Encore est-il verité que il y a ung lieu à Lusignen, emprès le puys,

auquel lieu, au temps passé, on a nourri poullaille, qu’elle se

monstroit pluiseurs foys à ung homme qui est encores en vie, qui demoure

en la fortresse, et l’appelle-on Godart; et ne luy fait point de mal; et

cela retrait-il sur son Dieu et son ame qu’il est verité. Item Yvon de

Gales jura par sa foy à monseigneur qu’il l’avoit veue par deux foys sur

les murs de Lusignen, par trois jours avant que la fortresse fut rendue;

et aultres pluiseurs en ont eues dont qui en vouldront deviser la chose

seroit trop longue. Et encore plus avant y a ung chevalier poitevin,

nommé messire Percheval de Coulongne, qui fut chambellain du bon roy de

Chippre, avec le roy, la serpente s’estoit apparue à icelluy roy, comme

celluy roy luy avoit dit en ceste manière parlant à luy: Percheval, je

me doubte trop. Pour quoy, monseigneur? dist le chevalier. Par ma foy,

dist le roy, pour ce que j’ay veu la serpente de Lusignen qui c’est

apparue à moy; si me doubte qui ne me adviengne aulcune perte dedens

brief temps, ou à Perrin mon filz; car ainsi apparut-elle quant aulcuns

des hoirs de Lusignen doibvent morir. Et jura messire Percheval que

dedens le tiers jour aprez, la dure adventure que chascun scet bien

advint.

Les princes et aultres pluiseurs ont esté examinez, et ay sceu ce que

les vrayes croniques et les livres des histoires en dient; et se j’ay

adjousté chose en ceste histoire qui samble à aulcuns increable, si le

me vueillez pardonner; car selon ce que je puis sentir, d’aulcuns

acteurs tant de gramaire comme aultre philozophe, a reputé ceste

histoire et les croniques estre vrayes, et les choses faées; et qui dist

le contraire, je dis que les secrez jugemens de Dieu et les pugnitions

sont invisibles et impossibles à congnoistre à entendement humain; car

il est trop grossier pour entendre l’espèce espirituelle; ne les yeulx

naturelz ne peuvent veoir icelles choses espirituelles, ne ne peut

bonnement comprendre que c’est; et la puissance de Dieu y peut adjouster

ce qu’il luy plaist; comme on racompte en pluiseurs histoires de

pluiseurs faées avoir esté mariéez, et avoir eu pluiseurs enfans; comme

ce peut faire ne peut sçavoir humaine creature; car telz pointz et

aultres pluiseurs a Dieu retenuz en ses secretz, et en monstre les

exemples ès lieux et ès personnes où il lui plaist. Et plus sera la

personne grossière, et plus enuis le croira; et plus sera deslié d’engin

et de science naturelle, plus tot aura affection que ce soit chose

creable, combien que les choses secrettes de Dieu ne peult aulcun

bonnement sçavoir.

