Le lendemain fist Geuffroy sonner ses trompettes et fist chanter la

messe et armer ses gens, et se mist à chemin à belle compaignie et en

belle ordonnance. Et adonc ses deux frères saillirent hors de la ville,

et firent desloger leur ost. Là povoit-on veoir les banières de Lusignen

ventiller au vent. Tant chevauchèrent et leur ost, qu’ilz passèrent la

Lorraine, et se misrent es plains pays d’Anssay. Ung soir furent logés à

six lieues de l’ost et à cincq de Fribourg. Lors appella Geuffroy ses

frères et leur dist: Nous ne devons pas courir sur ces gens sans les

deffier; il fault mander qu’ilz se gardent de nous. Et ilz respondirent

que c’estoit bien raison de ce faire. Adonc ilz firent une lettre

faisant mention de ce, et fut le commencement de la lettre escripte en

ceste manière: A vous duc d’Autriche, et à vous conte de Fribourg, et à

tous vos alliez, nous Regnauld, roy de Behaigne, nous Anthoine de

Lusignen, duc de Lucembourg, nous Odon de Lusignen, conte de la Marche,

nous Geuffroy de Lusignen, seigneur de ce lieu, nous Raimonnet de

Lusignen, conte de Foretz, et je Thierry de Lusignen, seigneur de

Parthenay, vous mandons que tantost, ces lettres veues, vous vous gardez

de nous, car nous vous porterons dommaige le plus tost que nous

pourrons, pour cause du tort que vous faictes et avez fait à nostre

seigneur et bien amé cousin et oncle le roy d’Anssay. Et en ceste

defiance misrent leurs six seaux, et fut baillée la lettre à ung herault

qui tant erra qu’il vint au siége et la presenta au duc d’Autriche, et

fut leue en audience. Comment, se disdrent les Allemands l’ung à

l’autre, le diable a apporté tant de ceux de Lusignen en cestuy pays? Il

n’est maintenant nouvelles par pays que d’eulx, tant y a que les

nouvelles sont espandues par le monde, et entre les Sarrazins et entre

les cristiens. Adonc s’en retourna le herault aux frères et leur compta

la manière comment ceulx de l’ost s’esmerveilloient dont tant de ceulx

de Lusignen povoient venir. Et adonc Geuffroy respondist ainsi: Par ma

foy, ilz ont ouy parler de nous bien loing, mais tantost, se Dieu

plaist, ilz nous verront de plus prez au plus brief que nous pourrons,

au plaisir de Dieu. Or fut vray que la nuyt se reposa l’ost; mais

Geuffroy dist à ses trois frères qu’ilz feissent l’avant-garde, et qu’il

avoit ung peu affaire en certain lieu; et il disdrent de par Dieu, mais

qu’il gardast bien où il iroit; et il leur dist: Ne vous en doubtez, je

m’en garderay bien, se Dieu plaist. Et atant s’en partist Geuffroy,

atout cincq cens bassines et cent arbalestriers, et aussi il eut deux

bonnes guides qui bien sçavoient tout le pays, et se fist mener vers

Fribourg, et s’embucha entre les hayes au point du jour; et là actendoit

Geuffroy l’adventure.

