude des nouveaux et inconnus chemins_. Il me dit que
l'habitation à Asnières lui a fait beaucoup de bien, que le voisinage de
l'eau l'a calmé, et que, tous les matins, il va faire un tour de dix
minutes, au bord de la Seine, et qu'il revient de cette promenade avec un
singulier bien-être.
* * * * *
_Jeudi 1er mars_.--Le côté Pompes Funèbres dans les journaux! On parlait,
ce soir, des cartons du _Figaro_ portant: _Affaires en souffrance_. Ce
sont les articles faits d'avance sur les gens qui sont en train de mourir,
et qu'on garde, même quand ils réchappent, pour éviter de payer un autre
article dans l'avenir. Et il était question des expressions employées _ad
hoc_. On dit c'est: un _mort d'un écho_, pour le distinguer du mort des
simples informations, dont l'enregistrement dans les colonnes du _Figaro_,
est payé de quelques sous moins cher la ligne, que le premier.
* * * * *
_Dimanche 4 mars_.--Un mot qui peint l'érotisme cérébral, dans lequel est
plongé ce pauvre Burty. Il rencontre, il y a un mois, Céard, et lui dit:
«Je suis en train de lire le JOURNAL DES GONCOURT, dont il m'a envoyé un
exemplaire sur papier du Japon... sur ce beau papier lisse... c'est une
jouissance pour moi, comme si je le lisais sur des cuisses de femmes.»
Dîner avec Zola chez les Charpentier.
Au régime de ne plus boire en mangeant, et de ne plus manger de pain, Zola,
en trois mois, est maigri de vingt-huit livres.
C'est positif, son estomac s'est fondu, et son individu est comme allongé,
étiré, et ce qui est parfaitement curieux surtout, c'est que le fin
modelage de sa figure passée, perdu dans la pleine et grosse face de ces
dernières années, s'est retrouvé, et que, vraiment, il recommence à
ressembler à son portrait de Manet.
* * * * *
_Lundi 5 mars_.--Une juive répondait à une dame de sa connaissance
l'avertissant d'une liaison de son mari avec son amie intime: «Non, je ne
crois pas que mon mari coure, mais s'il court, j'aime mieux que ce soit
avec mon amie.» La juive se révélait dans cette phrase. Elle voyait dans
la trahison de son mari avec une femme de la société, moins de scandale,
moins de casse, et moins de dépense, qu'avec une cocotte.
* * * * *
_Mercredi 7 mars_.--La princesse disait, ce soir, du prince de Galles,
avec lequel elle a dîné, ces jours-ci: «Il est ouvert, il parle, il dit
ce qu'il a sur le coeur; il n'est pas comme les autres princes, qui ont
toujours l'air d'avoir quelque chose à cacher!»
* * * * *
_Mardi 13 mars_.--Aujourd'hui mon portrait est fini. Raffaëlli n'a mis que
vingt jours après cette grande machine, et il faut convenir qu'après mille
changements, mille métamorphoses, mille traverses, le portrait a de très
grandes qualités.
À la minute précise, où le dernier coup de pinceau est donné, Raffaëlli
paraît envahi par une joie exhilarante, qui débonde en un tas de
confessions pour moi seul, pour moi seul, et sans faire attention à ce
qu'il fait, il mange, il mange, et il boit, il boit du vin de toute
couleur, et un tas de petits verres,--me confessant qu'après la confection
de ses grandes machines, il est ainsi pris d'une sorte de folie.
Je vais ce soir chez Daudet, pour la répétition de la pantomime de
Margueritte, et de la pièce de Bonnetain, qui doit être jouée par Antoine.
Tout est à vau-l'eau. Une opération faite au cousin Montegut à
Saint-Jean-de-Dieu, à la suite de laquelle on a cru le perdre, a fait
tout remettre.
Bonnetain est venu avec sa pièce, et Daudet lui fait lire. Elle est très
originale. C'est le contrecoup d'un divorce, qui empêche le fils des
divorcés de faire un mariage, selon son coeur, et cela entremêlé de scènes
entre le père et la mère très bien faites, et qui me semblent, hélas!
n'avoir pas été imaginées. Et comme on le pousse là-dessus, Bonnetain
avoue qu'il a une maladie de coeur, venue à la suite de scènes dont il a
été le triste témoin, et qu'aujourd'hui encore, les cris, les chamaillades
le mettent dans un tel état nerveux, que dans sa maison, où il y a un
ménage qui se dispute fréquemment, quand cela arrive, il se lève de sa
table et quitte son travail.
* * * * *
_Vendredi 6 avril_.--Antoine dîne, ce soir, chez Daudet. C'est un garçon
mince, frêle, nerveux, avec un nez un rien vadrouillard, et des yeux doux,
veloutés, tout à fait séducteurs.
