* * * * *

_Jeudi 13 septembre_.--Retrouvé ce soir, chez Daudet, Sivry le musicien,

que j'avais rencontré autrefois chez Burty. Le blanc de l'oeil brillant,

fiévreux, avec quelque chose de fou dans toute l'allure du corps, mais

dans cette tête de toqué, une immense mémoire musicale des musiques de

tous les pays et de tous les temps, avec une prédilection pour les chants

populaires, pour les chants des provinces françaises, qu'il a récoltés en

grande partie, dit-il, chez les bonnes, qu'il a eues à son service.

Et il nous exécute un chant de prisonnier de la prison de Nantes, la

prison de Carrier sous le règne de la guillotine, dont l'orchestration

inspirée par le son des cloches, a un grand caractère.

Puis, il nous joue des pavanes, des passecailles, des menuets, où, avec

des notes de musique, il se montre comme un historien de la gravité du

grand siècle _louisquatorzien_.

* * * * *

_Samedi 15 septembre_.--Ce soir, Daudet dit qu'il n'y a pas de livre, sur

le compte duquel son jugement ne change pas, quand il le relit au bout de

dix ans, et plaisante un peu l'immuabilité des religions littéraires de sa

femme, restant constamment et fidèlement attachée à Leconte de Lisle, aux

Goncourt, etc., et se servant du mot _manie_, pour caractériser ce manque

d'évolution de l'esprit de sa femme. Mme Daudet se fâche un peu, et c'est

une grosse discussion.

* * * * *

_Lundi 17 septembre_.--Conversation à déjeuner, où Daudet raconte,

qu'avant-hier au VIEUX GARÇON, il a causé avec les cabaretiers, qui lui

ont dit: leur famille tenir ce cabaret, depuis quatre générations; mais

qu'autrefois, c'était uniquement la marine qui fréquentait l'endroit, et

que depuis trente ans seulement, les bourgeois avaient l'habitude d'y

venir. Causerie coupée par des ressouvenirs sur la _batellerie_ de

l'époque, sortant de la bouche édentée d'un vieux du pays, buvant un

demi-setier de vin à une table voisine: ressouvenirs donnant toute la

coloration de l'époque, en quelques mots.

Et causant de l'intérêt qu'aurait, le _Livre de vérité_, de ce cabaret au

siècle dernier, nous arrivons à parler de l'étude d'après nature des êtres

et des choses de notre vieux territoire, étude commencée au dix-huitième

siècle, par Restif de la Bretonne, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, et

complètement enrayée par ce mouvement littéraire, rapporté des pays

exotiques par Bernardin de Saint-Pierre, par Chateaubriand, et ne

correspondant pas au tempérament français.

Comme là-dessus, Daudet disait les belles choses qu'il y aurait à écrire,

en faisant causer des vieilles gens de la province, je lui avouais, qu'au

commencement de ma carrière, j'avais été mordu de l'envie de faire un

volume des bonshommes de la Lorraine, dans les premières années du siècle,

d'après les _racontars_ récoltés dans le pays de ma naissance, et qu'à

l'heure présente, c'est un de mes grands regrets de ne l'avoir pas fait,

ce volume!

Au retour d'une promenade en landau, où nous avons traversé Essonne, ces

ouvriers à paniers noirs au bras, avec la fatigue molle de leurs démarches,

avec la tristesse qu'emporte au dehors, l'ouvrier de l'usine, du travail

renfermé, avec la pâleur de leur visage dans le crépuscule, nous ont

laissés tout mélancoliques. Nous nous mettons à table, où a été invité

Drumont, et poursuivis par les images du chemin, nous nous entretenons de

l'amélioration du sort de ces hommes, de l'injustice des trop grosses

fortunes. Et nos paroles remuent beaucoup de choses, et Drumont le

chrétien et le socialiste, se déclare contre le revenu de l'argent, contre

l'héritage: déclaration qui fait entrer Mme Daudet, dans une belle colère,

pendant qu'elle couve, de la tendresse de ses yeux, ses trois enfants,

et que Drumont répète assez drolatiquement: «Que voulez-vous, je suis

_sociologue_... mon état est d'être sociologue!»

Après dîner, Drumont qui a apporté, en placards, un chapitre de son livre

sous presse, nous lit ce chapitre ayant pour titre: _L'Héritier_, et où il

vaticine le peuple,--le peuple de la _Panthère des Batignolles_,--comme

l'héritier, futurement proche, de la richesse bourgeoise, tout comme la

petite bourgeoisie a été héritière, en 1792, par la guillotine et la

spoliation des biens nationaux.

Le mirobolant de la fin du chapitre, c'est de montrer la députation

conservatrice et religieuse de la Bretagne, composée en partie de

petits-fils de guillotineurs et de spoliateurs de 93, ce qui les fait

ressembler, dit-il assez plaisamment, à des gens qui ont volé un paletot

avec une décoration, et qui usent du paletot et de la décoration.

Il y a dans ce que Drumont nous a lu, une hauteur philosophique qui ne

se trouvait pas dans la FRANCE JUIVE, puis la documentation concernant

les personnes, mises en scène, me semble plus sévèrement contrôlée,

et vraiment l'on éprouve une satisfaction à voir imprimées avec cette

bravoure, en ce temps de lâcheté littéraire, des choses que tout le monde

pense, et que lui seul a le courage d'écrire.

* * * * *

_Mardi 18 septembre_.--Il était question d'une bonne, sortie d'une maison,

en disant à la maîtresse: «C'est trop honnête chez vous... il n'y a pas de

secrets, pas de profits!»

* * * * *

_Samedi 22 septembre_.--Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, disant:

«Voilà deux ou trois jours que je suis tourmenté par une idée de livre!

MOI.--Quel livre?

DAUDET.--Ce seraient mes «Essais de Montaigne» mais dans une forme,

amenant le renouvellement de ces Essais. Vous savez, ce que vous me disiez

du désir que vous avez eu de voyager autrefois en _maringote_, et vous

vous rappelez les projets amusants des parcours des environs de Champrosay,

faits ensemble, dans une de ces voitures. Eh bien, ce serait une société

dans deux maringotes, s'arrêtant, chaque soir, dans un coin de nature...

et là, une causerie sur les plus grands sujets... cela me permettrait

d'_éjaculer_ un tas de choses, que j'ai en moi, et que je ne serais pas

fâché de voir sortir... Tenez, jeudi, je me suis laissé aller à émettre

devant des _jeunes_, deux ou trois idées, qu'il serait vraiment dommage

de laisser perdre.

MOI.--Certes une jolie imagination... quelque chose comme un Decameron

philosophique... mais, vous avez d'autres livres à faire avant... ça,

c'est un bouquin d'arrière-saison!

DAUDET.--Oui, oui, certainement, si j'avais dix ans devant moi... Eh,

mon Dieu, je ne parle pas de la mort... mais de la diminution de

l'intelligence, à laquelle, mon cher ami, je suis peut-être condamné

par ma maladie.

MOI.--Allons, êtes-vous bête... Permettez-moi d'être cruel... Mettons les

choses au pis... Est-ce que Henri Heine n'a pas conservé sa faculté de

travail jusqu'au dernier moment?... Et vous, jamais votre cerveau n'a été

plus _enfanteur_.

DAUDET (_absorbé et tout à son idée_).--Vous comprenez bien toute la

variété qu'il y aurait là dedans... depuis les plus grands problèmes

sociaux jusqu'au petit caillou de la route... Tenez, le premier soir,

le crépuscule amènerait une grande causerie sur la peur... Et aussi les

épisodes de la journée... Au fait, ce ne seraient pas des chapitres,

mais des _haltes_, qui feraient les divisions de mon livre... Puis

vous concevez, mes voyageurs seraient de vrais êtres... Je mettrai en

contact deux jeunes ménages, deux hommes et deux femmes de tempéraments

différents... Oh, pas d'enfant, de peur de donner un caractère de

sensiblerie à la chose.

MOI.--Si, j'y mettrais un enfant, moi, mais pas le moutard spirituel,

pas l'enfant sentimentalement ventriloque du théâtre, j'y mettrais un

bébé comme _Mémé_, un enfant de deux à trois ans, qui y jetterait le

_gazouillis_ d'un petit être de grâce, dans le sérieux des paroles.

DAUDET.--Ma seconde maringote serait amusante. Elle contiendrait une

collection de domestiques, impossibles, terribles, dont les brouilles

amèneraient une interruption dans le voyage.

MOI.--Mais pas de Midi, pas de Midi là dedans... vous l'avez épuisé.

DAUDET.--Non, on partirait de Paris... On irait lentement... je vois trois

journées jusqu'au VIEUX GARÇON... Tout d'abord, le voyage dans cette

banlieue de canailles, que sont les paysans des environs de Paris... Et je

ne manquerai pas de rappeler ce fait... une potée de fumier jetée à ma

femme bien mise, par un enfant... reconnaissant que ce ne sont pas des

saltimbanques dans la voiture.

