depuys qu’ilz furent departis de Tholoze, parmy la Guienne, qu’ilz
vindrent en Poitou, et arrivèrent à Lusignen, où ilz trouvèrent Geuffroy
et pluiseurs aultres des barons du pays, lequel ilz saluèrent de par son
père, et les barons aussi, et puys leur baillèrent les lettres qu’il
leur envoyoit. Quant les barons eurent oy la teneur de leurs lettres,
ilz dirent à Geuffroy en ceste manière: Monseigneur, puys qu’il ne
plaist plus à monseigneur vostre père de nous plus gouverner, et qu’il
nous mande que nous vous faisions hommaige, nous sommes tous prestz de
le faire. Par Dieu, dist Geuffroy, moult grant mercis. Or, beaulx
seigneurs, je suy tout prest de vous recepvoir. Et adonc luy firent tous
les barons hommaige; et la nouvelle fut espandue parmy le pays comment
Raimondin s’en estoit allé en exil pour le grant dueil qu’il avoit de sa
femme qu’il avoit perdue. Qui lors eut veu la douleur que on menoit par
toute sa terre en regrettant leur seigneur et sa femme, c’estoit grant
pitié à veoir et oyr, car moult redoubtoient Geuffroy pour sa fierté;
mais pour neant s’en doubtoient, car il les gouverna tresbien et
sagement. Or vous laisseray à present de plus parler d’eulx, et diray de
Geuffroy, qui estoit moult doulent de ce qu’il avoit ainsi perdu son
père et sa mère par son pechié; car ceulx qui retournèrent ne luy
sceurent oncques à dire quelle part il estoit allé, ne en quelle region.
Adonc remordist conscience à Geuffroy moult fort, et luy souvint comment
il avoit ars les moynes et l’abbaye de Maillières, et son frère
Froimont, sans avoir nulle bonne cause de ce faire; et que par son
pechié avoit couroucé père et mère, et par ceste cause avoit perdue sa
mère, dont il menoit tresgrant douleur; et puys luy souvint du conte de
Forest son oncle, qu’il fist saillir de la grosse tour de Marcelly le
Chasteau, qui est fondé en hault sur la roche, et le fist ainsi morir.
Adoncques commença fort Geuffroy à penser en soy mesmes de tous les
pechiés qu’il avoit commis. Et commença à dire et penser que se Dieu,
par sa benigne grace, n’avoit pitié de luy, que son ame estoit en voye
de dampnation. Adoncques entra Geuffroy à par soy seullement en une
chambre, et commença à mener moult grant douleur et à plourer moult
entierement ses pechiés; et illec luy prist devotion d’aller à Romme,
comme Dieu le voulut, et soy confesser au Sainct Père. Et adoncques il
manda Thierry son frère, le seigneur de Partenay, qu’il vint parler à
luy, car il l’amoit sur tous les autres. Sitost que Thierri oyt le
mandement de son frère, il monta tantost à chevau et erra tant qu’il
vint à Lusignen, où Geuffroy le receupt moult liement, et luy dist qu’il
luy vouloit laisser son pays en gouvernement, car il vouloit aller à
Romme pour soy confesser de ses pechiés au Père sainct. Et aussi il luy
dist qu’il ne fineroit mais d’aller jusques à tant qu’il auroit trouvé
son père, se il le povoit bonnement faire. Adoncques luy pria Thierry
qu’il le laissast aller avec luy; et Geuffroy lui dist qu’il ne seroit
pas bon que il fust ainsi fait. Et adoncques s’en partist Geuffroy à
belle compaignie et en riche estat, et emporta moult grant finance, et
admena avecques luy ung varlet qui avoit esté à Romme et revenu jusques
à Tholouze avec son père, et luy commanda qu’il le menast par tous les
lieux où son père avoit cheminé, et qu’il le logeast en toutes les
hostelleries où ilz avoient esté logez, et luy dist que ce feroit-il.
Comment Geuffroy alla à Romme, et se confessa au Père sainct.
