Mon cher Maupassant,
Votre lettre, imprimée dans le _Gil Blas_ de ce matin, apportant
l'autorité de votre nom au dernier article de Santillane, ne me laisse
qu'une chose à faire, c'est de vous envoyer ma démission de président
et de membre de la Société du monument de Flaubert.
Vous n'ignorez pas ma répulsion pour les Sociétés et leurs honneurs,
et vous devez vous rappeler, que je n'ai accepté que sur vos instances,
cette présidence qui m'a causé mille ennuis, et mis en contradiction
avec moi-même, et ma profession de foi sur la _statuomanie_, à propos
de la statue de Balzac.
Maintenant voici l'historique de la représentation demandée par moi.
Je recevais le 10 septembre dernier, annoncé par une lettre de vous, un
extrait des délibérations du Conseil général de la Seine-Inférieure de
la session d'août, où M. Laporte, membre du Conseil, s'exprimait ainsi:
«La souscription pour le monument à élever à la mémoire de Gustave
Flaubert, s'élève actuellement à la somme de 9 650 francs, y compris
les 1 000 francs votés par le Conseil général, et qui ont été mandatés,
le 13 mars 1882. Cette somme qui est déposée dans une banque de Rouen,
est insuffisante. Mais on espère trouver facilement, au moyen d'une
représentation dans un théâtre de Paris, ou par toute autre voie, le
complément nécessaire, à peu près 2 000 francs.»
Et l'on me priait de hâter, autant qu'il était en mon pouvoir,
l'édification du monument. N'étant pas assez riche pour fournir à moi
seul les fonds manquants, n'ayant reçu d'aucun membre de la Société la
demande de compléter entre amis, la somme de 2 000 francs, répugnant à
rouvrir une souscription qui depuis plusieurs années n'avait pas réuni
9 000 francs, je me rendais au voeu du Conseil général et je demandais,
le mois dernier, une représentation au Théâtre-Français.
Sur cette demande aucune réclamation de la famille ou d'un membre de la
Société.
Le directeur du Théâtre-Français me répondait par un refus, motivé sur
les statuts de la Comédie-Française.
Alors dans un dîner chez Daudet, je proposais à Daudet de compléter la
souscription en donnant Daudet, Zola, vous et moi, chacun 500 francs,
proposition rapportée le lendemain dans le _Temps_, par un de ses
rédacteurs qui dînait avec nous.
Et la résolution allait être prise définitivement, et j'allais vous
demander, ainsi qu'à Zola, la somme de 500 francs, lorsque dans un
autre dîner chez Daudet, où se trouvait Porel, on parlait de la
représentation du Théâtre-Français, tombée dans l'eau. Sur mes regrets,
Porel nous offrait galamment son théâtre, et instantanément nous
improvisions à nous trois la représentation annoncée dans les journaux,
et que je trouve pour ma part joliment imaginée comme _représentation
d'amitié et de coeur_, et dont l'argent n'avait rien à mes yeux de plus
blessant pour la mémoire de Flaubert, que l'argent d'une souscription
du public.
Maintenant cette représentation n'ayant pas lieu, je tiens à la
disposition de la Société la somme de 500 francs pour laquelle j'avais
annoncé vouloir contribuer au monument de Flaubert, regrettant, mon cher
Maupassant, que vous ne m'ayez pas écrit directement, enchanté que
j'aurais été de me décharger, en ces affaires délicates--où je n'ai été
que l'instrument de vouloirs et de désirs qui n'étaient pas toujours les
miens,--de toute initiative personnelle.
Agréez quand même, mon cher Maupassant, l'assurance de mes sentiments
affectueux.
* * * * *
_Mercredi 5 janvier_.--Ce soir, chez Charpentier, Daudet déclarait qu'il y
avait un beau livre à faire: «Le Siècle d'Offenbach» proclamant que tout
ce temps descendait de lui: de sa blague et de sa musique, qui n'étaient
au fond qu'une parodie de choses et de musiques sérieuses, qu'il avait
travesties. Et Céard le baptise assez spirituellement du surnom de:
_Scarron_ de la Musique.
* * * * *
_Samedi 8 janvier_.--Dîner, chez Banville. C'est curieux dans ce moment
l'influence du café-concert, et la prise de possession des cervelles par
la chansonnette.
À toute minute, j'entends Daudet chantonner:
Trois, rue du Paon,
Un petit appartement,
Sur le devant.
...
et chantonner, en s'interrompant tout à coup, un peu honteux de cet
empoignement bête.
Et voici Coppée avouant, que le mélodrame, le mélodrame, sa toquade, n'a
plus le pouvoir de l'amuser, qu'il n'y a que le café-concert, qu'il n'y a
plus que Paulus qui le mette en joie.
C'est ainsi que cette gaîté névro-épileptique est en train de conquérir
tout Paris, et de mettre ses refrains dans la bouche des plus délicates
intelligences. C'est un peu comme ces crises qui courent dans une salle
d'hôpital, et vont, de lit en lit, atteignant tout le monde.
Banville avec son ironie à lui, ironie toute charmante dans sa forme
bonhomme, raconte comme quoi Sarcey à une pièce quelconque de l'Odéon,
jouée ces années dernières, l'a emmené boire un bock dans un café, et lui
a dit tout à coup: «Vous savez, Hugo est un grand lyrique... Oui, ces
temps-ci j'ai été emmené à la campagne par un ami... Il y avait dans
une armoire de la chambre, où je couchais, un livre tout taché, tout
dégoûtant... LES FEUILLES D'AUTOMNE, connaissez-vous ça?... Et bien, il y
a là dedans, un mendiant en train de se chauffer auprès du feu, passant à
travers son manteau, qui fait comme les étoiles dans le ciel, la nuit...
Oh mais là, vous savez, c'est un grand, lyrique!--Et le voilà faisant une
scène à Banville, ne le trouvant pas à l'unisson de son admiration.
* * * * *
_Dimanche 9 janvier_.--Il n'y a plus qu'une chose qui me sorte de mon
écoeurement de la vie, et qui m'y fait reprendre un peu d'intérêt: c'est
la première épreuve d'un livre nouveau.
Margueritte allant voir, ces jours-ci, un ami de son père, au Sénat, a
été mis en rapport avec Anatole France, qui lui a dit: «Oui, oui, c'est
entendu, Flaubert est parfait, et je n'ai pas manqué de le proclamer...
Mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqué de faire des _articles sur
commande_... Ça lui aurait donné une souplesse qui lui manque.»
Et peut-être le critique du _Temps_ a-t-il raison.
* * * * *
_Mercredi 12 janvier_.--Duval, ce voleur faisant du vol, une opinion
politique, ce voleur plaidant carrément devant un tribunal, que le vol est
une restitution légitime du superflu de ceux qui ont trop, au profit de
ceux qui n'ont pas assez, et soutenu par un public d'amis et de disciples,
qui, à un moment donné, a manqué culbuter le tribunal. Ce n'est au fond
que l'exagération des doctrines politiques de ceux qui nous gouvernent.
* * * * *
_Mardi 18 janvier_.--Ce matin, Bourde du _Temps_, vient causer avec moi,
pour faire un article sur ma pièce future de GERMINIE LACERTEUX, sur sa
construction par tableaux shakespeariens, sur mes idées relatives à
l'acte,--l'acte qui claquemure, pour moi, le théâtre dans les vieilles
formes, et l'empêche de se rapprocher du livre.
Ce soir, au dîner de quinzaine, Spuller, de retour d'Amérique, parle des
écoles mixtes, et dit que dans les basses classes, ce mélange est bon,
qu'il corrige la sauvagerie des petits garçons, et que les petites filles
se développant plus vite, ça apporte chez les masculins une émulation
profitable. Mais rien n'est plus mauvais pour les moeurs. Les petites
filles pervertissent les petits garçons, les portent à l'onanisme, qu'ils
pratiquent devenus plus grands, et beaucoup se trouvent impuissants à
l'époque de leur mariage.
Berthelot, notre ministre de l'Instruction publique d'hier, en train de
causer de la nouvelle poudre ne produisant pas de fumée, et qui laisse
maintenant ignorer l'endroit d'où l'on reçoit en campagne un coup de
canon... devient soudain sérieux et abandonne les effets de la nouvelle
poudre, sur ce que Spuller lui jette, d'un bout de la table à l'autre,
qu'il n'en a plus que pour une quinzaine: l'extrême gauche, regardant
comme une nécessité de renverser le ministère.
--Oui, fait Berthelot, après une minute de rêverie: _une nécessité
physiologique_, la haine des hommes.
* * * * *
_Mercredi 19 janvier_.--Avoir en portefeuille la PATRIE EN DANGER,
cette pièce, la première pièce vraiment documentée historiquement sur la
Révolution, cette pièce dont le premier acte est une mise en scène si
révélatrice du dix-huitième siècle, cette pièce dont le cinquième acte,
par le tragique de la vie des prisons d'alors, est plus dramatique que les
tableaux les plus dramatiques de Shakespeare,--et l'avoir en portefeuille
cette pièce, au su de tous les directeurs, en quête d'une pièce pour
l'anniversaire de 1789, sans qu'aucun songe à vous la demander, c'est
vraiment pas de chance!
* * * * *
_Dimanche 23 janvier_.--Daudet, à propos de FRANCILLON, racontait ceci: À
dix-neuf ans, la première pièce qu'il faisait, et qui avait pour titre:
L'OISEAU BLEU, il la présentait à l'Odéon. C'était dans un paysage idéal
du Midi, un déjeuner, le lendemain d'un mariage, entre la femme, le mari,
et un ami. Et il arrivait, un moment, où les deux hommes parlaient de
leurs anciennes amours. L'ami s'en allait, et dans le tête-à-tête,
recommençant entre les deux époux, la femme disait à son mari: «Et moi
aussi, j'ai aimé!...» et elle lui contait un passé coupable de femme.
Le curieux, c'est que La Rounat, en lui refusant la pièce, lui disait:
«Ça, c'est une pièce à faire par Dumas fils.» Et Dumas l'a faite, cette
pièce, une trentaine d'années après.
* * * * *
_Lundi 24 janvier_.--Aujourd'hui, à la répétition de NUMA ROUMESTAN,
j'étais frappé d'une chose, c'est que la pensée de la plupart des acteurs
et des actrices n'a pas l'air de cohabiter avec la pièce qu'ils jouent,
et qu'ils travaillent absolument comme des employés de ministère à leur
bureau; rien de plus,--et que sortis du théâtre, dont ils se sauvent,
ainsi que des écoliers d'une classe, ils déposent en passant leurs rôles,
et la mémoire de leurs rôles chez le concierge. Est-ce que ç'a été
toujours comme ça?
