congié, et monta la montaigne tant qu’il approcha fort de l’arbre, et
perceut le gayant qui se seoit dessoubz; mais sitost qu’il apperceut
Geuffroy, il s’esmerveilla moult fort comment ung seul chevalier avoit
la hardiesse d’aller vers luy. Adoncques il pensa en luy mesmes qu’il
venoit pour traicter à luy d’aulcuns patis ou d’aulcune paix. Adoncques
jura sa loy que moult peu luy vauldroit. Adonc se leva le gayant moult
atalenti de mal faire, et prinst ung levier en son poing, que ung fort
villain auroit assez affaire à le lever. Adoncques il devalla ung peu de
la montaigne pour venir à l’encontre de Geuffroy, et cria à haulte voix
à Geuffroy: Qui es-tu, di, va, chevalier, qui as tant de hardiesse de
venir vers moy? Par ma loy, bien t’en paieray, car qui t’envoya icy
n’amoit pas grandement ta vie. Et Geuffroy luy escria: Deffens-toy, je
te deffie. Et puis brocha le chevau des esporons, et abaissa la lance,
et ferist le gayant emmy le pis si roidement qu’il le fist voller par
terre les jambes contre mont, et puys passa oultre et tourna tout court
et descendist de paour que le gayant ne lui occist son chevau, et
l’atacha par la resne à une racine d’arbre; puis traist l’espée et jetta
la targe, car il apperceut bien que à attendre le coup du levier il
feroit grant follie. Adoncques le gayant luy vint à l’encontre, mais il
ne l’apercevoit point à cause que il estoit si petit envers luy qu’il ne
le povoit bonnement choisir; et pour ce baissa la teste, et le vit
adoncques le gayant, et luy dist ainsi: Dy, va, petite stature, qui
es-tu, qui si vaillamment m’a abatu? Par Mahon, je n’auray jamais
honneur. Et adonc Geuffroy luy respondist: Je suis Geuffroy au grant
dent, fils de Raimondin, seigneur de Lusignen. Adonc quant le gayant
l’entendist, il fut moult doulent, car bien sçavoit qu’il ne povoit
morir fors que par ses mains; mais non obstant il luy respondist: Je te
congnois assez; tu occis l’aultr’ier mon cousin Guedon en Guerende; les
cent mille diables t’ont bien apporté en ce pays. Et Geuffroy luy
respondist: Voire pour toy, car jamais ne me partiray jusques à tant que
je t’auray osté la vie hors du corps. Adonc quant le gayant l’entendist,
il haulça le levier et cuida ferir Geuffroy parmy la teste; mais il y
failly; et adonc Geuffroy le ferist de l’espée sur l’espaulle, car il ne
peut attaindre sa teste, et luy tranche les mailles du jasseran, et luy
entra l’espée bien palme dedens la cher. Adoncq le sang luy roya jusques
aux tallons; et quant il sentist le coup, il luy escria: Mauldit soit le
bras qui de telle vertu scet ferir, et le fevre qui forga l’allumelle
soit pendu parmy le col; car oncquesmais je n’eus sang trait par
taillant, tant fut bon. Adoncques il entoisa le levier, et cuida ferir
Geuffroy sur la teste, et tantost Geuffroy moult appertement gauchist au
coup, dont il fist que saige; car sachiés de vray que, s’il l’eut
attaint, à ce que le levier estoit pesant, il eut ensmé jusques aux
dens; mais Dieu, en qui estoit sa fiance, ne le volut pas. Et devez
sçavoir de certain que le levier, au cheier, entra bien un grant piet
dedens terre; mais avant que le gayant peut ravoir son coup, Geuffroy le
ferist de l’espée sur le costé, tellement qu’il luy fist le levier
saillir des poingz, et en couppa une grant pièce.
Comment le gayant s’enfouyt, et Geuffroy aprez, l’espée au poing.