En ceste partie nous dist l’istoire que quant Geuffroy se fut parti de
Lusignen, qu’il erra tant par ses journées qu’il vint à Romme, et se
traist vers le Sainct-Père, lequel luy fist moult bonne chière quant il
le congneut. Adonques Geuffroy se confessa moult devotement de tout ce
qu’il luy povoit soubvenir; et luy encharga le Saint-Père de refaire
l’abbaye de Maillières, et d’y renter six vingz moynes, et pluiseurs
aultres penitences dont cy à present me tairay. Adoncques Geuffroy dist
au pape comment il vouloit aller querir son père. Lors luy dist le pape
qu’il le trouveroit à Monserrat en Arragon, car il lui dist au departir
que là se alloit rendre hermite. Et adoncques il prinst congié du pape
et luy baisa les piedz, et le pape luy donna sa benediction. Et à tant
se departit Geuffroy de Romme, et erra tant et sa mesnie qu’ilz vindrent
à Thoulouze, et se loga en l’ostel où son père avoit esté logié. Et
illecques demanda le varlet à l’oste se il sçavoit quelle part Raimondin
estoit tourné quant il s’en partist de là. Et luy dist qu’il avoit tenu
le chemin de Nerbonne, et que plus avant n’en sçavoit; et celluy le dist
à Geuffroy. Par ma foy, dist Geuffroy, ce n’est pas le plus court chemin
pour aller à Montserrat; mais puys que mon père alla par delà, nous nous
y en irons aussi. Or furent illecques logez le soir, et le matin s’en
sont partis et ont tant exploicté qu’ilz vindrent à Nerbonne, et au
propre hostel où Raimondin avoit esté logé; car tant enquesta le varlet
qu’il sceut bien que là avoit esté Raimondin son maistre logé, et que là
il avoit fait faire plusieurs robes d’ermitaige. Et adoncques ledit
Geuffroy s’en partist le lendemain au matin, et vint à Perpignen, et
erra tant qu’il vint à Barcelonne, et prist le chemin de Monserrat, et
vint à l’abbaye, et envoya ses chevaux à Culbaston et entra en l’eglize.
Et adonc le varlet advisa en la chappelle au lampe le chappellain de
Raimondin, et le dist à Geuffroy, dont il en eut moult grant joye, et
alla à luy et le salua; et quant celluy le vit, il se mist à genoulx
devant Geuffroy et luy dist: Chier sire, vous soiez le bien venu; et luy
compta la bonne vie que Raimondin son père menoit, et comment il estoit
tous les jours confessé et recepvoit son createur, et qu’il ne mengoit
riens qui receupt mort. Et adoncques Geuffroy luy demanda où estoit son
père, et il luy dist: là sus, en tel hermitage, où il y en a sept
contremont celle salize droite, et il est au quatriesme lieu; mais,
monseigneur, huy mès ne povez-vous parler à luy, mais demain y
parlerez-vous bien. Par ma foy, dist Geuffroy, ce me desplaist; mais
puys qu’il faut que ainsi soit, il m’en convient deporter. Monseigneur,
dist le chappellain, vous orrez la messe au grant autel qui est tout
prest, et entretant je ordonneray vos gens, qui metteront à point vostre
chambre, et feray appareiller le disner. Ce me plaist, dist Geuffroy.
A tant se partist le chappellain de Geuffroy, qui s’en alla ouyr messe,
avec luy dix chevaliers, et bien jusques à vingt escuiers qu’il amenoit
avec luy. Adoncques les moisnes de leans vindrent au chappellain de
Raimondin et lui demandèrent: Qui est celluy grant dyable à la grant
dent; il semble estre moult cruel homme; de quoy le congnoissez-vous?