Il confesse ses projets d'avenir. Il veut encore deux années entières,
consacrées à des représentations, comme celles qu'il est en train de
donner, deux années, pendant lesquelles il apprendra à fond son métier et
les éléments de la direction d'un théâtre. Après quoi, il a la foi
d'obtenir du gouvernement une salle et une subvention, et cela au moment
où il espère avoir 600 abonnés, soit 60 000, et avec ce roulement d'une
centaine de mille francs, cette salle à la location gratis, le concours
d'acteurs découverts par lui, et payés raisonnablement, il se voit
directeur d'un théâtre, où l'on jouera cent vingt actes par an,--un
théâtre où l'on _débondera_ sur les planches, tout ce qu'il peut y avoir
d'un peu dramatique dans les cartons des _jeunes_. Car quel que soit le
succès d'une pièce, son idée serait qu'elle ne fût jouée que quinze jours,
quinze jours au bout desquels, l'auteur serait libre de la porter sur une
autre scène.
Quant à lui qui continuerait à jouer, il ne demanderait qu'un traitement
de douze mille francs, gardant jalousement la direction littéraire, mais
abandonnant la direction financière à un comité.
Et il plaisantait sur le fauteuil d'un abonné, payé cent francs, et qui,
avec un peu de chance venant à l'entreprise pourrait donner deux ou trois
cents francs de dividende.
Il y a vraiment là, une idée neuve, originale, très favorable à la
production dramatique, une idée digne d'être encouragée par un
gouvernement.
Et il fait vraiment plaisir à entendre, cet Antoine, avouant avec une
certaine modestie, qu'il y a beaucoup d'engouement à son égard. On sent à
ses yeux brillants, hallucinés, qu'il croit à son oeuvre, et il y a du
convertisseur dans ce cabotin, qui à l'heure qu'il est, a complètement
conquis à ses idées, son père, un vieil employé de la Compagnie du gaz, où
était également le fils,--son père, dans le principe, tout à fait rebelle
à ses essais dramatiques.
* * * * *
_Dimanche 8 avril_.--Ce matin, Voillemot, ce peintre que je n'ai pas vu,
je crois bien, depuis vingt-cinq ans, tombe chez moi, avec sa tignasse
rutilante d'autrefois devenue toute blanche, une grosse face mamelonnée
et tuberculeuse, un estomac dilaté par les innombrables bocks, absorbés
pendant toute sa vie.
Nous parlons du passé de Peyrelongue, ce marchand de tableaux phénoménal,
qui n'a jamais vendu un tableau de sa vie, de Galetti, de Servin, de
Pouthier, des uns et des autres, morts ou disparus, enfin de Dinochau, le
cabaretier de la littérature sous l'Empire.
Et à ce propos, il me conte qu'il est le fondateur de Dinochau, qu'un
entrepreneur-décorateur l'ayant employé dans un moment, où il était sans
travail et sans commandes, lui avait dit à la fin d'une journée: «Si nous
allions prendre une absinthe en face?»
Là, chez le marchand de vin, une odeur de soupe aux choux! une odeur!...
qui fit dire à Voillemot: «Est-ce qu'on ne pourrait pas dîner ici?»
Et tout d'abord les portraits de ce monde, croqués par Voillemot:
le père Dinochau, un vieil abruti, la mère Dinochau qui avait de gros yeux
saillants comme des _tampons de locomotive_, et le fils Dinochau célèbre
plus tard, un voyoucrate fin et intelligent.
On les accepte à dîner, et les jours suivants, Voillemot amène des
camarades, et au bout de quelque temps, les convives deviennent si
nombreux, qu'on est les uns sur les autres. «Si vous preniez l'entresol,»
dit un jour Voillemot au ménage Dinochau.
Le ménage se décide, et le gras Chabouillet, dont j'ai gardé le souvenir,
comme un Louis XVI, en pantalon de nankin, fait un trou dans le plafond, y
conduit le serpentement d'un petit escalier tournant, et voilà installée
la salle à manger ordinaire de Murger, de Bartet, de Scholl, de Monselet,
etc., etc.
C'étaient, dans le principe, des dîners à 35 sous, mais avec des
suppléments, et encore en bas vous attendant au comptoir, des
_diamants_,--qui étaient des verres d'eau-de-vie,--dont le fils Dinochau
vous faisait l'offre, en l'accompagnant d'un petit air de violon tout à
fait engageant.
Puis bientôt des femmes s'adjoignaient aux hommes, et Bartet pariait un
jour, qu'il ferait voir son nombril à la société, et ma foi relevant sa
blouse, sous laquelle il était nu, il le faisait voir son nombril, et
peut-être mieux que son nombril:--malheureusement, au moment où Mme
Dinochau avait ses yeux «de tampons de locomotive» à la porte.
Indignation de l'austère marchande de vin, qui lui déclarait qu'il
déshonorait sa maison, et qu'il n'y rentrerait jamais, et à la suite de
cette déclaration, une série de scènes drolatiques, et de lâchetés
spirituelles de Bartet, pour rentrer en grâce, et remanger du pot-au-feu
de Dinochau.
Ce soir, le hasard me fait lire un article de je ne sais plus qui,
constatant avec une joie, presque sauvage, la baisse, l'écroulement des
objets japonais: tout cela pour arriver à dire au public, que l'Académie
des Goncourt est fichue, et que les gens qui croyaient en être, sont
volés.