* * * * *
_Samedi 29 janvier_.--Généralement en littérature, je fais des _fours_,
mais même, quand j'ai des succès, mes succès me nuisent. C'est ainsi qu'à
propos de l'édition illustrée de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, qui
a été épuisée deux ou trois jours, avant le Jour de l'an, Hébert, le
principal commis de Didot, me dit: «Savez-vous que votre grand succès a
nui à la vente de nos autres volumes d'étrennes?»
Et il ne fait pas l'illustration de la MAISON D'UN ARTISTE, qui le tentait,
et il ne retire pas même: LA FEMME, dont des exemplaires lui sont
demandés, tous les jours.
* * * * *
_Dimanche 30 janvier_.--Zola était en train de parler aujourd'hui de
la puissance du _Figaro_, avec une espèce de respect religieux, quand
quelqu'un jette dans son amplification: «Vous savez, Scholl dit ne
craindre au monde, que la Justice et le _Figaro_!»
* * * * *
_Mardi 1er février_.--Au dîner de Brébant de ce soir, commentaires autour
de l'article du _Post_, sur le général Boulanger, qui est cause de la
baisse de la Bourse...
On dit que Courcel a quitté l'ambassade de Berlin, parce que sa position
n'était plus tenable, que le roi Guillaume et Bismarck, qui avaient
continué, après la guerre de 1870, à regarder la France, toute vaincue
qu'elle était, comme une grande puissance, la tiennent maintenant en
parfait dédain, depuis cette succession de ministères sans autorité.
Freycinet lui-même avoue que les ministres étrangers lui disent: «Oui,
très bien, parfaitement, nous serions tout prêts à prendre des engagements
avec vous, mais qui nous assure que vous y serez demain?»
* * * * *
_Mercredi 2 février_.--Visite de Maupassant, qui me décide à reprendre ma
démission de membre de la société du monument de Flaubert, par veulerie,
par lâcheté de ma personne, et l'ennui d'occuper le public de cette
affaire. C'est raide tout de même, le fait de cet article qu'il a appuyé,
«sans, me dit-il, l'avoir lu»!
Au fond on n'a pas assez remarqué, qu'avant l'impressionnisme, la peinture
du dix-huitième siècle a été une réaction contre le bitume, réaction
amenée par les milieux clairs, dans lesquels vivait cette société.
Geffroy m'amène Raffaëlli, qui a demandé à voir mes dessins, et l'on cause
critique d'art, quand soudain Raffaëlli s'écrie: «Par exemple, en fait de
jugement d'une peinture, ce que vous avez dit à Geffroy à propos de mon
exposition de la rue de Sèze, de l'année dernière, ça m'a renversé,
bouleversé, fait croire que vous étiez un vrai _voyant_ en tableaux.»
Voici l'histoire: L'année dernière à un dîner chez les Daudet, qui fut un
peu une chamaillade avec Zola, depuis le commencement jusqu'à la fin, la
bataille avait commencé à propos d'une discussion sur Raffaëlli, que je
louais, et j'ajoutais devant Geffroy qui se trouvait là: «Il y a chez
Raffaëlli, dans ces dernières années, une blondeur, un attendrissement
tout particulier, il a dû se passer quelque chose dans sa vie. Geffroy
rapportait quelques jours après ma phrase à Raffaëlli, qui les bras cassés,
lui disait: «C'est bien extraordinaire... c'est bien extraordinaire!» Et
il lui racontait un brisement de sa vie.
* * * * *
_Dimanche 6 février_.--Daudet frappé de la dureté, du coupant, que Mounet
apportait au rôle de Roumestan, et ne trouvant chez lui rien du _mutable_
et de l'_ondoyant_, que Montaigne attribue à l'homme du Midi, et ne
rencontrant quoi que ce soit de l'homme sensuel, _flou_, _attendrissable_,
qu'il a montré dans son héros, copié, des pieds à la cervelle, sur le
catholique du Midi, lors des dernières répétitions, jeta soudain à son
acteur: «Mounet, est-ce que vous êtes calviniste?» Ce qui est et ce qui
fait qu'il n'est pas l'homme du rôle, ce compatriote de Guizot!
Mais, il n'y a qu'un très délicat observateur, capable de faire une
pareille devinaille.
Rosny me parlant de son livre sur les socialistes, à moitié composé, me
disait que chez ces hommes, l'amour ne joue pas de rôle, et que rien, pour
ainsi dire, ne les prend et les passionne, que la bataille des paroles et
l'escrime des arguments.
Daudet m'emmène chez lui, pour assister à la répétition de PIERROT
ASSASSIN DE SA FEMME, joué par l'auteur, par Paul Margueritte. Vraiment
curieuse, la mobilité du masque de l'acteur, et la succession des figures
d'expression douloureuses, qu'il fait passer sur sa pétrissable chair, et
les admirables et pantelants dessins qu'il donne d'une bouche terrorisée.
Et sur cette _pierrotade_ macabre, le jeune musicien Vidal, a fait une
musiquette tout à fait appropriée au nervosisme de la chose.
* * * * *
_Vendredi 11 février_.--On faisait la remarque, ces jours-ci, que les
femmes complètement antireligieuses placent leur besoin de croire--et un
besoin de croire qui ne souffre pas la contradiction--sur de l'autre
surnaturel, comme les tables tournantes, les médiums, etc.
* * * * *
_Dimanche 13 février_.--Dîner chez les Charpentier. Macé, l'ancien chef du
service de sûreté, au regard à la fois fuyard et interrogateur sous ses
lunettes. Un amusant causeur sur les voleurs, sur les voleurs de la
société, dont il dit qu'il y en a tant dans les rues de Paris, qu'il
habite la campagne, pour ne pas les y rencontrer.
Et il parle des gens de finance, _à éclipse_ dans les prisons, nous
en citant un, sans le nommer, qu'il faisait mettre à Mazas, et qu'il
retrouvait, quelque temps après, à un dîner du ministère, à la droite du
ministre, et de là lui envoyant un petit signe bienveillant de protection;
nous citant un autre, qui, dans ses passages à travers deux ou trois
prisons, avait fait décorer de décorations étrangères, tous les directeurs
et gros employés.
* * * * *
_Lundi 14 février_.--Aujourd'hui, répétition de NUMA ROUMESTAN, répétition
qui ne laisse pas un moment douter d'un grand succès.
Et nous voilà, avec Daudet, dans la loge de Sisos essayant ses robes, en
compagnie de Doucet, ce couturier, délicat et intelligent collectionneur;
dans la loge de Cerny, dévêtant son svelte, et fantaisiste costume de
petit mitron; dans la loge de Mounet, tapissée de lambeaux d'affiches en
pourriture, avec un étal sur une planche de pots pour le maquillage de
l'artiste, semblable à l'appareillage de couleurs d'un peintre à la colle.
Nous voilà nous promenant à travers la cuisine intime de la représentation,
assistant à la suppression d'une tirade, au raccourcissement d'une jupe,
à la fabrication de glaces, si joliment imitées avec de la ouate mi-partie
blanche, mi-partie rose.
Enfin la répétition finit dans les bravos, et nous allons boire un verre
de malaga chez Foyot, où nous trouvons Porel dînant avec le régisseur du
théâtre, Porel brisé de fatigue, et qui répète, en s'étirant les bras et
les jambes: «Ah! que j'ai donc mal aux nerfs!»
* * * * *
_Mardi 15 février_.--La vie chez moi est ensommeillée toute la journée,
avec une vague et émoussée perception de ce qui se passe autour de moi, et
cela dure jusqu'au soir, où se fait de sept heures à minuit, un éveil de
mon esprit et de mes yeux.
Dîner chez Daudet, et départ avec le ménage pour la première de NUMA
ROUMESTAN. «J'emporte, dit Daudet, en train de farfouiller dans ses
poches de droite et de gauche, j'emporte de très forts cigares et de la
morphine... Si je souffre trop... Léon me fera une piqûre... Oui je
resterai, toute la soirée, dans le cabinet de Porel, où il y aura de la
bière, et je ferai ma salle pour demain.»
En voiture, comme Daudet me dit qu'il a fait mettre à Mounet un col droit,
qui lui enlève son aspect de commis voyageur de la répétition, je ne puis
m'empêcher de lui dire, que je m'étonne du manque absolu d'observation de
ces gens, qui en ont autant besoin que nous, et que je ne peux comprendre,
comment un acteur, appelé à jouer Numa Roumestan, n'a pas eu l'idée
d'assister à une ou deux séances de la Chambre, ou du moins d'aller flâner
à la porte, et de regarder un peu l'humanité représentative.
Au premier acte, tout le rôle de Mme Portal ne porte pas, et je sens le
_trac_ de Mme Daudet, qui est devant moi, dans le travail nerveux de
son dos. Mais le public est empoigné au second acte, et le succès va
grandissant, et tourne au triomphe à la fin de la pièce.
* * * * *
_Mercredi 16 février_.--Je trouve la princesse, qui est un peu souffrante,
exaspérée contre Taine, à propos de son article sur Napoléon Ier, qui
vient de paraître dans la _Revue des Deux Mondes_. Elle s'indigne de
l'accusation portée par l'écrivain, contre Mme Laetitia, d'avoir été une
femme malpropre, et s'écrie: «Eh bien je ferai cela... j'ai une visite à
rendre à Mme Taine... je lui mettrai ma carte avec _P. P. C._... oui, ce
sera prendre à jamais congé de lui.»
Ah! le théâtre! Je croyais à un incontesté succès de NUMA ROUMESTAN, et
voici qu'en dépit des applaudissements d'hier, de la critique élogieuse de
ce matin, Ganderax qui, certes, n'est pas hostile à Daudet, me fait part
de l'attitude un peu réservée de la salle, des causeries des corridors, du
mauvais effet produit par le jeu dramatique de Mounet, et estime que le
succès se bornera à une trentaine de représentations. Et toute la soirée
chez Y..., chez X... et les autres, ce sont des paroles réfrigérantes:
«Mounet est exécrable, Sisos manque de puissance, la petite Cerny est
tout artificielle.» Puis, c'est la pièce, qui toute charmante, toute
spirituelle qu'elle a été trouvée par le public, est critiquée avec une
sévérité taquine et singulièrement malveillante.
* * * * *
_Lundi 21 février_.--Une de mes amies occupe dans ce moment une ouvrière,
qui est une voleuse de morphine. Un curieux type de morphinomane. Elle
entre chez un pharmacien, et s'écrie, avec la tête d'expression de la
Douleur, dessinée par Lebrun: «Ah! Monsieur, que je souffre donc... faites
moi la charité d'une piqûre de morphine!»
* * * * *
_Dimanche 27 février_.--Aujourd'hui, au _Grenier_, on parlait, du beau
port de corps, du style des égoutiers, des vidangeurs, et en général de
tous les gens qui portent de grandes et de lourdes bottes: le soulèvement
des grandes bottes, amenant un noble soulèvement des épaules dans la
poitrine rejetée en arrière. Et Raffaëlli de dire, «que jamais un
mouvement n'est isolé, et qu'en peinture il cherche à indiquer le milieu,
l'enchaînement central d'un mouvement...