Est-il de vostre pays? Par ma foy, dist le chappellain, ouy. C’est
Geuffroy au grant dent de Lusignen, l’un des bons et des preux
chevaliers du monde; et sachiés qu’il tient moult belle terre. Et ceulx
disdrent: Par ma foy, nous avons bien ouy parler de luy. N’est-il pas
celluy qui occist le gayant en Guerende, et l’autre gayant en
Northobelande; et qui ardist l’abbé, tous les moynes et toute l’abbaye
de Maillières, pour ce que son frère y estoit rendu moyne sans son
congié? Par ma foy, dist le chappellain, si est. Il est icy venu pour
nous faire quelque malle meschance. Or sachiés, dist l’ung des moynes,
que je me mettray en tel lieu que il ne me trouvera pas, se je puys.
Non, dist le chappellain, sachiés qu’il ne vous fera jà mal, mais serez
tous joyeulx de sa venue, car il y a tel ceans qu’il aime sur toutes les
creatures du monde. Et ainsi se rasseurèrent les moynes ung petit; mais,
quant ilz le sceurent en convent, ilz alloient adonc et venoient parmy
leans, faisans net par tout, et appareillèrent à leur povoir si
richement comme se Dieu y fut venu et descendu du ciel. Et mandèrent au
prieur, qui estoit à Culbaston, qu’il venist à mont, et que Geuffroy au
grant dent estoit layens venu en pelerinage à moult belle compaignie.
Adonc monta le prieur ès eschelles pour aller à mont, et vint à
l’eglise, et trouva Geuffroy au cueur, qui avoit oy la messe; et luy
fist la reverence moult honnourablement et courtoisement, et luy dist
que toute l’eglise et le convent et tous leurs biens estoient à son
plaisir. Damp prieur, dist Geuffroy, tresgrans mercis. Et sachiés bien
de vray que j’ayme ceste place, et, se Dieu me doinct santé, elle
n’empirera pas de moy ne des miens. Sire, dist le prieur, Dieu vous le
rende. Adoncq vint le chappellain à Geuffroy et luy dist: Monseigneur,
il est tout prest quant il vous plaira à disner. Et atant prinst
Geuffroy le prieur par la main, et le mena à mont, et lavèrent leurs
mains; puys se assirent à disner, et aprez furent graces dictes; et
devisa Geuffroy au prieur et le prieur à luy grant pièce; et ainsi se
passa jusques à lendemain.
En ceste partie nous dist l’istoire que le lendemain par matin se leva
Geuffroy, et trouva le chappellain de son père qui l’attendoit avec le
prieur, et le menèrent ouyr la messe, et aprez la messe le menèrent
jusques à la salize, et monta le chappellain devant et commença à monter
contre mont. Et adonc Geuffroy prinst congié du prieur, qui ne cuidoit
pas qu’il y allast pour autre chose que pour veoir l’estat des
hermitaiges, car il n’eut à pièce pensé que son père eut esté là; et
adonc monta Geuffroy aprez le chappellain. Et quant ilz avoient monté
environ .xx. pas, il leur convenoit reposer, et ainsi virer de vingt en
trente pas; et par ceste manière montèrent tant qu’ilz vindrent au tiers
hermitaige, qui avoit quatre vingz pas de hault et plus. Le clerc estoit
devant le quatriesme hermitage où Raimondin estoit, et actendoit le
chappellain. Et advisa et vit venir Geuffroy aprez luy; si le congneut
bien, car aultresfoys l’avoit veu; et adonc entra en la chappelle, et
dist à Raimondin: Monseigneur, vecy venir vostre fils Geuffroy qui vient
avec vostre chappellain. Adonc quant Raimondin ouyt ce dire, il fut
moult joyeulx, et dist: Dieu y ait part, il soit tresbien venu. Adonc
vint le chappellain, qui le salua; mais Raimondin luy dist qu’il dist à
Geuffroy qu’il ne povoit parler à luy jusques à ce qu’il eut ouy sa
messe; et il cy fist; et respondit Geuffroy: Or soit à son bon plaisir.
