jusques à vespres que il ne vist ne oyt nulle chose du monde; et ung peu
aprez vespres, il ouyt ung moult grant effroy, et vist tout le comble de
la tour qui trambloit; et ung peu aprez regarda devant luy et vit venir
ung grant chevalier tout armé qui luy dist à haulte voix: Comment,
Geuffroy, me veulz-tu oster la rente que je doibz avoir sur le pommel de
ceste tour, qui m’est deue, et en suys en saisine et possession dès le
vivant de ton père? Où sont, dist Geuffroy, les lettres que tu en as?
Montre-moy comment mon père en fut obligé; et si je voys que tu en aies
bon droit, vecy l’argent tout prest pour toy paier. Et adoncques le
chevalier respondist en ceste manière: Je n’en eus oncques lettre, mais
j’en ay esté bien payé jusques à ores endroit. Par ma foy, dist
Geuffroy, se je te les devoie de bonne debte, si aurois-tu grande paine
de les avoir. Et, d’aultre part, tu me tiens bien pour subject, qui
ainsi me cuides asservir, et sans moy monstrer que tu en ayes nulle
bonne cause. Dy, va, qui es-tu, qui as levé le mien ainsi larcineusement
par l’espace de quatorze ou de .xv. ans? Je te deffie de par la
puissance de Dieu, mon createur, et te challenge mon heritaige. Par ma
foy, dist celluy, il ne t’en fault jà doubter: car de par Dieu suys-je
vrayement, et mon nom sçauras-tu assez à temps. Et adonc sans plus dire
s’entrecoururent sus, et se donnèrent de moult grans coups et de cruelz,
et oyoit-on la noise qu’ilz faisoient moult fort de passer et de
repasser qu’ilz faisoient par celle tour, et des coups d’espées qu’ilz
s’entredonnoient; et bien entendoient que Geuffroy avoit affaire à forte
partie; et y fussent allez les frères, mais Geuffroy leur avoit
deffendu. Or vous diray de la bataille; et bien est vray que le
chevalier de la tour, quant il trouva Geuffroy si ferme de l’estremie de
l’espée, il bouta l’espée au foureau et jetta l’escu par derrière. Et,
quant Geuffroy l’apperceut ce faire, il jetta aussi le sien, et haulça
l’espée à deux mains, et en ferist le chevalier sur le bassinet si
roidement qu’il le fist tout chanceller; et il le suyt, et luy donna du
pommeau de l’espée moult grant coup; et celluy l’embrassa à deux bras;
et adoncques Geuffroy laissa aller l’espée, et le aherdist, et là
commença moult fort à lanssier; et sailloient hurtebillant de telle
force que il n’y avoit celluy qui ne tressuast. Et adoncques le
chevalier advisa la bourse, et empoigna l’argent et tout, et l’aultre
tira de tout son pouvoir, et le pendant rompist en la main. A celle
heure estoit jà le soleil resconse, si longuement cestoient combatus. Et
lors Geuffroy reprinst l’espée et l’empoingna par la main destre, et
dist au chevalier: Encores n’as-tu pas la bourse ne l’argent; il te
coustera avant du sang de ton corps; mais certes je m’esmerveille
comment tu te peus tant tenir envers moi. Par ma foy, dist le chevalier,
encores ay-je plus grant merveilles comment tu peus tant durer contre ma
puissance. Je te donne journée à demain, car il est meshuy trop tard; et
me trouveras en ce beau pré là dessoubz la ripvière par delà, monté et
armé pour toy challenger mon droit, mais que tu m’asseures que personne
nulle ne passera la ripvière que toy. Par ma foy, dist Geuffroy, je le
t’asseure. Et, à ce mot, l’aultre se partist, que Geuffroy ne sceut
oncques qu’il devint. Par ma foy, dist Geuffroy, veez cy appert
messagier; je me donne grant merveilles que ce peut estre. Et adoncques
il descendist les degrez et apporta l’escu du chevalier qu’il avoit
conquis.