MOI.--Mais un livre comme ça, mon petit, ça ne se fait pas en un an. C'est

un livre de longues méditations, de profondes songeries.

DAUDET.--Oui, oui... d'autant plus que ce livre, il faudrait le préparer

par un voyage, fait par soi-même, choisir ses décors... Enfin, je ne sais,

il me semble que ce livre irait à la _trépidation de mon cerveau_... à mon

état maladif, quoi!

* * * * *

_Jeudi 27 septembre_.--Journée passée avec le colonel Alessandri, le

colonel du régiment, dans lequel est incorporé Léon Daudet: une journée

redoutée à tort. Les spécialistes, parlant de leur chose, sont toujours

intéressants, et puis là, l'amour du métier est toujours mêlé à l'amour de

la patrie. Ces Corses ont une vitalité fiévreuse du corps, un incendie de

l'oeil qui dit des énergiques, des déterminés.

* * * * *

_Dimanche 7 octobre_.--Voici Dumény, qui entre chez moi, l'air gauche, et

qui, après beaucoup de circonlocutions, me demande si je voudrais bien lui

confier le manuscrit de GERMINIE LACERTEUX, dont Porel ne veut lui donner

connaissance que par la lecture aux acteurs. Je sens qu'il a la _frousse_,

et qu'en disant qu'il aime la bataille, il a une petite terreur d'une

salle soulevée de dégoût. Et il laisse échapper qu'il craint que j'aie

noirci Jupillon et adouci Germinie. Ça promet des embêtements futurs.

* * * * *

_Mardi 9 octobre_.--Plus tard, par tout le papier, conservé précieusement,

en ce temps, sur les hommes de lettres, on connaîtra à fond les écrivains

contemporains et l'on verra que les écrivains qui ont fait des chaussons

de lisière à Clairvaux ou qui méritaient d'en faire, n'ont jamais écrit

que des oeuvres vertueuses, des oeuvres _ohnetes_, ainsi que Rops

l'orthographie drolatiquement, dans une de ses lettres, tandis que les

vrais honnêtes hommes n'ont écrit que des oeuvres soulevant l'indignation

du public, et méritant les foudres des tribunaux correctionnels.

* * * * *

_Jeudi 11 octobre_.--J'ai reçu hier une lettre de Jules Vidal, qui

me demande à tirer une pièce de mon roman des FRÈRES ZEMGANNO, en

collaboration avec Byl. Il y a une vingtaine de jours, la même demande

m'était faite par Paul Alexis et Oscar Méténier, et je leur avais donné

l'autorisation sollicitée.

Aujourd'hui, dans un pèlerinage à travers les boutiques de japonaiseries,

j'ai l'idée de dédommager Vidal de sa déconvenue, en lui faisant faire une

pièce de la FILLE ÉLISA, sur un mode très chaste, et où un acte serait la

mise en scène complète d'une condamnation à la cour d'assises, et où

l'avocat, dans sa défense, raconterait toute la vie de l'accusée: une

exposition tout à fait originale, et qui n'a point encore été tentée au

théâtre.

Puis, tout en battant le pavé, et m'échauffant la cervelle de mon accès de

fièvre dramatique, je me disais qu'il fallait faire la pièce moi-même, et

je ne sais comment ma pensée allait encore à la FAUSTIN, avec l'idée d'en

tirer une autre pièce, songeant à faire de GERMINIE LACERTEUX, de la FILLE

ÉLISA, de la FAUSTIN, une trilogie naturiste.

Peut-être, dans deux ou trois jours, cette foucade théâtrale sera-t-elle

passée, mais aujourd'hui je suis mordu par le désir d'écrire ces pièces.

* * * * *

_Dimanche 14 octobre_.--Octave Mirbeau vient aujourd'hui, un moment, au

_grenier_. Le malheureux a une fièvre, dont il ne peut se débarrasser, et

qui le prend à six heures du soir et le quitte à une heure du matin, le

laissant, tout le jour du lendemain, brisé, incapable de travail.

* * * * *

_Lundi 15 octobre_.--Avoir besoin de rationner ses lectures dans un moment

d'oisiveté de l'esprit, où l'on voudrait lire tout ce qu'on n'a pas lu. Ah

ces yeux!... oui, je consentirais à devenir plutôt cul-de-jatte qu'aveugle!

* * * * *

_Jeudi 18 octobre_.--Ce soir, Rosny s'ouvre sur sa famille, parle

de ses frères et de ses soeurs, nous entretient de sa petite fille,

incomplètement allaitée par sa jeune femme de seize ans, et qu'il a été

au moment de perdre.

Et il dit avec la voix et les expressions de caresse lui venant à la

bouche, quand il parle de ses enfants, que le médecin lui ayant annoncé

qu'il n'y avait plus d'espoir à garder, et qu'il fallait seulement songer

à la soulager, il avait jeté les drogues dans la cheminée, et l'avait,

ainsi qu'il le raconte dans un de ses romans, promenée, bercée dans ses

bras vingt-quatre heures, et que le petit être intelligent s'était laissé

faire, et avait eu soudain un sourire, dans l'aube du jour... Elle était

guérie!

* * * * *

_Dimanche 21 octobre_.--Huysmans nous raconte avoir passé, en curieux,

dix-huit jours à Hambourg, dans le spectacle d'une prostitution, comme

il n'y en a nulle part: une prostitution pour matelots, supérieure aux

maisons Tellier du quartier Latin; une prostitution pour banquiers,

recrutée parmi des Hongroises de 15 ou 16 ans, et où l'on couche dans des

chambres fleuries d'orchidées.

Et c'est amusant de l'entendre décrire cette ville, à la mer lilas, au

ciel de papier brouillard, cette ville affairée toute la journée, se

transformant le soir, en une kermesse, qui dure toute l'année, et où l'or

gagné, tout le long du jour, se répand et se déverse, la nuit, dans les

_readdek_ opulents.

* * * * *

_Lundi 22 octobre_.--Antoine vient déjeuner, ce matin, à Auteuil, pour

s'entendre sur la distribution de la PATRIE EN DANGER.

Il a l'aspect d'un abbé, précepteur dans une riche famille bien pensante,

d'un abbé toutefois, qui doit jeter sa redingote ecclésiastique aux orties,

mais rien dans la physionomie et la tournure d'un homme de théâtre.

Malgré qu'il se défende d'être acteur comique, d'être homme à belle

prestance, je l'ai décidé à prendre le rôle du comte, le rôle de

_soutènement_ de la pièce. Mlle Leroux doit jouer la chanoinesse,

et Mevisto, Boussanel.

Quoiqu'un peu battu de l'oiseau, par sa mauvaise soirée de vendredi, il

croit à des pièces futures qui feront _flamber_ d'enthousiasme la salle du

Théâtre-Libre, et il espère toujours avoir prochainement cette salle qui

lui permettra de jouer une centaine d'actes, par an, et faire jaillir des

auteurs dramatiques, s'il y en a vraiment en herbe.

Au fond, ce petit homme est l'ouvrier d'une radicale rénovation théâtrale,

et si, comme il le disait, elle ne se fait pas chez lui, elle se fera

forcément sur les autres scènes, et quelle que soit la fortune de son

entreprise théâtrale, il est bien certainement le _rajeunisseur_ du vieux

théâtre.

* * * * *

_Mardi 23 octobre_.--Les retrouvailles bizarres de la vie. Dans le

troisième volume de notre JOURNAL (pages 289-290), au milieu du récit

de la maladie et de la mort de mon frère, je parle de la rencontre

journalière, dans le bois de Boulogne, d'un garçonnet souffreteux,

d'un garçonnet ayant la gentillesse d'une fillette, d'un garçonnet, au

cache-nez prenant autour de son cou l'aspect d'une châle, et toujours

accroché au bras d'un original vieillard.

Aujourd'hui, une femme en deuil dépose chez moi une lettre, avec une

photographie du garçonnet du bois de Boulogne, et qu'elle m'envoie, comme

une _carte de souvenir de l'enfant_, dont j'ai tracé un si charmant

portrait, me remerciant d'avoir fait revivre l'être bien-aimé.

Dans la lettre, est contenu un article de Renan sur cet Antoine Peccot,

mort à vingt ans, et qui suivant les cours de mathématiques

transcendantales de Bertrand, avec sa figure enfantine, avait fait penser

à l'illustre mathématicien, que son jeune auditeur ne pouvait comprendre

des spéculations aussi hautes. Et un jour, Bertrand l'avait interrogé et

charmé de sa précocité, en avait fait son élève particulier.

À la suite de la mort de cet enfant, de ce tout jeune homme, deux proches

parentes qui l'avaient élevé, amoureusement soigneuses de la mémoire du

cher petit, voulant que la fortune qui devait un jour appartenir au jeune

savant, appartînt tout entière à la science qu'il avait cultivée, par une

donation anticipée, fondaient au Collège de France, une rente annuelle en

faveur d'un étudiant pauvre, ayant déjà fait ses preuves dans les hautes

études mathématiques.