Ce fait, Raimondin se confessa et ouyt sa messe et receupt nostre
seigneur; et en dementiers Geuffroy regardoit contremont les grans
salizes qui sont haultes et droites, et vit les trois hermitaiges qui
estoient encores par dessus luy; et vit la chappelle Saint-Michiel, qui
est le cincquiesme hermitage; et puis regarda contrebas; si se donna
grant merveille comment oncques homme osast là prendre habitation, et
luy sembloit de l’eglise et de l’abbaye que ce n’estoient que petites
chappelles. Lors l’appella le chappellain, et Geuffroy entra ens, et
tantost qu’il perceut son père, il se mist à genoux et le salua moult
reveramment; et Raimondin le courut embrasser et le baisa; et lors se
assirent sur une scabelle devant l’autel; et là commença Geuffroy à
compter à son père comment il vint à Romme, et comment il se confessa au
Saint-Père, et le Sainct-Père luy dit qu’il le trouveroit à Monserrat;
et avec ce entredirent moult de choses l’ung à l’aultre, et pria moult
Geuffroy à son père qu’il voulsist revenir en son pays. Beau filz, dist
Raimondin, ce ne puis-je faire, car je veuil cy user ma vie, et prieray
toute ma vie Dieu pour ta mère, pour moy, et aussi pour toy, que Dieu te
vueille amender. Et ainsi demoura Geuffroy toute celle journée avecques
son père; et le lendemain par matin oyt Raimondin sa messe, et se
ordonna ainsi qu’il avoit acoustumé, et puys dist à Geuffroy: Beau filz,
il te convient partir d’icy, et retourner en ton pays; et me salue tous
mes enfants et mes barons. Et Geuffroy prinst adonc congié de son père,
tout en plourant, et moult s’en partist enuis; et aprez descendist de la
salize, et vint en l’abbaye, où le prieur le bienveigna, et se donnoit
moult grant merveilles pour quoy il avoit tant demouré là sus.
L’istoire nous dist que Geuffroy donna moult de riches dons et beaulx
joyaulx à l’eglise, et puys prinst congié du prieur et des moynes; mais
le prieur le convoya jusques à Culbaston, et disna Geuffroy avecques le
prieur, et luy dist en secret que Raimondin estoit son père, et luy pria
moult qu’il se prinst garde de luy, et que l’eglise n’y perderoit riens,
et le viendroit tous les ans veoir une foys tant comme il viveroit.
Adonc respondist le prieur que de ce ne failloit point doubter, car il
en feroit moult bien son debvoir. Aprez prinst Geuffroy congié, et s’en
vint à Berselonne au giste, et le lendemain s’en partist; et tant fist
par ses journées qu’il vint à Lusignen, où Thierry son frère et les
barons le receuprent moult liement, et furent tresjoyeulx de sa venue;
et quant ilz furent à recoy, il compta à Thierry son frère toute la pure
verité de la chose et de leur père aussi; et lors Thierry, qui moult
l’amoit, commença à larmoier moult tendrement; et Geuffroy son frère, ce
voyant, luy dist ainsi: Mon tresdoulx frère, encores vous faut-il
demourer cy, car sachiés que je vueil aller voir nos deux frères en
Allemaigne, c’est assavoir le roi Regnauld de Behaigne et le duc
Anthoine de Lucembourg; mais je n’iray pas degarny de gens d’armes, car
il y a de tresmauvaises gens en icelles parties, et qui moult
voulentiers robent les passans le chemin. Par mon chief, mon frère, que
nous laissons nos pays en garde à nos barons, et amainerons avec nous
cincq cens bassines, et qu’il vous plaise que je alle avecques vous, car
j’ay ouy dire qu’il y a moult grant guerre entre ceulx d’Anssay et ceulx
d’Autriche. Par ma foy, dist Geuffroy, vous dictes bien: car par
adventure s’en pourroit bien Anthoine nostre frère mesler de celluy
fait. Et adonc quant ilz faisoient leur ordonnance, Odon le conte de la
Marche vint parler à Geuffroy à bien soixante bassines; car pour lors il
avoit guerre au conte de Vandosme; et adonc Raimonnet leur frère, conte
de Foretz, arriva aussi en celle propre journée par devers ses frères.