L’istoire nous dist et tesmoingne que, quant Geuffroy fut embas, l’escu
au col, et à la destre main l’escu du chevalier qu’il avoit conquis, et
en l’aultre main la bourse et l’argent, qu’il fut moult festoié de ses
frères et des barons, et luy demandèrent qu’il avoit trouvé. Adoncques
il dist qu’il avoit trouvé ung des vaillans hommes, et qui plus luy
avoit donné de paine que nul que il trouvast oncques, et leur racompta
la manière de la bataille et de leurs parolles, et comment il cuida
oster la bourse, et comment ilz se sont despartis, et par quelles
convenances, et comment il vint et s’en alla soubdainement. Et ceulx
commencèrent à rire et disdrent qu’ilz n’avoient oncques mais ouy dire
pareille chose; mais quant ilz visrent Geuffroy avoir le bassinet
embarré par force de coups, et que son harnoys estoit desrompu, ilz
n’eurent tallent de rire, car ilz veoient bien que c’estoit à certes. Et
lors se desarma Geuffroy et souppèrent; et le lendemain matin se leva
Geuffroy et ses frères, et oyrent la messe, et aprez Geuffroy prinst une
souppe en vin, et puys s’arma de toutes pièces et monta à chevau qui fut
moult fort et viste, et pendist l’escu au col, et empoigna la lance; et
le convoyèrent ses frères et les barons jusques au ruisseau qui court
parmy la prarie devers Poitiers, et là prinst congié, et passa tout
outre la ripvière, et tantost apperçoit ung chevalier de toutes pièces
armé, l’escu au col et la lance sur le faultre, et monté sur ung grant
coursier liart, et monstra bien samblant d’omme qui ne doubta gaires sa
partie adverse.
L’istoire nous dist que quant Geuffroy apperceut le chevalier auprez, si
luy dist tout hault: Sire chevalier, estes-vous celluy qui veult le treu
sur ma fortresse? Et celluy respondist: Ouy, par mon chief. Et lors luy
dist Geuffroy: Je le vous chalengeray bien se je puys, et vous
deffendez, car bien besoing vous en sera. Adoncques, quant le chevalier
entendist, si mist la lance en l’arrest, et Geuffroy d’aultre part; et
se viennent encontre l’ung à l’aultre par telle vertu qu’il n’y eut si
bonne lance qu’ilz ne brisassent jusques à leurs poingz, et se viennent
encontre de corps et de piés, d’espaulles, de chevaux et de testes, si
que il n’y eut celluy à qui les yeulx ne atinsselassent en la teste, et
puys trahirent leurs espées, et s’en vont entredonnant de si grans et si
merveilleux coups que ceulx qui estoient oultre la ripvière estoient
tous esbahis comment ilz povoyent endurer telz horions et paines; et
tant se combatirent qu’ilz n’eurent escu entier ne haberions qu’ilz ne
fussent desmaillez en cent lieux; et ainsi se combatirent tant qu’il fut
heure de vespres, et tant que on ne sceut gaires lequel en avoit le
meilleur. Et lors le chevalier prinst parolle et dist à Geuffroy: Atens
à moy, je t’ay bien assaié, et, quant est de ces dix soublz, je te les
quitte; et sachiés que, tant que j’ai fait, ce n’a esté que pour le
proffit de ton père et de ton ame, car il est vray que le pape lui avoit
enjoinct penitence pour le parjurement qu’il avoit fait à ta mère,
laquelle penitence il n’avoit pas encores faicte. Or est ainsi, si tu
veulx fonder ung hospital et amortir une chappelle pour l’ame de ton
père, que ta tour demoura d’ores en avant en son estat paisiblement,
combien que ne sera jamais heure qu’il n’y adviengne plus de sauvages
besoingnes que en lieu de tout le chasteau. Et Geuffroy luy respondist