* * * * *
_Mardi 1er mars_.--Sur le proverbe «menteur comme un dentiste» prononcé
par quelqu'un du dîner, le chirurgien Lannelongue dit: «Savez-vous
l'origine de ce proverbe, eh bien, la voici: Deux hommes se battent dans
la rue. L'un coupe le nez à l'autre avec ses dents. L'amputé ramasse son
nez dans le ruisseau, et a l'idée de monter chez un médecin-dentiste
demeurant en face, nommé Carnajou, qui lui recoud à tout hasard, le nez
avec du fil. Le nez reprend. Le dentiste répand la nouvelle, et l'on
ajoute si peu de croyance à ses paroles, qu'on crée pour lui le proverbe
en question. Et Carnajou passe si bien pour un menteur, qu'un vrai
chirurgien qui fait quelque temps après des réapplications de chair, n'ose
pas les ébruiter.»
«Il arrive même que Després, un interne de Dupuytren, recolle un morceau
de doigt à un individu, qui revient lui montrer son doigt, au bout de huit
jours, et que Dupuytren, à qui on montre ce morceau recollé, l'arrache en
disant: «Ça ne tient pas, ça!»
C'était la doctrine du moment. Ce n'est qu'en 1838, que le recollement de
la rhinoplastie fut hautement affirmé.
* * * * *
_Dimanche 6 mars_.--Rosny parle du curieux pesage qui se fait du calorique,
produit dans une cervelle, par l'effort d'un travail, et cite ce fait
curieux d'un savant italien, qui se croyait aussi fort en grec qu'en latin,
et auquel on a appris, qu'il possédait beaucoup mieux la langue latine,
en opposant le poids du calorique qu'avait développé chez lui une
traduction grecque, au poids du calorique développé chez le même par
une traduction latine.
Pendant le débat des ces questions scientifiques dans le _Grenier_,
Bonnetain et un ami d'Hermant, l'auteur du CAVALIER MISEREY, rédigent dans
mon cabinet un procès-verbal, à l'effet de mettre fin aux duels du jeune
romancier avec les officiers du régiment, où il a servi.
* * * * *
_Jeudi 10 mars_.--Les quelques femmes, que j'ai hautement aimées, aimées
avec un peu de ma cervelle mêlée à mon coeur, je ne les ai pas eues--et
cependant j'ai la croyance que, si j'avais voulu absolument les avoir,
elles auraient été à moi. Mais je me suis complu dans ce sentiment, au
charme indescriptible, d'une femme honnête menée au bord de la faute, et
qu'on y laisse vivre avec la tentation et la peur de cette faute.
* * * * *
_Samedi 12 mars_.--Le _pourboire_, cette générosité essentiellement
française, prouve l'humanité d'une nation. Elle veut, la France, qu'à
la rémunération tarifée du travail ou du service, il s'ajoute pour le
mercenaire, un peu de joie, un peu de bon temps, un peu d'ivresse.
* * * * *
_Dimanche 13 mars_.--Rosny nous apprend cette chose amusante: c'est que
les collectivistes répudient le vol, le repoussent comme une manifestation
bourgeoise du sentiment de la propriété. Au fond le vol produit une
propriété personnelle qui est contraire à la doctrine.
* * * * *
_Jeudi 17 mars_.--Mme Commanville vient me lire la préface définitive, que
sur mon conseil, elle a écrite, pour mettre en tête de la CORRESPONDANCE
DE FLAUBERT. Elle me paraît curieuse, intéressante, cette petite
biographie, par les dessous intimes qu'elle seule pouvait apporter sur la
vie de l'homme qui l'a élevée.
Drumont, à dîner, nous apprend qu'il fait des conférences anti-sémitiques,
place Maubert et ailleurs. Ce sont des ecclésiastiques qui l'ont déterminé
à parler en public, en lui disant que le don de la langue lui viendrait
avec le Saint-Esprit, et il constate que ce don qu'il croyait ne pas avoir,
il le possède, et qu'il harangue avec une facilité qui l'étonne.
* * * * *
_Samedi 19 mars_.--Voilà Séverine et les autres, prenant comme cri de
guerre de la révolution future: À la Banque de France! à la Banque de
France! ma phrase de Denoisel, dans RENÉE MAUPERIN, et qu'a citée Guesde,
lors de la représentation de la pièce, tirée du roman.
* * * * *
_Mardi 22 mars_.--Dîner chez Zola, nous racontant, que pendant un
entr'acte de la lecture de RENÉE, hier, Deslandes collé à un carreau, et
regardant tomber la neige, s'est retourné pour lui dire: «La neige, c'est
le linceul des théâtres!»
Mise en lumière par Daudet et par moi, du livre de Rosny: LE BILATÉRAL, au
milieu d'une ardente et sympathique discussion. De très hautes et de très
rares qualités. Une profonde observation de l'humanité-peuple. C'est un
constructeur d'individus, un metteur en scène des foules, des multitudes:
tout cela avec un peu de confusion, un peu de brouillard à travers les
pages du bouquin; mais ça ne fait rien, le BILATÉRAL est un maître livre.
* * * * *
_Jeudi 24 mars_.--Daudet parlait, ce soir, d'un garçon de la littérature
auquel il a fait quelquefois la charité, et dont la spécialité était de
fabriquer des mots d'enfants, des mots de bébé, et qui lui disait: «J'ai
fait aujourd'hui un _bébé_ de trois francs!»
* * * * *
_Samedi 26 mars_.--Dans les silences d'une grande dame de ma connaissance,
silences un peu méprisants, je perçois souvent l'étonnement, qu'elle
éprouve des basses relations qu'en général, nous avons, les uns et les
autres, de la littérature. Elle ne comprend pas, que c'est une carrière de
faire des femmes à peu près distinguées, et que les gens qui travaillent,
et qui ne sont pas mariés, ne trouvent pas le temps de se procurer cet
_à peu près_.
* * * * *
_Dimanche 27 mars_.--C'est extraordinaire, qu'en dépit de ma vie de
renfermement, de ma renommée de piochage, enfin de la publication de
quarante volumes, le _de_ qui est en tête de mon nom, et peut-être une
certaine distinction de mon être, continuent à me faire prendre par mes
confrères, qui ne me connaissent pas, et qui travaillent cent fois moins
que moi,--continuent à me faire prendre pour un amateur.
À propos de mon JOURNAL, quelques-uns s'étonnent que cette oeuvre ait pu
sortir d'un homme, considéré comme un simple _gentleman_. Et pourquoi, aux
yeux de certaines gens, Edmond de Goncourt, est un gentleman, un amateur,
un aristocrate qui fait joujou avec la littérature, et pourquoi Guy de
Maupassant, lui, est-il un véritable homme de lettres? Pourquoi, je
voudrais bien le savoir?
Comme je reprochais à Rosny l'alchimie de ses ciels, lui disant que
l'effet produit par un ciel sur un humain, est une impression vague,
diffuse, poétiquement immatérielle, si l'on peut dire, et ne pouvant être
traduite qu'avec des vocables, sans détermination, bien arrêtée, bien
précise, et qu'avec ses qualifications rigoureuses, ses mots techniques,
ses épithètes minéralogiques, il solidifiait, matérialisait ses ciels, les
dépoétisait de leur poésie éthérée... Rosny m'a répondu, avec l'assurance
vaticinatrice d'un prophète, que dans cinquante ans, il n'y aurait plus
d'humanités latines, et que toute l'éducation serait scientifique, et que
la langue descriptive qu'il employait, serait la langue en usage.
* * * * *
_Lundi 28 mars_.--Un portrait de femme. En robe de chambre de soie claire,
et molle, et bouffante, et garnie de haut en bas de gros noeuds floches,
elle est paresseusement enfoncée dans un profond fauteuil, avec la
mobilité fiévreuse de ses deux yeux de velours noir, avec la coquetterie
des poses maladives, et ayant sur ses genoux une caniche noire, aux pattes
montrant la ténuité d'une petite serre d'oiseau.
Et le décor est charmant autour de la femme. Sur un panneau, en face
d'elle, se trouve un splendide Nattier, qui représente une grande dame de
la Régence, en son volant costume de naïade, s'enlevant au-dessus d'une
forêt de roseaux, et sur le milieu de la cheminée, contre le marbre de
laquelle la maîtresse de maison appuie parfois son front, se contourne une
élégante statuette en marbre blanc, au faire de Coysevox.
La causerie est une causerie esthétique sur l'amour, et elle dit qu'après
la possession, il est bien rare, que les deux amants s'aiment d'un amour
égal, et que cette inégalité dans le sentiment de l'un et de l'autre, fait
des attelages boiteux, et qui ne marchent pas en mesure. Un moment même,
elle célèbre le bonheur d'être seule dans la vie, et sur ce que je lui
fais remarquer que c'est bien vide une maison, un grand appartement pour
un être seul, elle m'interrompt, et s'écrie, que, lorsque dans cette
maison, dans ce grand appartement, il y a deux êtres, comme elle en
connaît, qui ne _s'emboîtent_ pas, c'est encore plus triste.
Et lâchant sa dissertation sur l'amour, elle revient à ses caniches, à
l'histoire de leurs moeurs, parlant d'un prédécesseur de la caniche ayant
l'horreur des bains, et qui lorsqu'on lui en préparait un, simulait le
plus admirable rhume de cerveau qui se puisse imaginer.
* * * * *
_Jeudi 31 mars_.--Mme Daudet rentre de la séance de l'Académie intéressée,
amusée, égayée. Elle dit que c'est presque une réunion de famille, que
les cinq cents personnes, qu'on rencontre partout à Paris, se donnent
rendez-vous là, et qu'entre ce monde, il s'établit des courants curieux
sur les choses qui se disent, sur les jugements qui se produisent.
On lui demande ce que faisait Coppée, pendant le discours de Leconte de
Lisle, elle répond qu'il regardait la coupole. Et _regarder la coupole_,
semble un moment devoir devenir l'expression, pour peindre l'abstraction
d'un académicien, d'une séance de l'Académie, la dissimulation de ses
impressions, de ses sensations, quand un antipathique parle.
Et Mme Daudet revient élogieusement sur le compte de Leconte de Lisle...
Quant à Daudet, après s'être agité, sans rien dire, il s'écrie qu'il
trouve tout à fait extraordinaire ces chinoiseries, et que si, par hasard,
il s'y trouvait, il serait pris de l'envie de siffler, voire même,
au milieu d'applaudissements d'idiotes comme Mme X... et Mme Z..., de
commettre une inconvenance encore plus grande, et de se faire mettre à la
porte, en disant bien haut à tout ce monde: «Eh bien oui, c'est moi!»