Adoncques fut le gayant moult dolent quant il vit son levier par telle
manière froyé et gesir sur la place, car il ne se osa baisser pour le
prendre. Adoncques il sallist à Geuffroy, et luy donna ung si grant coup
de poing sur le bassinet qu’il luy estourdist toute la teste; mais il
eut le poing tout enflé, et en tomba du grant coup. Et adoncques
Geuffroy le ferist de l’espée sur la cuisse, par telle manière qu’il luy
abbatit demi piet ou braon. Adoncques quant le gayant vit ce, il se
recula ung peu contre mont, et puys tourna le dos et s’enfouyt contre
mont sur la montaigne, et Geuffroy aprez, l’espée au poing; mais quant
ledit gayant vint à la montaigne, il trouva ung pertuys, et tantost se
lança dedens; de quoy Geuffroy s’esmerveilla moult comment il fut si
tost en bas. Adoncques il vint au pertuys et bouta sa teste dedens, et
luy sambla que ce fut le tueau de une cheminée. Adoncques il retourna à
son chevau, et prinst la lance, et monta sur son chevau, et devalla la
montaigne, et vint à ses gens et aux deux chevaliers, qui eurent moult
grant merveille quant ilz le virent retourner sain et sauf; et y estoit
jà venu grant multitude des gens du pays, qui luy demandèrent s’il avoit
veu le gayant. Et il leur dist que il l’avoit combattu, et qu’il s’en
estoit fouy et bouté en ung pertuys; et si tost envanuy qu’il ne sçavoit
qu’il estoit devenu. Et ilz luy demandèrent se il luy avoit point dit
son nom, et Geuffroy dist que si avoit, et ceulx dient que c’estoit
neant de le trouver, car il sçavoit bien que il devoit morir par la main
de Geuffroy. Or ne vous doubtez, dist-il, car je sçay bien par où il est
entré, et pourtant je le trouveray bien demain. Adoncques, quant ilz luy
oyrent dire ceste parolle, ilz en eurent moult grant joye, et disdrent
que Geuffroy estoit le plus vaillant chevalier du monde.
Comment Geuffroy alla au pertuys où le gayant estoit entré, et se laissa
couller dedans.
Le lendemain par matin s’arma Geuffroy et monta à chevau, et chevaucha
tant qu’il vint à la montaigne, et trouva le pertuys, et regarda dedens;
mais il n’y vit ne que ung puys. Par foy, dist Geuffroy, le gayant est
plus grant et plus gros que je ne suys, et cy est entré par icy, mais cy
ferai-je, comment qu’il en advienne. Adoncques il laissa couler sa lance
contre val, et tint le fer en sa main, et puys entra les piés devant au
pertuys et se laissa couler avecques la lance, et s’en alla par ung
estroit sentier, et vit au loing grant clarté. Et adonc il se seigna, et
s’en alla celle part.
Comment Geuffroy trouva la sépulture du roy d’Albanie, son grand-père
Elinas, dedens la montaigne.