* * * * *
_Mercredi 11 avril_.--On racontait, ces dernières années, qu'un de nos
jeunes clubmen des plus connus, avait frété un yacht, pour faire une sorte
de tour du monde, en compagnie d'amis et de cocottes, et qu'au moment du
départ, les mères des jeunes gens ayant témoigné des inquiétudes de ce
voyage, et ayant laissé percer le regret, si quelqu'un ou quelques-uns
venaient à périr, de n'avoir pas à pleurer sur un tombeau au Père-Lachaise
ou à Montmartre; on avait fait une place dans la cale, au milieu de la
cargaison de pâtés de foie gras et de bouteilles de champagne, à des
bières de plomb, et comme le soudage est une opération très difficile,
on avait embarqué le _soudeur_ avec l'équipage.
C'était drôle, ce _memento mori_ qu'on heurtait, à tout moment, dans cette
_petite fête_, autour du monde.
* * * * *
_Mardi 11 avril_.--Devant la persistance de mon mal d'yeux, et la crainte
de devenir aveugle, je me dépêche d'emmagasiner en moi, le vert des arbres,
le bleu des yeux d'enfants, le rose des robes de femmes, le jaune des
affiches sur un vieux mur, etc.
Ce soir chez Daudet, répétition de la pantomime de Margueritte, où
Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines noires.
Dans son jeu mêlé de danse: une valse à l'effet de triompher de la
résistance de Pierrot, une valse, les bras derrière le dos, d'une volupté
charmante.
La répétition finie, on cause pantomime, et je conseille à Margueritte de
jouer sans blanc: le plâtrage, tuant sous sa couverte, tous les jeux
délicats et subtils d'une physionomie. Et avec Daudet, nous disons,
qu'il faudrait renouveler la pantomime, jeter à l'eau tous les gestes
rondouillards, tous les gestes qui _racontent_, et ne garder que les
gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte mettrait
les grandes lignes de sa pantomime,--et nous parlions d'une pantomime sur
la peur, dont ses traits savent si éloquemment rendre l'expression.
* * * * *
_Samedi 21 avril_.--La poésie, il ne faut pas l'oublier, c'était autrefois
toute l'invention, toute la création, toute l'imagination du temps
passé... Aujourd'hui il y a encore des versificateurs, mais plus de poètes,
car toute l'invention, toute la création, toute l'imagination du temps
présent est dans la prose.
* * * * *
_Lundi 23 avril_.--Vraiment ça dépasse l'imaginative, l'imbécillité de
la critique d'art en ce moment. Cham ce caricaturiste, aux caricatures
qui semblent ramassées sur un cahier de collégien, devient un artiste
immense, et l'on n'ose plus mettre le nom de Gavarni parmi les noms des
dessinateurs, qui peuvent amener du monde à l'Exposition de la caricature.
Au quai Malaquais, la première personne sur laquelle je tombe, est Pierre
Gavarni, aussi navré et _encoléré_ que je le suis, de l'injustice commise
envers le talent de son père, par toute la presse. Et il est obligé de
convenir, que je lui avais prédit tout ce qui se passe en ce moment, et
que je l'avais prêché violemment, pour faire une exposition de l'oeuvre de
son père tout seul, et non avec Daumier, parce que je ne doutais pas,
qu'avec Daumier, le républicain, on assommât Gavarni le réactionnaire, le
corrompu. Mais enfin l'assommement a été au delà de ce que je supposais:
l'homme qui a fait les dessins de Vireloque, a été considéré comme un
illustrateur pour confiseur. Ah! la critique d'art du moment!
Oui, tout ce monde, devant ces lithographies avant la lettre, devant cette
merveilleuse «Comédie humaine» au crayon, réalisée avec un procédé, à
l'heure actuelle complètement perdu, tout ce monde semble avoir une taie
sur l'oeil. Du reste dans ces expositions, il ne s'agit pas de voir les
choses exposées, il s'agit de voir les autres et surtout de se faire voir.
Ce soir, une lune rose, toute diffuse dans un ciel couleur de brouillard
de perle: un ciel d'impressions japonaises.
* * * * *
_Jeudi 26 avril_.--Pendant que je suis en train de faire le départ du
troisième volume de mon JOURNAL, apparaît dans l'entre-bâillement de la
porte du cabinet de Fasquelle, la tête de Zola, et cette tête amaigrie, et
si joliment amenuisée, que j'ai vue il y a un mois, sous les embêtements
de GERMINAL, et l'exaspération de la non-réussite, a le décharnement d'une
profonde maladie intérieure.
La parole du romancier est colère, strangulée. Il dit de sa pièce: «Oh! ça
disparaîtra avant huit jours... ils font 2 800... dans deux ou trois jours,
ils feront 2 000... et il y a 3 000 francs de frais... Quand j'ai vu le
succès fait par la presse, aux SURPRISES DU DIVORCE, je me suis bien rendu
compte de ce qui m'attendait... Oui, ils veulent des choses gaies!... Ma
femme? ma femme, elle est au lit, elle a une bronchite... Pardon, je vous
laisse, j'ai un tas de courses... j'ai hâte d'être à Médan... Et dire
qu'avec cette pièce, ils m'ont empêché de travailler à mon roman... et que
j'en ai jusqu'au mois d'août.»