* * * * *
_Samedi 2 avril_.--Comme article critique de mon JOURNAL, je donne cet
extrait du _Français_. Ces articles se perdent, s'oublient, et lorsque
quelqu'un les cite de mémoire, on ne veut pas y croire. Il est bon qu'il
reste quelque chose de leur texte authentique, pour donner plus tard à
juger l'intelligence du parti conservateur et catholique--du journalisme
de notre bord, à mon frère et à moi:
«Un chef-d'oeuvre d'infatuation en ce genre, c'est le JOURNAL DES
GONCOURT. Un premier volume a paru, il n'a pas moins de quatre cents
pages, et sera suivi de huit cents autres. Impossible d'y trouver un
chapitre intéressant, une ligne qui nous apprenne quoi que ce soit...
... «Voulez-vous devenir auteur?... Voulez-vous voir, dans quelques
années, votre nom sur une couverture beurre frais, avec l'indication du
tirage? Commencez dès aujourd'hui, et mettez-vous hardiment à votre
journal: «27 mars.--Déjeuner ce matin à huit heures. Parcouru les
journaux... pluie, soleil, giboulées... dîner chez X... nous étions
douze à table, les six messieurs avaient la barbe en pointe, les six
dames avaient les cheveux roux.»
«Intitulez: «Journal de ma vie» ou «Documents sur Paris» ou comme vous
voudrez. Ajoutez l'indication troisième mille». Et je vous garantis une
vente de quarante exemplaires[1].»
[Note 1: Certes le tirage pour moi, n'est pas une marque de la valeur d'un
volume, toutefois le livre, que le critique du _Français_ estimait devoir
se vendre à quarante exemplaires, est à son vrai huitième mille.]
* * * * *
_Dimanche 3 avril_.--Pour les objets que j'ai possédés, je ne veux pas,
après moi, de l'enterrement dans un musée, dans cet endroit où passent des
gens ennuyés de regarder ce qu'ils ont sous les yeux, je veux que chacun
de mes objets, apporte à un acquéreur, à un être bien personnel, la petite
joie que j'ai eue, en l'achetant.
* * * * *
_Mercredi 6 avril_.--Ce soir, en prenant un coupé à Passy, pour aller
dîner chez la princesse, je rencontre le jeune Montesquiou Fezensac, dans
la correction d'une de ses toilettes suprêmement _chic_, et tenant à la
main une sorte de paroissien. Il me tend le petit livre très bien relié,
et me dit: «Regardez quel est mon bréviaire... et certes je ne croyais pas
vous rencontrer!»
Le petit livre est une MADAME GERVAISAIS de la petite édition Charpentier:
un léger dédommagement de tous les échecs de ces temps.
* * * * *
_Dimanche de Pâques, 10 avril_.--Au fond c'est dur de n'avoir pas une
oreille, un coeur de femme intelligente, pour y déposer ses souffrances
d'orgueil et de vanité littéraire...
... Tout manque, tout casse, tout croule. Ç'a été un peu comme ça, tout
le long de ma carrière littéraire, mais dans ce moment-ci vraiment la
malechance a pris des proportions grandioses, une intensité suicidante.
* * * * *
_Mercredi 13 avril_.--On causait ce soir, rue de Berri, du _parler_
spécial aux gens des clubs: parler ayant quelque chose du parler de
l'acteur en scène; parler, que M. de la Girennerie, je crois, inspectant
l'École de Saumur, trouva dans la bouche de tous les jeunes gens, et dont
il tâcha de leur faire sentir le ridicule et le mauvais genre.
* * * * *
_Jeudi 14 avril_.--Chez Noël où je déjeune, j'ai à côté de moi deux
enfants, au type juif, presque des bébés, qui causent avec leur précepteur,
tout le temps du déjeuner, de l'état comparatif de la dette française
avec la dette allemande.
Porel qui a dîné, ce soir, chez Daudet, me prend dans un coin, et me
sollicite de faire le scénario de GERMINIE LACERTEUX, mais ce n'est plus
le directeur révolutionnaire de l'automne dernier, voulant utiliser pour
GERMINIE, la rapide machination anglaise, en faire une pièce de huit
ou dix tableaux, sans entractes, coupée seulement au milieu par une
demi-heure de repos, ainsi que dans les concerts ou dans les
représentations du Cirque.
* * * * *
_Dimanche 17 avril_.--Aujourd'hui je ne sais pourquoi, je suis hanté par
le souvenir de ma nourrice, cette Lorraine aux cheveux et aux sourcils
noirs, chez laquelle il y avait bien certainement du sang espagnol, et qui
m'adorait avec une sorte de frénésie. Je la vois, le jour d'un grand dîner
à Breuvannes, et où je venais de manger sur l'abricotier de la cour, le
seul abricot mûr, et que mon père se faisait une fête d'offrir au dessert,
je la vois soutenir, avec une belle impudence, que c'était elle qui
l'avait mangé, et recevoir les quelques coups de cravache, que mon père
lançait sur moi, ne la croyant pas, la chère femme!
Je la vois encore quelques heures avant sa mort, à l'hospice Dubois,
sachant qu'elle allait mourir, et préoccupée seulement de l'idée, que la
visite que ma mère lui faisait, allait la faire dîner une demi-heure plus
tard. La mort la plus simplement détachée de la vie que j'aie vue, oui,
une _en allée_ de l'existence, comme s'il s'agissait d'un déménagement.
* * * * *
_Dimanche 24 avril_.--Un ciel, à la fois tout noir et tout constellé
d'étoiles, un ciel, semblable à la gaze noire piquée de paillons d'or,
habillant les danseuses de l'Inde. Sur ce ciel, les grands arbres noirs,
non feuillés encore, mais à la ramure infinie en éventail, et pareils à
ces fougères gigantesques du monde antédiluvien, qu'on découvre calcinées
au fond des mines; et sous cette obscurité toute cloutée de feu, des
souffles énormes balançant, et faisant gémir ces arbres couleur de charbon,
comme les arbres d'une planète autre que la terre, d'une planète en deuil.
* * * * *
_Dimanche 1er mai_.--Mes rêves sont maintenant toujours des cauchemars,
et ces cauchemars se réduisent à un cauchemar unique. C'est dans un voyage
en un pays vague, l'oubli de l'hôtel où je suis descendu, l'oubli et la
non-retrouvaille de la chambre qu'on m'a donnée, avec la perte de tous mes
effets; un cauchemar produisant les troubles et les anxiétés les plus
terribles, dans mon pauvre sommeil d'être frileux.
Je me demande, si la persistance de ce rêve, n'est pas un symptôme, une
indication dissimulée d'une mémoire qui se perd.
* * * * *
_Mercredi 4 mai_.--Bertrand, ce soir, racontait une anecdote assez drôle
sur Meilhac.
Meilhac se présentant à l'École polytechnique, était venu le trouver, lui
demandant de convenir d'une question sur laquelle il l'interrogerait, lui
déclarant que s'il se présentait, c'était uniquement pour la satisfaction
de son père.
Sur l'objection, que lui faisait Bertrand qu'il serait peut-être reçu.
«Oh! il n'y a pas de danger!» s'écriait, avec une telle conviction, le
futur auteur dramatique, que Bertrand faiblissait, lui accordait sa
demande. Mais le jour de l'examen, au moment où Bertrand lui adressait la
question convenue, Meilhac, regardant dans la salle, disait tout haut:
«Papa n'est pas là,» et ne répondant pas même à la question, s'en allait.
* * * * *
_Samedi 7 mai_.--Me voici au bout de mon existence intellectuelle. Encore
la compréhension et même l'imagination de la construction, mais plus la
force de l'exécution.
Avec cela une détente de l'activité, une paresse du corps à bouger de chez
moi, quand il n'y a pas là, où je dois aller, l'attrait de retrouver des
personnes tout à fait aimées. C'est ainsi que ce soir, au lieu d'être à la
première de la reprise de CLAUDIE, dans la loge de Porel, prévenu que les
Daudet n'y sont pas, je reste chez moi à rêvasser et à me réjouir, les
yeux, sous la lumière de la pleine lune, de la légèreté de la grille de
fer qu'on vient de poser au fond de mon jardin... Et regardant cela, je
pensais avec tristesse au bourgeois imbécile, ou à la cocotte infecte, qui
aura bientôt cette petite demeure de poète et d'artiste.
* * * * *
_Dimanche 8 mai_.--Curieux, ce Rosny, avec son profil de Persan et sa
maladie de la contradiction. Et ça le prend comme une crise physique,
la contradiction! On le voit tout à coup abaisser la tête, regarder le
plancher, tenir ses bras étendus entre ses cuisses ouvertes, et lâcher,
lâcher de la parole, mêlée à des choses agressives. Puis l'expectoration
faite, se lever et se tenir debout, en quelque coin, en quelque angle de
meuble, et y demeurer tout gêné, et comme peiné de ce qu'il a fait.
Daudet m'arrache de chez moi et m'emmène dîner chez lui.
Sur un emportement du petit Zézé, il me parle des colères des Daudet,
légendaires dans le pays: des colères de son père à propos de rien, et qui,
un jour que son frère avait demandé du vinaigre, lui faisait remplir son
assiette, et le forçait à l'avaler. Il citait un autre Daudet, dont le
dîner était en retard, et qui va faire des reproches à sa cuisinière.
Entre un poulet effaré qui jette des _pipi_ plaintifs, à travers ses
reproches. Agacé, il lui flanque un coup de pied, qui le jette à demi mort
au milieu de la cuisine. Le chat saute sur le poulet; ce que voyant ledit
Daudet, il décroche furieux le fusil du portemanteau de la cheminée, et
tue le chat sur le seuil de la porte.
Et faisant un retour sur lui-même, sur la peine qu'il a eue à dompter
ses colères, il dit qu'il y a bien certainement en lui, le restant d'une
_race sarrasine_.
Là-dessus, je ne sais comment la conversation saute aux infirmes, et il
soutient qu'il y aurait un beau livre à faire avec l'infirme, qui est
presque toujours un vicieux, un chauffe-la-couche. Ceci amène des noms, et
des anecdotes sur ces noms.
* * * * *
_Mardi 10 mai_.--Je ne sais qui racontait, au dîner de ce soir, que
dernièrement se présentait au conseil de révision, un jeune homme
réunissant les deux sexes, et disant que toute sa famille était ainsi, et
qu'il avait une soeur, qui se mettait quinze jours avec un homme, quinze
jours avec une femme. Déclaration qui amenait de la part du médecin,
homme très froid et très correct en paroles, cette question: «Monsieur,
pourriez-vous me dire, quelle est la longueur de la verge de Mademoiselle,
votre soeur?»
Une définition supercotentieuse de Gounod: il appelle la cathédrale de
Milan, une cathédrale en _fa majeur_.