Combien que sainct Paul dist, ès espitres aux Rommains, que toutes

choses sont sceues par humaine creature, voire sans les secrettes choses

que Dieu a reservées en sa congnoissance sans aultre, car la nature aux

humains est à entendre pluiseurs hommes vaugans qui sont par universes

contrées. Par ceulx sont sceues toutes les choses, par leur declaration

de la parfaicte congnoissance; non par ung tant seullement, mais par

pluiseurs; et ainsi est de nostre histoire; car elle est forte à croire

et en pluiseurs lieux sceue; et pas par ung seul, et de ceulx qui l’ont

deslié; donc ainsi que une personne qui n’aura yssu de sa region ou pais

ne pourroit ou ne vouldroit croire maintes choses qui sont moins de cent

lieues prez de luy, et sera grant estrangeté, et dira qu’il ne se peut

faire, et celluy destournera ce qu’il n’aura pas veu ès lieux et

diverses contrées, pais et nations, et lira les anciens livres, et les

entendra, et congnoistra le vray des choses samblables. Or de ce ne vous

vueil plus faire mention. Je vous supplie humblement à tous que se je ay

dit chose en ceste histoire qui vous soit ennuyeuse ou desplaisante, que

vous le me vueillés pardonner et tenir pour excusé; car se on fait le

mieulx que on peult et scet, on doibt prendre en gré; car en aulcuns

cas, aulcune bonne voulenté doibt estre reputée pour le fait. Et icy si

se taist Jehan d’Arras de l’istoire de Lusignen. Et vueille Dieu donner

aux trespassez sa gloire, et aux vivans force et victoire qu’ilz la

puissent bien maintenir.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

Préface. 5

Melusine. 9

Comment ce livre fut fait par le commandement de Jehan, filz du

roy de France, duc de Berry et d’Auvergne. 11

Comment le conte de Poetiers manda le conte de Forestz de venir

à la feste qu’il faisoit pour son filz. 26

Comment le conte de Poetiers demanda au conte de Forestz d’avoir

Raimondin, lequel luy accorda. 27

Comment le conte alla chasser, et Raimondin avecques luy. 29

Comment Raimondin occist le conte de Poetiers, son oncle. 33

Comment Raimondin vint à la fontaigne, où il trouva Melusine

accompaignée de deux dames. 36

Comment Raimondin, par le conseil de la dame, alla à Poetiers. 42

Comment le conte fut apporté mort à Poetiers. 43

Comment Raimondin retourna devers sa dame, et vit une chappelle

que oncques mais n’avoit veue. 45

Comment Raimondin, aprez que les barons eurent fait hommage au

jeune conte, lui demanda ung don, lequel luy accorda. 48

Comment Raimondin trouva ung homme qui portoit ung cuir de cerf,

et l’achetta. 51

Comment ceulx qui estoient commis vindrent delivrer le don à

Raimondin. 52

Comment Raimondin prinst congié du conte et retourna vers sa

dame. 55

Comment le conte de Poetiers vint aux nopces de Raimondin

accompaigné de noble baronnie. 59

Comment Raimondin et Melusine furent espousez. 61

Comment à disner ilz furent moult honnourablement servis. 62

Comment aprez disner les chevaliers et escuiers joustèrent. 63

Comment l’evesque beneist le lict où Raimondin et Melusine

estoient couchiés. 65

Comment le conte de Poeitiers et de Foretz et les barons et

dames prindrent congié de Raimondin et Melusine. 67

Comment Urian et Guion prindrent congié de leurs père et mère,

et de l’ayde qu’ilz leur firent. 121

Comment Urian et Guion prindrent congié de leur mère et

entrèrent au navire. 128

Comment le Souldan fut tué devant Famagosse. 158

Comment Urian et Guion vindrent devers le roy, luy estant au

lict, tout armez. 166

Comment Urian espousa Hermine, la fille du roi de Chippre. 172

Comment Guion espousa la pucelle Florie et fut roy d’Armanie. 201

Comment les messagiers apportèrent les lettres à Raimondin et à

Melusine de ses deux enfans qui estoient roix. 202

Comment Antoine et Regnault desconfirent le roy d’Anssay devant

Lucembourg, et comment le roy fut pris. 224

Comment le roy d’Anssay fut mené devers la pucelle Cristienne. 228

Comment le roy d’Anssay appella les barons de Lucembourg à

conseil. 236

Comment Anthoine espousa Xpistienne, duchesse de Lucembourg. 238

Comment le roy de Behaigne envoia un messagier, par devers le

roy d’Anssay, son frère. 240

Comment le duc Anthoine prinst congié de la duchesse Cristienne,

et s’en alla vers Pragnes avec son ost. 243

Comment le roy de Craco fist prendre le corps du roy Phedrich,

qui avoit été tué, et le fist ardeoir. 252

Comment le roy de Craco fut occis en la bataille. 258

Comment le roy Zelodus et les aultres Sarrazins furent ars et

brulés. 259

Comment les deux frères furent à l’enseveliement et obsèque du

roy Phedrich. 262

Comment Regnauld espousa Aiglentine, fille du roy de Behaigne. 268

Comment, aprez le disner, les chevaliers joustèrent. 268

Comment Raimondin, par l’admonestement de son frère, regarda

Melusine sa femme estant au baing, et comment il en fut

couroucé contre son frère. 332

Comment Geuffroy occist le gayant en Guerende. 339

Comment Froimond, frère de Geuffroy, fut rendu moyne à

Maillières. 341

Comment le messagier de Raimondin vint devers Geuffroy en

Guerende. 344

Comment Geuffroy au grant dent ardist l’abbaye de Maillières,

l’abbé et les moynes. 346

Comment Melusine chait pasmée par terre, pour la reproche que

Raimondin luy dist. 352

Comment Melusine se revint et parla à Raimondin. 353

Comment Raimondin et Melusine chaièrent pasmez. 354

Comment Melusine fist son testament. 355

Comment Melusine s’envolla de Raimondin, en forme d’ung serpent,

du chasteau de Lusignen, par une fenestre. 357

Comment Raimondin fist bruler Horrible, son filz, ainsi comme

Melusine en avoit chargé en son testament. 360

Comment Melusine venoit tous les soirs visiter ses deux enfans

Raimonnet et Thierry. 361

Comment Geuffroy au grant dent vint contre le gayant Grimault,

et comment de la lance il l’abbatist. 363

Comment le gayant s’enfouyt, et Geuffroy aprez, l’espée au

poing. 365

Comment Geuffroy alla au pertuys où le gayant estoit entré, et

se laissa couller dedans. 367

Comment Geuffroy trouva la sépulture du roy d’Albanie, son

grand-père Elinas, dedens la montaigne. 367

Comment Geuffroy delivra les prisonniers que le gayant tenoit. 370

Comment les prisonniers que Geuffroy avoit delivrez mirent le

gayant mort sur une charette et l’amenèrent avecques eulx. 370

Comment Geuffroy fist morir le conte de Forestz, son oncle. 372

Comment Geuffroy alla devers son père à Lusignen et luy cria

mercy. 373

Comment Raimondin vint devers le pape à Romme, et se confessa à

luy. 375

Comment Geuffroy alla à Romme, et se confessa au Père sainct. 381

Comment Geuffroy fist refaire l’abbaye de Maillières. 388

Comment l’abbaye de Maillières fut refaicte. 403

Comment le roy d’Armenie vint veillier au chasteau l’Esprevier. 415

Comment le roy voulut prendre la dame, et comment elle

s’esvanuyst. 418

Comment le roy fut batu, et ne sceut de qui. 419

FIN DE LA TABLE.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 29 / 29 段