L’istoire nous dist que adonc il se partist tout seul de l’embuche, et

se mist sur une petite montaigne, au point du soleil levant, et estoit

armé d’une coste de fer sans bassinet, le plus couvertement qu’il peut,

et avoit ainsi fait armer jusques au nombre de dix chevaliers es quieulx

il se fioit le plus, et avoient dix grans sacs plains de fain, et

avoient larges botes et esperons enroulliés, en guise de gros varles; et

avoient avec eulx ung escuier de la duché de Lucembourg, qui moult bien

sçavoit parler allemant. Et leur commanda Geuffroy qu’ilz fussent tous

pretz quant il les viendroit querre, et aux aultres qu’ilz espiassent se

ilz entreroient dedens la porte, et se ilz les y voyoient entrer qu’ilz

venissent atout les chevaux aprez eulx. Et ilz luy disdrent que ainsi

feroient-ilz. Adonc Geuffroy apperceut que ung peu aprez soleil levant

on ouvrist la barrière et le pont et la porte toute arrière; et fist-on

grant foison de bestial saillir de leans. Et quant il apperceut ce, il

s’en retourna tout court et fist prendre à ses dix chevaliers chascun

son sac sur l’arson de sa selle, et prinst le sien; et lors l’escuier,

qui moult bien sçavoit le langage, prinst ung sac aussi, et se mist

devant Geuffroy embrunché sur son fardel. Adoncques vindrent à la

barrière, et incontinent ledit escuier cria à haulte voix: Ouvrez icy,

ouvrez, car nous avons si grant sommeil que plus ne povons, pour ce que

ne finames à nuyt de chevaucher. Et on leur ouvrist. Et leur demandèrent

que c’estoit que ilz portoient; à quoy ilz respondirent: Ce sont robbes

que nous avons gaignées, et les venons vendre en ceste ville. Et ainsi

les laissèrent passer, et tantost ilz montèrent sur le pont et entrèrent

en la porte, et jettèrent hastivement leur sac jus, et tirèrent leurs

espées, et ferirent sur les portiers, et les mirent à mort à terre, et

tous les aultres à l’espée. Adoncques quant ceux de l’embuche perceurent

qu’ilz furent dedens la porte, ilz brochèrent les chevaulx, et vindrent

à la ville, et entrèrent dedens la porte qui mieulx. Adoncq eussiés oy

crier: Trahis, trahis. Et d’aultre part: Ville gaignée. Fin de compte,

il est vray que tous ceulx qui furent trouvez furent mors; mais grant

foison s’en partirent de la ville; et tantost Geuffroy garnist le pont

dessus la ripvière, et y laissa quatre cens bassines et cent

arbalestriers; et puys se mist en chemin devers l’ost, et trouva qu’ilz

estoient deslogez; et avoient les frères de Geuffroy moult grant paour

de luy, mais quant ilz le virent ilz furent moult joyeulx. Et adoncques

il leur compta son adventure, et comment il avoit conquis le passage

pour passer en Autriche; et besoing en estoit. Et ilz en furent moult

joyeulx, et se logèrent celle nuyt tous ensamble aux plains champs, et

jeurent tous armez, car ilz furent à une lieue de l’ost. Et celle mesme

nuyt vindrent nouvelles en l’ost des parties adversaires comment

Fribourg estoit pris, dont le conte et tous les autres furent moult

doulens; et leur compta le messagier la manière comment ce avoit esté.

Par foy, dist le duc d’Autriche, ilz sont soubtilz gens d’armes, et sont

moult à redoubter. Qui n’y pourvoira de remède, ilz nous pourront bien

donner ung grant eschat. Par Dieu, disdrent les autres, vous dictes

vray. Et ainsy laissèrent la chose jusques à lendemain; et sur ce eurent

conseil.

En ceste partie nous dist l’istoire que le lendemain au point du jour,

ouyrent les frères messe, et puys ordonnèrent leurs batailles. Geuffroy

et ses trois frères qui avec luy furent venus, et leurs gens, eurent la

première bataille, Anthoine eut l’aultre, et le roy Regnault la tierce,

et s’en allèrent les banières au vent. Par ma foy, c’estoit grant

beaulté à les veoir. Adoncques environ le soleil levant, vindrent sur

une petite montaigne, et commencèrent à veoir et regarder la fortresse

du Pourrencru, et le siége entour; et, ce fait, descendirent la vallée.