Ainsi fut moult grande la feste que les frères s’entrefirent, et furent
tous moult joyeulx quant ilz eurent oy les nouvelles de leur père, et
bien disdrent qu’ilz l’iroient veoir tous ensamble.
Comment Geuffroy fist refaire l’abbaye de Maillières.
Geuffroy, avant son departement, charga et ordonna gens pour reffaire
l’abbaye de Maillières ainsi comme le Sainct-Père luy avoit enchargé
pour penitence, et leur assigna où ilz prendroyent argent pour payer les
ouvriers; et puys laissa bon gouvernement en son pays; et aussi fist son
frère Thierry au sien. Et quant Odon et Raimonnet visrent que ilz se
mettoyent en chemin pour aller veoir leurs autres deux frères en
Allemaigne, si disdrent entre eulx que aussi feroient-ilz. Si
demandèrent tantost aux gens de leurs pays que ilz leur fussent au
devant à Bonneval. Et à ce temps estoient ceulx frères ensamble,
acompaignez de deux mille bassines et de mille arbalestriers. Et quant
le conte de Vandosme en oyt les nouvelles, il cuida certainement que ilz
venissent pour le exillier, et que Odon se fut complaint à ses frères de
luy; et doubta tant Geuffroy, que il se vint rendre à Bonneval en la
mercy de Odon, conte de la Marche; et il luy perdonna tout le meffait
que oncques il fist à luy; et le conte luy fist hommaige de la terre de
quoy la hayne estoit entre eulx deux.
En ceste partie nous racompte l’istoire que les quatre frères se
partirent de Bonneval, et puys se penèrent tant d’errer que ilz vindrent
en la Champaigne, et en leur compaignie pluiseurs grans seigneurs; et se
logèrent une nuyt sur une ripvière nommée la Meuse, dessoubz une
fortresse qui est appellée le Chasteau de Durres, pour ce que il siet
sur la salize en hault sus la ripvière. Or me tairay ung peu à parler
d’eulx, et commenceray à dire et à parler du roy d’Anssay, qui avoit une
moult grosse guerre au conte de Fribourg et au duc d’Autriche, qui
l’avoyent assiegé en une sienne fortresse qui estoit appellée
Pourrencru, et estoit la place à quatre lieues de l’abbé. Et adoncques
le roy d’Anssay manda le roy Regnauld de Behaigne, son nepveu, car il
avoit sa niepce espousée, et si avoit mandé le duc Anthoine de
Lucembourg, que ilz luy venissent aidier contre ses ennemis, qui
estoient si fors que il ne les povoit plus resister. Et estoit le roy
Regnauld pour lors venu à Lucembourg atout quatre cens bassines, et
avoit amené la royne Aiglentine, sa femme, avec luy, et Oliphart, son
filz. Grande fut la joye que les frères s’entrefirent. Adoncques
Anthoine bienveigna moult Regnauld et la royne sa seur, et son nepveu
Oliphart. Et la duchesse Cristienne leur vint à l’encontre, avecques
elle ses deux filz, c’est assavoir Bertrand et Lochier, et sa mesnie. Là
eut moult grant joye faicte des frères, des seurs et des nepveux les
ungz aux aultres. Et tous ensamble en une compaignie entrèrent en la
ville, et descendirent au chasteau; et les baignons se logèrent en la
prarie ès tentes et pavillons. Adoncq vindrent deux chevaliers poitevins
qui avoient esté avec le roy Regnauld et avec le duc Anthoine à leurs
conquestes; mais quant ilz vindrent en la prarie et virent l’ost des
baignons d’une part, et d’aultre les gens du duc Anthoine, ilz furent
moult esbahis que ce povoit estre; et commencèrent à demander se ilz
vouloient tenir le siége devant la ville, et ilz disdrent que non.