* * * * *
_Samedi 14 mai_.--Tous ces jours-ci, possession absolue de ma personne
par le jardin. Se tenir derrière un homme qui met de la terre de bruyère
sous des arbustes verts, qui creuse des cuvettes monumentales à des
rhododendrons,--être pris par ce travail bête,--et tout ce qui vous
appelle d'intelligent dans votre cabinet de travail: lectures, notes,
corrections d'épreuves, laisser tout cela.
* * * * *
_Vendredi 20 mai_.--On sonne. Il est dix heures. Qui, ça peut-il être?
C'est le Japonais Hayashi, de retour d'Amérique, et qui part demain pour
le Japon, dont il reviendra, au mois de décembre. Il parle de trois mois
de séjour au Japon, où il écrémera tous les marchands des petites villes
de province, absolument comme nous parlons d'une partie de bibelotage à
Versailles. En descendant l'escalier il me jette d'en bas: «Vous savez,
c'est notre navire qui a coupé en deux, le... (je n'entends pas le nom).
J'étais dans le moment sur le pont, et j'ai vu l'autre disparaître...
C'était très curieux.»
* * * * *
_Mardi 24 mai_.--Ce soir, au dîner de Brébant, Perrot de l'Instruction
publique affirmait, que les jeunes gens qu'il voyait, ne lisaient plus les
journaux, n'avaient plus d'opinion politique, tant ils étaient écoeurés
par les blagues et le charlatanisme des hommes politiques du moment, et
il signalait comme un danger, cette génération nouvelle complètement
désintéressée de la politique.
* * * * *
_Jeudi 26 mai_.--Tout se tient. C'est fini des belles grosses roses
bourgeoises, bien portantes, à la façon de la _Baronne Prévost_.
Aujourd'hui l'horticulture cherche la rose alanguie, aux feuilles floches
et tombantes. Dans ce genre est exposée une merveille, la rose, appelée:
_Madame Cornelissen_, une rose à l'enroulement lâche, au tuyautage
desserré, au contournement mourant, une rose, où il y a dans le dessin
comme l'évanouissement d'une syncope,--une rose névrosée, la rose
décadente des vieux siècles.
* * * * *
_Vendredi 27 mai_.--Cet incendie de l'Opéra-Comique a été vraiment une
_première à cadavres_, où l'on a été pour avoir son nom imprimé dans les
feuilles. Jamais ne s'est montré aussi bien, en un événement triste,
l'affamement de publicité qu'a le Parisien du XIXe siècle.
* * * * *
_Samedi 28 mai_.--Je me suis trouvé quelque part, où il y avait la
duchesse de ***, la duchesse de ***, la princesse de ***. Saperlotte! je
n'ai jamais rencontré réuni tant d'aristocratie dans un salon. Ces femmes,
ou brunettes ou blondinettes, et généralement gentillettes, ont une
distinction, mais pas une distinction de grande dame, une distinction
bourgeoise de demoiselles de magasin, suprêmement _chic_. C'est mignon,
c'est _genreux_, et ça papote dans les coins, en grignotant des petits
fours, avec d'élégants froufrous, et un caquetage d'oiseau.
* * * * *
_Lundi 30 mai_.--Je demandais hier à Rosny, pourquoi il avait quitté la
France, et était allé habiter l'Angleterre, il me répondait que, vers ses
dix-huit ou vingt ans, il avait été tout à fait pris par les romans de
Gabriel Ferry, et qu'il avait voulu se faire coureur de bois en Amérique.
Puis quand il avait été en Angleterre, dit-il en souriant, l'Amérique lui
avait paru beaucoup plus loin que la France.
* * * * *
_Jeudi 2 juin_.--Lu dans le _Figaro_, un extrait des CHOSES VUES de Hugo,
extrait dans lequel, il me semble, avec une certaine fierté, reconnaître
une très grande parenté, dans la vision des choses, avec celle de mon
JOURNAL.
* * * * *
_Mardi 7 juin_.--Ce soir, au dîner de Brébant, Spuller, le nouveau
ministre de l'Instruction publique, dîne en face de Berthelot,
l'ex-ministre, dont l'ironie aujourd'hui me semble un peu plus acide que
les autres jours. Spuller, je dois le dire, a une très bonne et très
simple tenue. Il affirme n'avoir voulu être ministre que pour renverser
Boulanger. Il ne se fait du reste aucune illusion sur la solidité du
ministère, disant que pas plus tard que mardi prochain, il se pourrait que
le ministère eût les quatre fers en l'air.
* * * * *
_Samedi 11 juin_.--Déjeuner chez Burty. Déjeuner servi par une bonne, qui
n'a pas l'air timide, fichtre! Quant au maître de la maison, au milieu de
ses bibelots, largement nourri et abreuvé de tout ce qu'il y a de mieux,
gavé jusqu'au goulot de toutes les jouissances de la gueule, il est
heureux comme un coq en pâte japonais.
Grelet, qui déjeunait avec nous, a parlé du corps des femmes japonaises,
de l'exquise délicatesse de leur buste et de leur gorge, mais signalait
chez toutes l'absence des hanches et du reste, et l'inclinaison en dedans
de leurs jambes et de leurs pieds, par l'habitude qu'elles ont de se
traîner à terre.
* * * * *
_Mercredi 15 juin_.--La popularité! Ah! le beau mépris que j'ai pour elle.
Pense-t-on que si Boulanger arrive à jouer en France le Bonaparte, il le
devra, en grande partie à la chanson de Paulus?
* * * * *
_Samedi 18 juin_.--Mme Daudet me lit des fragments de son livre: MÈRES ET
ENFANTS. C'est vraiment une grande artiste.
* * * * *
_Dimanche 19 juin_.--J'avais rêvé pour la fin de ma vie, des dernières
années, paresseuses, inoccupées, remplies par la lecture de voyages, et
il n'y a guère eu, dans mon existence, d'années plus laborieuses, plus
fatigantes, par la multiplicité de petits travaux, et qui me font soupirer
après de l'inactivité de la cervelle et des jambes.
* * * * *
_Mardi 28 juin_.--Plus de jouissance dans la vie, que la jouissance de
voir mon nom imprimé: Est-ce assez bête... Mais, après tout, c'est la
petite monnaie de la gloire!
* * * * *
_Jeudi 14 juillet_.--«Ne mentez pas, dit aujourd'hui, avec une très grande
justesse, Daudet au petit de Fleury, et faites d'après nature, absolument
comme vous voyez, c'est seulement comme cela, que vous aurez quelque chose
de personnel. Si vous mentez, vous vous rencontrerez avec quelqu'un.»
* * * * *
_Mardi 19 juillet_.--Après la lecture, dans mon JOURNAL, de la peinture
descriptive des femmes, se trouvant à une soirée de Morny, peinture qui a
un grand succès près du mari et de la femme, je dis à Daudet: «Voulez-vous
mon appréciation bien sincère sur cette page? Eh bien! je trouve que la
littérature y tue la vie. Ce ne sont plus des femmes, ce sont des morceaux
littéraires. Oui, c'est très bien ici, comme croquis de styliste, mais si
j'avais à me servir de ces portraits pour un roman, j'y mettrais des
phrases moins travaillées, plus bonnement nature.
Au fond, dans le roman, la grande difficulté pour les écrivains amoureux
de leur art, c'est le dosage juste de la littérature et de la vie,--que la
recherche excessive du style, il faut bien le reconnaître, fait moins
vivante. Maintenant, pour mon compte, j'aimerai toujours mieux le roman
trop écrit que celui qui ne l'est pas assez.»
* * * * *
_Mercredi 20 juillet_.--De grandes causeries esthétiques, tous les matins,
par les allées du parc. Le feuilletage hier d'un cours de littérature,
où nous avons lu l'article Bossuet, nous amenait à confesser, qu'un
cerveau bien équilibré, ayant très peu de lectures, et par là, gardé des
infiltrations inconscientes et des embûches du plagiat, devait être bien
plus facilement original que nos cerveaux, à l'heure présente, remplis de
livres et de noir d'imprimés.
* * * * *
_Jeudi 21 juillet_.--Ce soir, dix-sept personnes à dîner: Geffroy, Hervieu,
Ajalbert, le ménage Gréville, Gille du _Figaro_.
Daudet raconte qu'à l'âge de douze ans, après une absence de chez
lui--c'était, je crois, sa première frasque amoureuse--rentrant à la
maison, la tête perdue, et s'attendant à une terrible raclée, la porte
ouverte par sa mère, il lui venait soudainement l'inspiration de lui
jeter: «Le pape est mort!» Et devant l'annonce d'un tel malheur pour cette
famille catholique, son cas à lui, Daudet, était oublié. Le lendemain, il
annonçait que le pape, qu'on avait cru mort, allait mieux, et grâce à
cette mirobolante invention, il échappait à l'emportement et aux sévices
du premier moment. C'est bien une imagination farce à la Daudet.
* * * * *
_Vendredi 22 juillet_.--Un détail sur le goût littéraire de Gambetta. Dans
les derniers temps de sa vie, un jour Daudet lui contait ceci: passant sur
la place du Carrousel, par une de ces journées d'août, où cette place a la
chaleur torride du désert, il voyait, derrière une voiture d'arrosage, un
papillon traverser toute la place, dans la fraîcheur de l'eau tombant en
pluie, et Daudet s'extasiait sur l'intelligence de l'insecte, et le joli
de la chose.
À ce récit, et au plaisir littéraire que Daudet y mettait, Gambetta
le contempla, un moment, avec un regard tout plein d'une immense
commisération, et qui semblait lui dire, qu'il était condamné à rester
toujours le _Petit Chose_.
* * * * *
_Mardi 26 juillet_.--Le beau mot! Dans une bataille, sous Louis XV, le
marquis de Saint-Pern, voyant son régiment ébranlé par une volée de
boulets, dit, en fouillant tranquillement dans sa tabatière: «Eh bien quoi,
mes enfants, c'est du canon, cela tue, et voilà tout!»
* * * * *
_Vendredi 29 juillet_.--Promenade dans la forêt de Sénart.
Daudet me cause de la misère qu'il a faite avec Racinet, le dessinateur.
Un temps de misère effroyable, pendant laquelle ils avaient, tous deux, la
toquade d'aller coucher, l'été, dans les bois de Meudon, emportant un pain,
un morceau de fromage, et la couverture du lit de leur hôtel. Il remémore
les curieux spectacles de nature qu'ils ont vus, les duels de crapauds,
les ruts des chevreuils, et tout le surnaturel, que la nuit met dans
l'ombre des grands arbres. Il parle d'un rire ironique qui les a
poursuivis, une partie d'une nuit, et qui, après lui avoir inspiré une
grande terreur, l'a jeté dans une colère qui l'a fait se précipiter dans
un fourré d'épines, sans pouvoir rien découvrir.