* * * * *

_Jeudi 25 octobre_.--À mon arrivée, chez Daudet, il me dit: «Avez-vous lu

la note du _Gil Blas_ d'hier?--Non.--Eh bien, la note dit que Réjane est

engagée pour la pièce de Sardou au Vaudeville, et que vous ne serez

probablement pas joué à l'Odéon.»

Hervieu et Rosny surviennent, et l'on cause. Daudet raconte que le premier

gros argent, qu'il ait touché, c'est lors de la publication de FROMONT ET

RISLER, et que revenant de chez Charpentier, un peu éplafourdi de sa vente,

et une poche de son paletot pleine de billets de banque, de louis d'or et

de pièces de cent sous, il s'était mis à répandre tout ça à terre, devant

sa femme, et à danser autour une danse folle, qu'il baptisait le _pas de

Fromont_.

Puis la conversation devient sérieuse, et l'on s'entretient de la force

vitale du mal, des atomes crochus qui font que le poitrinaire recherche la

poitrinaire, le fou, la folle, comme pour le réengendrer, en le doublant

ce mal,--ce mal qui pourrait peut-être mourir, s'il restait isolé.

Et Daudet parle de l'admiration, de l'espèce de culte pour le mal, chez

les médecins, les infirmiers, citant l'enthousiasme lyrique d'un frère

Saint-Jean-de-Dieu pour la plaie du petit Montegut, chantant sa beauté,

la comparant à une pivoine.

* * * * *

_Vendredi 26 octobre_.--Il y a dans le demi-réveil du matin, au lendemain

d'une mauvaise nouvelle, un moment anxieusement trouble, le moment où l'on

se demande encore, un peu endormi, si la chose arrivée est véritablement

vraie, ou si elle n'a pas été seulement rêvée... Ah! c'est fait pour moi,

cette pièce qu'on ne jouera pas, après sa réception, son annonce toute

l'année, le mot de Réjane: «À bientôt!...» C'était ma dernière cartouche à

tirer, et je tenais à la tirer... Mais cette malechance qui m'a poursuivi

toute ma vie!

* * * * *

_Samedi 27 octobre_.--Rassérènement complet. Porel m'écrit que la note

du _Gil Blas_ ne veut rien dire, et qu'on lira GERMINIE LACERTEUX, le

lendemain de la reprise de CALIGULA, c'est-à-dire le 8 novembre.

* * * * *

_Lundi 29 octobre_.--Peut-être y a-t-il dans mon goût pour la japonaiserie,

l'influence d'un oncle, l'_oncle Armand_, le frère préféré de ma mère.

Il avait été officier de hussard sous l'Empire, et il était le type de ce

joli et charmant officier de cavalerie légère, à la chevelure et aux

moustaches blondes, comme _papillotées_. Et quand il fut marié, et qu'il

eut acheté une maison à Bellevue, il se prit, je ne sais comment, d'une

passion pour la chinoiserie, et comme il n'était pas seulement un

aquarelliste distingué, mais qu'il était encore très adroit de ses

délicates mains, il fabriqua pour cette maison de campagne de Bellevue,

tout un mobilier d'un _chinois_ tout à fait extraordinaire pour le temps,

et l'on conserve encore chez mes petits cousins de Courmont, une lanterne

peinte et sculptée, qui, avec sa fine découpure, ses émaux, ses verres

coloriés, ses cordelettes de soie, semble une lanterne confectionnée à

Pékin.

* * * * *

_Dimanche 4 novembre_.--Chez Charpentier, ce soir, un monsieur vient à moi,

que je ne reconnais pas tout d'abord. C'est Zola, n'ayant plus sa tête du

portrait de Manet, un moment retrouvée, mais si changé, avec de tels trous

aux pommettes, un si immense front sous ses cheveux rebroussés, que

vraiment dans la rue, je serais passé à côté de lui, sans lui donner

la main.

Devant notre étonnement, où il y a un peu d'effroi de son changement,

il nous conte comment il a été amené à cet amaigrissement. À la

représentation d'ESTHER BRANDÈS, au Théâtre-Libre, il se rencontrait dans

un corridor avec Raffaëlli, et en dépit de tout l'effacement possible de

son corps, ayant peine à lui laisser le passage, s'échappait à dire:

«C'est embêtant d'avoir un bedon, comme ça!--Vous savez, lui jetait

Raffaëlli, en se dégageant, il y a un moyen très simple de maigrir, c'est

de ne pas boire en mangeant.»

À déjeuner, le lendemain, la phrase de Raffaëlli lui revenant, il se

mettait à dire: «Tiens, si je ne buvais pas!» À quoi Mme Zola répondait

que ça n'avait pas le sens commun, et que du reste, elle était bien sûre

qu'il ne pourrait pas le faire. Là-dessus contradiction et picotage entre

le mari et la femme,--et Zola ne buvait pas au premier déjeuner, et

continuait le régime pendant trois mois.

* * * * *

_Lundi 5 novembre_.--En allant à ROLANDE, dans le tête-à-tête du coupé,

Daudet me raconte comment il est arrivé à faire une pièce, à la suite de

l'IMMORTEL, en en cherchant une dans le roman, et se voyant empêché de la

faire. Il me joue presque une des scènes qui est en germe dans son cerveau,

une scène d'empoisonnement. La duchesse ruinée et se refusant au divorce,

le jeune Astier a la tentation de l'empoisonner, et l'empoisonnement est

joliment imaginé. D'un flacon de cyanure qu'il vient d'enlever à une

maîtresse qui voulait se suicider, par suite du désespoir d'être quittée

par lui, il verse quelques gouttes dans un verre d'eau que lui a demandé

la duchesse, mais au moment où elle va boire, il lui dit, pris d'un

remords soudain: «Ne bois pas!» La femme qui a le sens de ce qui se passe,

lui jette un _poverino_, où il y a comme une maternité pardonnante, et lui

tend les papiers du divorce.

* * * * *

_Mercredi 14 novembre_.--Aujourd'hui, c'est la lecture de GERMINIE

LACERTEUX, à l'Odéon.

Une émotion qui me fait sauter de mon lit de très bonne heure, et un état

nerveux qui me rend le transport en voiture insupportable, comme inactif,

et me fait descendre longtemps, avant d'arriver au théâtre.

Porel lit, et lit très bien la pièce. La lecture produit un grand effet.

On rit et on a la larme à l'oeil. Dumény, qui, avant de connaître la pièce,

m'avait laissé voir la peur, qu'il avait de son rôle, l'accepte gaiement.

Quant à Réjane, elle me semble tout à fait tentée du rôle, par une

curiosité brave.

* * * * *

_Mardi 20 novembre_.--Un jeune interne, qui vient me voir, ce soir, me

disait que les femmes ayant confié le secret de leur maladie à un médecin,

ont pour sa discrétion, une reconnaissance attendrie touchant à l'amour.

Et quand, il ne devient pas leur amant, ce médecin a sur elles, la

puissance d'un confesseur.

* * * * *

_Jeudi 22 novembre_.--Cette GERMINIE LACERTEUX me met dans un état nerveux,

qui me réveille tous les matins, à quatre heures, et me donne une fièvre

de la cervelle, où tout éveillé, je vois jouer la pièce, dans des

transports d'enthousiasme d'un public de songes.

Daudet est, dans le moment, tout pris, tout absorbé, tout dominé par la

lecture des ENTRETIENS d'Eckermann avec Goethe. Il déplore que nous

n'ayons pas chacun de nous, un Eckermann, un individu sans vanité

personnelle aucune, mettant, selon mon expression, tout ce qui _flue_ de

nous, dans les moments d'abandon ou de _fouettage_ par la conversation:

enfin toute cette expansion de cervelle ou de coeur, bien supérieure à ce

que nous mettons dans nos livres, où l'expression de la pensée est, comme

figée par l'imprimé.

Là-dessus, Daudet se met à parler des gens de valeur, que des

circonstances, la paresse, n'ont jamais laissé se produire, et qui meurent

tout entiers, faute d'un Eckermann, et le nom d'un ami lui vient à la

bouche, comme celui d'un de ces hommes, tout plein de choses délicates, et

qui aura passé dans la vie, sans laisser de trace.

Cet ami, il nous le montre assis en face de lui, en plein jour, devant une

bouteille de champagne, chez Ledoyen. Et tout à coup déposant son verre,

avec des larmes dans les yeux, en disant: «Ah! c'est plus fort que moi, je

ne peux pas ne pas toujours y penser!» Daudet comprenait, que c'était de

son jeune enfant, mort il y avait deux ans, qu'il parlait. Alors le père

lui racontait, que l'entendant, une nuit, tout doucement pleurer dans son

lit, il lui demandait ce qu'il avait, et que l'enfant lui répondait: «Ça

m'ennuie de mourir!» Et l'ami retendait son verre, et continuait à boire

avec des yeux aigus, regardant dans le vide.