* * * * *
_Vendredi 27 avril_.--Au Théâtre-Libre, LE PAIN DU PÉCHÉ d'Aubanel, mis
en vers par Paul Arène.
Dans un entr'acte, Daudet me raconte qu'Aubanel lui avait lu la pièce à
lui et à Mistral, à Arles, dans le vieux cimetière des Aliscamps: Mistral
et lui couchés dans une tombe antique, et Aubanel faisant sa lecture dans
une autre tombe. Ceci se passait en 1861.
Ce qu'il y a d'amusant, c'est que ce «Pain du péché», ce pain mortel à
tous ceux qui en mangent, ce pain ennuyeusement symbolique, que moi et
tout le monde, prenions pour une légende de la localité, serait, d'après
Daudet, une pure imagination d'Aubanel.
* * * * *
_Samedi 28 avril_.--Autrefois quand je fumais, je ne savais pas ce
qu'était un petit verre. Maintenant que je ne fume plus, pour remplir
l'heure vide qui suit les repas, je bois de l'eau-de-vie.
Bah! quand je verrai que je vais tout à fait appartenir à la _maîtresse
rousse_, je me remettrai à fumer.
* * * * *
_Lundi 30 avril_.--Les Daudet viennent déjeuner chez moi, et nous allons
au vernissage, voir mon portrait de Raffaëlli. Une foule--ce jour _select_,
comme jamais je n'en ai rencontré au Salon. On y étouffe.
Deux remarques: l'influence de Bastien-Lepage dans la peinture, et la
vulgarisation des nuances anglaises _esthetic_ dans la toilette de la
femme française.
* * * * *
_Jeudi 3 mai_.--Exposition des dessins de Hugo. Bien certainement ces
dessins ont inspiré les fonds moyenâgeux des premières illustrations
de Doré. Parmi les caricatures du caricaturiste énorme, le _Chinois
enthousiasmé_, le _Gamin ému_, ont quelque chose de semblable à des
charges par un artiste des cavernes, dans un quartier de roche.
Ce soir, comme je parlais au jeune Hugo, avec une grande admiration,
des dessins de son grand-père, et comme je lui disais, comme les tons
jaunâtres de ses vieilles pierres vermicellées faisaient bien dans le gris
de l'encre des ciels, des terrains, des fonds, il m'apprenait que ces tons
jaunâtres étaient obtenus avec du café sucré: ces croquis étant faits pour
la plupart du temps, à la fin des repas, sur la table à manger.
* * * * *
_Vendredi 4 mai_.--Hayashi vient me donner sa traduction des étiquettes de
pivoines, qu'il m'a envoyées du Japon. Ces pivoines ont des dénominations,
comme celle-ci: _Nuage de bronze_, _Soleil levant du port_, _Bambou
neigeux_, _Blanc de la Vie mondaine_, _Toilette légère_, _Parfum de
manches des femmes_.
Je vais dîner chez Pierre Gavarni qui arrive un peu en retard d'une chasse
au sanglier à Chantilly, et l'on dîne gaiement.
Il y a un dîneur que j'ai déjà rencontré, un Marseillais, à l'oreille
appartenant toute au chant des oiseaux, et qui n'en donne pas seulement
le son, mais qui en répète, mot à mot, la chanson. Un curieux être, un
amoureux, un passionné, un notateur des bruits musicaux de la Nature, et
qui nous fait une imitation admirable du bruit du mistral dans les pins
du Midi.
* * * * *
_Jeudi 10 mai_.--On causait, ce soir, de l'aspect église, qu'ont, à
l'heure présente, les temples de l'argent, et l'on décrivait le grand
escalier du Comptoir d'escompte, l'élévation des salles, leur éclairage
tamisé, enfin l'ensemble de dispositions architecturales donnant à un
édifice un caractère religieux. Il était question des paroles à voix basse,
qui se disaient avec une sorte de recueillement, devant cet autel de la
pièce de cent sous, tout comme devant un autel, où figurerait la tête du
Christ sur le voile de Véronique,--et même la remarque était faite de la
physionomie de bedeaux, qu'avaient en ces endroits, les garçons de caisse.
* * * * *
_Dimanche 13 mai_.--Comme je m'extasie devant Hayashi, sur la grâce
voluptueuse, qu'Outamaro, mon artiste de prédilection, a mise dans ses
longues femmes, et qu'à propos d'une planche des DOUZE HEURES, de cette
impression, où d'une robe pâle, paraissant tissée de toiles d'araignée
bleues, jaillit une petite épaule nue de femme, à la maigreur excitante,
et que je lui dis qu'on sent chez l'artiste, un amoureux du corps de la
femme, il me révèle qu'il est mort d'épuisement.
Et tout en feuilletant, d'une main rapide, mes albums, Hayashi a, de
temps en temps, des petites gaîtés, des éclats de rire d'enfant, pendant
lesquels il s'écrie: «De grands toqués, les artistes japonais, des toqués
comme celui-ci, qui dans l'admiration d'un clair de lune, empêché de le
voir par un coin du toit de son voisin, s'essaya à _l'écorner_ avec sa
lanterne, et brûla une partie de Yeddo.»