que, se il cuidoit qu’il fut de par Dieu, que ce feroit-il voulentiers;
et celluy luy jura que ouy. Geuffroy luy dist: Or soiez tout seur que
tout ce feray-je faire au plaisir de Nostre Seigneur. Mais ores me dis
qui tu es; et celluy respondist: Geuffroy, n’en enquiers plus avant, car
plus n’en peulz-tu sçavoir à present, mais tant seullement que je suys
de par Dieu. Et atant se esvanuist que Geuffroy ne sceut oncques que il
devint, ne aussi ceulx qui estoient oultre la ripvière, qui furent moult
esmerveillez qu’il povoit estre devenu; et aussi fut Geuffroy, qui
adoncques passa la ripvière et vint à ses frères et barons, qui luy
demandèrent comment il avoit chevi à son homme ne qu’il estoit devenu;
et Geuffroy leur dist qu’ilz avoient bon accord ensemble, mais qu’il
estoit devenu ne leur sçauroit-il dire nulles nouvelles. Et adoncques
ilz vindrent à Lusignen, et fut Geuffroy desarmé en la salle, et firent
pendre l’escu du chevalier qu’il avoit conquis le jour de devant sur le
chevalier à ung des pilliers de la salle, et fut là tant que Geuffroy
eut fait faire l’ospital et fonder la chappelle et bien renter, et, ce
fait, on ne sceut oncques que l’escu fut devenu. Et lors prindrent
congié les frères et les barons de Geuffroy, et s’en alla chascun en son
pays. Et cy finist nostre histoire des hoirs de Lusignen, mais pour ce
que les roix d’Armenie en sont extraictz, je vous vueil dire d’une
adventure qui advint à ung roy d’Armenie.
L’istoire nous dist, et aussi je l’ay ouy dire à pluiseurs, que commune
renommée court que, grant temps aprez le trespas du roy Guion, il y eut
en Armenie ung qui fut moult beau jeune homme et en challeur de force et
de vigeur, et plain de sa voulenté et de grant cuidier, et estoit moult
hardi et aspre comme ung lyonet, ouyt nouvelles par aulcuns chevaliers
voyagiers qu’il y avoit en la grant Armenie ung chasteau beau et riche,
et estoit la dame la plus belle dame que on sceut au monde, et celle
dame avoit ung esprevier, où tous chevaliers de noble sang qui y
alloient veillier par trois jours et par trois nuytz sans dormir, elle
s’apparissoit à eulx, et auroient ung don d’elle, tel qu’ilz vouldroient
demander, voire touchant choses temporelles, sans pechié de corps et
sans touchier à elle charnellement. Adoncques le roy, qui estoit en sa
fleur de beaulté et de vigeur et en son cuidier, dist que pour certain
il iroit, et ne demanderoit plus que le corps d’elle. Et n’y povoit-on
aller que une foys l’an, et y convenoit entrer la surveille de la sainct
Jehan, et y demouroit-on celluy jour, lendemain et le tiers jour
ensuyvant, qui est le jour monseigneur sainct Jehan, et qui y peut par
ces trois jours veillier sans dormir, la dame sans faillir
s’apparristera à luy lendemain par matin, et aura le don que il vouldra
demander. Adonc apresta le roy son arroy, et erra tant qu’il arriva armé
à belle compaignie, et tant erra qu’il arriva la nuyct de la surveille
sainct Jehan au chasteau de l’Esprevier, et fist tendre devant ung moult
beau pavillon, et souppa tout à son aise, et puys s’alla couchier et
dormist jusques à lendemain soleil levant, et ouyt messe et puys menga
une souppe en vin, et aprez s’arma et prist congié de ses gens, qui
moult furent dolens de sa departie, car bien cuidoyent que jamais ne le
deussent veoir. Et ainsi s’en alla le roy vers le chasteau de
l’Esprevier.