* * * * *

_Vendredi 23 novembre_.--Oh l'argent! les pièces de cent sous, ça ne me

représente rien: ce sont comme des palets de jeu de tonneau, que j'échange

contre des jouissances des yeux... Mais, ce qu'ils m'auront coûté ces

gredins!

* * * * *

_Samedi 24 novembre_.--Battu toute la soirée, la rue du Rocher, la rue des

Martyrs, pour trouver le décor du tableau de l'engueulement, à la porte

d'un marchand de vin. C'est peut-être enfantin de ma part, car j'ai la

conviction, que Porel et le décorateur ne tiendront compte ni de mes

croquetons, ni de mes notes. Mais il faut tout faire, pour s'approcher

de la vérité,--après quoi, arrivera ce qu'il voudra.

* * * * *

_Dimanche 25 novembre_.--Bracquemond a été invité, un jour, par le

procureur impérial, à venir regarder le bourreau toucher chez lui son

argent, à l'effet de voir sa main. À ce qu'il paraît, c'est le procureur

royal, impérial, ou de la République, qui paye en personne le bourreau, et

sans que celui-ci donne un reçu. Donc la pile de pièces de cent sous,

était posée sur un coin de la table. Le bourreau entra, salua. Le

procureur impérial, d'un geste lui montra l'argent, et alors Bracquemond

vit la pile de pièces de cent sous disparaître, sous une main d'un format

et d'une épaisseur, comme il n'en avait jamais vu. Quel était ce bourreau?

Bracquemond ne se le rappelle plus.

Ce soir, chez Daudet, sur ma déploration du manque d'argent, pendant toute

ma jeunesse, Daudet et Drumont parlent en choeur, et content l'affreuse

lutte de leurs premières années, avec le logeur, la crémerie, le fripier.

Drumont rappelle un endroit, où il y avait une poule, qui mangeait entre

vos jambes, et qui faisait dire: «Est-ce que vous venez à la _Poule_?» Et

là, son déjeuner se composait de quatre sous de moules, de deux sous de

pain, et d'un demi-verre de vin. «Mais ce qui m'a fait souffrir le plus

dans ce temps, s'écrie l'écrivain anti-sémitique, ce sont les pieds,

oui, les chaussures. J'avais découvert un _Décroche-moi ça_, près de

Saint-Germain-l'Auxerrois, presque en face des _Débats_... Mais quelles

chaussures, et qu'elles faisaient mal aux pieds!»

Et Daudet raconte, qu'après une nuit passée, avec Racinet, dans les

bois près de Versailles, ils avaient été réduits à manger du pain, à

déjeuner... mais qu'ils en avaient mangé pour dix-sept sous. Il parle

encore de sa joie, quand il avait la fortune de posséder six sous, pour

acheter une bougie, une bougie, qui lui promettait toute une nuit de

lecture.

* * * * *

_Lundi 26 novembre_.--La première répétition de GERMINIE LACERTEUX, un peu

débrouillée, et où Porel m'a convoqué.

Enchantement du jeu intelligent, discret, non appuyé de Réjane, qui, dans

le tableau des fortifications s'offre et se donne dans un abandonnement,

si joliment chaste.

À mon grand regret, je suis forcé de quitter le théâtre, au moment où l'on

va représenter le tableau des sept petites filles, que Porel a eu la

chance de réunir, et me voilà à la mairie, pour le mariage de Georgette

Charpentier, toute charmante dans une de ces toilettes _esthetic_ de la

Grande-Bretagne, qui va à sa beauté _ophélique_, à sa grâce névrosée.

Il n'est que trois heures et demie. Je recours à l'Odéon, à l'instant où

l'on reprend, une seconde fois, le dîner des sept petites filles, qui avec

le bruit, les rires, la jacasserie qu'y a introduits Porel, sera bien

certainement un des _clous_ de la pièce[1].

[Note 1: Ici je me suis complètement trompé dans mes prévisions, car c'est

la scène qui a manqué de faire tomber la pièce, mais en dépit des sifflets

qui l'ont accueillie, je maintiens que c'est une jolie et originale scène.]

Il y a une petite Jésus de cinq ans, toute _dormichonnante_ dans sa

fourrure, et qu'on tient éveillée, et qu'on fait jouer, en lui promettant

un biscuit, une bambine qui est toute drôlette. Puis c'est une fillette de

dix ans, une petite-fille de Bouffé, qui rend gravement son rôle à Porel,

parce qu'elle ne le trouve pas assez important.

* * * * *

_Mardi 27 novembre_.--En maniant ces _jolités_,--c'est le nom que leur

donne le: _Catalogue de feu Son Altesse Royale le duc Charles de Lorraine

et de Bar_, ces jolités faisant partie de cette vitrine, que je commence,

d'objets à l'usage de la femme du dix-huitième siècle, en touchant et

retouchant ces étuis, ces flacons, ces ciseaux, ces navettes, qui ont

été, pendant des années, les outils des travaux d'élégance et de grâce

des femmes du temps, il vous arrive de vouloir retrouver les femmes,

auxquelles ils ont appartenu, et de les rêver ces femmes,--le petit objet

d'or ou de saxe, caressé des doigts de votre main.

* * * * *

_Mercredi 28 novembre_.--Un landau vient me prendre à onze heures, je vais

chercher les Daudet, et nous nous rendons chez les Charpentier.

Un long temps pour organiser le cortège. Mme Daudet fait la remarque de

la parfaite ressemblance des noces des gens riches avec les noces des

ouvriers, et comme les gens distingués, dans l'attifement de ce jour,

deviennent communs, et comme on croirait que ça doit finir, le soir,

par une goguette.

La mariée est toute charmante, sous le blanc argenté de la soie Récamier,

sa jupe sans taille tombant avec les plis d'une tunique, et de coquets

entrelacements de fleurs d'oranger, lui courant à la hauteur des hanches

sur sa robe de dessus. Et ç'a été vraiment un féerique spectacle; quand la

messe finie et la porte de l'église ouverte, un coup de soleil y est entré,

et enveloppant la mariée dans la blancheur transparente de son voile,

l'a donnée à voir, une seconde, dans la lumière électrique d'un coup de

théâtre.

Un joli moment, avant le _lunch_, que la distribution par la mariée à ses

amies, des pétales d'oranger de sa robe: pétales dont le nombre figure les

années, qu'elles ont encore à attendre, pour se marier. Jeanne Hugo me

montrant sa main ouverte, où il y en avait deux, me dit: «Dans deux ans!»

et je crois, en me disant cela, qu'elle regarde Léon Daudet.

* * * * *

_Jeudi 29 novembre_.--Aujourd'hui, à la mairie des Batignolles, dans un

conseil de famille, convoqué par Mme de Nittis, je suis près de Claretie,

qui veut bien me dire que je devrais faire une pièce tirée de CHÉRIE, que

c'est tout à fait un tableau du monde, et comme je lui répondais que je ne

voyais pas de pièce dans le roman, et que j'ajoutais, que j'avais été

au moment de lui présenter la PATRIE EN DANGER, il me faisait cette

objection: «Il y a, voyez-vous, dans votre pièce, l'acte de Verdun...

c'est grave pour un théâtre de l'État... au Théâtre-Libre, c'est autre

chose, et ça se comprend très bien, qu'Antoine vous joue.» Aurait-il,

quand je l'ai fait tâter par Febvre, pris conseil du ministère, d'après le

ton qu'il a mis à ses paroles?

* * * * *

_Vendredi 30 novembre_.--Répétition à l'Odéon.

Des décors impossibles. Dans la chambre de Mlle de Varandeuil, une fenêtre

à guillotine, comme on en trouverait seulement à Londres. Une crémerie, si

fantastique, qu'elle semble une crémerie des PILULES DU DIABLE.

On dirait vraiment que les décorateurs ferment les yeux, à tout ce qui

leur tombe dessous. Il y a à vingt pas d'ici, une crémerie qui, d'après

des photographies, qu'on ferait peindre par un peintre de charcutier,

donnerait un décor cent fois plus réel. Mais la réalité du décor dans les

pièces modernes, semble aux directeurs de théâtre, sans grande importance.

Réjane est admirable par son dramatique, tout simple, tout _nature_. Un

moment, elle parle de la force nerveuse, que donnent les planches, et de

sa crainte de jeter dans l'orchestre, la grande Adèle, quand elle la

bouscule, à la fin du tableau des fortifications. À ce sujet, elle raconte,

que jouant avec je ne sais plus qui, elle s'étonnait d'avoir les bras

tout bleus, et qu'elle avait reconnu, que ça venait d'un petit coup de

doigts, qu'il lui donnait à un certain instant.

Le théâtre, un endroit particulier pour la fabrication des imaginations

anxieuses, peureuses. Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, ma pensée va à la

censure, à son _veto_, et j'interroge les attitudes des gens, les réponses

qu'ils font à des questions quelconques, et malgré moi, j'y cherche des

dessous ténébreux, confirmant ma pensée.