«Ah! c'est curieux, fait-il, quelques minutes après, en tombant sur un
album de théâtre. Vous voyez cet acteur qui s'ouvre le ventre. Eh bien!
c'est la représentation réelle d'une chose arrivée.
C'était un très grand acteur, engagé à jouer pour une société, une société
seule. Sa belle-mère qui avait l'influence sur lui, contracte en son nom,
un engagement avec un théâtre de Yeddo, engagement dont elle touche
d'avance l'argent. Au moment de débuter, on lui reproche sa mauvaise foi,
et dans la première représentation qu'il donne, et où il avait à
représenter un _hara kiri_, il s'ouvre tout de bon le ventre.
À déjeuner, Hayashi cause nourriture japonaise, et me cite, comme un mets
délicieux: une salade de poireaux et d'huîtres.
Questionné par moi sur les livres et les auteurs européens, en faveur au
Japon, il me cite le CID de Corneille et les drames de Shakespeare,--ayant
au fond une grande parenté avec les drames héroïques du théâtre Japonais.
Je pensais aux petits hasards curieux qui produisent de grands événements.
Au fond ce sont bien certainement le voyage de Philippe Sichel, et plus
tard le voyage de Bing, qui ont fait faire connaissance intime à l'Europe
avec le Japon, et qui ont vulgarisé l'art de l'Empire du Soleil, en
Occident.
* * * * *
_Mardi 15 mai_.--Enfin, ce soir, dans l'effacement du crépuscule, le doux
bruit humide de la pluie sur les feuilles neuves, avec cette fraîche et
revivifiante senteur de la pousse des choses de la nature.
* * * * *
_Mercredi 16 mai_.--Je me disais ce matin: Si je gagnais l'année prochaine
cent mille francs avec GERMINIE LACERTEUX, j'achèterais la maison en face,
et j'y ferais mettre cet écriteau: _À louer à des gens, sans enfants, ne
jouant d'aucun instrument de musique, et auxquels il ne sera permis, en
fait d'animaux, que des poissons rouges_.
* * * * *
_Samedi 19 mai_.--Songe-t-on, combien ça vous rapporte d'être républicain,
et se figure-t-on la place qu'aurait l'historien Aimé Martin, s'il était
légitimiste?
Un mot caractéristique de ce temps. Grévy demandant au directeur des
Beaux-Arts, comment il trouvait le Salon de cette année?
--Pas d'oeuvre supérieure, mais une bonne moyenne.
--Très bien, répondit Grévy, c'est ce qu'il faut dans une république.
* * * * *
_Mercredi 23 mai_.--Une jolie anecdote, que le général Abbatucci racontait
sur lui-même, pendant la campagne de Crimée.
Lors du siège de Sébastopol, dans les trêves entre les deux armées, des
bals furent donnés, où les officiers français tentèrent de plaire à des
femmes russes. Et pour plaire, en ce moment, où l'on avait une chemise,
lavée à la diable par un brosseur, c'était difficile. Le jeune officier
n'imagina-t-il pas de repasser le col et les manches de cette chemise,
avec ses étriers, dont il fit adroitement des fers à repasser,--repassage
qui lui valut les plus grands succès.
* * * * *
_Jeudi 24 mai_.--Le beau en littérature est peut-être d'être un écrivain,
sans qu'on sente l'écriture.
Ah! si j'avais encore quelques années à vivre, je voudrais écrire sur
l'Art Japonais un livre dans le genre de celui que j'ai écrit sur l'Art du
dix-huitième siècle, un livre moins documentaire, mais un livre encore
plus poussé vers la description pénétrante et révélatrice des choses.
Et ce livre je le composerai de quatre études: une sur Okousai le
rénovateur moderne du vieil art japonais; une sur Outamaro, le Watteau de
là bas, une sur Korin, et une autre sur Ritzono, deux célèbres peintres et
laqueurs.
À ces quatre études, je joindrai peut-être une étude sur Gakutei, le
grand artiste des _sourimonos_, celui qui dans une délicate impression en
couleur, sait réunir le charme de la miniature persane et de la miniature
du moyen-âge européen.
Quelqu'un conte qu'hier, il est entré chez une fleuriste du boulevard, et
qu'un bouquet qu'il trouvait joli, on lui a fait tout bonnement cinq cents
francs.
* * * * *
_Dimanche 10 juin_.--On causait dans la journée, de Jules Breton, le
peintre et le poète, qui a une propriété dans les environs d'ici. Une
curieuse remarque à son sujet. Il peut faire de la peinture dix heures
de suite, sans fatigue, tandis que lorsqu'il cherche des idées, des
expressions, des mots, il est aussitôt pris de vertiges, de troubles de
l'être, qui l'ont fait, depuis des années, renoncer à la poésie. Voici,
il me semble, une preuve de la supériorité de notre métier.
Daudet commençant à souffrir, ce soir, de ses douleurs, et craignant
l'envahissement général de son corps disait: «Quand ça commence, je me
rappelle involontairement le vers de Virgile, sur l'incendie de Troie:
... ... ... Proximus ardet. Ucalegon... ... ...