Adoncques passèrent les deux chevaliers oultre, et vindrent au chasteau,
et là descendirent, et montèrent en la salle, où ilz furent bien
congneus de toutes pars; et leur fist-on grant joye; et vindrent devant
les deux frères, et les saluèrent de par Geuffroy et leurs trois aultres
frères, et aussi toute la compaignie. Adoncques, quant les deux frères
ouyrent les nouvelles, ilz leur firent faire grant joye, et eurent moult
bonne et belle chière, et leur demandèrent se leurs frères estoient en
bon point, et ilz leur disdrent que oy, et sont à deux lieues d’icy
atout deux mille bassines et mille arbalestriers, où ilz vous viennent
veoir. Par ma foy, dist le roy Regnauld, Anthoine, beau-frère, veez icy
gracieuse compaignie venir veoir ses amis; au mans ne viennent-ilz pas
la main desgarnie. Adoncques il s’escria: A chevau, et faictes tendre
toute la ville. Et ainsi fut-il fait; et montèrent adoncques les frères
à noble compaignie de chevalerie, et en leur compaignie se misrent les
deux chevaliers poitevins; et ainsi s’en allèrent à l’encontre de leurs
frères; et les dames s’en allèrent en leurs chambres pour eulx atourner.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant chevauchèrent Anthoine et
Regnauld, que ilz encontrèrent la première route, et leur demandèrent où
sont les quatre frères; et ilz leur disdrent: Voiez-les là, dessoubz
cest estandart qui est demy parti d’azur et d’argent. Et ilz s’en
allèrent celle part. Or est-il vray que Geuffroy estoit monté sur ung
grant destrier et coursier, et le baston au poing, armé de toutes
pièces, fors du bassinet; mais ilz sceurent la venue des deux frères, si
firent faire place environ d’eux, que nul ne les osoit approchier du
long de deux lances; et y avoit foison de gens d’armes devant et
derrière qui tenoient les aultres en ordonnance. Adoncques vindrent le
roy Regnauld et le duc Anthoine saluer leurs frères, et les
bienveignèrent moult gracieusement. Là fut moult grande la joye que les
frères firent entre eulx les ungs aux autres; adoncques ilz se mirent à
chemin ensamble, deux et deux, tous les plus aisnez devant. Odon et
Anthoine allèrent devant; aprez, le roy Regnauld et Geuffroy; et puys
aprez, Raimonnet et Thierry; et alla tout leur ost aprez, à banières
desploiez, et s’en allèrent vers Lucembourg, qui jà estoit tout
encourtinée; et les bourgoys estoient parez, et les bourgoises, aussi
bien parées, estoient aux fenestres, et les dames au chastel, moult
noblement atournées, qui moult grant desir avoient de veoir les frères,
et par especial Geuffroy, pour les proesses que on disoit qu’il avoit
faictes. Atant vindrent les frères en la ville, et firent loger les gens
Geuffroy et de ses aultres frères venus avecq luy, et aprez ceulx de
Lucembourg.
Moult fut grant l’effroy au tendre pavillons et tentes. Or est vray que,
quant les frères entrèrent à Lucembourg, ilz misrent Anthoine et
Geuffroy devant. Et sachiés que les nobles et non nobles gens
s’esmerveilloient moult fort de la fierté et de la grandeur de ces deux
frères, et disoient tous ceux qui les veoient que ces deux hommes
estoient bien taillez de desconfire ung grant host. Et tant
chevauchèrent que ilz vindrent au chasteau, et là descendirent. Là
estoient la royne et la duchesse, qui se entretenoient par les mains, et
estoient leurs dames et damoiselles aprez elles, et vindrent tout droit
faire la reverence aux frères. Là eut moult grant joye demenée. On fist
mettre les tables, et le disner prest, et puys aprez lavèrent et se
assirent, et furent moult noblement servis. Et quant ilz eurent trestous
disné, Geuffroy leur compta toutes les adventures de ses faitz, et du
pays où il avoit esté en diverses besongnes et contrées. Et il commença
à racompter et deviser l’adventure et la destinée du roy Elinas, dont
ilz sont descendus, dont ilz furent joyeulx. Et puys compta la departie
de son père, et en quel lieu il estoit, car du remanant sçavoient-ilz
assez. Et puys compta le roy Regnauld comment luy et Anthoine, son
frère, s’en alloient secourir le roy d’Anssay, que le duc d’Autriche, le
conte de Fribourg, le conte de Salerne, et jusques au nombre de dix
contes d’Allemaigne oultre le Rin, avoient assiegé à Pourrentru.