* * * * *
_Dimanche 31 juillet_.--Le bleu céleste des yeux d'Edmée, ma filleule, et
les gentils gestes de guignol, venant au bout de ses mignonnes mains, si
joliment se contournant. Sur sa petite chaise, où elle est attachée, quand
elle est à table entre nous, elle a des renversements, comme en face de
visions au plafond de choses ou d'êtres invisibles, auxquels s'adressent
ses petits bras tendus et son gazouillement aimant.
* * * * *
_Mercredi 3 août_.--J'ai été si malade cette nuit, et me trouve si faible
ce matin, que, craignant de n'avoir plus la force de m'en aller demain, je
pars convoyé par Léon, comme médecin auxiliaire.
* * * * *
_Mercredi 10 août_.--Paul Margueritte vient m'apporter la première partie
de PAUL GEFOSSE, parue dans la _Lecture_. Il me parle de son incertitude
dans la bonté de ses oeuvres, dans son succès, dans son avenir, comparant
ce timide et malheureux état d'âme, à la pleine confiance de Rosny,
ne doutant pas un seul moment, avec l'aide de quelques circonstances
favorables, de sa pleine réussite future.
* * * * *
_Jeudi 18 août_.--À mon grand étonnement, en ouvrant, ce matin, le
_Figaro_, je trouve en tête une exécution littéraire de Zola, signée des
cinq noms suivants: Paul Bonnetain, Rosny, Descaves, Margueritte, Guiches.
Diable, sur les cinq, quatre font partie de mon _grenier_!
Léon Daudet vient me prendre pour me conduire chez Potain, auquel il a
demandé un rendez-vous pour moi.
Longue attente, dans ce roulement de voitures du boulevard Saint-Germain,
dans ce bruit et cette trépidation de la vie parisienne, pendant laquelle
vous vous demandez, si bientôt quelques mots, quelques paroles de l'homme
qui est derrière la porte, ne vont pas, tout à coup, éveiller chez vous
l'idée du silence éternel.
Potain, une curieuse physionomie, avec l'humaine tristesse de sa figure,
son crâne comme concassé, son oeil rond de gnome, sa réalité un peu
fantastique. Il m'examine, m'ausculte longuement, au bout de quoi, en
dépit de mes convictions intimes, et de tout ce que je peux lui dire de
mes maux, il m'affirme qu'il n'y a ni néphrétisme, ni hépatisme chez moi,
que je suis un rhumatisant, un rhumatisant ayant un rhumatisme sur
l'estomac, et qu'il me faut les eaux de Plombières.
En sortant de chez Potain, nous prenons le train pour Champrosay, où je
dîne. Daudet n'en savait pas plus que moi, du «Manifeste des Cinq» qui ont
commis leur méfait dans le plus profond secret. Et le relisant tous deux,
nous trouvons le manifeste mal fait, d'une écriture renfermant trop de
termes scientifiques, et s'attaquant trop outrageusement à la personne
physique de l'auteur.
* * * * *
_Dimanche 21 août_.--Ce soir, à dix heures, au moment de me coucher, on
m'annonce Geffroy, qui touché et peiné des éreintements de ma personne, à
propos du «Manifeste des Cinq», me lit un article qu'il vient de faire, et
qui nous dégage, moi et Daudet, de toute participation au Manifeste. Mais
je lui demande de ne pas le faire paraître, lui disant que je ne veux pas
répondre, que je trouve l'accusation au-dessous de moi, que j'ai ignoré
absolument le manifeste, et que si je m'étais cru le besoin d'exprimer ma
pensée sur la littérature de Zola, je l'aurais fait moi-même, avec ma
signature en bas, et qu'il n'était pas dans ma nature de me cacher
derrière les autres.
* * * * *
_Vendredi 2 septembre_.--Saint-Gratien. Ce soir, le violoniste Sivori nous
raconte sa vie de voyages, commencée à onze ans, et promenée continuement
dans les cinq parties du monde. Et il nous conte, que tout jeunet, à
l'isthme de Panama, naviguant sur la rivière, dans une étroite barque, et
que le moindre mouvement pouvait faire chavirer, naviguant couché au fond
de la barque, sa boîte à violon entre ses bras, soudain, en ce grand
paysage, il lui avait pris une idée de préluder; mais au bout de quelques
accords, ne voilà-t-il pas que les quatre sauvages qui menaient la barque,
pris d'une exaltation furieuse, voulaient jeter à l'eau le sorcier. Et il
ne put les faire revenir de leur détermination qu'en remettant son violon
dans sa boîte, et en leur abandonnant sa provision de cigares.
* * * * *
_Dimanche 4 septembre_.--Ce soir, est venu dîner à Saint-Gratien, le jeune
ménage Walewski. La femme, de beaux yeux et un air aimable, l'homme, une
tête à la détermination froide, et s'exprimant avec une netteté de la
pensée et une correction de paroles, remarquables.
Il nous entretient, et très bien, de beaucoup de choses, entre autres de
l'exécution de Barré et de Lebiez. Il était alors attaché au maréchal, et
a pu assister à leur réveil, qui est une chose émotionnante même pour le
directeur de la prison,--et où le silence, le terrible silence entre
les paroles dites,--est d'un effet qu'on ne peut exprimer. Il nous
décrivait, au moment où avait été annoncé à Barré le rejet de son pourvoi,
l'affaissement, pour ainsi dire, la mort physique de l'homme, qu'on était
obligé d'habiller, de porter, de soulever, comme un être qui n'était plus
vivant.
Lebiez, lui, au contraire, montra un courage extraordinaire. Walewski le
vit s'efforcer d'écarter le prêtre, qui s'était mis devant lui, pour
apercevoir de côté la guillotinade de son camarade, et lorsqu'on lui cria:
«_Bravo, Lebiez!_» il le vit encore parfaitement regarder en l'air, et
chercher d'où venait l'applaudissement, avec le sang-froid d'un individu,
qui serait tout autre part que sur l'échafaud.
* * * * *
_Mercredi 7 septembre_.--La marquise de Beaulaincourt, la ci-devant
marquise de Contades, contait aujourd'hui, que les deux fois qu'elle avait
dîné, dans sa vie, à côté de Talleyrand, les deux fois, Talleyrand
avait parlé de la mauvaise conformation physique de Mme de Staël, pour
laquelle M. et Mme Necker avaient été obligés de faire fabriquer un
_tourne-cuisses_, à l'effet de lui ramener les pieds et les jambes en
dehors.
* * * * *
_Vendredi 9 septembre_.--Aujourd'hui, la princesse parlait de son
adoration de Versailles, disant qu'elle voudrait s'y faire construire une
maison dans le style de Louis XIV, et où tout serait à l'imitation du
temps, jusqu'aux crémones des fenêtres, et soudain s'interrompant, elle
reprend: «Enfin là, à Versailles, je parle bas comme dans une église!» Et
elle ajoute après un silence: «Car, on a beau dire, à Versailles est toute
l'histoire de France...»
Tholozan, médecin du shah de Perse, depuis vingt-neuf ans, nous faisait
une curieuse révélation: «Les Persans disent aux Européens: Vous avez,
vous autres, des horlogers, des mécaniciens, des ouvriers dans les arts
mécaniques, supérieurs aux nôtres, mais nous vous sommes bien supérieurs
en tout,--et ils demandent, si nous avons des littérateurs, des poètes!»
* * * * *
_Mercredi 21 septembre_.--Visite à la comtesse de Beaulaincourt, pour lui
demander de reproduire dans la publication illustrée, que font les Didot
de ma MADAME DE POMPADOUR, l'intaille représentant Alexandrine, l'unique
portrait que l'on ait de la fille de la favorite,--un legs fait au duc de
Chabot et qui lui vient de famille.
Je trouve la comtesse dans son petit salon, tendu de soie jaune, tout
plein des portraits des Castellane et des Contades, et dont elle a fait au
milieu un frais atelier de fleuriste, enfermé dans la barrière d'un ruban.
Tout en disant: «Quand on n'est plus jeune, il faut se faire des
occupations qui vous tiennent compagnie», elle se lève d'un petit bureau,
qui est comme une jardinière de glaïeuls naturels, en dedans desquels se
pressent et se tassent des sébiles et des soucoupes, pleines de couleurs,
pleines de pétales artificiels non encore colorés; elle se lève pour me
montrer un imperceptible «Jugement de Pâris»; un pastel de la Lecouvreur,
qui a bien certainement la touche des pastels de Coypel, et pourrait bien
être l'original ou une répétition de la peinture à l'huile; un collier
de perles, aux perles usées, qui viendrait de la femme du duc de La
Rochefoucauld, l'auteur des MAXIMES.
Et la montre qu'elle fait de ces choses, est semée d'anecdotes du
dix-huitième siècle, d'anecdotes de Louis-Philippe, d'anecdotes du second
Empire, donnant à penser aux curieux mémoires, qu'on ferait sous la dictée
de cette spirituelle vieille femme, à la parole intarissable.
* * * * *
_Jeudi 22 septembre_.--Première de JACQUES DAMOUR. Un sentiment
s'affirmant chez moi d'une manière bien positive. Un succès au théâtre, ne
vaut pas les embêtements, et l'émotion qu'avait, ce soir, Hennique!
* * * * *
_Dimanche 25 septembre_.--Nous causons avec Daudet, de retour des eaux
très souffrant, nous causons de la survie par le livre, qui a été notre
préoccupation à mon frère et à moi, toute notre vie. Daudet me dit, que
la survie pour lui est tout entière dans ses enfants, et quant à la
littérature, ç'a été tout simplement une expansion, une dépense d'activité
se produisant dans un bouquin, comme elle aurait pu se produire dans toute
autre manifestation.
On va ce soir, en troupe, visiter le cottage que Drumont vient de louer à
Soisy, au milieu du jardin ruineux, créé par Hardy, l'ancien jardinier de
Versailles, un potager aux allées mangées par les mauvaises herbes, aux
arceaux croulants, aux vieilles quenouilles lépreuses, et comme tordues
fantastiquement par la paralysie: une sorte de Chartreuse, faite pour la
description d'un Edgar Poë.
* * * * *
_Jeudi 29 septembre_.--À propos de PASCAL GEFOSSE, le roman de
Paul Margueritte, Daudet disait, non comme critique du livre, mais
théoriquement, qu'il y avait à la suite de Bourget, une suite de romans
psychologiques, dont les auteurs, à l'instar de Stendhal, voulaient écrire,
non ce que faisaient les héros des romans, mais ce qu'ils pensaient.
Malheureusement la pensée, quand elle n'est pas supérieure ou très
originale, c'est embêtant, tandis qu'une action même médiocre se fait
accepter, et amuse par son mouvement.
Il ajoutait encore que ces psychologues, bon gré, mal gré, étaient plus
faits pour les descriptions de l'extériorité que pour des phénomènes
intérieurs, que par leur éducation de l'heure présente, ils étaient
capables de décrire très bien un geste, et assez mal un mouvement de l'âme.