En ceste partie nous dist l’istoire que, quant le roy fut à l’entrée du
chasteau, ung viel homme tout vestu de blanc vint à luy et luy demanda
qui l’amenoit illec; et il respondist en ceste manière: Je demande
l’adventure et la coustume de ce chasteau. Et le preudomme luy
respondist: Vous soiez le tresbien venu, et vous en venez aprez moy, et
je vous meneray où vous trouverez l’adventure. Dont le roy luy
respondist: Grans mercis, et je suys tout prest. Lors se mist le
preudomme devant luy, et le roy après, et puys passèrent le pont et la
porte. Et moult s’esmerveilla le roy de la richesse et noblesse qu’il
veit parmy la tour, et lors monta le preudomme les degrez de la salle;
si vit à l’ung des bous une perche qui estoit de banne de la licorne, et
dessus estoit estendue une pièce de velous, et estoit l’Esprevier dessus
et le gan emprez luy. Et adoncques luy commença le preudomme à dire:
Amy, cy povez-vous veoir l’adventure de cest chasteau, et je vous en
diroy la verité; et sachiés que, puysque vous vous estes mis si avant,
il vous fault celluy esprevier veillier sans dormir trois jours et trois
nuytz, et, se fortune vous vouloit estre icy amie que vous en peussiés
faire vostre devoir, la dame de celluy s’apperra à vous le quart jour,
et luy demandez seurement quelque don que vous vouldrez des choses
terriennes, sans point demander son corps, et sans faulte vous l’aurez;
mais son corps ne povez-vous pas avoir, et sachiés que, se vous le
demandez, que mal vous en viendra. Or vous vueillez sur ce adviser, et
s’il advient ainsi que vous dormez dedans le terme, prenez bien garde
que vous ferez.
Comment le roy d’Armenie vint veillier au chasteau l’Esprevier.
Celluy preudomme s’en partist du roy quant il luy eut dit les parolles
recitées dessus; et demoura le roy à par luy; et commença à regarder les
grandes richesses qu’il veoit de tous costés, et puis regarda de
l’aultre part, et vit la table mise et la nappe belle et blanche dessus,
et y veoit moult de nobles metz; et adoncques il se traist celle part et
en prinst de celluy qui mieulx lui pleut, et menga un petit, et beut une
fois; et se garda bien de faire nul excès, car il sçavoit assez que trop
mengier et trop boire attraist fain de dormir. Et cecy considerant,
alloit parmy la salle esbatant. Adonc il commença à regarder maintes
belles histoires paintes, et y estoient les escrips dessoubz qui
donnoient la congnoissance que c’estoit; et entre les aultres histoires
y estoit painte l’istoire du roy Elinas d’Albanie, et de Pressine, sa
femme, et de leurs trois filles, et de tout, depuis le commencement
jusques en la fin; et comment ses trois filles l’encloirent en une
montaigne appellée de Brumbelyo, en Northobelande, et comment Pressine
leur mère les en pugnist quant elle sceut le meffait qu’elles avoient
fait à leur père; et là estoient escripz tous les faitz et circonstances
depuis le commencement jusques en la fin.
Moult prinst le roy grant plaisir de lire en celles histoires et en
pluiseurs aultres qui là estoient paintes et devisées, et ainsi musa le
roy en regardant et en lisant en ces histoires, jusques au tiers jour
qu’il alloit par leans. Adoncques il perceut une tresnoble chambre, et
estoit l’uys tout ouvert arrière. Lors le roy entra et regarda parmy la
chambre, et y vit grant foison de chevaliers pains armez, et estoient
dessoubz leurs noms en escript, de quel lignage et de quelle region ilz
estoient; et par dessus y avoit escript en ceste manière: En tel temps
veilla ceans ce chevalier nostre esprevier, mais il dormist, et pourtant
il luy fault tenir compaignie à la dame de ceans, tant comme il pourra
vivre; mais il ne luy fault riens qu’il n’ait à son plaisir, fors
seullement le departir qu’il ne peut faire de ceans. Mais entre ce
chevalier avoit trois places vuides où il y avoit trois escus armoiez
des armes de trois chevaliers, des quieulx les noms estoient escrips
dessoubz, la region, et de quel lignage ilz estoient: et par dessus les
escus estoit escript ce qui s’ensuyt: En tel an veilla nostre esprevier
ceans cestuy noble homme chevalier bien et deuement; et emporta sa don.