Et quant il vint à large, il trouva une moult riche chambre où il y
avoit moult de richesses; et y eut moult grans candelabres d’or et moult
grant luminaire; et y veoit-on aussi cler comme se il eut esté aux
champs; et au millieu de celle chambre trouva la plus riche tombe d’or
et de pierres precieuses qui cuidoit jamais avoir veu; et par dessus
avoit la figure d’ung grant chevalier à merveilles, qui avoit une riche
couronne d’or au chief, et y avoit grant foison de riches pierres. Et
assez prez de là avoit une figure d’une royne d’albastre, couronnée
moult richement, qui tenoit ung tablier qui disoit en ceste manière: Cy
gist mon mari, le noble roy Elinas d’Albanie; et devisoit toute la
manière comment il avoit esté là mis, et par quelle cause; et parloit
aussi de leurs trois filles, c’est assavoir Melusine, Palestine et
Melior, et comment elles avoient esté pugnies pour ce qu’elles avoient
enfermé leur père. Et parloit comment le gayant avoit là esté commis
pour garder le lieu jusques à tant qu’il seroit de là dejecté par l’oir
d’une des filles, et comment nul ne povoit jamais entrer leans se il
n’estoit de leur lignage; et le devisoit tout au long ainsi comme il est
escript icy dessus au chapitre du roy Elinas. Et à ce veoir et regarder
advisa Geuffroy par grant temps, tant sur le tableau comme sur la
beaulté du lieu; mais encore ne sceut-il pas qu’il disoit qu’il fut de
la lignée du roy Elinas et de Pressine, sa femme. Et quant il eut bien
regardé tout longuement, il se partist, et erra tant parmy ung lieu
obscur, qu’il se trouva aux champs. Adoncques regarda devant luy et vit
une grosse tour quarrée bien garlendée et bien carnellée, et chemina
celle part, et tournoya tant qu’il trouva la porte, qui estoit ouverte
arrière et le pont abbatu; il entra dedens, et vint en la salle, où il
trouva ung grant traillis de garde de fer, dedens laquelle avoit bien
cent hommes du pays que le gayant tenoit tous prisonniers. Et quant ilz
visrent Geuffroy, ilz s’esmerveillèrent moult et luy disdrent: Sire,
pour Dieu, fuyez-vous-en, ou vous estes mort; car le gayant viendra
tantost qui vous destruira, se vous estiez ores telz cent comme vous
estes. Et Geuffroy leur respondist ainsi: Beaulx seigneurs, je ne suys
pas cy venu se n’est pour le trouver; j’auroye fait tresgrant follie
d’estre venu de si loingz jusques cy pour m’en tourner si tost. A ces
parolles vint le gayant qui venoit de dormir; mais quant il vit
Geuffroy, il le congneut et vit bien que sa mort approuchoit, et en eut
grant paour. Adonc il saillist en une chambre qu’il vit ouverte, et tira
l’uys aprez luy. Et quant Geuffroy l’apperceut, il fut moult doulent de
ce qu’il ne l’avoit peu rencontrer à coup à l’uys de la chambre.
L’istoire nous dist que Geuffroy fut moult doulent quant il vit que le
gayant fut entré en la chambre et que il eut fermé l’uys sur luy. Adonc
il vint contre l’uys, courant de moult grant radeur, et y ferist du piet
si roidement qu’il le fist voller emmy la chambre. Adoncques le gayant
saillist hors, qui par ailleurs ne povoit saillir, et tenoit ung grant
maillet dont il donna à Geuffroy tel coup sur le bassinet, qu’il le fist
tout chanceller. Et quant Geuffroy sentist le coup, qui fut dur et
pesant, il le ferist d’estoc de l’espée emmy le pis, tellement qu’il la
lui bouta tout dedens jusques à la croix. Adonc le gayant jetta ung
moult horrible cry, et cryoit illecq tout mort. Et quant ceulx qui
estoient enferrez en la gayole de fer le virent, s’escrièrent à une
voix: Ha, a, noble homme, benoite soit l’eure que tu naquis de mère.
Nous te prions pour Dieu que tu nous ostez d’icy, car tu as aujourd’uy
delivré ce pays de la plus grant misère où oncques gens feussent.
Comment Geuffroy delivra les prisonniers que le gayant tenoit.
Adoncq Geuffroy cercha les clefz tant qu’il les trouva, et les mist
hors; et, ce fait, ilz s’agenoillèrent tous devant luy, et luy
demandèrent par où il estoit venu; et il leur dist toute la verité. Par
foy, disdrent-ilz, il n’est pas memoire de nouvelles nulles que depuys
quatre cens ans nul homme passast par le cavan, que vous et le gayant
tant seullement, et ses antecesseurs, qui de hoir en hoir ont destruict
tout ce pays; mais nous vous remainerons bien par aultre chemin. Et
adoncques Geuffroy leur donna tout l’avoir de la tour, et ilz le
prindrent.
Comment les prisonniers que Geuffroy avoit delivrez mirent le gayant sur
une charette et l’amenèrent avecques eulx.