* * * * *
_Samedi 1er octobre_.--Entre moi, prenant assis mon thé, et Daudet se
promenant d'un bout de ma chambre à l'autre, avec une locomotion un peu
fiévreuse, c'est une causerie vagabonde, avec des idées d'éveil, sur les
sujets les plus disparates.
À propos du qualificatif _doux_, Daudet dit que le mot vient des
troubadours, qui ont dénommé la femme «une douce chose» et que c'est
curieux que la douceur soit ce qu'il y a de plus recherché, comme qualité
et mérite de la femme, pendant la période révolutionnaire; et comme
bientôt nous nous préoccupons de l'expansion du mot _chose_ en littérature,
de son emploi à tout bout de champ, il fait la remarque que le mot
d'origine espagnole ou italienne, a été adopté par le romantisme, et
surtout affectionné par Hugo, qui en a senti tout le charme diffus et
vague.
Hier, c'était le divorce, dont nous parlions, le divorce, ce tueur du
mariage catholique, ce radical _métamorphoseur_ de la vieille société,
dont il comparait l'action, en un temps prochain, à la trouée, au-dessous
de la flottaison, dans les flancs d'un navire en train de couler.
Dans cette toquade de combativité qui a pris Drumont, il devient un
personnage tout à fait original. La nature n'est plus pour lui, qu'un
décor de champ clos. Quand il a loué sa maison de Soisy, il s'est écrié:
«Ah! voilà un vrai jardin pour se battre au pistolet!» Telle allée du parc
de Daudet lui fait dire: «Oh! la belle allée pour un duel à l'épée.» Et
comme on causait ces jours-ci d'un mariage pour lui, n'a-t-il pas dit, à
un moment, en souriant: «Oui, très bien, très bien, c'est parfait ce que
vous me dites de la jeune fille... mais croyez-vous qu'elle s'émotionnera
à l'entrée chez moi, le matin, de deux messieurs?»
* * * * *
_Lundi 3 octobre_.--Ce matin, Daudet, en écartant le rideau de ma croisée,
soupire presque: «Ce que j'aime la campagne!... voir ça, c'est une
allégresse en moi!... il me semble, que j'ai une _cervelle de diamant_...
que, dans la journée, je vais faire des choses!...»
* * * * *
_Lundi 10 octobre_.--Je tombe sur un article de la _Liberté_ contenant
un compte rendu du livre de Paulowski et de ses conversations avec
Tourguéneff. Notre défunt ami se montre très féroce à notre égard,
attaque notre préciosité, nie notre observation en des critiques assez
réfutables.
Par exemple, à propos du repas nocturne des bohémiens, au bord de la Seine,
l'ouverture des FRÈRES ZEMGANNO, et où se trouve la description d'un
saule, que je fais gris, sur une note prise d'après nature, il dit:
«On sait que le vert devient noir la nuit.» N'en déplaise aux mânes de
l'écrivain russe, mon frère et moi étions plus peintres que lui,
témoin les très médiocres peintures et les horribles objets d'art qui
l'entouraient, et j'affirme que le saule décrit par moi, était gris et pas
du tout noir. Et encore dans cette description, l'épithète _glauque_,
appliquée à l'eau, cette vieille épithète si employée, devenue si commune,
le fait s'écrier: «Est-ce assez précieux!»
Parlant de la FAUSTIN, Tourguéneff s'abrite derrière Mme Viardot, pour
dire que nos observations sur les émotions des femmes de théâtre, étaient
archi-fausses. Et ce qu'il dit n'être pas vrai, c'est rédigé d'après des
observations, en partie fournies par les soeurs de Rachel, en partie par
une confession dramatique de Fargueil, dans une grande lettre que je
possède.
Tourguéneff--c'est incontestable--un causeur hors ligne, mais un écrivain
au-dessous de sa réputation. Je ne lui ferai pas l'injure de demander,
qu'on le juge d'après son roman des EAUX PRINTANIÈRES! Oui, c'est un
paysagiste, un peintre de dessous de bois très remarquable, mais un
peintre d'humanité, petit, manquant de la bravoure de l'observation. En
effet, il n'y a pas dans son oeuvre la rudesse primitive de son pays, la
rudesse moscovite, la rudesse cosaque, et ses compatriotes dans ses livres,
m'ont l'air de Russes, peints par un Russe qui aurait passé la fin de sa
vie, à la cour de Louis XIV. Car en dehors de l'éloignement de son
tempérament, pour l'aigu, le mot violemment vrai, la coloration barbare,
il y avait chez lui une déplorable soumission aux exigences de l'éditeur:
témoin l'HAMLET RUSSE, que je lui ai entendu avouer, sur les observations
de Buloz, avoir amputé de quatre ou cinq phrases, faisant son caractère.
C'est dans son oeuvre, cet adoucissement du caractère de l'humanité de son
pays, qui amena un jour entre Flaubert et moi, la plus vive discussion que
nous ayons jamais eue, me soutenant que cette rudesse était une exigence
de mon imagination, et que les Russes devaient être tels qu'il les avait
représentés.
Depuis, les romans de Tolstoï, de Dostoïewski, et des autres, je crois,
m'ont donné raison.
Ce soir, chez la princesse, le capitaine Riffaut, qui a vu fusiller
beaucoup de gens de toutes les nations, soutenait que les hommes montrant
le plus stupéfiant dédain de la vie, devant le peloton d'exécution,
étaient les Mexicains. Les Arabes condamnés à mort, en sa présence, ne
laissaient rien voir de leur peur de la mort, dans l'expression des yeux,
dans le port de la tête, dans l'ensemble des attitudes, mais en les
regardant bien, on remarquait un battement de l'artère du cou, une
agitation nerveuse de la pomme d'Adam. Chez les Mexicains, impossible
de découvrir aucun signe de faiblesse humaine.
* * * * *
_Mardi 11 octobre_.--Ce soir au Théâtre-Libre, on joue SOEUR PHILOMÈNE, la
pièce originale, tirée de notre roman, par Jules Vidal et Arthur Byl.
J'y vais avec Geffroy et Descaves. Au bout de rues, qui ont l'air de
rues de faubourg de province, où l'on cherche un lupanar, une maison
honnêtement bourgeoise, où se trouve toute pleine une pauvre petite
salle de théâtre; une salle à la composition curieuse, et qui n'est pas
l'éternelle composition des grands théâtres: des femmes, maîtresses ou
épouses de littérateurs et de peintres, des modèles,--enfin un public,
que Porel baptise: un public d'atelier.
Étonnement. C'est bien joué, et avec le charme d'acteurs de société
excellents. Antoine, dans le rôle de Barnier, est merveilleux de naturel.
Il a un: _Nom de Dieu_, qui au lieu d'être jeté, d'être sacré debout, est
lâché par lui, allongé, à demi couché sur la table, et ce «Nom de Dieu»,
accentuant la défense de ces saintes femmes, fait un grand effet.
La scène de la prière, avec les réponses des malades, coupée par la
chansonnette de Romaine agonisante, est saluée par un tonnerre
d'applaudissements, par l'émotion d'une salle vraiment remuée... C'est un
succès à tout casser.
Et sait-on d'où vient le succès de cette pièce, effet que je n'avais pas
prévu à la lecture? Il vient de la mêlée de la délicatesse des sentiments,
du style et de l'action, avec son réalisme théâtral.
* * * * *
_Mercredi 12 octobre_.--En réfléchissant à l'hostilité, à l'injustice
littéraire, puis-je dire, de Tourguéneff, vis-à-vis de Daudet et de moi,
je trouve la raison de cette injustice, dans une qualité de Daudet et de
mon frère: l'ironie. C'est particulier comme les étrangers, ainsi que les
provinciaux, sont intimidés par ce don tout parisien, et comme ils sont
volontiers pris d'antipathie pour les gens, dont la parole recèle pour eux,
de secrètes et mystérieuses moqueries, dont ils n'ont pas la clef.
* * * * *
_Samedi 15 octobre_.--Chez Daudet, où je suis venu passer deux jours, pour
conseiller des coupes et des percées dans le parc, on cause de ces yeux
immenses, tournants et roulants des Orientaux, et qui seraient obtenus par
un allongement, par un coup d'ongle donné dans l'angle extérieur, par de
vieilles femmes qui ont la spécialité de ce coup d'ongle.
* * * * *
_Jeudi 20 octobre_.--Ce soir, me promenant sur le boulevard, indécis sur
le restaurant où je dînerai, je tombe sur Scholl, qui m'emmène à la MAISON
D'OR. Lui aussi, à l'apparence si forte, et si vivant, et si dépensier
d'esprit, le voici touché par la maladie et condamné à manger un pain, qui
semble à la cosse de bois d'un fruit d'Amérique.
Il m'entretient de sa fatigue, de sa lassitude de corps, que chasse, un
moment, son heure d'armes de tous les matins. Et il me dit son bonheur de
se coucher maintenant, à deux heures du matin, revenant à ces années de
vie commune avec sa danseuse de corde où il se couchait à cinq heures,
forcé de s'installer avec elle, après la représentation, chez Riche
jusqu'à une heure du matin, puis de déménager avec elle chez Hill, où ils
demeuraient jusqu'à trois heures, puis de passer encore une heure dans un
bar, en face, où se réunissaient tous les saltimbanques de Paris, l'homme
qui marchait sur un doigt de la main, etc., etc., etc. Et enfin, sortant
de là, désireux de se coucher, Scholl n'entendait-il pas l'enragée
noctambule, une main tendue vers le lointain, s'écrier: «Est-ce que tout
là-bas, je ne vois pas encore une petite lumière?»
Et il termine, en me disant aimablement, que la fréquentation de ce monde,
lui a fait apprécier la vérité des FRÈRES ZEMGANNO.
* * * * *
_Lundi 24 octobre_.--J'envoie à la princesse, un exemplaire de mon second
volume du JOURNAL DES GONCOURT, paru ces jours-ci, avec cette lettre:
Princesse,
Je vous envoie un volume où il est parlé, plusieurs fois, de Votre
Altesse. Je n'ai pas voulu sculpter en sucre, la figure historique que
vous êtes, que vous serez. J'ai cherché à vous peindre, avec le mélange
de grandeur et de féminilité qui est en vous, et même avec un peu de
votre langue à la Napoléon; enfin j'ai cherché à vous peindre en
historien, qui aime votre personne et votre mémoire, dans les siècles
à venir. En tout cas, je crois pouvoir vous assurer que dans vos
biographies passées, présentes, futures, on ne trouvera pas un hommage
plus éclatant, rendu à votre coeur et à votre intelligence.
* * * * *
_Mardi 25 octobre_.--Extraordinaire! Une presse comme je n'en ai jamais eu,
jusqu'à Delpit qui nous traite, mon frère et moi, de grands écrivains!