Et à celle heure vint ung chevalier qui s’estoit allé esbattre hors de

l’ost, qui cria à l’arme quant il vit venir les frères. Lors se

coururent armer de toutes pars, et se vindrent renger au dehors de

l’ost. Adonc les batailles s’approchèrent, et au baisser des lances eut

moult grant criée et grant froissée de lances; et moult fut l’encontre

fière et dure; et y eut d’une part et d’aultre moult d’occis. Les

batailles sembloient estre tout en une. Là povoit-on veoir grant

occision; et la chose estant en tel estat, Geuffroy tenoit l’espée

empoignée et en frappoit par telle manière que tout ce qu’il rencontroit

il jettoit par terre. Adoncques les six banières des frères se

joindirent ensamble, et alloient iceulx six frères en une flotte. Là

oyoit-on crier, Lusignen: en pluiseurs lieux, et alloient iceulx frères

desrompant les batailles, et mettans tout en fuyte. Et fut le duc

d’Autriche abbatu du chevau par terre d’ung revers que Geuffroy luy

donna; et, luy abbatu, il fut incontinent saisi; et Anthoine prinst le

conte de Fribourg, et fut baillé à quatre chevaliers en garde. Que

vauldroit ores faire long compte? La bataille fut desconfite, et s’en

allèrent ceulx qui peurent eschapper, les ungz vers Balle, les aultres

vers Fribourg; et y eut merveilleuse occision, car il y eut de vingt et

cincq à trente mille tant d’Autrichiens que de leurs aidans. Adoncques

ceulx du fort furent moult esbahis quant ilz visrent dehors tel toullis,

mais ne demoura gaires que on leur dist que c’estoient les frères de

Lusignen. Adoncques issist le roy d’Anssay dehors, et vint aux logis où

les frères estoient logez ès tentes qu’ilz avoient conquises; et le roy

là arrivé les festoya moult amoureusement, et les mercia moult

humblement du noble secours qu’ilz lui avoient faict. Et tantost luy

firent admener le duc d’Autriche, le conte de Fribourg, et six aultres

contes, et les luy baillèrent, et luy disdrent: Damp roy, vecy vos

ennemis; faictes-en à vostre guise. Et le roy les en mercia moult

humblement. Mais, à brief parler, ce non obstant, ilz traictèrent

ensamble, tant par le moyen des frères comme par eulx, qu’ilz

promisrent, par foy et serment, à restablir au roy d’Anssay toute sa

perte. Et se vous voulez sçavoir la cause pour quoy la guerre estoit

meue entre eulx, c’estoit pour ce que les aultres demandoient à avoir ce

qui demoura au roy d’Aussay par ledit traicté. Et si jurèrent et

promisrent que jamais ilz ne mouveroient guerre l’ung à l’aultre; et

Geuffroy fist rendre au conte de Fribourg sa ville, dont il le mercia

moult, et luy offrist moult humblement son service. Et là fut accordé le

mariage de Bertrand, le filz au duc Anthoine, à Mellidée, la fille au

roy d’Anssay; et adonc, quant ce fut fait, le duc d’Autriche et ses gens

prendre congié des frères; et s’en partirent les frères et le roy

d’Anssay et Mellidée sa fille, et vindrent à Lucembourg; et là furent

faictes les neupces à moult grant joye et solemnité; et, la feste

passée, le roy Regnauld et sa femme prindrent congié de leurs frères, et

s’en allèrent en Behaigne. Et Geuffroy et ses frères reprindrent congié

de leur frère, et de la duchesse et de leurs nepveux, du roy d’Anssay et

de sa fille, et s’en retournèrent chascun en son pays; et le roy

d’Anssay retourna au sien, et emmena sa fille et Bertrand son mari. Et

nous dist l’istoire que depuys se trouvèrent les huyt frères ensamble à

Monserrat, et tindrent entre eulx grant feste; et firent tant que

Raimondin, leur père, vint au bas de son hermitaige, et fut moult

joyeulx de veoir ses enfans ensamble; et aprez ce, prinst Raimondin

congié de ses enfans, et remonta en son hermitaige. Et à leur

departement donnèrent les frères de moult riches joyaulx à l’eglise, et

aprez prindrent congié l’ung de l’aultre, et s’en allèrent chascun en

leurs contrées, les ungz par mer, et les aultres par terre.