Et il se met à parler, avec enthousiasme, de Théocrite, du rêve du poisson
d'or, des pêcheurs dans leur cabane, si _naturalistement_ décorée de
filets.
* * * * *
_Mercredi 13 juin_.--On parlait de la petite couche de civilisation, qui
recouvre l'être le plus raffiné, et comme quoi, cet être redevenait
primitif au bout de quelques jours. À l'appui de cette thèse, quelqu'un
contait, qu'il avait connu une distinguée et charmante fille, qui
embarquée dans une troupe de tableaux vivants, devant donner des
représentations à la Nouvelle-Orléans, avait fait naufrage, et était
restée dix-huit jours sur un radeau. Elle confessait, qu'au bout de trois
ou quatre jours, toute pudeur était évanouie, et qu'on faisait ses besoins,
l'un devant l'autre, et elle ajoutait qu'à la fin, les aliments manquant,
on allait chercher dans les excréments, les haricots non digérés, pour les
remanger.
* * * * *
_Jeudi 14 juin_.--Rodin le sculpteur disparaît quelquefois de chez lui,
pendant quelques jours, sans qu'on sache où il va, et quand il revient, et
qu'on lui demande où il a été, il dit: «Je viens de voir des cathédrales!»
* * * * *
_Lundi 18 juin_.--Il était question de la domestique qui nous a
empoisonnés, il y a deux ou trois ans. Or Mme Daudet a appris depuis, que
la misérable s'était vantée d'avoir fait passer, en deux jours, le lait
d'une nourrice, avec laquelle elle était mal, et elle racontait, que le
poisson acheté par ses maîtresses, elle le tenait, quatre ou cinq heures,
sur le trou de l'évier, et que les oeufs envoyés de la campagne, elle les
faisait cuire au four, dans de la bouse de vache.
* * * * *
_Dimanche 24 juin_.--Ce matin, il est long, très long, Daudet, à ouvrir la
porte du parc! Tout à coup il s'arrête, la clef encore dans la serrure, et
me dit: «Quand j'ai pris possession de cette propriété, on m'a remis cette
clef, et quand je l'ai mise dans la serrure de cette grille, où il y avait
au-dessus un coup de soleil, dans le moment, à la fois un peu distrait, un
peu pensant à autre chose, j'ai été surpris par le souvenir d'un bruit...
oui, d'un bruit, du temps que j'avais six ans. Alors nous avions une vigne,
aux environs de Nîmes, où nous allions manger des salades de romaine, des
fruits... Ah, quand on allait là, c'étaient des joies de vacances... Eh
bien, je m'attarde quelquefois à vouloir retrouver ce bruit, dont j'ai eu
la sensation, la première fois, que j'ai ouvert cette porte.»
* * * * *
_Mardi 26 juin_.--On cause collège, et de la férocité des pensums
d'autrefois. À ce sujet, Daudet conte, qu'il était en sixième à neuf ans,
et si petit, si petit, qu'il portait encore un pantalon fendu, et se
tenait toujours le derrière contre les murs, afin que les grands ne lui
tirassent pas dehors son pan de chemise, mais tout petit qu'il était, il
se trouvait toujours dans les trois ou quatre premiers. Toutefois, son
professeur était humilié de la petitesse de sa taille, de son air enfant,
et pour s'en débarrasser, un jour, il lui donnait comme pensum, à copier
six fois, mot à mot, le DE VIRIS ILLUSTRIBUS.
* * * * *
_Vendredi 29 juin_.--Vous allez mieux, il me semble, disais-je, dans la
matinée à Daudet.
«Mon cher, me répondait-il, vous savez, les gens qu'on crucifiait
autrefois, on les déclouait un moment, pour les faire souffrir plus
longtemps, eh bien, je suis dans un moment de déclouement.»
* * * * *
_Mardi 3 juillet_.--Ce soir Daudet cause de son roman futur: «La petite
Paroisse» dont l'embryon est en germe dans son cerveau.
L'IMMORTEL ne l'a pas amusé à faire, ne le satisfaisait pas complètement;
il n'y trouve qu'une seule grande qualité: l'expérience de la vie. Il veut
faire maintenant une oeuvre, où il mettra de lui, ce qu'il a de bon,
de compatissant: sa pitié pour les misérables, les déshérités, les
_routiers_. Son livre sera l'histoire d'un mari qui pardonne, et il
s'étend sur la bêtise de tuer, pour l'homme qui aime, et qui détruit à
jamais l'objet de cet amour. «Oui, reprend-il, ce sera une oeuvre de
mansuétude.»
Et il mettra dans un coin de ce livre de pardon, toutes les notes qu'il a
prises derrière les persiennes fermées de son beau-père, devant cette
fontaine, à un carrefour de routes: notes écrites au crayon, où il fixait,
comme un peintre, les mouvements, les poses, les attitudes des pauvres
errants, et pour ainsi dire la mimique de leurs tergiversations, devant
l'énigme et la chance des chemins, s'étendant devant eux.