Je descends jusqu'au boulevard, avec Dumény, qui me montre des

lithographies de Gavarni, _ad usum_ Jupillon, qu'il tire de sa poche, et

me parle de la manière de se faire une bouche méchante, en la dessinant,

dans le maquillage, de la minceur d'une bouche de Voltaire, et la relevant

d'un rictus, dans un seul coin.

* * * * *

_Samedi 1er décembre_.--Ce matin, de Béhaine tombe chez moi, au moment où

je m'habillais pour la répétition, et reste déjeuner avec moi. Il me

confirme que l'Italie est toute à l'agressivité, et il croit que nous

aurons la guerre au printemps.

Ce soir, Frantz Jourdain, que j'emmène faire un croqueton d'un marchand de

vin pour ma pièce, me ramène dîner chez lui.

Là, le bibliophile Gallimard, m'apprend aimablement, qu'il va faire

pour sa bibliothèque une édition de GERMINIE LACERTEUX, avec dessins et

eaux-fortes de Raffaëlli, et préface de Gustave Geffroy, dont il n'y aura

que _trois exemplaires_: le premier pour lui, le second pour moi, le

troisième pour Geffroy.

* * * * *

_Lundi 3 décembre_.--Dumény vient, ce matin, à l'effet de se faire une

tête de «roux cruel» sur l'_Oiseau de passage_ de Gavarni, dont j'ai le

dessin. Pendant qu'il en prend le croqueton, il me dit: «Ah! votre JOURNAL,

c'est bien curieux... et je regrette bien de n'avoir pas écrit des notes

plus tôt... mais j'ai commencé à en écrire l'année dernière.» Décidément,

immense sera le nombre de journaux autobiographiques, que va faire naître

dans l'avenir, le JOURNAL des deux frères.

Colombey n'a qu'un bout de rôle, qu'il joue d'une manière merveilleuse.

C'est la fin d'une ivresse, dans laquelle remontent des renvois de vin mal

cuvé. De le voir jouer ainsi, cette scène, ça me rend aujourd'hui tout à

fait insupportable, la suppression du tableau du dîner, dans le bois de

Vincennes, où il aurait été si amusant, si drolatique.

Oui, à propos de cette scène, quand je lui ai lu la pièce, Porel m'a dit,

que c'était d'un comique lugubre, mais c'est le comique de l'heure

présente, le comique fouetté, nerveux, épileptique, hélas! Le gros, rond

et gai comique, genre Restauration, c'est mort, ça ne se fabrique plus en

France, en l'an 1888. Puis au fond, au théâtre, les choses dangereuses ne

le sont pas, quand elles sont jouées par des acteurs de grand talent.

Une remarque. Ce Colombey est le seul acteur, qui ne subisse pas

l'inspiration de Porel, et a dû montrer qu'il ne voulait pas la subir, car

Porel ne lui fait aucune observation, et le laisse jouer, comme il veut.

Oh! ce Porel, il faut bien l'avouer, ce Porel est d'une fécondité

d'imaginations, d'une richesse d'observations, d'une abondance de

ressouvenirs d'après nature. Il a fait vivant, ce rôle de la grande Adèle,

par un tas d'attitudes de fille à soldat, par un monde de détails

caractéristiques, que donne la fréquentation des pioupious. Il a varié

son éternel et gauche frappement de cuisse, par des saluts militaires

faits, la main à la tempe, avec des dandinements de corps triomphants de

tambour-major, etc., etc.

Et pour Mlle de Varandeuil, dans la grande scène de la fin, au milieu du

tragique de la situation, il a coupé les tirades, par une occupation

sénile de son feu, par des attouchements persistants de pincettes, par des

gestes maniaques de vieilles gens. Ah! c'est un metteur en scène tout à

fait remarquable que Porel, et qui apporte à un rôle, je le répète, une

partie psychique, que je ne rencontre sur aucune autre scène.

* * * * *

_Mardi 4 décembre_.--Voici la guerre qui commence contre la pièce. Les

journaux font d'avance un tableau des souffrances de la pudeur des

actrices, chargées d'interpréter GERMINIE LACERTEUX. Et les cafetiers du

quartier Latin se joignent aux journalistes, furieux de ce seul entr'acte,

que je veux introduire au théâtre, et qui réduit à un bock, les cinq,

qu'on buvait avec les cinq actes et les cinq entr'actes.

Porel annonce, aujourd'hui, que GERMINIE LACERTEUX passera, samedi 15

décembre.

* * * * *

_Mercredi 5 décembre_.--Hier, j'ai donné un exemplaire de l'édition

illustrée de LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE à Réjane, qui m'a dit:

«Aujourd'hui je ne suis pas belle, je n'ai pas mon _ondulation_ de dix

francs, je vous embrasserai seulement demain.» En arrivant au théâtre, on

me remet d'elle un billet de remercîment tout charmant, où elle veut bien

me dire, que Germinie est sa _passion_, et qu'elle y apportera toute la

vie et la vérité qui sont en elle.

* * * * *

_Vendredi 7 décembre_.--Porel est convoqué aujourd'hui par la censure.

Il est obligé de quitter la répétition, en me disant de l'attendre pour

savoir le résultat. La répétition finie, il tarde, il tarde. Je laisse

dans son cabinet Réjane, qui persiste à l'attendre, et je m'en vais,

voulant m'éviter une nuit colère.

* * * * *

_Samedi 8 décembre_.--Un fichu état nerveux, qui me met des larmes dans

les yeux, quand dans la correction des épreuves, je relis ma pièce.

Du théâtre, j'emporte chez moi le manuscrit de la censure, pour en prendre

copie. Songe-t-on, qu'à la veille de l'anniversaire de 89, un directeur

de théâtre est obligé de batailler avec la commission de la censure, un

gros quart d'heure, pour garder cette phrase de son auteur: «_Je suis

prête d'accoucher._» Ce soir, reporter à dix heures des épreuves chez

Charpentier.

C'est bon tout de même, cette vie active, affairée, précipitée, où l'on

n'a pas une minute à soi: ça fait vivre _jeunement_, un vieux comme moi.

* * * * *

_Dimanche 9 décembre_.--Télégramme tout à fait inattendu de

Saint-Pétersbourg, m'annonçant qu'HENRIETTE MARÉCHAL a été jouée

avec un grand succès, au Théâtre Michel.

La vie de théâtre a cela, qu'elle donne la fièvre à votre cervelle,

qu'elle la tient, tout le temps, dans une excitation capiteuse, et

qui vous fait craindre, quand vous en serez sorti, que la vie tout

tranquillement littéraire du faiseur de livres, paraisse bien vide,

bien fade, bien peu remuante.

* * * * *

_Lundi 10 décembre_.--L'envie de rédiger une pétition à la Chambre des

députés, dans laquelle je demanderai la suppression de la commission de

censure.

Au milieu de la tirade dramatique du neuvième tableau, dite d'une manière

trop _mélo_, par Mme Crosnier, Porel lui crie: «Mouchez-vous là, et ne

craignez pas de vous moucher bruyamment.» Or, cette chose humaine fait la

tirade nature, et lui enlève le caractère théâtre qu'elle avait, avant.

* * * * *

_Mardi 11 décembre_.--Aujourd'hui, le _Guignol_ est démonté, et les Daudet

qui assistent à la répétition, pleurent, comme de candides bourgeois.

Daudet me dit, que la seule crainte qu'il éprouve pour moi, c'est que la

fin de mes tableaux, sans effet théâtral, ne déroute le public.

À ce qu'il paraît, Jacques Blanche aurait entendu dans les sociétés qu'il

fréquente, que la première serait _houleuse_.

* * * * *

_Jeudi 13 décembre_.--Ah! le théâtre, c'est plein d'imprévu hostile!

Réjane, qui a une névralgie dans la mâchoire, et qui n'a pas répété hier,

et qui depuis deux jours n'a pas mangé, après avoir avalé un bouillon

qu'on est allé chercher chez Foyot, ne peut donner que les attitudes de

son rôle, que dit tout haut la souffleuse.

* * * * *

_Samedi 15 décembre_.--J'ai rendez-vous à l'Odéon, avec Loti, qui part

demain matin et ne pouvant assister à la première, remise à mardi, m'a

demandé à être présent à la répétition de la censure.

Je le trouve dans le cabinet de Porel, causant du MARIAGE DE LOTI, que

fabriquent, en ce moment, des inconnus, et je l'engage et le décide très

facilement à faire la pièce lui-même. Et voici Porel, avec sa facilité

d'emballement, rêvant déjà de décors exotiques et de mélodies haïtiennes,

et faisant du MARIAGE DE LOTI, dans son imagination, la pièce à succès de

la fin de l'année, et voilà l'auteur du charmant roman, tout charmé, et

sous le coup de la fascination de cette chose nouvelle: le théâtre,--et

qui invite Porel à venir à Rochefort, et à travailler à la pièce, à eux

deux.