* * * * *
_Vendredi 28 octobre_.--Ah, la vérité! Que dis-je, la vérité!... non, mais
tant seulement un millionième de vérité, comme c'est difficile à dire, et
qu'on vous le fait payer. Tant pis, je l'aime cette vérité, et j'aime à
la dire, ainsi que c'est permis de son vivant, à la dose d'un granule
homéopathique... et oui, pour cette vérité telle quelle, s'il le faut, je
saurais mourir, comme d'autres meurent pour une patrie... Puis vraiment,
est-ce que nos illustres, nos académiciens, nos membres de l'Institut se
figurent passer à la postérité, comme de petits bons dieux en chambre,
sans alliage d'humanité aucune... Allons donc, ces hypocrisies de la
convention, tous ces mensonges seront percés un jour, un peu plus tôt, un
peu plus tard.
* * * * *
_Samedi 29 octobre_.--Aujourd'hui, je me trouve si enrhumé, que je n'ose
pas aller au cimetière. C'est la première fois que je manque, pendant
cette semaine des Morts, à la visite sur la tombe de mon frère.
Mais je passe toute la journée à relire sa maladie et sa mort, écrites,
jour par jour, heure par heure, et cette relecture me décide à donner le
morceau tout entier, dans le troisième volume de notre JOURNAL, en dépit
de la pudeur de convention commandée à la douleur, du _cant_ littéraire
infligé au désespoir: c'est vraiment une trop éloquente et une trop réelle
monographie de la souffrance humaine.
* * * * *
_Lundi 31 octobre_.--Deshayes attaché au Musée Guimet, en me rapportant un
exemplaire de mon JOURNAL, envoyé à Burty, me dit qu'il est malade, en
proie à des troubles nerveux, qui lui apportent une hésitation dans la
trouvaille des mots: un cas, dit-on, de migraine ophtalmique. Il aurait
désiré me voir, mais le médecin qui le soigne, a déclaré qu'il valait
mieux qu'il ne vît personne, et qu'il avait besoin d'être traité tout
autant par le silence que par le bromure de potassium.
Et comme Deshayes me demande à la place de l'exemplaire sur hollande, un
exemplaire sur japon, ainsi que Burty en a reçu un du premier volume, et
que je lui dis que je ne sais pas, si vraiment maintenant je pourrai lui
en procurer un, il m'engage à ne pas lui faire cette réponse, mais à lui
faire espérer un exemplaire, comme il le désire, parce qu'il craint que
dans l'état nerveux où il se trouve, ma réponse n'amène une crise.
* * * * *
_Mercredi 2 novembre_.--Le vieux Larousse, cet ouvrier ébéniste, qui a
l'air de sortir d'un roman de Mme Sand, me parlait de la difficulté
d'avoir des bois qui ne jouent plus, disant que le bois _reste toujours
vivant_, et qu'il lui faut, par un long et fort chauffage, chasser du
corps cette sève, qui persiste sous son apparente mort.
Il m'entretenait d'un de ses amis, d'un simple forgeron, devenu le
marteleur artiste du fer, et qui fabrique à présent des feux en fer forgé,
représentant un rosier, avec la légèreté, la souplesse, l'embuissonnement
de l'arbuste. Savez-vous comment il devint artiste, l'homme qui forgeait
des fers à cheval? Il aimait beaucoup sa mère, et quand sa mère vint à
mourir, il eut l'idée de forger, pour mettre sur sa tombe, un petit saule
pleureur. Et la réussite l'amena ensuite à forger une branche de rosier,
où commença à se révéler son incomparable talent.
* * * * *
_Jeudi 3 novembre_.--Quel singulier phénomène, que celui qui rend un
auteur complètement dupe de ce qu'il imagine, avec tous les tâtonnements
de l'imagination! C'est ainsi qu'aujourd'hui je pleure et étouffe un
peu--étant toujours pris par la tousserie--en composant une scène de
GERMINIE LACERTEUX.
* * * * *
_Mardi 8 novembre_.--Aujourd'hui, ça ne va pas bien du tout. Je suis forcé
de faire venir le docteur Malhené, qui trouve à mon rhume le caractère
d'une forte bronchite.
Je fais quelques changements à mon testament, et je le lis à Daudet, mon
exécuteur testamentaire, qui n'en avait pas encore connaissance.
* * * * *
_Jeudi 24 novembre_.--Pillaut parlait curieusement ce soir, du _son de la
voix_ des anciens violons et violes d'amours, qui n'est pas une voix de
gorge mais plutôt une voix de baryton: une voix un peu nasillarde.
* * * * *
_Lundi 5 décembre_.--Avec l'élection de Sadi Carnot, c'est la tyrannie de
la médiocratie qui commence, une tyrannie qui ne voudra plus à la tête du
gouvernement d'un homme ayant une valeur, qu'il soit Ferry ou tout autre.
* * * * *
_Dimanche 18 décembre_.--On pousse la porte du _grenier_... c'est Burty
_redivivus_, tristement _redivivus_.
Il entre, s'assoit dans un fauteuil, son chapeau sur la tête, tenant
sa canne avec un geste automatique de figure de cire. La narquoiserie de
son visage s'est envolée, et il a le sourire inexpressif d'un gros et
épais bourgeois, en visite. Alors il nous raconte avec un air béat et
une joyeuseté _gaga_, qu'il est guéri, mais qu'il a passé un moment
désagréable, agaçant... finissant ses phrases dont il ne peut sortir,
avec des ronds tracés par sa canne sur le tapis.
Et le voici revenant sur sa maladie, disant que quand il désirait du vin,
il demandait de l'eau, disant que c'était le plus souvent une interversion
de syllabes dont il n'était pas le maître, et qui lui faisait prononcer
du _féca_, quand il voulait du café, ajoutant qu'il lui était impossible
d'écrire, répétant deux ou trois fois de suite le mot _parce que_, etc.,
etc.
Un moment il parle, sans que nous puissions le comprendre, d'un alphabet,
que lui avait recommandé de lire, sa bonne Augustine, alphabet dont il
avait perdu l'_u_ et l'_y_, et ne pouvait les retrouver. Et cela, toujours
dit avec d'énormes difficultés, et des mots estropiés, comme Vichy, qui
devient _Vichin_, et la physionomie d'un homme qui a l'air de trouver
cela _farce_, s'entretenant avec une sorte de complaisance, de l'heureuse
somnolence sans irritation, qu'il éprouvait dans cet état, et qui lui
donnait, c'est son expression, comme des _hallucinations de
blanc_,--l'entourant pour ainsi dire complètement de blancheur.
* * * * *
_Mercredi 21 décembre_.--En ses lectures, les imaginations de la femme, du
côté de la cochonnerie, sont au delà de ce qu'on peut imaginer. Une jeune
femme du monde me disait, ce soir, à propos d'un rêve sur Balzac, donné
dans notre JOURNAL, et où il y est parlé de lacunes, comme il y en a dans
le _Satyricon_:
--Qu'est-ce que vous avez pu vouloir dire par là... ça doit être salé...
si vous saviez comme je me suis creusé la tête pour le deviner.
--Mais je n'ai pas voulu dire autre chose, que dans mon rêve, il y avait
des trous, des lacunes comme dans le livre de Pétrone, où il manque des
morceaux du texte.
* * * * *
_Jeudi 29 décembre_.--Daudet, avant l'arrivée du monde du jeudi, me
contait des incidents bizarres, comme tout arrangés pour de curieux
mémoires.
C'est ainsi qu'il avait acheté à Munich, trois petits chapeaux en drap
vert, et dont il avait fait cadeau d'un à Bataille, à Bataille, dit-il,
qui me ressemblait en charge. Or, un jour qu'ils faisaient une grande
course aux environs de Meudon, Bataille se laissait aller à lui dire, que
son père était un alcoolique, qui s'était noyé dans une mare de purin,
et lui demandait qu'il l'empêchât de boire, parce qu'il sentait qu'il
mourrait dans de la m... Et pendant qu'il lui faisait ses confidences sur
ses commencements de déraison, avec sur la tête un des trois chapeaux
verts, l'oiseau du chapeau était si comiquement placé, et le faisait si
macabrement drolatique, que Daudet partait d'un éclat de rire nerveux,
qu'il ne pouvait arrêter.
Le second chapeau vert était donné à du Boys, garçon doux et tranquille,
qui, un jour, venait conter à Mme Daudet des choses d'une violence
terrible, coiffé de ce chapeau.
Enfin le troisième chapeau était donné à Gill le caricaturiste.
Et tout le monde sait que les trois porteurs des chapeaux verts, sont
morts fous.
Après dîner, je cause avec Rodin qui me raconte sa vie de labeur, son
lever de sept heures, son entrée à l'atelier à huit, et son travail,
seulement coupé par le déjeuner, allant jusqu'à la nuit: travail debout ou
perché sur une échelle qui l'écrase le soir, et lui donne le besoin de son
lit, au bout d'une heure de lecture.
Il me parle de l'illustration des poésies de Baudelaire, qu'il est en
train d'exécuter pour un amateur, et dans le fond desquelles, il aurait
voulu _descendre_, mais la rémunération ne lui permet pas d'y mettre assez
de temps. Puis, pour ce livre qui n'aura pas de publicité, et qui doit
rester enfermé dans le cabinet de l'amateur, il ne se sent pas l'entrain,
le feu d'une illustration, commandée par un éditeur. Et comme je lui dis
un mot du désir, que j'aurai un jour de lui voir illustrer: _Venise la
Nuit_, il me fait observer, qu'il est un homme du nu et non de draperies.
Il s'étend ensuite longuement sur le buste de Hugo qui n'a pas posé, mais
qui l'a laissé venir à lui, autant qu'il a voulu, et il a fait du grand
poète un tas de croquetons--je crois soixante, à droite, à gauche,
à vol d'oiseau,--mais presque tous en raccourcis, dans des attitudes
de méditation ou de lecture, croquetons avec lesquels, il a été contraint
de construire un buste.
Et Rodin est plaisant à entendre conter les batailles, qu'il a eu à livrer,
pour le faire tel qu'il le voyait, les difficultés qu'il a rencontrées, à
se faire permettre par la famille, de ne pas adopter l'idéal conventionnel,
qu'elle se faisait de l'écrivain sublime, de son front à trois étages,
etc., etc., enfin à rendre et à modeler le masque qui était le sien, et
non celui qui avait été inventé par la littérature.
Gustave Geffroy, qui vient de réveillonner chez Rollinat, racontait que le
curé de l'endroit, qui leur a donné à déjeuner le lendemain de Noël, quand
il se mettait à dire, ce curé singulier, quelque chose d'un peu vif, d'un
peu audacieusement philosophique, jetait au commencement de sa phrase:
«Si j'étais un homme!»
C'est vraiment un intelligent et original commencement de phrase pour un
curé!