Cy nous tesmoingne l’istoire que tant que Raimondin vesquist, Geuffroy

et Thierry son frère le visitèrent unes foys chascun an; et estoit assez

prez du terme qu’ilz devoient mouvoir, car Thierry estoit venu à

Lusignen, et devoient mouvoir dedens trois jours ensuyvans, que advint

une adventure de quoy les frères furent moult esbahis et doulens, car la

serpente se monstra sur les murs, ainsi que tous la peurent bien veoir à

plain, et alla tout autour de la fortresse par trois foys, en signe

qu’elle prinst moult douleureusement congié dudit lieu, et se mist sur

la tour Pontume, et là faisoit si griefz plains et si tresgrans

souspirs, qu’il sembloit proprement à ceulx qui là estoient que ce fut

la voix d’une dame; et aussi estoit-ce, comme nous racompte l’istoire.

Et adoncques Geuffroy et Thierry en eurent moult grant pitié, car ilz

sçavoient bien certainement que c’estoit leur propre mère, et pour ce

commencèrent à plourer moult tendrement. Adonc quant elle les perceut

plourer, elle s’enclina et jetta ung cry si horrible et si douloureux

qu’il sambla proprement à ceulx qui l’oyrent que la tour deubt fendre.

Aprez, les frères partirent pour aller à Monserrat, et firent tant

qu’ilz arrivèrent audit lieu, et trouvèrent leur père trespassé, dont

ilz menèrent moult grant dueil.

Le lendemain vint le roy d’Arragon, la royne et tous les barons et

prelas du pays, et pluiseurs aultres; et y avoit foison de dames et

damoiselles, et de bourgoys et bourgoises des bonnes villes du pays; et

y estoient Geuffroy et Thierry moult richement habituez, quant pour

dueil faire eulx et leurs gens. Adonc vindrent vers le roy d’Arragon,

vers les princes et prelas, et tenoient entre eulx le prieur pour faire

congnoistre les seigneurs par nom et par surnom. Et sachiés que Geuffroy

et Thierry firent moult honnourablement la reverence au roy et à la

royne d’Arragon et aux aultres barons, et les mercièrent moult

honnourablement de l’onneur qu’ilz leur faisoient. Adoncques entrèrent

au moustier, et firent commencer le service moult devotement, et fut

l’offrande moult grande et riche, et furent les chevaux offers si

honnourablement comme on devoit faire pour ung tel prince.

Ainsi comme je vous dis fut fait l’obsèque de Raimondin, et y eut moult

grant noblesse; et aprez le service fut ensepveli le corps, et fut bien

seellée la sepulture par dessus, qui fut moult riche et moult noblement

ouvrée, selon l’usage du temps de lors; et fut le disner grant et noble.

Et est vray que le roy et la royne d’Arragon regardoient moult

voulentiers Bernardon, le nepveu de Geuffroy et de Thierry, et moult

leur pleut, car il servoit les seigneurs si gracieusement que

merveilles; et tant que, aprez graces, la royne pria au roy qu’il

demandast à Geuffroy qui celluy enfant estoit. Par mon chief, dist le

roy, j’avoys en propos de le demander, car il me plaist moult, et tant

vault mieulx qu’il vous plaist aussi. Et lors le roy appella Geuffroy,

et lui demanda de quel lignage celluy enfant estoit, qui tant bien

estoit endoctriné. Par ma foy, dist-il, il est filz de Odon, le conte de

la Marche, qui est nostre frère. Geuffroy, dist le roy, il samble bien

qu’il soit sailly de noble extraction, et aussi il le monstre bien.