On descend dans la salle. Ce n'est point encore la répétition de la

censure, comme on l'avait décidé. Cette répétition est remise à lundi,

et la pièce reculée à mercredi. La pauvre Réjane, cause de ce retard,

n'arrive qu'à deux heures. Elle a dû se faire donner un coup de lancette

dans la bouche, et a eu à la suite du coup de lancette, une crise de nerfs,

et est obligée de jouer, le cou et la tête tout empaquetés.

Il est amusant ce Loti, sous sa gravité de pose et de commande, avec

l'éveil, par moments, de ses yeux éteints devant cette cuisine du théâtre;

et sa vue semble jouir délicieusement de la montée des décors, de

l'abaissement des plafonds, et ses oreilles se pénétrer curieusement

de l'argot de la machination. Et, on le voit avec quelque chose d'un

provincial, amené dans les profondeurs intimes du théâtre, se frotter

aux hommes et aux femmes de l'endroit, attiré, séduit, hypnotisé. Un

moment cependant le marin se révèle, et sur les récriminations et les

rebiffements des machinistes, il laisse échapper: «On voit que ce ne sont

pas des soldats, la manoeuvre ne se fait pas au sifflet!»

Devant le jeu de Mme Raucourt, un peu grisée par les compliments,

soulignant trop la méchanceté noire de son rôle, il s'écrie: «Vous êtes

heureux qu'on ne vous joue pas dans un port de mer, les marins monteraient

sur le théâtre, battre Mme Jupillon et son fils.»

Réjane me contait, que sa petite fille âgée de deux ans, disait au sujet

de sa fluxion: «_Maman joue Geminie de M. Goncou, et maman est enflée._»

* * * * *

_Lundi 17 décembre_.--Je laisse Porel dans son cabinet, en tête à tête

avec les censeurs.

Au milieu de clouements à grands coups de marteau, un conciliabule qui

n'en finit pas, entre un machiniste, un pompier au casque qui brille,

auquel se mêle la voix de la souffleuse, qui a l'air de sortir d'une cave,

pendant qu'un décorateur fait un croquis pour retoucher la chambre de

Mlle de Varandeuil. Enfin Porel vient s'asseoir sur les premiers bancs de

l'orchestre entre les censeurs.

Admirable de gaucherie cette Réjane! pendant qu'avec ses bras rouges de

laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle tourne

sous les yeux de sa maîtresse... Pas la moindre coquetterie bête de femme,

à preuve le chapeau ridicule du bal de la Boule-Noire... C'est vraiment

une actrice!... Dans l'idylle du second tableau, quel triste et pudique

abandon, mais, mais... je ne sais pas, pour une scène d'amour si

poétique,--la robe de bonne me fait une petite impression de froid,--en

sera-t-il de même avec le public?... Oh, elle est merveilleuse, tout le

temps, Réjane! et au moyen d'un dramatique tout simple, du dramatique

que je pouvais rêver pour ma pièce... Et comme dans la scène de l'apport

de l'argent, pour le rachat de la conscription, elle dit bien et d'une

voix tellement remuant les entrailles: «Pas plus que l'autre, pauvre

ami... pas plus que l'autre!...» Et la jolie trouvaille, qu'elle a faite

dans la scène de l'hôpital, de cette toux, qu'elle a seulement, quand elle

parle de choses d'amour.

Une location frénétique. Des députés, me dit Porel, en le quittant,

ont loué une grande avant-scène; ils veulent assister à cette émeute

littéraire.

* * * * *

_Mercredi 19 décembre_.--Hier à l'Odéon Gouzien me parlait de la mauvaise

humeur, causée chez les journalistes, par la suppression de la répétition

générale. Ce matin cette mauvaise humeur transperce dans les journaux.

Toute la matinée et l'après-midi, je travaille à finir la pétition à la

Chambre des députés, un morceau que j'ai écrit avec mes nerfs, et que je

crois un des bons morceaux que j'ai écrits.

Bon! à la sortie de chez moi, un brouillard qui me fait craindre, que les

voitures ne puissent pas circuler, ce soir. Pour tuer l'avant-dîner, je

vais chez Bing, où je ne peux m'empêcher de quitter de l'oeil les images,

que Lévy me montre, et de me promener d'un bout de la pièce à l'autre, en

parlant de ce soir.

Et aussitôt dîner, dans l'avant-scène de Porel avec les Daudet, moi, tout

au fond, et invisible de telle manière, que Scholl, qui vient parler avec

Daudet sur le rebord de la loge, ne me voit pas.

Un public de première, comme jamais on n'en a vu à l'Odéon, assure Porel.

La pièce commence. Il y a deux mots, dans le premier tableau, sur lesquels

je comptais pour m'éclairer sur la disposition du public. Ces deux

mots sont: «une _vieille bique_, comme moi» et «des bambins, _qu'on a

torchés_». Ça passe, et je conclus en moi-même que la salle est bien

disposée.

Au second tableau, quelques sifflets, et commencement du soulèvement de la

pudeur de la salle: «Ça sent la poudre, j'aime ça!» laisse échapper Porel,

sur un ton pas vraiment très amoureux de la poudre.

Daudet sort, pour calmer son fils, qu'il entrevoit prêt à batailler, et

revient bientôt avec une figure colère, et accompagné de Léon, disant, que

son père avait une tête si mauvaise dans les corridors, qu'il a craint

qu'il se fît une affaire, et je regarde, vraiment touché au fond du coeur,

le père et le fils, se prêchant réciproquement la modération,--et tout

aussi furieux, l'un que l'autre, en dedans.

La lutte entre les siffleurs et les applaudisseurs parmi lesquels on

remarque les ministres et leurs femmes, continue aux tableaux du bal de

la «Boule-Noire» au tableau de la «Ganterie de Jupillon».

Enfin arrive le tableau du dîner des petites filles. Là, je l'avoue, je me

croyais sauvé. Mais les sifflets redoublent. On ne veut pas entendre le

récit de Mme Crosnier. On crie: _Au dodo les enfants!_ et j'ai, un quart

d'heure, l'anxiété douloureuse de croire qu'on ne laissera pas finir la

pièce... Ah! cette idée était dure, car comme je l'avais dit à mes amis,

je ne sais pas quelle sera la fortune de ma pièce, mais ce que je voudrais,

ce que je demande, c'est de livrer la bataille, et j'ai eu peur de ne pas

la livrer jusqu'au bout.

Je vais un moment sur la scène, et je vois deux de mes petites actrices,

si cruellement bousculées par le public impitoyable, pleurant contre un

portant de coulisse.

Enfin Réjane obtient le silence: Réjane, à laquelle je dois peut-être

d'avoir vu la fin de ma pièce, au milieu du tapage et du parti pris de ne

pas écouter, a le don de se faire entendre et de se faire applaudir, dans

la scène de l'apport de l'argent de la conscription.

Aux tableaux qui suivent, ça devient une véritable bataille, au milieu de

laquelle, sur la phrase de Mlle de Varandeuil: «Ah! si j'avais su, je t'en

aurais donné du _torchon de cuisine_, mademoiselle, comme je danse!»

une voix indignée de femme s'élève, et amène à sa suite, un brouhaha

d'indignation dans la salle. Et cette voix indignée n'est pas celle d'une

honnête femme.

Les indignations des hommes, ne sont pas non plus de ceux qui passent à

Paris, pour les plus purs: c'est l'indignation de ***, vous savez... c'est

l'indignation de ***, dont on dit... c'est l'indignation de ***, sur

lequel on raconte...

Enfin, quand Dumény veut me nommer, cette salle se refuse absolument, à ce

que mon nom soit prononcé, comme un nom déshonorant la littérature

française... et il faut que Dumény attende longtemps, longtemps... et

qu'il saisisse une suspension entre les sifflets, pour le jeter ce nom,

et le jeter, il faut le dire, comme on jette sa carte à un insulteur.

Je suis resté jusqu'au bout, au fond de la loge, sans donner un signe de

faiblesse, mais pensant tristement, que mon frère et moi nous n'étions pas

nés sous une heureuse étoile,--étonné, et doucement remué, à la tombée de

la toile, par la poignée de main d'un homme, qui m'avait été jusqu'alors

hostile, par la brave et réconfortante poignée de main de Bauër.

Les gens perdus dans le brouillard, se retrouvent autour des tables du

souper offert par Daudet, sur lesquelles se dressent quatre faisans, au

merveilleux plumage, que m'a envoyés la comtesse Greffulhe «à cause de

leurs nuances japonaises».

Tout le monde est gai. On n'a pas le sentiment d'une bataille absolument

perdue, et moi j'oublie l'échec de la soirée, devant la satisfaction

d'avoir vu finir la pièce.

On soupe, et on soupe longuement, en commentant les incidents de la

soirée.