Et ainsi avoit escript par dessus les deux aultres escus. Et tant musa
le roy en la chambre que par peu qu’il ne sommeilla, mais il s’en
perceut et vint hors de là, et vit que le soleil estoit jà tout bas, et
ainsi passa le roy celle nuyt jusques au matin.
L’aulbe apparut, et vint le jour; et ainsi que le soleil se leva, vint
la dame du chasteau en si noble et riche habit que le roy en fut tout
esbahy, tant de la richesse de l’abbit comme de la beaulté de la dame.
Et adoncques la dame salua le roy, et lui dist en ceste manière: Sire
roy, vous soiez le tresbien venu, car certes vous avez faict bien et
vaillamment votre debvoir. Or demandez tel don qu’il vous plaira des
choses terriennes, honnourable et raisonnable, et vous l’aurez sans
arrester.
Adoncq respondit le roy, qui fut moult empris de l’amour d’elle: Par ma
foy, dame, je ne demande or ne argent, terre ne heritage, bonne ville,
chasteau, ne cité; car, Dieu mercis, je suys riche homme, et ay assez et
tant qu’il me souffist; mais je vueil, s’il vous plaist, ma chière dame,
avoir le corps de vous à femme. Et quant la dame l’entendist, elle fut
moult couroucée, et luy respondist tout hault: Par foy, sire fol musart,
à ce don avez-vous failly; demandez aultre chose, car ceste ne
povez-vous avoir. Et adonc le roy luy respondist: Tenez la promesse, ma
dame, de l’adventure de cestuy chasteau, car, à mon advis, j’ay bien
fait mon debvoir. Par ma foy, sire roy, dist la dame, je ne debas de ce;
mais ores demandez chose qui soit raisonnable, comment vous a esté dit,
et vous l’aurez; car moy ne povez-vous avoir. Par ma foy, dist le roy,
ma treschière dame, ne vueil-je aultre don que vous, car point d’argent
ne vous demanderay. Par Dieu, dist la dame, se me demandez plus, il te
mesaviendra, et aussi fera-il à tes hoirs, jà soit ce qu’ilz n’y aient
nul coulpe. Et le roy luy respondist: Et toutesfois ne vueil-je aultre
don que le corps de vous, car pour aultre chose ne suys-je pas cy venu.
Comment le roy voulut prendre la dame, et comment elle s’esvanuyst.
Et lors quant la dame vit qu’il ne muoit point son propos, elle fut
moult couroucée, et lui dist: Fol roy, or as-tu failly à moy et à ton
don, et t’es mis en adventure de demourer ceans à tousjours mais, fol,
pour ce que tu es descendu de la lignée du roy Guion, qui fut filz
Melusine, ma sœur, et je suys ta tante, et tu es si prez de mon lignage,
posé ores que je me consentisse de toy avoir, l’eglise ne se vouldroit
pas consentir pour tant. Et puys luy commença à compter de chief en
chief ainsi que vous avez oy et qu’est recité au chappitre du roy
Elinas, et aussi des hoirs de Lusignen; et puys luy dist: Fol roy, par
ta musardie il te mesadviendra; car toy et les tiens decherrez de terre,
d’avoir, d’onneur et d’eritage, jusques à la neufiesme lignée, le
royaulme que tu tiens, et portera celluy roy nom de beste mue; et t’en
va, car cy ne peus-tu plus demourer. Adonc quant le roy l’entendist,
oncques pour sa parolle ne mua sa folle erreur, mais la cuida prendre de
faict par force, et tantost Melior s’esvanuist de luy.
Comment le roy fut batu, et ne sceut de qui.