Sachiés de vray que l’enfant nous plaist moult, et aussi fait-il à la

royne; et vrayment, s’il vous plaisoit à nous le laisser, nous en

ferions tant pour l’amour de vous, que vous nous en sçauriés bon gré au

temps advenir. Sire, dist Geuffroy, le père en a encores deux et deux

filles, et, puys qu’il vous plaist, de bonne heure fut-il né, et il nous

plaist bien. Et lors le roy l’en mercia moult, et aussi fist la royne.

Et sachiés que celluy enfant eut puys espousée la fille au seigneur de

Cabières en Aragon, qui plus n’avoit d’oir; et en sont issus les hoirs

de Cabières, qui ores vivent. Adoncques le roy et la royne prindrent

congié, et aussi firent tous les aultres barons, des deux frères, qui

les convoièrent moult honnourablement, et puys s’en retournèrent à

l’eglise et mirent leur nepveu en beau point, et luy baillèrent grant

foison de finance pour soutenir son estat, et aussi luy baillèrent ung

tressage escuier pour le gouverner, et l’envoièrent au roy moult bien

accompaigné; et le roy et la royne le receurent moult liement et

l’aimèrent moult. Or vous diray des deux frères, et comment ilz

prindrent congié du prieur, et firent moult de bien à l’eglise, et en

vouloient amener le chappellain et le clerc de leur père; mais ilz ne

voulurent oncques partir, et se rendist le chappelain hermite au lieu de

son maistre; et le clerc demoura serviteur comme devant. Et aprez s’en

partirent Geuffroy et Thierry avec leurs gens, et apportèrent le corps

de leur père; et, en toutes les villes où ilz gisoient, faisoient autour

du corps grant luminaire, et dire et faire prier Dieu par les religieux

pour leur père. Et les convoia le prieur de Monserrat jusques à

Perpignen; et puys il prinst congié et s’en retourna en son abbaye; les

deux frères et leur route errèrent tant qu’ilz vindrent à Lusignen. Là

furent adoncques mandez les contes de Foretz et de la Marche, qui

estoient leurs frères; et firent faire l’obsèque de leur père à

Nostre-Dame de Lusignen. A celluy obsèque furent tous les barons du

pays, et fut illecq corps ensepvely à grant noblesse et à grant

solemnité. Et y fut faict ung moult grant disner; et fut adoncques

Geuffroy tenu pour estre le droit seigneur de Lusignen; et comptèrent à

Odon leur frère comment le roy et la royne d’Arragon avoient voulu avoir

Bernardon son filz. Et il respondit: Que Dieu y ait part, car je tien à

bien employé. Lors prindrent congié les frères et les barons de

Geuffroy, et retournèrent chascun en leur pays; et Geuffroy demoura à

Lusignen, qui puys fist moult de biens.

Comment l’abbaye de Maillières fut refaicte.

Et fut l’abbaye de Maillières refaicte plus grande et plus puissante

qu’elle n’avoit esté par avant; et y mist Geuffroy six vingz moynes, et

les renta moult bien; et furent ordonnez pour tous temps et à tousjours

pour servir Dieu devotement et prier pour les ames des trespassez, et

aussi pour les ames de Raimondin et Melusine, sa femme, et pour les ames

de tous leurs hoirs, et de tous aussi qui de eulx estoient issus. Et se

fist Geuffroy signifier et escripre à la porte; c’est assavoir la

longeur et la grandeur de luy, au plus prez que on peut faire à sa

samblance. Et dist l’histoire que le roi Urian regna moult puissamment

en Chippre, et aussi firent ses hoirs aprez luy. Et, par cas pareil,

regna roy Guion en Armenie; et aussi semblablement le roy Regnault en

Behaigne, Anthoine à Lucembourg, Odon à la Marche, Raimonnet en Forestz,

Geuffroy à Lusignen, et Thierry à Parthenay. Et en sont issus ceulx de

Penebrot en Angleterre; ceulx de Cabières en Arragon, comme j’ai dessus

dit; ceulx du Chassenage du Dauphiné; ceulx de la Roche, et ceulx de

Candillat, si comme on le treuve ès anciennes croniques. Je vous vueil

encores parler de Geuffroy au grant dent.