Aprez mirent le gayant sur une charrette en son estant, et le lièrent
tellement qu’il ne povoit cheoir, et puys boutèrent le feu partout en la
tour. Et, ces choses faictes, ilz radressèrent Geuffroy au lieu où il
avoit laissé son chevau, sur lequel il monta, et descendirent tous la
vallée, atout l’avoir, dont chascun en avoit sa part, et firent mener la
charette où le gayant estoit à .vi. beufz, et tant qu’ilz vindrent aux
chevaliers, et trouvèrent les chevaliers de Geuffroy, et bien la plus
grant partie de ceulx du pays, nobles et non nobles, qui tous
festoièrent et firent grant honneur à Geuffroy, et luy voulurent faire
grans presens, mais il n’en voulut riens prendre, ains prinst congié de
tous, et se partist d’eulx. Et ceulx menèrent par toutes les bonnes
villes le gayant, duquel veoir les gens en furent moult esmerveillez, et
comme ung homme seul osast assaillir ung tel Sathanas; et le tindrent à
tresgrandement hardi. Et si se taist l’istoire d’en plus parler, et
retourne à parler de Geuffroy.
En ceste partie dist l’istoire que tant erra Geuffroy qu’il vint à
Monjouet en Guerende, où ceulx du pays luy firent grant feste; et pour
lors estoit venu Raimonnet, son frère, pour l’informer du couroux que
leur père avoit et des parolles qu’il avoit dictes sur luy, et luy
racompta et dist depuys le commencement jusques en la fin, et comment
leur mère estoit partie, et toute la manière, et comment le premier
commencement de sa departie estoit par leur oncle, le conte de Forestz,
et comment elle avoit dit, à son departir, qu’elle estoit fille du roy
Elinas d’Albanie. Et quant Geuffroy oyt ce mot, il luy souvint du
tableau qu’il avoit trouvé sur la tombe du roy Elinas, et par ce sceut
au cler que luy et ses frères estoient descendus de la lignée, dont il
s’en tint plus chier. Mais ce non obstant, il fut moult doulent de la
departie de sa mère et de la douleur de son père, et congneut adonc que
ceste mauvaise adventure avoit esté engendrée par le conte de Forestz,
son oncle, dont il jura la benoite Trinité qu’il le comparroit. Adonc il
fist monter son frère et ses .x. chevaliers, et chevaucha vers Forestz,
et eut nouvelles que le conte son oncle estoit en une fortresse qui
estoit assise sur une roche moult haute; et estoit celle fortresse pour
celluy temps nommée Jalensi, et de present on l’appelle Marcelli le
Chasteau.
Comment Geuffroy fist morir le conte de Forestz, son oncle.
Tant erra Geuffroy qu’il vint au chasteau, et tantost descendist et
monta en la salle, et trouva le conte, qui estoit entre ses barons, et
adonc il luy escria haultement: A mort, triste! car par vous avons-nous
perdue nostre mère. Adoncques traist l’espée et alla vers le conte, et
le conte, qui congnoissoit bien sa fierté, advisa l’uys de la maistresse
tour et s’en courut celle part, et Geuffroy aprez; et tant le chassa
d’estage en estage, qu’il vint tout au dernier, prez du toit, et voyant
qu’il ne povoit ailleurs fouyr, monta sur une fenestre qui sailloit sur
le toit, et par icelle cuida saillir en une petite guerite pour
eschapper la fureur de Geuffroy et soy saulver. Mais le piet lui
faillist, et tomba tout en bas, tout desrompu et tout mort, avant qu’il
vint contreval. Adoncques Geuffroy le regarda d’amont et le vit moult
hideusement arrée, mais il n’en eut oncques pitié, mais dist: Faulx
triste, par ta faulce jenglerie ay ma mère perdue, or l’as-tu comparu.