Marieton qui a payé 25 francs un parterre, a vu payer 90 francs chaque,

les deux derniers fauteuils de l'orchestre.

Wolf, qui était derrière le jeune Hugo, et lui frottait amicalement sa

canne dans le dos, en lui disant: «C'est une honte que le petit-fils de

Hugo applaudisse ça!» s'est attiré une réponse à peu près semblable à

celle-ci: «Pardon, monsieur, nous ne sommes pas assez intimes, pour que

vous me parliez ainsi!»

Quelqu'un a entendu un imbécile patriote de la prose noble, s'écrier dans

les corridors: «Ah! si les Allemands voyaient cette pièce!»

Puis, au milieu de la causerie devenue bruyante, tout à coup s'élève la

voix de Zola, qui jette: «À Edmond Goncourt et à la mémoire de Jules

Goncourt!»

* * * * *

_Jeudi 20 décembre_.--Vitu, après avoir commencé son article du _Figaro_,

par cette phrase: «--La chute complète et sans appel de GERMINIE

LACERTEUX[1]»--fait la déclaration suivante:

«Il n'est pas un seul mélodrame de l'ancien ou des derniers temps, où les

peintures des basses classes de Paris, ne soient mises en scène avec une

verve, un coloris, un relief, et une vérité autrement saisissants.»

C'est peut-être vraiment, monsieur Vitu, une critique un peu exagérée.

[Note 1: GERMINIE LACERTEUX, on le sait, est à sa centième représentation,

sauf six ou sept représentations.]

* * * * *

_Vendredi 21 décembre_.--Aimable visite de Réjane, toute riante, toute

joyeuse, qui me plaint de n'avoir pas assisté à la représentation d'hier,

à cette seconde, où la pièce s'est complètement relevée, et me disant

gentiment, que si elle a un succès, elle le doit à la prose qui est sous

son jeu, sous sa parole.

Elle me conte que Derenbourg, le directeur des Menus-Plaisirs, lui a

confié, que la veille de la première, il dînait dans une maison, qu'il n'a

pas voulu nommer, où on avait dit: «Il ne faut pas que la pièce finisse

demain.»

Et revenant aux applaudissements, aux rappels d'hier, elle m'avoue que,

dans la fièvre de bonheur qu'ils avaient Porel et elle, ils ont été souper,

ainsi que deux collégiens, et que dans le fiacre, Porel ne cessait de

répéter: «2,500 francs de location aujourd'hui... après la presse de ce

matin... je ne me suis donc pas trompé... je ne suis donc pas une foutue

bête!»

* * * * *

_Samedi 22 décembre_.--Passé, après dîner, à l'Odéon, où à mon entrée,

Émile m'annonce que la salle est pleine d'un monde _chic_. Réjane qui

vient de jouer le tableau des fortifications est rappelée, et applaudie à

tout rompre... Je me sauve, de peur que ça se gâte.

* * * * *

_Lundi 24 décembre_--J'ai peur d'hier, j'ai peur du public du dimanche. Je

ne suis pas de ceux qui disent: «Quand j'arriverai au vrai public!...» Ma

pièce, ainsi qu'elle est faite, et avec l'apeurement produit par la presse

dans la gent bourgeoise, ne peut vivre que par la curiosité sympathique du

Paris lettré.

Je trouve Porel avec l'oeil _agatisé_, qu'il a dans les embarras, les

contrariétés, les difficultés de son métier. Il me semble être dans ces

_tracs_, qui succèdent chez lui aux coups d'audace.

La recette de la soirée dimanche, a été bonne, mais Porel est démonté par

le fait, qui a l'air vrai, de Charcot sifflant dans son avant-scène, et

par le refus, fait par le _Figaro_, le _Temps_, le _Petit Journal_,

d'accepter les réclames payées, annonçant les recettes de GERMINIE

LACERTEUX.

* * * * *

_Mardi 25 décembre_.--Hier dans le _Temps_, M. Sarcey, après m'avoir

reproché d'avoir taillé en tranches de croquades, l'histoire de Germinie

Lacerteux, sans en avoir montré les points lumineux, conclut ainsi:

«Monsieur de Goncourt n'entend rien, rien absolument au théâtre[1].»

[Note 1: Voici ma réponse qui a été écrite sous le coup de l'article du

_Temps_, mais qui n'a pas été publiée.]

Voyons, monsieur Sarcey, causons un peu théâtre. Je ne veux pas entrer

dans le détail; et chercher à vous démontrer que mes tableaux n'ont pas

été choisis, si à l'aveuglette, que vous le dites, et, que l'homme qui

veut bien écouter la pièce, y trouvera cette _perversion de l'affectivité_,

qui, selon vous, manque. Prenons la question de plus haut.

Vous avez été toujours, Monsieur, un étonnement pour moi, par le

bouleversement, que vous avez porté dans la conception que je m'étais

faite du normalien, car je dois vous l'avouer, je voyais dans le normalien,

un homme tout nourri des beautés et des délicatesses des littératures

grecque et latine, et allant dans notre littérature, aux oeuvres d'hommes,

s'efforçant d'apporter, autant qu'il était en leur pouvoir, des qualités

semblables, et tout d'abord une qualité de style, qui, dans toutes les

littératures de tous les temps et de tous les pays, a été considérée comme

la qualité maîtresse de l'art dramatique.

Mais non, ce que vous admirez, avec le plus de chaleur d'entrailles, et

qui, selon votre expression, ne vous laisse pas _un fil de sec sur le dos_,

c'est le plus gros drame du Boulevard du Crime, ou la jocrisserie, au

comique le plus épais. C'est pour ces machines-là que vous avez le rire le

plus large et la plume la plus enfiévrée d'éloge. Car parfois vous êtes un

peu dur même avec Augier, Dumas et les autres... et n'aviez-vous pas près

de cinquante ans, quand vous vous êtes aperçu du talent de Victor Hugo, et

que vous avez bien voulu vous montrer bonhomme, à son égard?

Oui, Monsieur, vous ne semblez pas vous douter, mais pas vous douter du

tout, que dans la scène de l'apport de l'argent, dans la scène du bas de

la rue des Martyrs, il y a sous le dire de l'admirable Mlle Réjane, une

langue qui, par sa concision, sa brièveté, le rejet de la phrase du livre,

l'emploi de la parole parlée, la trouvaille de mots remuants, enfin un

style théâtral qui fait de ces tirades, des choses plus dramatiques, que

des tirades, où il y aurait sous la voix de l'actrice, de la prose de

d'Ennery ou de Bouchardy.

Eh bien, tant pis pour vous, si comme critique lettré de théâtre, vous ne

faites pas la différence de ces deux proses.

Maintenant n'est-ce encore rien, des caractères dans une pièce? Et les

caractères de Mlle de Varandeuil, de Germinie, de Jupillon, vous les

trouvez n'est-ce pas inférieurs aux caractères de n'importe quel mélodrame

du boulevard.

Or donc, le style, les caractères n'entrant point en ligne de compte dans

votre critique, accordez-vous quelque valeur aux situations? Pas plus! Ce

tableau frais et pur du dîner des fillettes, servi par cette servante

enceinte, et se terminant par l'emprunt des quarante francs de ses couches,

ce tableau en dépit de l'empoignement du public de la première--un des

plus dramatiques du théâtre de ce temps, vous ne le trouvez qu'odieux, mal

fait, et sans invention aucune. Et toute votre esthétique théâtrale,

monsieur Sarcey, consiste dans la scène à faire.

Mais la scène à faire, êtes-vous bien sûr que vous êtes le seul, l'unique

_voyant_, patenté et breveté de cette scène? Avant tout, pour la scène à

faire, il faut de l'imagination, et permettez-moi de vous dire, que si

vous avez une grosse tête, vous avez une cervelle comparativement petite à

cette tête: cervelle dont nous connaissons les dimensions et la qualité

des circonvolutions, par la lecture de vos oeuvres d'imagination. Et

savez-vous que chez moi, lorsque, le dimanche, par hasard on a lu le

_Temps_, et que vous proposez de remplacer la scène de l'auteur par une

scène de votre cru, tout le monde, spontanément, et sans aucun parti pris

contre votre personne, trouvait que votre scène était vulgaire, commune,

était _la scène à ne pas faire_.

Et puis, Monsieur, la _scène à faire_, c'est le renouvellement du secret

du théâtre, de cette vieille mystification, si vertement blaguée par

Flaubert: ça fait partie du _parapharagamus_ des escamoteurs, c'est le

facile moyen d'abîmer une pièce, sans donner la raison valable de son

éreintement. Là-dessus, un conseil charitable que je vous donne, Monsieur:

ne jouez plus trop de cette rengaine, le bourgeois même, je vous le jure,

commence à ne plus couper dans la _scène à faire_.