* * * * *
_Vendredi 6 juillet_.--Ce soir, au jour tombant, je passais devant l'Opéra
déjà éclairé. L'illumination blanche dans le gris sépulcral de la pierre
par le crépuscule, en faisait comme le palais fantomatique d'un fond de
tableau de Gustave Moreau.
* * * * *
_Mardi 10 juillet_.--C'est très singulier la myopie et le presbytisme de
mes yeux. Ils ne voient pas sur une tête de faux cheveux, dans une bouche,
de fausses dents, n'aperçoivent pas même une légère déviation de l'épine
dorsale, chez une femme bien habillée, mais perçoivent les moindres
mouvements moraux de la physionomie, percent sur une figure,--ce qui se
passe dans sa cervelle ou son coeur.
* * * * *
_Jeudi 12 juillet_.--Daudet m'a écrit, avant-hier, que Porel venait dîner
aujourd'hui à Champrosay, et m'invite à me trouver avec lui, pour causer
de GERMINIE LACERTEUX.
Je trouve en chemin de fer, Porel qui m'annonce que l'engagement de Réjane,
pour GERMINIE LACERTEUX est signé, que les maquettes des décors sont tout
près d'être terminées, que la pièce passera en novembre; et il me parle
de la distribution ainsi faite dans sa pensée: Réjane, _Germinie_; Mme
Crosnier, _Mlle de Varandeuil_; Mme Raucourt, _Mme Jupillon_; Dumény,
_Jupillon_; Colombey, _Gautruche_, etc., etc.
* * * * *
_Vendredi 13 juillet_.--Philippe Gille du _Figaro_, tombe à l'improviste
ce matin, à déjeuner. Il est tout plein d'anecdotes, contées avec un
amusant frétillement du _facies_, et entremêlées de jolies images, comme
celle-ci, où à propos de l'émotion de Villemessant, dans une circonstance
quelconque, il compare cette émotion, à l'envie de pleurer d'un monsieur,
qui s'arrache un poil dans le nez.
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_Samedi 14 juillet_.--Ne sachant que faire ce soir, je vais voir la foule
des fêtes. C'est en face de la tour Eiffel, du haut en bas du Trocadéro,
une multitude noire, s'étageant debout ou assise, et au milieu de laquelle,
s'élèvent les enveloppes de toile des magnolias, semblables à des tentes
arabes, avec un horizon de lanternes rouges sur un ciel d'un bleu noir,
où fulgure, par moments, un jet de lumière électrique, partant de
l'établissement des phares. Une foule grouillante, susurrante dans son
obscurité, et piquée, çà et là, du blanc d'une jaquette d'homme, du blanc
d'un tablier de femme. Les femmes, un peu fiévreuses, un peu grisées,
parlant haut ou chantonnant. De loin en loin, au milieu des gens assis à
terre, un couple debout, où repose sur l'homme un geste de caresse de la
femme.
Enfin le feu d'artifice, et l'on part, et sur les grands espaces bitumés,
que font tout lumineux les illuminations, se voient de petites flaques
d'eau, laissées par les femmes, en leurs émotions de la fête du 14
Juillet.
En revenant, je m'arrête devant un bal, improvisé sur la place des omnibus
à Passy, et où valse avec une créature échevelée, un pétrin vêtu d'un
tricot à bandes blanches et bleues, à cru sur la peau, en tablier de
grosse toile, les jambes nues, et qui, à la clarté d'un feu de Bengale
rouge, allumé sur le pavé, avec sa figure blême, ses cheveux et ses
savates poudrés de farine, a l'air d'un pétrin fantastique valsant dans
la réverbération de son four.
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_Dimanche 15 juillet_.--Ce matin, en ouvrant le _Figaro_, je lis que Paul
Margueritte s'est noyé près de Fontainebleau. Je le revois avec sa figure
de gentil Pierrot fatidique, même en nos soupers, je le vois avec la
triste figure de Pierrot noyé, que devait avoir le pauvre cher garçon.
Déjà deux fins tragiques parmi les jeunes de mon _grenier_: Robert Caze et
Margueritte.
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_Lundi 16 juillet_.--Une singulière impression, en reconnaissant, ce matin,
sur une lettre qu'on me remet au lit, l'écriture de Margueritte. Ce n'est
pas lui qui s'est noyé, mais le critique Hennequin, se baignant avec Redon.
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_Mardi 17 juillet_.--Je suis enfin débarrassé des _enfants hurleurs_ du
fond de mon jardin. Les parents ont loué un appartement à Paris, où on va
les caserner. Ah! les pauvres co-locataires qu'ils vont avoir, que je les
plains!... Et dire que je dois cette délivrance à un vol fait chez eux,
l'année dernière. Les braves voleurs, si je savais dans quelle prison ils
sont, je leur enverrais un paquet de tabac tous les mois.
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_Mercredi 18 juillet_.--Pélagie a un peignoir au fond noir, sur lequel
sont jetées des fleurs voyantes de toutes sortes. Dans le jardin, les
papillons voltigent autour de cette robe, et un petit pierrot qu'on a eu,
un moment, dans la cuisine, voletait toujours autour de cette robe, dans
les plis de laquelle il aimait à se fourrer, comme dans une touffe de
fleurs.