Adoncques respondist Geuffroy en ceste manière: Mes seigneurs et mes
frères, nous ne vous sommes pas venus veoir pour reposer, quant vous
avez tant d’ouvrages sur les bras; et se nous eussions sceu au departir
de Lusignen, entre nous quatre eussions amené assez de gens, combien que
nous ne sommes que trop; mais, beaulx seigneurs, ne faisons pas icy long
sejour, mais allons courir sur nos ennemis. Adonc se dressa, et prinst
congié de ses deux frères et de ses nepveux; et commença à dire en ceste
manière: Beaulx seigneurs, qui a à besongnier ne doibt pas actendre le
lendemain de ce qu’il peut faire le serain. Et adonc prindrent congié
Odon, Raimonnet et Thierry; et tantost descendirent de la salle; et
adoncques leurs frères et les barons et les dames les convoièrent; mais
il n’y avoit celluy qui ne se donnast grant merveilles de la fierté de
Geuffroy. Et quant ilz furent descendus en bas, ilz prindrent
gracieusement congié des dames, et montèrent à chevau; et ne voulurent
oncques souffrir que le roy Regnauld et Anthoine les convoiassent, mais
leur dist Geuffroy: Prenez congié dès anuyt de vos femmes, mes seurs, et
de vos aultres gens, et ordonnez bien et sagement de vos besongnes; et
je m’en vois à mon logis, et moy et mes frères, pour ordonner nos gens,
et aussi pour avoir guides qui sachent le pays, car nous ferons
l’avant-garde entre nous quatre et nos gens. Et ceulx retournèrent et
disdrent entre eulx l’ung à l’aultre ainsi: Pour vray, cestuy homme ne
peut longuement durer qu’il ne soit ou mort ou pris, car il ne craint
riens qu’il soit au monde, et aussi à le conseillier c’est paine perdue,
car il ne souffre riens fors selon son ymagination; car pour certain le
roy Urian et le roy Guion, nos frères, m’ont bien mandé comment il se
gouverna par toute la terre où il avoit esté, et aussi en la mer,
comment il y a besongné; car, se il n’avoit que dix mille hommes
avecques luy et il en voyoit devant soy deux cent mille, si se
frapperoit-il dedens de sa fierté, sans prendre conseil de nulluy. Adonc
le roy Regnauld luy respondist: Mon frère, cy se fauldra sur ce adviser
d’estre plus sur sa garde, affin que, se il avoit affaire, que on luy
fut prest à secourir pour le peril qu’il en pourroit advenir; car de ce
je ne luy sçay nul mal gré, pour ce que, au plus tost que on peut, on
doibt grever ses ennemis; et, puys qu’il se sent puissant de soy-mesmes,
et qu’il est hardi et entreprenant, sa hardiesse, par foy, luy est bien
seant; car chose hardiement entreprise et poursuyte fait aussi ensuyvre
le fait à bien. Et à tant en laissèrent le parler. Celle nuyt ilz
prindrent congié de leurs femmes, et leur laissèrent bons gouverneurs;
et aussi Geuffroy ordonna d’autre costé et se pourveut de tout ce que
mestier luy estoit, et eut bonnes guides. Et avoit enquis diligamment de
ses ennemis, et des passages par où ilz devoient rapasser la ripvière,
et que ilz ne povoyent rapasser que par Fribourg ou par Balle. Adoncques
il luy sambla que s’il povoit avoir l’ung, que legièrement il pourroit
desconfire ses ennemis.