Adoncques il vint à bas, et n’y eut oncques celluy si hardi de tous les
hommes du conte qui osast lever l’euil, et tantost leur commanda que le
conte fut ensepvely, et si fut-il, et fut son obsèque fait. Aprez compta
Geuffroy aux barons du pays pourquoy il avoit fait morir son oncle, et
en furent les barons ung peu appaisez, pour la mesprizon que le conte
avoit faicte. Et lors leur fist faire Geuffroy hommaige à Raimonnet son
frère, qui fut aprez conte de Forestz. Et cy se taist l’istoire de luy,
et retourne à parler de Raimondin son père.
Comment Geuffroy alla devers son père à Lusignen et luy cria mercy.
L’histoire dist que tost aprez cest affaire fut compté à Raimondin, qui
fut moult dolent, mais il le passa legierement pour ce que son frère lui
avoit anoncé la racine par quoy il avoit sa femme perdue. Adonc dist à
soy mesmes: Ce qui est fait ne peut estre aultrement, il me fault
appaiser Geuffroy avant qu’il face plus de dommaige, et pour ce manda
par Thierri qu’il venist devers luy à Lusignen, et Geuffroy vint au
mandement de son père, et d’aussi loing qu’il le vit, il se jetta à
genoux et luy cria mercy, en disant: Mon treschier père, je vous supplie
qu’il vous plaise moy pardonner, et je vous jure que leaument feray
refaire l’abbaye plus belle et plus riche qu’elle ne fut oncques, et y
feray renter et fonder .x. moynes plus qu’il n’y avoit. Par Dieu, dist
Raimondin, tout ce peut faire à l’aide de Dieu, mais aux mors ne povez
rendre la vie. Or, il est vray qu’il ne peut estre aultrement. Geuffroy,
il est vray qu’il me fault aler en ung pelerinage que j’ay promis à
faire, et pour ce je vous laisseray le gouvernement de ma terre, et se
d’adventure Dieu fait sa voulenté de moy, toute la terre est vostre;
mais je vueil que ce que vostre mère a ordonné soit tenu: elle a ordonné
à Thierry Parthenay, Merment, Warment et leurs appendences toutes,
jusques à La Rochelle, avec Chasteau Aiglon, et tout ce qui y pent, et
dès cy l’en herite, et vueil qu’il ait. Adonc Geuffroy lui dist: Mon
chier père, c’est bien raison qu’il soit ainsi. Ce fait, Raimondin fist
son appareil et monta avec luy foison seigneurs, chevaliers, gens de
toutes offices, et emporta grant finance, et se mist à chemin; et
Geuffroy et Thierri le convoièrent certain temps, et en chevauchant,
Geuffroy leur compta comment il avoit trouvé en la montaigne de
Brumbelio la tombe du roy Elinas sur six colombes d’or, et de la
richesse du lieu, et de la royne Pressine, qui estoit sur la tombe, aux
piés du roy, et estoit figurée du blanc albastre, et le tablier qu’elle
tenoit, et de ce qui estoit dedens escript, et comment leurs .iii.
filles estoient predestinées, desquelles nostre mère fut l’une, et toute
la besoingne ainsi qu’elle fut, et comme je l’ay traité au chapitre du
roy Elinas, au commencement de ceste histoire. Et sachez que Raimondin
l’escouta volentiers, et luy pleut moult, car Geuffroy l’affermoit pour
pure verité, comme de l’avoir veu et leu au tablier, que leur mère fut
fille du roy Elinas et de Pressine, et puys donna Raimondin congié à ses
enfans, et s’en partirent de luy en plourant de son departement, et s’en
retournèrent à Lusignen, et Raimondin tint son chemin vers Romme, et au
departir il donna à Thierri l’anneau que Melusine luy avoit donné à son
departement.