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_Lundi 23 juillet_.--La jouissance de mon oeil devant certains
_sourimonos_, qui ne sont, pour ainsi dire, que des compartiments de
couleur, juxtaposés harmonieusement, et qui contiennent un morceau bleu,
sur lequel sont jetés de petits carrés d'or; un morceau jaune, sur lequel
sont gravées en creux des tiges de pin, au milieu de nuages; un morceau de
blanc, traversé par des grues qui ont le relief d'un gaufrage; un morceau
de noir, avec des caractères qui ont l'air d'insectes d'argent. Cette
jouissance, il me semble, ne peut être partagée que par un oeil japonais.
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_Mardi 24 juillet_.--L'idée, que la planète la Terre peut mourir, peut
ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir dans la
cervelle. Je serais volé, moi qui n'ai fait de la littérature, que dans
l'espérance d'une gloire _à perpétuité_. Une gloire de dix mille, de vingt
mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le mal que je me suis
donné, les privations que je me suis imposées? Dans ces conditions
n'aurait-il pas mieux valu coucher avec toutes les femmes désirables, que
j'aurais rencontrées, boire toutes les bouteilles de vin, que j'aurais pu
boire, et paresser imbécilement et délicieusement, en fumant les plus
capiteux cigares.
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_Samedi 28 juillet_.--«Le Président de la République, me demandez-vous,
quel homme c'est? s'écrie un graveur en train de faire son portrait, c'est
un homme qui ne peut pas supporter un pli sur lui, voilà! Ah!... les
portraits officiels, je sais ce que c'est maintenant.»
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_Mercredi 1er août_.--Le fer à gaufres, à oublies, à _toutelots_, ces
trois fers, servant à faire les vieilles pâtisseries de la Lorraine, et
que je regardais dans la cuisine, de Jean d'Heurs, on me dit qu'on n'en
fabrique plus, et que dans les successions et les ventes des antiques
familles, on se les arrache.
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_Mardi 21 août_.--On parlait dans une maison, où j'étais, d'une branche de
la famille, tombée presque dans la pauvreté, alors que la maîtresse de la
maison s'écriait: «Vous concevez, des gens, qui depuis cinq générations,
font des mariages d'inclination!»
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_Mercredi 29 août_.--Visite à Saint-Gratien. Je trouve Popelin d'une
pâleur un peu effrayante. Je monte avec lui dans sa chambre, et cette
montée lui donne une respiration toute haletante. Il me dit au bout de
quelques minutes, où il peut parler: «Oui, ça va mieux, mais je ne puis
dîner à table, ça me fatigue... puis quand plusieurs personnes parlent
autour de moi, je continue à éprouver un singulier phénomène: des
battements dans une oreille, avec une inquiétude à l'épigastre... Et le
beau de cela, mon cher, c'est la comédie avec les médecins: l'un me dit
que j'ai un coeur, comme il n'en a jamais rencontré; les autres ce sont
les poumons, et le reste qu'ils trouvent admirables... Enfin, j'espère me
remettre avec du repos, de petites promenades, un séjour à Arcachon.»
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_Dimanche 2 septembre_.--Mes nuits sont si pleines de cauchemars, si
anxieuses, qu'elles me font presque redouter le sommeil. Barbey
d'Aurevilly m'avouait, il y a quelques années, les mêmes appréhensions.
Et ce qu'il y a de particulier dans ces cauchemars, c'est toute cette
humanité de rêve que j'y rencontre: ces visages de vieillards, d'hommes
faits, d'enfants, si sournois, si impitoyablement gouailleurs, si
méchamment fermés, ces visages diplomatiques, d'un machiavélisme que
montrent seulement les plus mauvaises figures de la vraie humanité,
et qui vous laissent la sensation d'une intimidation, douloureusement
indéfinissable,--des figures que je voudrais décrire, le matin, si le
rêve ne vous laissait pas des êtres qu'il fabrique, des impressions,
si effacées, si délavées.
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_Vendredi 7 septembre_.--Le succès présent du roman russe est dû, en
grande partie, à l'agacement qu'éprouvaient nos lettrés spiritualistes, de
la popularité du roman _naturiste_ français, et qui ont cherché le moyen
d'enrayer ce succès. Car incontestablement, c'est la même littérature; la
réalité des choses humaines vue par le côté triste, non lyrique, le côté
humain,--et non par le côté poétique, fantastique, polaire, de Gogol, le
représentant le plus typique de la littérature russe.
Or, ni Tolstoï, ni Dostoïewski, ni les autres à leur suite, ne l'ont
inventée cette littérature russe de l'heure présente, ils nous l'ont prise,
en la mâtinant très fort de Poë. Et l'homme qui a le mieux servi cette
hostilité du classicisme et du romantisme, a été M. de Vogüé, qui a
attribué à une littérature étrangère, une originalité qu'elle n'avait pas,
et lui a apporté une gloire, qui nous était légitimement due.
Aussi a-t-il bien mérité de l'Académie, qui l'appellera, selon l'antique
formule, prochainement dans son sein[1].
[Note 1: C'était vraiment pas mal prophétisé. Trois mois après, le
22 novembre 1888, M. de Vogüé avait le fauteuil.]