Et incontinent sentist le roy descendre sur luy, aussi dru que pluye qui
chiet du ciel, coups et horions d’ung costé et d’aultre; et fut moult
deffroissé de coups orbes, et fut tiré et mal mené hors de la barrière,
et là fut laissé. Et sachiés qu’il ne peut oncques veoir piet de ceulx
qui ainsi le servoient, et le plus tost qu’il peut il se redressa le
mieulx qu’il peut, et mauldit celluy qui premier luy apporta les
nouvelles de ceste adventure, et l’eure qu’il y estoit oncques allé. Et
après vint à ses gens, qui bien veoyent qu’il ne retournoit pas si
freschement comme il y estoit allé, et luy demandèrent: Monseigneur,
estes-vous blessé? avez-vous eu bataille où vous avez esté? Et il
respondit: Je suys un peu blessé, mais bataille n’ay pas eue, et ay esté
tresbien batu, et ne sçay de qui, car je n’y vis oncques personne; mais
bien ay sentu les horions que j’ay receupz; et sachiés que je ne me suys
pas revenché; et pourtant n’ay-je point eu de bataille, car il ne fait
pas bataille qui les premiers coups donne, mais celluy la faict qui se
revenge. Et ceulx respondirent: Monseigneur, vous dictes verité.
Assez tost aprez fist le roy cueillier son pavillon, et entra en la mer,
et s’en alla le plus tost qu’il peut vers son pays, pensant de triste
cœur aux parolles que Melior, la dame du chasteau de l’Esprevier, lui
avoit dictes; et moult se doubta d’avoir perdu son boneur; mais il se
garda bien de descouvrir son fait aux sergans. Pourtant il se descouvrit
à ung sien frère, quant il fut en l’article de la mort; et celluy estoit
jà actendant d’avoir le royaulme aprez luy; et luy dist comment il
pensast à bien se gouverner sagement, car il lui en estoit bien besoing.
Ce roy dont je vous parle n’eut oncques puys joye au cueur, et regna
moult long temps, mais de jour en jour il dechayoit en pluiseurs
manières, et en la fin il mourut. Et sachiés que ses hoirs ont eu depuys
moult affaire, comme il appert encores au temps present, et en ont eu
moult d’anuys et de pestilence, comme a apparu et encores appert. Cy me
tairay des roix d’Armenie, et en est conclue l’istoire, pour ce que il
est tout cuidant que ilz sont extrais de la noble lignée du roy Elinas
d’Albanie et de Lusignen, et encores au jour de la perfection de ceste
histoire, qui fut parfaicte le jeudi septiesme jour d’aoust, l’an de
grace mil ccc iiij vingz et xiiij[1], est apparant, car les roix
d’Armenie en portent les armes, le cry et le surnom. Or vous ay dit et
devisé, selon les vrayes croniques et selon la vraye histoire, comment
la noble fortresse de Lusignen en Poitou fut fondée, et fut retraicte la
noble et puissante lignée qui est descendue des nobles gens qui la
fondèrent, dont Dieu en vueille avoir les ames recommandées en son saint
paradis, qui est le siècle des siècles. Amen.
[1] Le texte porte: mil iiij vingz et xiiij. C’est évidemment une
erreur, puisque Jean d’Arras dit, dès les premières pages, qu’il a
commencé cette histoire en 1387.
Ceste noble fortresse de Lusignen en Poitou, depuys tout le temps, est
allée de main en main, en oultre qu’elle est venue en la main, par
raison et conqueste de l’espée, de hault, noble et trespuissant prince
Jehan, filz du roy de France, duc de Berry, d’Auvergne, conte de Poitou,
d’Estampes et de Boulongne, mon treschier seigneur et redoubté; lequel
m’a commandé à faire ce petit present traicté selon les vraies
cronicques que j’ay eues, tant de luy comme d’aultres; et ce que j’ay eu
grant desir de faire son plaisir m’a fait entreprendre de faire ce dit
present traicté, et mettre en prose, lequel j’ay mis au mieulx que je
l’ay sceu faire. Si requiers à mon createur qu’il luy plaise que mon
tresnoble et tresredoubté seigneur la vueille prendre en gré, et aussi à
sa tresnoble seur Marie, fille du roy de France, duchesse de Bar et
marquise du Pont, ma tresdoubtée dame, et le noble marquis de Moraine,
cousin germain de monseigneur, qui lui a fait requerir qu’elle luy
vueille requerre et luy vueille envoyer ceste histoire; et aussi je prie
qu’elle puisse plaire à tous ceulx qui la liront et orront lire. Et
sachiés que, quant est de moy, je croy l’istoire estre véritable. Et
dist-on pour certain que depuis la fortresse de Lusignen ne demoura mie
.xxx. ans acomplis en main d’omme qui ne soit extraict de la dessus
dicte lignée de par père ou par mère. Et est vray toutesfois, comme vous
ay dit icy dessus et recité en l’istoire, quant la dicte fortresse doibt
changier de maistre ou seigneur, que la serpente s’appert trois fois par
trois jours devant.