Comment Raimondin vint devers le pape à Romme, et se confessa à luy.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant chevaucha Raimondin et sa
mesnie en sa compaignie, qu’il vint ès mons de Monjouet et les passa, et
chevaucha tant par la Lombardie, qu’il arriva ung soir à Romme auprez
Noiron. Et le lendemain vint à Saint-Pierre, et là trouva le pape
Benoit, qui pour lors regnoit, et se traist par devers luy, et luy fist
moult humblement la reverence, et le pape à luy, quant il sceut que
c’estoit Raimondin, et Raimondin se confessa à luy le mieulx qu’il peut,
et quant est de ce que il s’estoit parjuré devers sa femme, le pape luy
encharga telle penitence comme il luy pleut, et disna celluy jour avec
le pape Benoit, et lendemain il alla visiter les saintz lieux à Romme,
et y mist bien huict jours avant qu’il eut tout achevé, car il avoit
affaire. Et quant il eut tout fait ce qu’il vouloit faire, il prinst
congié du pape, et luy dist en ceste manière: Père sainct, je ne puys
pas bonnement considerer en moy que je doibve jamais avoir joye pour
user le remanant de ma vie, si ay esperance de moy aller rendre en
quelque hermitaige. Et adoncques le pape luy demanda ainsi: Raimondin,
où avez-vous devotion d’aller? Par ma foy, père sainct, j’ay ouy dire
que il y a une moult bonne et devote place à Monserrat, en Arregon. Mon
beau filz, dist le père sainct, ainsi le dist-on. Et Raimondin luy dist:
Père sainct, là ay-je devotion de moy retraire, et moy rendre hermite,
et là prier Dieu devotement qu’il luy plaise faire aulcun allegement à
ma femme. Or, mon beau filz, dist le pape, avec le sainct Esperit
puissiés-vous aller, et tout ce que vous ferez en bonne voulenté je vous
le charge en lieu de penitence. Et adonc Raimondin s’enclina et luy
baisa le piet, et le pape luy donna la benediction. Et adonc s’en
partist Raimondin et s’en vint à son logis, et fist tantost trosser les
sommiers et tout son arroy; et quant est de ses gens, je ne vous vueil
gaires faire de mention, ne aussi de son chemin. Mais tantost il
commença à chevaucher fort, et tant erra, qu’il vint à Tholouze, et là
donna congié à toutes ses gens, excepté tant seullement à ung
chappellain et à ung clerc, et adonc leur paya largement de leur
sallaire, et escript plusieurs lettres et les sella et envoya à Geuffroy
et aux barons du pays, faisans mention comment Geuffroy prist les
hommages et aussi comment ilz le receupsent à seigneur. Et adoncques
ceulx s’en departirent de luy moult doulens, et moult grant dueil
demenans, car il ne leur dist oncques quel chemin il feroit. Mais
sachiés qu’il s’en alla bien garni de finance, et tant chemina qu’il
vint à Nerbonne, et là reposa ung bien peu.
En ceste partie nous dist l’istoire que quant Raimondin fut venu à
Nerbonne, que il fist faire pour lui robes d’ermite plusieurs et moult
simples, et aussi pour son chappellain et son clerc, telles qu’il leur
failloit. Et puys s’en partist d’illec, et s’en vint au destroit de
l’estant de Salses, et passa par dessoubz le chasteau, et vint à
Perpignen, et y demoura ce jour, et le lendemain se partist, et passa le
vellon et le pertuys, et vint à disner à Funères, et au giste à Gnomie,
et tant fist qu’il vint à Barselonne et se mist en une bonne
hostellerie. Et là demoura troys jours, et advisa la ville, qui moult
luy sambla belle, et puys s’en partist au quatriesme jour, et vint à
Monserrat, et visita l’eglise et le lieu, qui luy sambla moult devot, et
illec ouyt le service moult devotement; mais encores avoit-il vestu ses
robes du siècle. Et adoncques luy demandèrent ceulx qui furent commis à
loger les pellerins, si luy plaisoit à demourer celluy jour. Et il
respondit que oy. Lors furent les chevaulx logez, et luy bailla-on une