Mais là, monsieur Sarcey, où vous n'êtes pas vraiment sincère, où vous ne

dites pas la vérité, c'est quand vous déclarez que la pièce est ennuyeuse,

horriblement ennuyeuse, sachant très bien, que c'est le moyen élémentaire

de tuer une pièce, le moyen inventé par votre syndicat dramatique. La

pièce peut être mauvaise d'après vos théories littéraires, mais une

pièce où les spectateurs sont près d'en venir aux mains, et où les

spectatrices--du moins les spectatrices honnêtes--versent de vraies

larmes, non, non, Monsieur, cette pièce n'est pas ennuyeuse.

Enfin, Monsieur, vous pontifiez, toutes les semaines, du haut de vos douze

colonnes du _Temps_, comme si vous prêchiez la vraie esthétique théâtrale,

la grandissime esthétique de l'École normale. Mais en êtes-vous bien sûr?

Moi je crois que vous vous illusionnez, et que la jeune École normale vous

trouve un critique démodé, un critique _perruque_, un critique vieux jeu,

et voici la lettre qui va vous le prouver:

Monsieur,

Bien qu'il y ait de la hardiesse à adresser des félicitations à un

homme tel que vous, je me risque à vous offrir les miennes, sûr que

le témoignage de la jeunesse ne vous est pas indifférent, car il est

sincère, et c'est un gage de l'avenir: ce que nous aimons nous le

ferons triompher, quand nous serons des hommes.

Je suis élève de l'École normale. J'imagine que vous ne l'aimez guère.

Nous sommes donc moins suspects que qui que ce soit, nous qui avons

combattu pour vous, le bon combat, hier soir. C'est en mon seul nom que

je vous écris, mais nous étions foule à vous acclamer à la troisième de

GERMINIE. Nous étions venus pour protester contre l'indigne cabale, qui

n'a pas cessé de s'attacher à vous, et pour forcer le respect dû à votre

talent. Nous n'étions pas venus pour applaudir. Mais votre pièce nous a

saisis, bouleversés, enthousiasmés, et des jeunes gens qui, comme moi,

ne vous connaissaient guère, trois heures avant, et qui n'avaient pour

votre art qu'une estime profonde, sont sortis pleins d'une admiration

affectueuse pour vous. Oui, j'aime votre vue nette de la vie, j'aime

votre amour pitoyable de ceux qui aiment et qui souffrent, j'aime

surtout la sobriété discrète et vraie de votre émotion, de vos peintures

les plus poignantes. Merci de ne point sacrifier au goût du gros public,

de ne point lui faire de concessions, ni même de demi-concessions.

R...

Élève de l'École normale.

Le nom du signataire de la lettre, monsieur Sarcey, vous me permettrez

de ne pas l'imprimer en toutes lettres, j'aurais trop peur que vous le

fassiez enfermer dans l'_ergastulum_ de l'École.

Ce soir, pendant l'heure que je passe à l'Odéon, quelques sifflets,

qu'exaspère l'apostrophe d'une jeune femme, assise aux fauteuils de balcon,

jetant aux siffleurs: «Ils sifflent parce qu'ils se sentent capables d'en

faire autant que Jupillon!»

* * * * *

_Jeudi 27 décembre_.--Discussion à table avec Daudet, où je soutiens qu'un

homme qui n'a pas été doué par Dieu du sens pictural, pourra peut-être,

à force d'intelligence, goûter quelques gros côtés perceptibles de la

peinture, mais n'en goûtera jamais la beauté intime, la bonté absconse au

public, n'aura jamais la joie d'une coloration, et je lui parlais à ce

propos de l'eau-forte, de ses noirs, de certains noirs de Seymour-Haden

qui mettent l'oeil dans un état d'ivresse chez l'homme, au sens pictural.

Je lui parlais encore des gens, n'ayant pas reçu ce don du ciel, et

s'efforçant de chercher dans la peinture, les côtés dramatiques,

spirituels, littéraires enfin: tout ce qui n'est pas de la peinture, et

qui ne me parle pas, et qui me fait préférer un hareng saur de Rembrandt,

au plus émouvant tableau d'histoire, mal peint.

Rosny, après avoir aujourd'hui vanté la solidité de sa santé et déploré le

manque d'une maladie, en général attestatrice du talent, chez un écrivain,

confesse cependant qu'il est un _angoisseux_, que son esprit se forge des

ennemis qu'il n'a pas, et qu'en tisonnant au coin du feu, dans la flambée

de sa cheminée, parfois il voit, comme des êtres chimériques, lui voulant

du mal.

Puis il m'entretient de son mode de travail, se plaignant de dormir très

mal, et par conséquent se levant tard, et mangeant, aussitôt levé, une

côtelette, et d'abord virant dans la chambre, et ne travaillant guère, que

dans le temps s'écoulant entre onze heures et une heure, puis après cela

se promenant, lisant, ratiocinant.

* * * * *

_Vendredi 28 décembre_.--L'incident le plus bouffon à propos de GERMINIE

LACERTEUX, incident amené par l'éreintement de Sarcey, qui dans la

_France_, a fait un réquisitoire de procureur de la République contre la

pièce: ç'a été, la demande de la suppression de la pièce par la droite du

Sénat, sans qu'un seul sénateur l'ait vue, l'ait lue. Oui, l'aveu de cette

proscription sans précédent, existe au _Journal Officiel_, est attesté par

le vaillant discours de Lockroy, le ministre de l'Instruction publique. Et

n'est-ce pas vraiment curieux, la demande par cette droite, en termes

injurieux, de la suppression de ma pièce, sur la dénonciation de M. Sarcey,

ce mangeur de prêtres, par cette droite agissant contre moi, l'auteur de

l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION, de l'HISTOIRE DE

MARIE-ANTOINETTE... Il y a vraiment dans les choses humaines, à l'heure

présente, trop d'ironie!

Ah! ce monsieur Sarcey, il n'est pas pour les vaincus. On peut être sûr

que, lorsqu'on crie quelque part: _Tue!_ il imprimera: _Assomme!_

C'est lui, qui après s'être montré après la défaite de la Commune, si

impitoyable pour les communards, au temps de la campagne anti-catholique,

se livrait, tous les matins, dans le _Dix-Neuvième Siècle_, à l'exécution

d'un curé de campagne... Je ne sais, mais il évoque chez moi, l'idée d'un

de ces _goujats d'armée_, qui, lorsqu'un chevalier était renversé sur le

dos, sans pouvoir se relever, l'_égorgillait_ sans défense, avec son

eustache, par les défauts de son armure.

* * * * *

_Samedi 29 décembre_.--Incontestablement ce n'est pas seulement la langue

de la grande Adèle, qui choque le public petit bourgeois, la langue de

Mlle de Varandeuil produit peut-être un effet pire, chez les gens qui

ne sortent pas d'une famille noble, qui n'ont pas entendu la langue,

trivialement colorée, des vieilles femmes de race du temps.

Un changement dans les habitudes parisiennes. Les mariages du commun ne se

font plus mener à la Cascade, ils se font véhiculer à la Tour Eiffel.

* * * * *

_Dimanche 30 décembre_.--... Au moment, où Léon Daudet arbore pour sortir

une toque en velours noir, la nouvelle coiffure _chic_ de l'étudiant, son

père nous conte, qu'à l'âge d'à peu près quatorze ans, une société de

garçonnets comme lui, avait loué à Lyon, une chambre au quatrième, une

chambre donnant sur la Saône et son brouillard, une chambre louée à un

pauvre ménage d'ouvriers dans la débine, et chez lequel il y avait une

femme qui pleurait toujours, et dans une cage en osier, une colombe

gémissante, à l'instar de la femme.

Cette chambre louée, était la chambre des orgies, des orgies de petits

verres;--et tout son mobilier consistait en quelques chaises et une toque.

Et quand arrivé là dedans, le premier, et le feu allumé, il mettait la

toque, et fumait une énorme bouffarde, il sentait monter en lui un orgueil

d'homme fait, un orgueil incommensurable.

Et comme il me revient, dans la parole, quelque chose de mes pensées du

matin, sur la jeunesse actuelle, Daudet me dit que c'est la génération des

_instinctifs_, des êtres de la race canine, qui lorsqu'ils ont trouvé

un os, vont le manger dans un coin, et n'ont pas la _solidarité_ des

générations précédentes, et sont le plus beau triomphe de la personnalité

et de l'égoïsme.

* * * * *

_Lundi 31 décembre_.--Marpon, que je rencontre sur le seuil de sa boutique

du boulevard Italien, m'apprend que la matinée de GERMINIE LACERTEUX,

annoncée et affichée, a été suspendue par le ministère, sous la pression

de M. Carnot, et que la plus grande partie des gens qui avaient pris des

billets pour ma pièce, ont redemandé leur argent, quand en son lieu et

place, on leur a offert: le LION AMOUREUX.

Cette suppression des matinées d'une pièce, acceptée par la censure,

n'est-ce pas de la part du Président de la République, du _bon plaisir_

tout à fait monarchique? Oh! la bonne blague que les gouvernements

libéraux!

Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 7 / 14 题