Et quant à moy, veritablement j’ay oy dire à mon tresredoubté seigneur
que du temps que Sersuelle la tenoit pour les Anglois, que le siége
estoit de par mondit seigneur, que Sersuelle luy dist que certainement,
par peu de temps avant que la fortresse fut rendue, que icelluy
Sersuelle gisoit en son lict au chastel de Lusignen, avecq luy une femme
née de Sancerre, nommée Alixandre, qu’il tenoit en concubinage, il vist
lors presentement apparoir devant son lict une serpente moult
merveilleuse, grande et grosse, et avoit bien longue queue comme de sept
à huyt piés, et estoit brodée de couleur d’asur et d’argent, et ne sceut
oncques par où elle entra; car à celle heure tous les huys estoient bien
fermez et barrez, et avoit en la cheminée moult grant feu qui bien
ardoit et cler. Et celle serpente alloit et venoit, debatant sa queue
sur le lict, sans eulx mal faire. Et Sersuelle dist à monseigneur pour
certain qu’il n’avoit oncques eu en sa vie ne eut oncques puys si grant
paour; et si luy dist qu’il se dressa en son seant en son lict, et
prinst l’espée qui estoit en son chevès; et luy dist la femme qui estoit
avec luy, ainsi qu’il le recordoit à monseigneur: Comment, Sersuelle,
vous qui avez en tant de bonnes places esté, avez-vous paour de celle
serpente? Certes, c’est la dame de ceste fortresse, et qui l’a fait
ediffier. Sachiés qu’elle ne vous fera jà mal; elle vous vient monstrer
comment il vous fault dessaisir de ceste place. Et dist Sersuelle que
celle Alixandre n’eut oncques paour; mais il dist bien qu’il ne peut
oncques asseur estre. Et grant pièce aprez, elle se mua en guise de
femme haulte et droicte, et sambloit estre vestue d’ung gros bureau, et
çainte dessoubz les mamelles, et estoit affublée d’ung couvrechief à la
guise du viel temps.
En celluy estat que je vous dis et ay recordé, jura et afferma Sersuelle
à monseigneur qu’il le vit; et plus il dist qu’elle se alla seoir sur le
banc auprez du feu. L’une heure avoit le visage devers le lict et le doz
au feu, et si qu’il povoit bien tout à plain veoir sa face, et bien
sambloit qu’elle eut esté moult belle femme; et l’aultre heure, elle
tenoit le visage devers le feu, et gaires de temps ne se tenoit en ung
mouvement. Et dist Sersuelle qu’elle demoura jusques à une heure prez du
jour. Adoncques se transfigura en guise de serpente comme devant, et
s’en alla debatant sa queue autour du lict et sur le piet, sans mal
faire; et puys elle se partit si soudainement, qu’il ne vit point son
partement, ne ne sceut oncques par où elle s’en estoit allée. Et cecy
ay-je ouy dire à monseigneur et pluiseurs aultres que Sersuelle luy dist
et luy jura sur ses sermens que preudomme peut faire et jurer, et depuys
qu’il l’eut veue, ladicte fortresse fut bien brief rendue à mon dit
seigneur, à qui Dieu en donne joye, par sa grace, et à ses hoirs.