belle chambre pour luy et pour ses gens. Et cependant alla Raimondin
visiter les hermitaiges, mais il ne fut que jusques au cinquiesme, car
celluy lieu estoit si treshault qu’il n’y peut bonnement faire le
voyage, et trouva que au tiers lieu n’avoit point d’ermite, car il
n’avoit guères qu’il estoit trespassé. Or estoit de coustume que se
dedens ung terme qui estoit ordonné ne venoit ung autre qui voulsist
estre en celluy lieu, il convenoit que le plus prochain d’embas venist
demourer au lieu, et celluy de dessoubz en celluy d’aprez, et ainsi
demouroit le lieu vuide qui estoit le plus prez de la terre, tant qu’il
venoit aulcune bonne personne meue de devotion qui se mettoit en celluy
lieu. Et estoit la cause de celle permutation telle, que le premier
traist à mont les vivres pour eulx sept et en prent sa refection la
journée, et celluy qui luy est prez plus prochain dessus luy, il le
traict à mont en pareille manière. Adoncques tant enquist Raimondin de
leur estre et de leur vie, que sa devotion luy vint de plus en plus que
devant, c’est assavoir de soy rendre hermite en celluy lieu. Et lors
prinst congié de l’ermite, et s’en vint en bas, et demanda le prieur de
l’abbaye, et on luy dist que il estoit au villaige dessoubz, qui est à
luy, et l’appelle-on Culbaton; et il leur pria adonc que ilz le fissent
mener là où le prieur estoit, et ilz luy disdrent que aussi feroient-ilz
voulentiers. Et ce fait il laissa ses gens et s’en partist avecq ung des
varlès de leans, et avallèrent la salize, qui moult fut droite et roide,
et s’en devallèrent par les eschelles, et tant firent qu’ilz vindrent au
prieuré, où ilz trouvèrent le prieur, qui fist bonne chière à Raimondin,
et Raimondin dist au prieur toute sa devotion, et comment le lieu luy
plaisoit. Adoncques le prieur, qui l’apperceut estre homme de belle part
et luy sembloit estre homme d’estat et de belle contenance, luy accorda,
dont Raimondin en eut grant joye en son cueur.
Moult fut adonc Raimondin joyeux quant le prieur luy eut accordé la
place du quart hermitage; il loa moult de ce Nostre Seigneur Jhesucrist;
ainsi demoura la nuytée jusques à lendemain avecq le prieur, et au matin
montèrent les eschelles, et vindrent à l’abbaye, et fut vestu Raimondin
en habit d’ermite, et laissa de tout son vestement du siècle. Et sachiés
qu’il vint bien garny de cincq ou de six paires d’habis d’ermite; et
chanta-on le service, present Raimondin, qui offrist à son entrée et
commencement moult de riches joyaulx et pierres precieuses; et le
service fait, s’en allèrent disner, et fist Raimondin porter à ses
frères hermites de la pitance, et leur fist signifier sa venue, dont ilz
commencèrent à loer Dieu, et en luy priant devotement qu’il les vueille
maintenir en bonne devotion; et ainsi demoura Raimondin en l’abbaye, et
lendemain, la messe ouye, fut convoié jusques au piet de la salize qui
joingt aux chambres de leans, et adonc prinst Raimondin congié et monta
en la chappelle; et luy alloit son chappellain tous les jours au matin
chanter sa messe, et le clerc luy aidoit à dire ses heures; et commença
Raimondin à mener moult sainte vie, et fut la nouvelle espandue parmy le
royaulme d’Arragon, et parmy Castellongne, et aussi par dessa par tout
Languedoch, qu’il estoit venu ung baron à Monserrat pour soy rendre
hermite; mais on ne sçavoit de quelle contrée il estoit; et aussi il
n’en vouloit riens dire. Et le furent veoir pluiseurs nobles du pays et
d’ailleurs; aussi y fut le roy d’Arragon, les ducs, les contes, les
barons et nobles du pays, et luy enquestoient de son estre; mais de luy
n’en peurent oncques riens sçavoir. Et à tant se taist l’istoire à
present, et parle des gens de Raimondin, et qu’ilz firent au departir de
Thoulouze.