Icy aprez nous dist la vraye histoire que, bien dix ans aprez la mort de

Raimondin, Geuffroy son filz gouverna sa terre tellement que en ces dix

ans on ne rendist aulcuns comptes, ne aussi il ne luy en challoit. Quant

on lui disoit ainsi: Monseigneur, oyez vos comptes, si sçaurez comment

vous vivez; il respondist en ceste manière: Ne faictes-vous à nulluy

tort pour rente ne revenue que j’aye? et quel compte voulez-vous que

j’aye, quant vous et moy sommes tous aises; que mes fortresses sont bien

retenues, toutes mes besongnes en bon point; que vous me baillez argent

quant j’en demande et me faictes finances de ce que je vueil avoir? Quel

compte voulez-vous que j’aye? Quant est de moy, je ne vueil aultre

compte ouyr, ne je ne vous sçauroye aultrement requerre. Cuidés-vous que

j’aye cure de faire une maison d’or? Celle de pierre que monseigneur mon

père et madame ma mère m’ont laissée me souffist bien. Et ses recepveurs

respondirent à luy: Au moins, Monseigneur, ne peut ung prince faire

moins que de ouyr ses comptes unes fois chascun an, et ne fut ores que

pour la salvation de ses recepeveurs et ses gouverneurs pour en faire

quittance, affin que on ne leur sache que demander ne à leurs hoirs en

temps advenir. Tant misrent-ils de poingz avant à Geuffroy que il se

consentist à ouyr ses comptes, et fut le jour assigné. Adonques vindrent

tous ses recepveurs de toutes ses terres, et entrèrent en une bonne

chambre fermée. Là fut Geuffroy et ceulx qu’il avoit commis pour les

ouyr.

Cy aprez nous dist la vraye histoire que, oyant ledict Geuffroy ses

comptes, compta entre les aultres son recepveur de Lusignen, lequel, en

la fin de chascune année, employoit en despence dix soublz pour le

pommel de la tour. Et, ce oyant, Geuffroy demanda tantost: De la quelle

tour est-ce que le pommel couste tous les ans dix soubz? Ne le

povez-vous faire si fort que il dure plus de dix ou douze ans, affin que

on ne compte pas si souvent? Et incontinent ilz respondirent:

Monseigneur, c’est rente que nous payons tous les ans. Comment, dist

Geuffroy, je ne tiens la fortresse de Lusignen et le chasteau que de

Dieu, mon createur tout puissant; à celluy vouldroye bien estre quite

pour chascun an pour dix soublz. A qui les payez-vous? Sire, par nostre

foy, nous ne sçavons pas. Et comment, dist Geuffroy, vous voulez avoir

quitance de moi, et aussi veulz-je avoir la quitance de celluy à qui

vous paiez les dix soublz de rente pour le pommel de la tour. Et, par la

dent Dieu, dist Geuffroy, vous ne me aurez pas de tel jour, car, se je

puys aulcunement sçavoir à qui il est, il monstrera comment je luy

doibz, ou il me rendra, ou vous ou aultre qui avez aloé en vos comptes,

tout ce que il en a receu. A ce respondirent les recepveurs et

gouverneurs à Geuffroy en ceste manière: Monseigneur, il y a bien cincq

ou six ans aprez que ma dame vostre mère fut partie de monseigneur

vostre père, que tous les ans, le dernier jour d’aoust, venoit une grant

main, et prenoit le pommel de la tour Pontume, et l’arrachoit si

tresfort qu’il abbatoit moult grant partie de la couverture de la tour,

et coustoit à reffaire tous les ans vingt ou trente livres. Adoncques

vint ung homme que vostre père n’avoit oncquesmais veu, ce disoit, qui

lui conseilla que le dernier jour d’aoust il mist trente pièces

d’argent, dont chascune vaulsist quatre deniers, en une bourse, et le

fist porter, entour nonne et vespres, au dernier estage de la tour, et

que la bourse où seroient mis les dix soublz fut de cuir de cerf et fut

mis sur la pièce de bois qui soustient le comble où le pommel est assis,

et que ainsi le fist faire et continuer tous les ans, et le pommel

demourroit, par ce faisant, tout entier; et ainsi ce a esté tous les

jours depuys faict, et oncques puys le pommel ne se bouga ne ne fut

empiré, et n’y trouva-on riens lendemain. Et, quant Geuffroy entendist

ceste parolle, il commença moult fort à penser sur ce fait, et fut moult

longtemps sans respondre.

L’istoire nous tesmoingne que moult longuement musa Geuffroy sur ce

fait: et, quant il y eut assez pensé, il commença à dire tout hault: Et

comment cuidez-vous, se mon père a voulu asservir l’eritaige tant qu’il

l’a tenu, que pour tant je le vueille tenir à serf quant il est francq.

Vous aultres avez veues les lettres comment le bon conte Henry de

Poitiers le donna à mon père si franchement qu’il ne devoit riens à nul

homme qui vive que à Dieu tant seullement. Par mon chief, je n’en

paieray jamais croix à homme pour moi. A tant s’en issist de la chambre

tout courousié, et s’en allèrent ses gens aprez luy, que oncques n’y en

eut ung qui osast ung seul mot sonner; et leur dist Geuffroy:

Gardez-vous bien que jamais ne soiez si hardis d’en paier denier; et

sachiés que, se vous faictes le contraire, je vous courouceray du corps:

car c’est ma voulenté de veoir qui sera si hardi de demander truage sur

ma terre ne sur moy; et, au jour que je le souffriray, soye mort de

malle subite. Mais aportez-moy tantost la bourse et l’argent au jour que

vous avez acoustumé de le porter. Et ilz disdrent que si feroient-ilz.

Et à tant s’en partirent, et demourra la chose ainsi jusques au dit

jour. Adoncques Geuffroy manda par ung messagier son frère Thierry en

Parthenay, et aussi Raymonnet en Foretz, et Odon en la Marche, que ilz

venissent tous à ce jour à luy. Et ilz si firent, et leur compta cette

adventure, de quoy ilz furent moult esbahis. Et ilz demandèrent à

Geuffroy qu’il apensoit de faire, et il leur respondist: Vous le verrez

bien. Et vint la journée du dernier jour d’aoust; et lors Geuffroy oyt

messe et se confessa moult devotement, et receupt le corps nostre

seigneur Jhesucrist; puys issist de l’eglise et vint au donjon et avecq

luy ses frères et les barons du pays, et se assirent à disner; et aprez

disner Geuffroy se arma de toutes pièces, et après devalla une estolle

que le chappellain qui luy avoit la messe dicte tenoit, et la mist

entour son col, et la croisa devant son pis; et, ce faict, prinst la

bourse où les trente deniers estoient, laquelle en argent valloit

loyaulment dix soubz parisis, et la pendist à son col; puys çaindist son

espée, pendist l’escu à son col, et puys fist par le chappellain jetter

de l’eaue benoite sur luy; et, ces choses faictes, commanda ses frères à

Dieu, en disant en ceste manière: Je m’en vais veoir se je pourroy

trouver celluy qui veult avoir rente sur ma fortresse de Lusignen; mais,

s’il n’est plus fort de moy et je le treuve, l’argent me demoura. Et

ainsi monta à moult au plus hault de la tour, c’est assavoir au dernier

estache, et ses frères et les barons demourèrent au dessoubz en moult

grant doubte et fraeur que Geuffroy ne fut peri. Mais Geuffroy, qui ne

craignoit riens, actendist en celluy estage moult grant pièce de temps,

et regardoit se il verroit riens venir.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 27 / 29 段